Une branche...


Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

fouetter l'air

Max Ernst
Loplop, « supérieur des oiseaux »
(1932)

Grand Cahier.210.Dispersion.002.Vulnéraires.16

Des ailes...


Il y a des choses qui ont des ailes, naturellement,

et qui sont de ce monde ;
des amours légères, des mots choisis, des arbres, etc.

Je précise – non point des arbres mais des choses
qui ont des ailes
et qui sont dans des arbres,

et, en ces lieux s’apprêtent...

Partir d'un tronc noueux et aller, aller
Jusqu'au brusque arrachement des ailes, jusqu’à l'envol

des plumes bleues
Car toujours elles en laissent

Pierre Alechinsky,
avec un poème de Yves Bonnefoy
rue Descartes à Paris « Murs
de l'an 2000 »

Grand Cahier.209.Dispersion.020.Les filets du temps.01

Progrès d'une forme


Elle hésite à poser la touche
L'univers comme il va
n'est pas de son exemple
A chacun sa beauté

Le bruit, les tumultes du jour
brisent une vue
qu'elle disait transparente

Ce pourrait être
un visage effleuré sinon
qui se détourne

Ressortir cette douleur,
composer avec elle,
elle l'éprouve ; hésite

Mais les points de couleurs
finiront par aviver la toile et freiner
l'eau portante
comme un lit de gravier,
seront choisis avec lenteur

La campagne alentour
va se taire
De grands portraits
qu'elle signe et le soleil
occupent l'atelier

Marie Spartali Stillman
Madonna Pietra degli Scrovigni
(1884)

Grand Cahier.208.Dispersions.023.Instantanés.04

Couple


Ils se lisent l’un l’autre et se traversent
Rien ne viendra les séparer,

ni les orties inévitables

– car peut-on se dire sans endroits sauvages, sans parties où il ne fallut abandonner –

ni les souches d'amours
qui furent vertes,

ni l'armoise vulgaire

Ils se regardent, ils se lisent,
et ne se troublent point, ouverts et seuls Ils ne prêtent
attention

à rien d’autre qu’eux-mêmes

Ils s'assoient sur le banc que, plus tard,
la neige va couvrir

Marc Chagall
Les amoureux de Vence
(1957)

Grand Cahier.207.Dispersions.023.Instantanés.05

La sieste


Mon ami, traversons cette jachère, elle est depuis son abandon, couverte l’an dernier d’une herbe plate

Nous irons jusqu'à la bouche d'eau des feuillages Légè- re est la pente à cet endroit

Allons sur la varenne Racontez-y vos histoires, dites-nous les horreurs du passé Prenez le temps qu’il faut,
nous l’avons

Je ne sais si vos brochets seront tout à l'heure aussi mordants que vos explications,

mais je suis prêt à vous croire Laissez votre verve s'é- pancher, naturellement je me tiens coi

Je me réserverai par la suite (on ne peut rêver mieux) un nid de hautes herbes et d'insectes
à ce coude ensoleillé de la rivière

Jacques d’Arthois
Paysage boisé avec rivière
(~1665 - 1670)

Grand Cahier.206.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.07

Travaux en cours


Il y aurait
d'un côté la pierre,
le bloc de marbre
extrait de la montagne,
et de l'autre
le feu de l'homme,
soit la braise

qu'il transporte dans un sac !

Je joindrai les deux
et ce métier de mots
affinera le corps
par le jeu successif
à coups de masse
des pointes, gradines, ciseaux
puis râpes

Existe-t-il plus belle présentation
que la nudité d'un corps ?

Un homme se fait,
se dresse dans la pierre
ah ! rendre visible
la forme d'une épaule,
un torse et le reste
pressenti au brut !
On devrait parler de gloire

Torse d'un faune
Villa Negroni, Rome
(1er siècle av JC)

Grand Cahier.205.Cahier bleu-vert.013.Passages.03

Anagogique


D'où reçut-elle un sens ? Elle qui n'est plus que reflet, composition de quelques nonpareilles, au regard d'un réel disparu, d'un trop bel éphémère

« Montagnes nouvelles référées là-bas aux présentes mais, ici, un fond bleu légèrement plus sombre, une grande voile tendue,

L'eau du lac unie à l'air chargé de brumes, de gris de rose mêlé, forme la texture même de l'image,
Qui vibre

Seul un angle d'or, ainsi que le paquebot blanc plein de gaîtés TRAVERSÉE DU LÉMAN

sur la proue duquel il tombe, semble un tout compact aux lignes nettement tracées »

Assis sur le quai je vous regarde partir J'y resterai jus- qu'à ce que la nuit vienne clarifier le ciel et la montagne, jus- qu'à ce que je puisse voir les étoiles et les feux de vos maisons
Hiroyuki Masuyama
Arth on the Lake of Zug
(d'après J.M.W. Turner 1842)
(2009)

Grand Cahier.204.Refonds.008.Verger des eaux.05

Torpeur


Lorsque le fleuve …
Le ciel par-dessus la colline comme une voie sans fin frôle passant bas, de ses voiles légères, la cime des sapins

Lorsque les bêtes …
La pluie venue couvrant, si serrée, si dense, les champs gorgés d'eau, lorsque les bêtes sous le couvert se pressent

Que le toit, que l'œil …
Chape d'ennui, que le toit n'est plus qu'au long bruit sourd, que l'œil en vain cherche entre les nuages un rayon

Soucieuses du repos, et du bien de tous, vont leur chemin les simples, et l’homme…

dans le calme et la durée, l’homme
s'endormirait presque aux battements de l'horloge

Eugène Boudin
Paysage avec vaches
(~1881)

Grand Cahier.203.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.08

Vous et moi


Le dortoir est au réveil
un fouillis de sacs,
d'objets divers et personnels,
déballés dans la hâte
Tu poses un pied nu sur le sol carrelé,
le jour s'est levé
Tout dort

Comment suivre tes pas ?
(c'est une buée légère),
à peine ont-ils paru qu'ils disparaissent,
il reste tant d'incertitudes

Ébloui
par le grand morceau bleu de la vitre,
avance‑toi
Tes habits sont des rêves,
voiles d'ombre pliées, si les yeux te font mal

Ce matin, un arpent du ciel
a mis la nappe sur la table
O mon âme,
sois la première à dire avant qu'ils ne s'éveillent,
cette fraîcheur de l'aube

Fernand Léger
Le réveille-matin
(1914)

Grand Cahier.202.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.04

T par T


Nous n'aurions jamais dû quitter l'ombre fraîche du chêne, ni la maison chaulée

La porte s'ouvre, bruissent d'insectes les tournesols sous la fenêtre La route est sans talus qui longe notre pré Nous aurions dû rester

Il eut suffi de traverser, de descendre trois ou quatre marches, de s'asseoir

Peut-être la chaise verte de jardin nous attend-elle encore, et la rambarde au bois non dégauchi, le champ dévale
Jusqu'au ruisseau, la roue écume

Comme il est bon parfois de n'être que regard !

Et nous aimions à nous tourner plein sud, à voir, serrée, la montagne d'orages légère au-dessus des nuées puis cet éventail de collines

Vers l'ouest, le temps s'étage en de multiples haies, le temps, en des haies de couleurs

Vue des Pyrénées
Talabère par Tourdun
(près de Marciac)

Grand Cahier.201.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.02

Le désordre des verbes


L'herbe est grasse,
l'herbe est longue du pré
qui résiste à la faux,
les secondes qui durent,
les vivantes

La fleur de lys
au toucher de velours,
la fleur au hasard parsemée
Sa douceur sa couleur jaune d'or
Une goutte de lait

Sur l’étendue des cheveux d'herbes,
sur le pré d’autrefois qui se penche
– les enfants aux longues jambes,
des hauts déboulent
avec leurs rires

Comme un article machinal avec ses pattes d'angle,
comme un lustre fameux d'insecte,
une à une à l’envers des gravités,
il égrène les tiges

Tic, un rouage s'enclenche

Tac, un verbe s'en échappe

J'ai fauché les herbes du chemin,
je les acucherai
avant que ne vienne au vent
l’idée de s’en mêler

Auguste Renoir
Chemin montant dans les hautes herbes
(1876-1877)

Grand Cahier.200.Dispersion.020.Les filets du temps.04

Les fées


Les cheveux que le vent secoua, claquent pleins d'étincelles quand tu les démêles, Ô peigne d'écaille, faiseur d'éclats
*


Otto von Guericke fabriqua une machine électrostatique constituée d'une sphère de soufre tournante Il la frotta avec vigueur de ses rugueuses mains d'allemand Il disait : « Les corps attirés par cette courte-boule (s'ils y touchent) s'élec-trifient, mais elle les repousse alors ! »

Stephen Gray suivi de Jean Desaguliers, protestant, parla d'un effluve qui dans les métaux circule et s'isole, vertu de la matière vitreuse ou résineuse Il vit la terre immense comme un objet à disperser les charges Expérimentateur, il suspendit à l'horizontale un jeune garçon par des fils de soie : comme il approchait des pieds nus de celui-ci un bâton électrique, il nota que le visage et les mains attiraient les feuilles du métal conducteur

Charles François de Cisternay Du Fay imita Stephen Gray en utilisant le verre et le copal Il proposa un fluide vitré et un fluide résineux Il inventa un électroscope à boules de moelle de sureau, à feuilles d’or et à fils Il réussit à trans- mettre le long d'une corde mouillée un courant sur quatre cents mètres de distance

Georg Bose rafistola la machine de Guericke avec du crin de cheval L'usage d'une brosse lui sembla préférable à la paume de ses mains pour provoquer la sphère de soufre tournante Il la piqua d'une tige métallique pour ainsi générer, en dehors de la terre, la charge et l'étincelle

Jesse Ramsden remplaça le crin de Bose par des peignes, des coussinets recouverts d'or et la sphère de sou- fre par un disque de verre Benjamin Franklin améliora le tout d'un coussin de cuir

Le parallélisme augmentant le rendement énergétique, Johann Gabriel Doppelmayr fut, dit-on, la première victime à succomber à cet éclair de foudre

Jim Harris
Johann Gabriel Doppelmayr probe
(2017)

Grand Cahier.199.Révolvie.034.Le horzain.04

La cloison


Une émeraude à son doigt, sa main
Légère, à peine posée
Sur le guéridon où trônent saintes les images
Elle dit ne pas savoir
Ne plus se souvenir
Mais la vie passe près d'elle et s'entête
Quelle pauvreté !
Le vieux parquet craque sous les petits pas
Tournera-t-elle longtemps encore
Parmi ses meubles de fonction ?
Il lui faudrait sortir, quitter cette cellule
Prendre l'air
Une raie filtre à travers le rideau tiré
Vient caresser la main, la bague
Et la poussière
Roger Marcel Limouse
Guéridon avec corbeille de fleurs
(1937)


Grand Cahier.198.Refonds.011.Contre-feux.10

C'est d'un gris !


Je hais décidément
cette chambre exiguë,
l'opacité de ces quatre murs
bâtis en pierres de Caen,
de lourds moellons,
et qui boiraient toutes nos larmes
sans rendre un moindre éclat de jour,
un seul sureau

Je hais ce buffet bas, massif
avec ses portes sombres,
ce buffet vide qui s'adosse au mur,
son marbre vert

J'avais posé là pour orner,
un vase à col étroit
(tiges coupées, roses qui pourrissent)
mais il s'est brisé

Les pétales tombés
sont de pâles caresses
L'eau surie s'est répandue,
les couleurs ont passé

Egon Schiele
Prunier, Pflaumenbaum
(1909)

Grand Cahier.197.Revolvie.032.L'univers de la chauffe.nn

Cheval de cœur


Le pré, la mesure, le simple échange
Ou les propos qu'un homme tient
– Le vert est tendre –

Pour une femme si légère auprès de lui,

Le pré semé de boutons d'or
Sous les pas sans regrets foulés,
De pâquerettes qui vous disent
La variété du sentiment,
De trèfles aux courbes parfaites,

Le trèfle de la langue aux justes inflexions,

Ceci, les propos de l'amour,
Une femme qui rit et qui penche la tête,

Le pré, les ruades aussi,
Sont les pavanes du printemps

Vassily Kandinsky
Couple à cheval
(1907)

Grand Cahier.196.Refonds.005.Printemps, cheval.05

La même cour


C'est toujours la même cour,
le même carré de bâtiments sans toit,
carré de terre aplanie
plantée d'arbres nus, lieu gris
où vers quatre heures, certes
les enfants pour l'éternité joueront,
mais ceux-là aussi vont vieillir

C'est toujours la même cour et,
puisque je bats retraite,
cessent les cris,
s'éloignent les bruits
et d'entre ces murs s'éveillent,
de quelle profondeur ?
silencieuse et familière, une présence

René Magritte
La tempête
(1932)

Grand Cahier.195.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.09

Architecte


C'était mardi dimanche il y a longtemps,
par une journée que l'hiver de sa hache avait rendue gélive et en dépit du col relevé de ma veste,

l'écharde au cœur, j'allais de rue en rue, la ville un peu brouillée, la tête ailleurs

D'épais blocs de bétons bouchent un ciel de pluies, de vents, se dressent droits. Quel décor !

Je marchais sur une place immense, il n'y avait rien à rencontrer, le temps ici n'existe plus. Je demandais :

« De quelle étoffe est-il donc fait,
l'architecte qui a conçu cela,
où est sa peau, dans quel placard
oubliée desséchée rongée
tête à poussière, corps saigné !? »

On peut marcher sur une place immense…

mais battre le ban, porter son nom, se vêtir propre-ment, faire en sorte qu’un être soit visible aux yeux de tous, mettre une chose en évidence

Décide-t-on une ville ?
Où, la formule, et quel, l'affect ? Le ciel nécessaire res- semble-t-il à celui-ci ? Vous savez, lourd, bas, minéral

Je ne vis rien de plus que des choses banales, répé- titives sur cette place épuisée, aux édicules improbables

Je voulus établir le décompte de ces grains minuscules. Je battis des ailes – à n’en pouvoir mais
rien n'y fit, pauvre volaille !

Saul Steinberg
Partition musicale facétieuse et ciel
(1970)

Grand Cahier.194.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.10

Duplex


Les plus belles fleurs (et les plus éblouissantes) attei- gnent leur climax dans les endroits les plus extrêmes

Elles poussent en nombre
sous les rigueurs du mont Caucase

Au-dessous de l’escalier fume un samovar d'argent

Tulipe, elle est serrée de taille, dans son casaquin de velours rouge On voit

s’enflammer depuis la mezzanine, les miroirs de l'entrée

Pour un temps nous allâmes à deux, mais lorsque le fauteuil eut fini de tourner sur son axe

une pierre saigna de toutes ses oreilles

La soirée fut courte et la nuit irrémédiable Les phares n’éclairaient plus qu’un passage endormi

Il y eut un éclat de rire dans les tourbières C'était sans compter que l'hiver les couvrirait de blanc, qu'une neige dorénavant atténuerait les traces

Vassily Kandinsky
Improvisation V - Parc
(1911)

Grand Cahier.193.Dispersions.023.Instantanés.07

Fil d'or


Il ressemble à l’oyat qui se plie sur la dune par temps sec, au chardon bleu mordant

n’aime pas les choses qui n’en font qu’à leur tête, il at- tend il espère un équilibre

c’est le moment qu’elle a choisie Elle s’approche alors et lui touche la joue

La fille est maigre, a le pied bot

En cette longue journée, les moments véritables seront constitués d’un trajet d’autobus, de quelques heures se- crètes, seront plus tard pour le garçon, aussi prégnant que l’Oudjat

seront son œil
son amulette porte-bonheur

Pablo Picasso
Figures au bord de la mer
(1932)

Grand Cahier.192.Dispersion.023.Instantanés.01

Notre pain


Je veux être dehors,
partir au loin,

quitter
l'endroit des hommes,

aller jusqu'à l'x de l'île

Au milieu du pré qui penche,
s’écarter de l’église
en ruine,

c'est manche-mer,
ce sont rias de la côte

Je vais au Chaos

Il existe une algue rouge appelée Porphyra, une sorte de nori : on en a fait un « laver bread » sur l'autre rive

Le sentier coupe au travers des joncs, évite le vert cabanon des pêcheurs, le petit pont de bois glissant, les fourrés de cinéraire

L'eau fraîche d'une vasque se perd dans les rochers, effondrés de sable et de coquilles que les grandes marées changent sans cesse

Varengeville, aujourd'hui
Claude Monet
Falaise à Varengeville (1882)

Grand Cahier.191.Refonds.009.Voies rompues.05

Contre-larmes


Quand bien même n'y aurait-il encore ouverte qu' une seule boutique en ce dimanche au coin retrait le plus distant d'une banlieue il faudrait pousser la porte et demander à l'épicier la boîte d'allumettes qui met tra le feu

Craquer une allumette
IsoBlitz
(2010)

Grand Cahier.190.Refonds.011.Contre-feux.00

Les fauves


Ils vont s'asseoir sur les gradins…

S’ils sont venus s’asseoir tout autour du grand cercle en retenant leur souffle, c’est pour y voir (ayant payé) le coup de griffe

Que le sang coule !

Comme une aiguille plantée au centre, il a su garder la tête froide, il a su conserver la maîtrise, alors ils applau- dissent…

S’ils applaudissent c’est qu’ils enragent, tournant avec rancœur autour des grilles

Et du dompteur 

De son fouet, en habit impeccable, au milieu de ses cages, il fait claquer en l’air tout le jeu de ses boucles

Mais gradins et cages maintenant sont vides

Henri de Toulouse-Lautrec
croquis et dédicace
à son ami Arsène Alexandre « en souvenir de ma captivité »
daté du 11 avril 1899

Grand Cahier.189.Dispersions.023.Instantanés.03

L'esprit s'évade


Les longs jardins murés
m'ont semblé capables de songes
L'été s'est avancé très loin
dans la douceur de l'air

De fruits se chargent l'espalier, mûrissent les poires les pêches, et là-haut se penchent les roses

Comment la nuit peut elle être aussi claire à ta fenêtre ?

Je ne t’ai pas choisie,
je te croirais plutôt venue

Le mot « colère »
s'est effacé,
de la carrosserie
des neiges de l'hiver,

ta beauté accentuant le monde

Tous les chemins sont arrêtés, la haie a perdu ses om- bres, et les vents s'apaisent

D'un vert plus profond est le pré

Les mots s'envolent de la cage...
viennent réveiller l'endormie,
trouver au sens une échappée vers le dehors

Une douleur s'éteint dans la salle ouverte

Sandro Botticelli
Le printemps
(1482)

Grand Cahier.188.Dispersions.023.Instantanés.02

Cette femme...


Cette femme qui est là, à
son lustre suspendue
n'a plus la moindre solution,
aussi faudra-t-il la dépendre, un jour
quand plus rien ne viendra
éclairer ses angoisses

Breloques et verroteries
pacotilles – vous qui jouez
de la lumière, baissez le rideau
cessez de sonner
comme on sonne un triomphe,
cette pièce bourgeoise

Allons prendre le grand air
routes qui chuintez,
fuyons ces mystères, fuyons
ô poupées de maïs dépenaillées,
retournons vers les champs
verts retournons vers l’été

Max von Moos
Schlangenzauber
(1930)

Grand Cahier.187.Dispersion.024.Vulnéraires.07

Aux Pisons


Surprenant, inquiétant
le sentiment qui veut comprendre

J’écris puis me relis, me vois
exigeant lecteur/chercheur d'une accointance parfaite entre un son et une image, avec l’échappement consécutif du sens, étrange et scandaleux

Il en existe un autre toujours caché sous le premier
Mais à quoi bon ? Il est bien caché et on l'ignore S'il se révèle, il est trop clair
L'un des deux doit disparaître qui va gâcher l'affaire

Je veux dire : rien qui ne se vive, qui ne se peigne en beau désordre, une ligne première… et puis
les autres

Raccourcir les distances, rapprocher l’éloigné depuis longtemps Reprendre son cadavre, le rajeunir de ses an- nées chaque fois plus nombreuses,
sans rime ni raison, vivre au for des mots,
écrire et décompter sur les doigts de la main, replacer comme il faut parmi ceux d'aujourd'hui, sans le point qui termine

Ernest Pignon-Ernest
Épidémies, Naples
(1988-1995)

Grand Cahier.186.Dispersion.020.Les filets du temps.02

Animation régulière


Les mots s’animent le train siffle,
depuis le passage à niveau
d'hier jusqu’à celui d’aujour-
d'hui, quand s'abaisse la barrière

Inentendu, un bruit
en cache-t-il un autre ?
On ne voit rien, nulle part,
vous êtes avertis
d'où que vienne la lumière

Vont les rails en un sens,
et les idées dans l'autre
Rien n’est sûr Abandonnées
elles s’en vont, les choses
Obstinément, le temps passe

Que voulez-vous que je vous dise ?
Des mots des mots toujours des mots
et cette moitié qui leur manque
Poursuivie, désespéré-ment

La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France
Texte de Blaise Cendrars
Couleurs simultanées de Sonia Delaunay
(1913)

Grand Cahier.185.Dispersions.021.Bifurcation.14

Le tracé de l'oreille et de la main


Un premier corbeau s’envole Il est blanc de calcite

et la nuit des entrailles est encerclée du feu des lampes Les mèches fument Les cavités sont carbonées de graisse

Rêves sous un crâne, homme du rêve,

tu guides la bouffonnerie des troupeaux célestes, le quadrille des petits chevaux sauvages

Tu fais danser la spirale bosselée des trois aurochs

Les lignes blanches à têtes mouchetées convergent vers le même point, une foisonnante ramure de cerfs

C’est le premier surgeon des nerfs Une poussée de l’âme comme dendrites

Grotte de Lascaux
Mégalocéros
(vers -18 000)

Grand Cahier.184.Dispersion.020.Les filets du temps.03

Double jeu


Petite déambule
à la faveur ensoleillée des rues

La ville est séparée en deux D’un côté la ville qui dres- se ostentatoire, ses falaises de craie, de l’autre la ville bou- euse et renversée,
mal dite
et qu'on marque au charbon

Vivante est la mémoire La route est longue et difficile Il y a tant de barrières à franchir Souffreteux, il faut tenir Et résister à tant de forces ouvrières

(à l’aigle rédempteur qui dégringole) sur nous

mais le cheval qui rue mais le cœur qui bat, marquée des quatre ocelles sous la peau du taureau

Petite est femme en robe rose à col de fleur,
chevilles fragiles, regards duplices Elle joue des vanités dans les miroirs du corridor

Henri de Toulouse-Lautrec
Femme se frisant
(1891)

Grand Cahier.183.Dispersion.024.Vulnéraires.05

Nous disions encore hier


que le froid est une énorme loupe Il reste bien, et nous l'aimons, le détestons,
notre signe majeur

L'accoutumance viendra

Tremblent les peaux, la chair
nous nous sentons mais l'œil est clair

Laisserons-nous notre langue geler ?

À toutes les auberges, on prendra pour offre les plaisirs du repos et, pour dissoudre la pierre, d'ardents alcools pro- duits des meilleures pommes

Dans chaque maison les mêmes contingents
de brutalité et de belle mesure

Le ciel a tourné, voilà tout

Aussi buvons à la sévérité du corps !

Bernard Remusat
Bégo
(1973)

Grand Cahier.182.Refonds.011.Contre-feux.12

Le banc, la chambre


Le banc, l'herbe a blanchi
Les couleurs du matin
sont plus visibles, chaque détail
est plus tranché
Il fait un froid certain
La terre douce est un duvet

Si simples si nombreuses les images

Les mouettes tournent dans la cour avec

un cri Tout est calme
Il y a des ciseaux de soleil
qui se glisse dans la chambre
où tu reposes
et sous tes paupières closes
des rêves pleins la tête

Zao Wou-Ki
Paysage
(1945)

Grand Cahier.181.Cahier bleu-vert.008.Carnet de tristesse.08

Retrouvée


Pourquoi regretter ce qui fut,
les jours morts, le temps gâché ? L'ennui de ces jour- nées n'avait-il pas sa force ?

Il est rare mais c'est le sort commun, il est inespéré d'être là au bon moment

quand, fugitive, une ombre coupe la route, surgie des haies, traverse et pour un bref instant s'arrête et te regarde

Tu rentres et tu n'as rien saisi, rien n'est resté entre tes mains Nulle image qui te hante si ce n'est le lent décours

Mais pourquoi regretter ?
Cette fine pluie d'hiver sur le toit calme, le fauteuil où tu t'assieds, la lampe

(est-ce toi lisant ou bien elle qui veille ?) dans le silence et le frais, à peine ponctué, à peine crispant la nuque,

oui, cette mi-clarté d'hiver qui ne pèse pas comme un nuage gris, ce simple janvier sans une neige, lui aussi avait une richesse

Markus Lüpertz
Die Verabredung
(große Laterne - 1978)

Grand Cahier.180.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.07

La chambre marine


Je me souviens qu'il fut des jours bien plus heureux, des villes plus anciennes, des maisons, des remparts bâtis contre la mer

Il m'arrive parfois de revenir au pied de ces murs et d'écouter La nuit y est profonde

Qui pourrait dire
depuis combien de temps le ciel s'est écroulé ? Ce que le fort aux avant-postes garde encore ?

Je me souviens qu'il existait, haute, une salle sans fenêtre Calme et clarté régnaient Le plafond percé d'une verrière était d'un bleu changeant

Ô la mer, invisible mais présente !
Les multiples livres
Le sofa où dormir, où rêver dans les rayons du soleil qui remplissent la pièce

Brise-lames des contreforts de
Saint-Malo
(avant 2021)

Grand Cahier.179.Refonds.007.Voies rompues.02

Lieux de pauvreté


Les fruits envolés
et puis tombés
iront renaître en d'autres terres

La cour sablée s'entoure
de bâtiments,
d'un poids de fenêtres mortes

L'hiver s'installe
— Vois !

les branches raidies, les écorces mouillées,
glissantes,
et tout cela qui se tient et tremble

La vie n'est pas trouvée

Les lèvres sèches,
les doigts bleuis par trop de froid,
ne veille plus qu'une carcasse !

Qui voudrait rester au milieu de cette cour,
le frêne qui se dit peuplé ?

La coupure est nette à ses racines

Il suffit pourtant d'un corps, une om-
bre simple qui s'approche,

et ce feuillage d'oiseaux devient
jour surpris, air froissé

Pablo Picasso
Paysage de neige
(~ 1924)

Grand Cahier.178.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.06

Conte


Le fils de la ferme voisine a coupé au travers du pré, a franchi le chemin bourbeux Il a descendu, trois heures son- naient au village, sous la basse frondaison des pommiers : des fruits trop mûrs éclatèrent dans l'ombre Son pas est lourd et ses bottes sont vertes La maison contournée, il est entré dans la salle commune, a salué l'homme qui l'attend les coudes sur la table puis s'est assis, a bu le cidre offert

« Allez donc jouer dans le grenier, les enfants ! » dit l'homme qui se penche La fenêtre s'ouvre sur le petit jardin, ses bords semés de pensées sont aussi chargés de couleurs que les ciels du bocage Mais dans cet après-midi d'été l'univers est rond, les marches brûlent et les boules de marbre lustré à l'extrémité de la rampe en cuivre du perron reflètent tout un jeu d'éclats d'or et de courbes « Allez ! » dit-il encore

Pour accéder au grenier il faut grimper l'escalier accolé au mur d'ouest (la pierre est humide et moussue), éviter le rebord branlant du palier d'où se découvre la route qui mène au bourg, enfouie sous deux épaisses haies, pousser une porte mal ajustée

Un reste de récolte, un vieux fusil enveloppé dans sa toile huilée, des habits passés de mode, divers objets et bibelots brisés dont l'usage s'est perdu, tout ceci, un trésor pour des yeux, dans la pénombre et la poussière, donne l'occasion d'infinies distractions

On a oublié ce qui se trame en bas Le soleil fait la roue, les jeux côtoient les rêves Ils ne s'interrompront que bien plus tard et pour un bref instant, un choc sourd, un long gémissement On est sans pouvoir sur les choses qui passent Demain, on trouvera la hache à la même place, la niche sera vide, la chaîne détendue et l'eau du seau aura taché les herbes du fossé
Olivia Rolde
Life Zone
(2019)


Grand Cahier.177.Refonds.002.Hortense.07

Cela s'achève


J'ai vu par la fenêtre
     une nuit
   la lune
envahir tout l'espace
le ciel jaunir

La terre dure
ne fût jamais aussi froide

Je hais cette chambre
emplie de larmes

Les murs gelés
        d'hier
        étaient illuminés,
il y avait foule

Un jour de fête,
on se prépare, on achète

la terre entière pour un enfant

Je ne pourrais plus dormir
J'ai revu les amis
Ils m'ont laissé

Jan Sluijters
Paysage de pleine lune
(1910)

Grand Cahier.176.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.05

Voies rompues


La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage Le ciel est de glace, batelier muet Il fait un froid certain La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Puis la route s'effondre au bord du bois, s'ouvre la plai- ne, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jar- dins ouvriers, pépiements, draps qui claquent

La route basse et droite continue vers le centre proba- ble C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imper- ceptiblement s'étire
Voies rompues, version 1

Maurice de Vlaminck
La route
(1926)

Grand Cahier.175.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.04

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte