Ce n'est pas une chambre...


Ce n'est pas une chambre
c'est un cube de bleu que la nuit recreuse

c'est,
depuis le point du jour
un lieu sonore
remplit de voix qui chuchotent,

ce sont des bribes lointaines
des rêves qui tournoient sous le soleil,

une coupe de fruits trop mûrs
posée sur le rebord de la fenêtre,

des champs labourés là-bas rayés
qui s'étendent
vert contre brun
par-dessus la ligne des toits,

des champs de feu
bataillant jusqu’au bout de l'horizon,
des champs nus et vastes – plus

engrossés que la mer,
la mer et ses routes puissantes,
la mer sans cesse réinventant le ciel sur sa hanche

Michel Carrade
Terrier de clarté
(1963)

Grand Cahier.069.Cahier bleu-vert.001.Ébauches.14

Domaine I


Vis mon ennemi, que m'importe !

Garde tes biens
Mon salut te préserve
Ma campagne me suffit

« Je ne porte pas mon amour plus loin
Que la haie qui nous sépare »
Disent mon puits, ma faux

Je ne mets pas le feu aux buissons

Le fusil reste accroché
Près du marbre du foyer
Je n'investis que mon territoire.

Aimer établit notre pouvoir
Notre amour reste chez lui
Où il accueille

Antoni Tàpies
Las cuatro cruces
(1969)

Grand Cahier.068.Cahier bleu-vert.014.Perditions.16

Manière noire


Mains patientes qui tracez, cerise, grain de raisin ou quelque forme de silice entre les aspérités de cette nuit, lon- gue et sans abri, où le jour prendrait écueil – notre nuit sou- mise aux vents, et tous rivages d'îles perdus

Mains prudentes, dites-nous puisque les voix sont étein- tes, dites-nous ce qui nous sauve Qui décide ?

Est‑ce l'absente ?

Sur la planche au noir, en merveille vous posez, mains adroites, ces fruits ronds, ces humbles vases ou cette hor- loge qui ne bat

Le temps suit-il un autre cours ? Simplement Ni cumul du soir, ni fraîcheur de l'aube
Mario Avati
Fleurs de lune - Manière noire
(1988)


Grand Cahier.067.Refonds.001.D'une motion.02

Inquiétude


Il me vint alors une inquiétude – je me souviens qu'une inquiétude m'envahit, ce n'était pas un rêve...

On avait dressé un lit blanc dans la nuit

J'écoutais depuis longtemps les bruits de la forêt, depuis toujours peut-être sans pouvoir m'endormir, je n'étais plus qu'une oreille, j'écoutais

(méthodiques des voix)
murmurer, mordre,
acides
et creuser les bois
rouillés Je voulus voir aussi
et je vis : une tête déformée, des traits flasques, un œil jaune, je vis des ombres qui passaient
entre les arbres,
me regardaient et se cachaient
Je réclamais l'oubli Mon corps
se perdit enfin dans l'épaisseur du monde, dans

le scintillement du très grand univers

Bien plus tard,
des souffles frais d'avant l'aube s'en allèrent
mourir dans les frondaisons
Une lente blancheur se répandit comme des larves sur le sol pourri de feuilles

Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas non plus com- ment, mais je sais ce qui vint alors jusqu’à moi Ce fut une avancée, un presque rien, une pensée Rien de plus qu'un insecte

Antoni Tàpies
Libre-mur
(1990)

Grand Cahier.066.Cahier bleu-vert.014.Perditions.12

Ce soir est un soir...


Ce soir est un soir comme
beaucoup d'autres soirs
Quelques voix incertaines,
surgies de vieux livres

ne changent rien à l'affaire,
l'étude me fatigue

La pluie s’est mise à tomber
Sous le puits de la lucarne je m'endors,
il pleut La vitre est un clavecin
qui pleure

Une violente rafale
survient qui m'emporte, une saute de vent,
un grain Je vais où vont les rails
qui vont dessous la mer

J'attends le jour, il viendra
quand l'aube du poème moi-même
dansera sur l'extrême jetée
où s’assemblent les dauphins

Louis Schanker
Abstract 3
(1944)

Grand Cahier.065.Cahier bleu-vert.001.Ébauches.13

Égarements


Ébloui, tête saoulée, je vois la ville un peu qui s'éloigne et laisse derrière moi le port s'ouvrir à ses poignets de mer

En suivant le chemin des Douaniers, le vent de sable et de sel s’est mis à chanter Je pars vers n'importe où, l'océan est sans limites Je largue les amarres, je somme les es- cales, je jette vers les hauts

Une stance (une stance ou deux) tiendront-elles ?

Le soleil retombe dans les champs, la côte disparaît La lune se lève à l'horizon Le silence

Va revenir, c'est certain, comme un mauvais automne qui s'étire, plein d'ombres sur le pré Il suffit de franchir, de passer la barrière Le gui ronge de vert les bois tors du pommier ; toutefois, je me dis que les pommes sont bonnes Je m'arrête saisi, je tourne sur moi-même

Balancés en tous sens, couverts de froides buées, ces mâts décharnés le long de la jetée, jamais ne partiront

Georges Seurat
Port-en-Bessin, avant-port, marée haute
(1888)

Grand Cahier.064.Refonds.009.Voies rompues.09

La mia patria


Cette marqueterie capitonnée de rouge, étroite et cha- leureuse à la voix de rossignol ;

ce cœur encore d'un opéra de carton qui me charme je l'entends, je l'entends...

Mâts de navires, gréement des pirates, hunes qui tan- guaient dans le soleil couchant, vous êtes là comme un décor où le drame se joue

Me plaisent vos rigueurs, votre ordonnance, beaux édi- fices flamboyants, colonnades romaines grandies de reflets crépusculaires

Le ciel est un marbre de vert et de sang

Des groupes d'hommes, indistincts sur les quais, aiment à discuter sur la pointe d'une aiguille

Claude Gellée dit le Lorrain
Port de mer au soleil couchant
(1639)

Grand Cahier.063.Refonds.001.D'une motion.07

Rencontre


À ses propos embarrassés,
le jeune homme répondit : « Suivez les cairns » puis, d'un trait, s’en alla.

En vérité, qu’y avait-il d’autre à faire ?

Il le vit qui s'éloignait dans la montagne suivant sans hésiter son chemin. Mais lui, perplexe dans son âge resta quelques minutes, à s’interroger encore

Quelle pouvait bien être la signification du parcours qu’ils avaient pris, l'un l'autre ? On pouvait percevoir dans leur langue respective, étrange une proximité

Chacun poursuivant sa voie, l'homme redescendit par la brèche, le jeune homme, quant à lui, grimpa jusqu'à toucher la corde d'une étoile

Moustier-Sainte-Marie
Alpes-de-Haute-Provence
(04135)

Grand Cahier.062.Révolvie.034.Le horzain.02

J'aurai beau faucher les prés...


J’aurai beau faucher les prés
Cueillir les pommes au pommier
Vertes, rien n’y fera
Le mur va s'écrouler

Ceci pour dire que la terre était belle
Mais qui donc nous retient ?
C’est merveille quand un œil va s’ouvrir
Il y a dieu dit-on, vieille idée
Le paysage s’ouvre et se repose
Mais je préfère ici rassembler quelques pierres
Pour peu de temps

Jean Fautrier
Les arbres
(1943)

Grand Cahier.061.Refonds.010.Syllabes.11

L'inattendu


Je me souviens...
l’hiver certains après-midi où j'ai repris la route,
peut-être pleuvait-il ?

J’avais franchi depuis longtemps l’alignement des hauts pylônes, le vent hurleur, les fers rouillés

Bien décidé à pousser jusqu’à Villers … La route longeait des champs rougis de boue … bien décidé … aller au bout, aller jusqu’à Villers-Bocage en Normandie

La pluie venait de s’arrêter, je m’en souviens C'était une journée d’hiver comme il y en a – remplie d’une grande fraîcheur qui mord les doigts, remplie de blanc Il n’y eut qu’un seul éclair Il frappa, tout près

Je ne détournais pas la tête,
je ne voulus pas m'enfuir, l’œil me brûla
et puis

Il y eut comme un bondissement d’oiseaux sur les toits

Antoni Tàpies
Vaixell
Vol III (1979-1986)

Grand Cahier.060.Cahier bleu-vert.014.Perditions.11

Le horzain


Le voyageur a dit :

J’ai quitté sur le tard cette bouche d'ombre J'ai marché très longtemps La route conduisait jusqu’à ce trou dans la haie, vers les terres – jusqu’à ce terme Je débouche de l'ombre en lisière de forêt

Le voyageur a dit aussi :

Le ciel est un fleuve, une masse d'un seul bloc, un seul fleuve d'un bout à l'autre, une même eau, le ciel s’avance tout entier vers les confins du soir

Le voyageur près de l'auberge s'attarde,

on dirait qu’il écoute Il aperçoit sur la place une fontaine de mélèze Y boit une eau transparente Elle est froide, et n’a pas de reflets

Le voyageur demande, le voyageur désire

Un morceau de pain, le fil d’une musique, une taille à saisir, quelques danses qui l’entraînent, le baume d’un sou- rire

Le voyageur ne sait pas d’où il vient, sur quel seuil ni vers où il s’en va, il se tient obstinément sur le pas, près de l’hui du jour qui tend la voile, à l’hui où l’on est, du jour sans rien savoir

Demain peut-être va-t-il partir C’est sa façon
Reprendra-t-il la route ? au hasard, sans rien choisir, disparaissant dans l’ombre des grands arbres

Rose des vents de
Normandie

Grand Cahier.059.Révolvie.034.Le horzain.01

Les yeux qui interrogent


Fleurs factices, fleurs éternelles
Larmes de fleur, ocres et rouges
Fleurs desséchées depuis longtemps
Qui dormaient dans le noir des tombes

Visages tristes résignés
Visages blêmes vers le ciel
Qui lentement vous éteignez
De quel secours me seriez-vous ?

Au fil resserré de ma route
J'ai voulu garder la couleur
D'un souvenir. J'ai tout perdu

Je n'ai pu conserver, je n'ai pu retenir

Qu'un peu de suie le long du rail,
Et dans les plis du jour
Ce grain de poussière
Qui fait mal

Shams Sahbani
Cimetière intime
(2016)

Grand Cahier.058.Cahier bleu-vert.016.Scories.03

Il y eut tout d'abord...


Il y eut tout d’abord la masse irrépressible des eaux qui dévasta le pays,
fouillant de son mufle d'eau
une boue épaisse,
bousculant les arbres les hommes

– en son cours, la densité des pierres, des choses mortes tournoyantes qui s'enfoncent dans l'eau grise

Vint ensuite l'immobilité parfaite des eaux et le ciel dé- gagé, la terre
convalescente
que le reflux laissait pensive,
et l'eau qui se mit
à descendre doucement
du perron

Il y eut un long moment de silence…

Puis un souhait se forma en forme de rose,
et l'oreille de l'église, au loin qui s'éveilla, sur le toujours déjà venu

Antoni Tàpies
Autoretrat amb paisatge
(1987)

Grand Cahier.057.Cahier bleu-vert.014.Perditions.10

Affines


L'été a chuté par la fenêtre
a décliné de désespoir

la fenêtre grande ouverte

on a tout épuisé
tout est consommé

au fond du puits,

il n’est plus
aucune

eau

plus rien à pardonner,
plus rien à oublier,

que reste-t-il à partager ?

Ne veux-tu pas pleurer,
ne veux-tu pas chanter

le soir rougit par la fenêtre

Quelque chose pourrait-il
s’annoncer encore

un ailleurs existe-t-il ?

Mes sœurs, allons voir ensemble
accordés, si nous trouvons

dans les veilles des nuits d’or
des soleils de liberté

Loïc Le Groumellec
Mégalithes
(2004)

Grand Cahier.056.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.18

Volver


« Thomas s’assit et regarda la mer » M.B.

Allais-je revenir alors que j’étais loin
retourner sur mes pas vers ces lieux désertés,

détestés ? non, car si la vie même opposée,
s’avance toujours présente cruelle et douce

– la vie dévore / la vie pour vivre,

et c’est étrange mais c’est toi qui passe et elle / qui pas- se devant toi dépité, sans te voir, et peu lui importe puis- qu’elle / vivra toujours –

et toi, encombré de tristesse jusqu’au bout,
épuisé tu t’éloignes

pareil à un nageur
Ne reste plus dès lors que la surface et l'île

J’étais et m’attristais
du peu de cas qui est fait de la paix, par l’homme / de par le monde (homme du monde) en cet endroit, affairé qu’il est d’agrandir
sans cesse l’espace
de son emprise insatiable

Arrivé sur cette lentille d’eau, en vain,
je ne trouvais plus les bons accords, et tous les sons ouatés par les brumes du temps m’empêchaient d’avancer,
d’apercevoir l’issue
réglant d’une voix de fausset, la syrinx
cet unique instrument retrouvé par hasard au creuset d’un discours, une histoire, service des objets perdus,
méprisés, delaissés

mais instrument parfait pourtant

Faudrait-il pas bientôt de ces lieux déguerpir ? Obscur, voguant dessus les eaux
quand tout se tait

Pablo Picasso
Le nageur
(1929)

Grand Cahier.055.Cahier bleu-vert.003.Perditions.17

Intensité


3.
Aspiré par le dehors

je descends la roche des Rames
que la bruyère
recouvre, traverse la rivière et,

saisi par l'inutile énervement du jeu,
les bras battants, me précipite
sous les hêtres d'un versant troué

Combien de secondes
va‑t‑il falloir attendre
avant le ploc dans le gouffre sans fond ?

Je tire au pistolet de poing,
incohérentes et mortelles
trois balles qui sifflent dans l'air

L'une d'entre elles
abat dans un éclat de lumière
un triste pluvier Bourre

de plumes que l'eau de la cascade emporte

Roberto Matta
Fragment de Watchman, What of the Night ?
(1968)

Grand Cahier.054.Refonds.004.Intensité.03

Intensité


2.
On plie le corps contre un bois de charpente
On blesse le cœur qui cogne trop vite
La peau va s'érafler Une écharde,
un peu de sang va pénétrer dans la poussière
La bouche se ferme et s’ouvre, on halète
C'est à se mordre la langue

La guerre va s'aggraver malgré les larmes

Les faims et les soifs,
elles vont grossir, elles vont enfler encore
Les ballons couleur de soleil vont éclater,
vont se crever
Qu'il rie, ou qu'il acclame,
qu'il mette à sac tous les édits !

La barre du jardin a versé où l'ortie foisonne

Roberto Matta
The Unthinkable
(1957)

Grand Cahier.053.Refonds.004.Intensité.02

Intensité


1.
Je me souviens que nous allions,
l’un à côté de l’autre nous cacher vers les hauts, dans la touffeur des combles

Brûlante venait la soif,
comme les griffes du Tigre sur une peau tendue, comme une poussière
d'Egypte dans les rayons du sel

L'ascenseur tirait à l'infini les corps patients ; je me souviens que nous mourrions,

que la faim nous prenait aux claires-voies du désir. Chairs tuméfiées sur les parpaings du temps

Roberto Matta
S'unir par les plaisirs
(1982)

Grand Cahier.052.Refonds.004.Intensité.01

Semonce


On entend qui se prolonge
une rumeur d'acier dans les faubourgs
Le soleil ici est bleu
Et la nuit, l’eau
d’un gris sale est verte, une eau
carbonifère
Ça sent la terre
mouillée

Une violence extrême
délivre la fenêtre
arrache les rideaux

Je cours... L'orage reflue,
je cours vers des champs creusés de fins sillons,
vers le point reposé d'un village,
vers ce gravier jauni à l'ombre des vieux ormes,
vers la fraîcheur des fontaines qui sourdent

Je sais... Mais le temps a passé,
je sais que le chemin croise le chemin
ou se perd,
ou s'épuise alors

Mais que vienne l'heure
Et du virage hors de prise,
et plein des parfums des fruits du verger,
souffle le vent
qui sèche et tend nos peaux

Antoni Tàpies
Aiguafort
(1988)

Grand Cahier.051.Cahier bleu-vert.014.Perditions.09

Vivre autrement


Il eut été possible de vivre autrement, de jeter plus loin, des étages des regards vers les pavés, à deux pas de loger près des jardins,

la statue du Conquérant

Il eut suffi à un moment, de traverser la place, de heur- ter le cuivre d'un grand porche C'eût été plus simple Il eut suffi d’entrer par cette porte verte (je la vois encore)

Je me rappelle

Une certaine architecture de pierres jaunâtres, de très hautes fenêtres à carreaux bleutés où l'éclair s'enroule, la poussière de vieux soleils contre le mur noirci d'en face

Les obus d'hier l'auront oublié, je pense

Le cours des choses fut tout autre Une eau s'est écou- lée, une eau mauvaise, grise une fumée Un flot s’est répandu avec lenteur, pénétrant chacun des jours comme un poison

Et ne me reste plus maintenant qu’un goût de baies amères dans la bouche

Mais que s'est-il autrefois perdu que je parle d'un ail- leurs, de quelque chose qui n'est pas, en aucun cas ne fut...

Louis Rochet
La statue de Guillaume le Conquérant
à Falaise (1851)

Grand Cahier.050.Dispersion.021.Bifurcation.02

Acrobate


Il y a des yeux, et une fenêtre ouverte

et puis, une corde vibrante
à mon oreille

Il n’y a pas d’autres chemins
vers ce que j’aime

il n’est pas d’autre échelle
pour monter ou descendre

Gardien de la mémoire,
si les étoiles sont lointaines

et nous oublient
il y a le temps qui s’approche

il est vivant

On a coupé le monde en deux
d’un côté les titans et de l’autre les dieux

et notre vie mortelle se tient
depuis toujours dans l’entre-deux des rêves

à la lisière
de la mémoire et de l’oubli

sur une ligne acrobatique et fragile

Fernand Léger
Les deux acrobates
(1942)

Grand Cahier.049.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias 23

Le pas


Ce soir par la vitre claire
la campagne est une eau calme
Ce que tu vois n’est rien d’autre
que le ciel qui se retire,

comme une barque chavirée
dans la boue rouge du chemin, rien que des ombres en désordre qui s'avancent,
une fosse ouverte

au creux de noisetiers
N’entends-tu pas venir,
sonore à la lisière,
le pas
comme une promesse tardive,
comme un bouquet d'étoiles
offert à la croisée

Qu’y a-t-il à faire en ce lieu
sinon graver un nom sur chaque pierre, y déplier le jour, le peu de jour obstinément qui reste,
abrupt
en un millier d'ardoises

Aussi ton emblème sera
le visage des sentiers, l'accueil précaire
de leur destin

Giorgio Morandi
Paesaggio con alberi
(1929)

Grand Cahier.048.Dispersion.021.Bifurcation.01

Un rire éclate...


Un rire
éclate et se répercute
aux glacis de la croisée, déchire
les airs, va se disperser
dans les rumeurs de la ville

Le soleil en son plein
envahit les remparts

Midi bondit de joie,
franchit la route aux flancs
mûris de noisetiers.
Le goudron fume

Loin des soucis, affairée
et portée par le tendre clapotis des heures,
sous l’accalmie des saules,
une barque
oscille sur le lac

Max Ernst
Calme
(1905)

Grand Cahier.047.Cahier bleu-vert.016.Scories.17

Limons


L’écueil
orbe des provinces le signe
en retour, à la fenêtre ouverte le soir

une barque trace
un fin sillage et s’éloigne
vers le jeu des enfants,
l’ouvrage qui déferle en terme
ardent

– Sur la joue la brûlure
de midi en écho
L’éveil d’une lente lecture

puis par la brèche du lit défait
L'été des souvenirs qui viennent

René Magritte
Le soir qui tombe
(1964)

Grand Cahier.046.Cahier bleu-vert.016.Scories.16

Arc-en-ciel


Il y eût tout d’abord

Les ressacs et la mer, un souffle une respiration d’é- cume un ultime souvenir avant que les commencements ne se découvrent, les libres étendues de la plage

Le bruit d’une aile

Peu à peu s’éleva sans qu’il y paraisse une force légère parmi les lambeaux du vent – qui ne dit ne sait pas vraiment, balbutiante une visée vers des lointains un

Arc-en-ciel

Situé clairement dans sa rigueur et sa beauté car pour tous il manifeste une portée commune, et n’en demeure pas moins à jamais inatteignable

Flèche en terre

Ne ressort-il pas de ces significations échafaudées, preuves sédimentées du cœur impressible, qu’il faille revenir au fait déclencheur et réitérer

Puis le puits

Au bout du compte et le goût rassis dans l’âme, le jour qui se creuse. Il y a tant de temps passé tant d’énergies ras- semblées dans les grands espacements du vide

Où la lune se mire

Sonia Delaunay
Arc-en-ciel
(1914)

Grand Cahier.045.Cahier bleu-vert.001.Ebauches.012

Le voile, l'éclaircie, la motion


L’œil voit…
Depuis l’œil vers l’intérieur de la lumière

Nous ne connaissons que par le toucher de la lumière Mais où est l’œil, où est la lumière ?

Et s’il existe quelque chose – qui en douterait, c’est cartésien, capitaine au coin du feu enfermé dans l’hiver – si le pouvoir du dehors fait son nid dans l’œil,

d’où tient-elle son possible la lumière ?

Le monde aujourd’hui se tait, le monde en ce moment est silencieux Le temps passe il est nombreux
Une parole nous vient peu à peu de ce long mutisme, patiemment retravaillée, une phrase qui parle et nous traverse

Arrivée trop tard malgré tout, avec un train de retard

Pourquoi de ses propriétés vouloir la déloger ? Ici d’habitude il y a tant d’occupations !
Pourquoi la laisser s’enfuir elle qui nous manque aussitôt, pour être ainsi touché

au cœur... Dans les plis de lui-même sans cesse évadé, reflet chatoyant – multiple aimanté – au point de son propre cercle un rien rongé sur les bords

La nature a submergé le monde, venue des confins, des quatre points cardinaux, démentielle, elle
hume l’air frais
comme un grand chien noir jappant, sautant

tête dressée par-dessus les joncs de la rivière, ivre toujours dans son exubérante affirmation

Irving Petlin
Ensor à Jérusalem
(1989)

Grand Cahier.044.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias.22

La colline


La colline est, visage défait batailleuse
Les premiers regards vont à la fenêtre ouverte

Ce sont des herbes pour tourment
Des larmes fraîches qui reviennent –
Surgie, s'élève une alouette,

Ô palpite sertie dans la clarté de l'air !

Tous les campements de la nuit
Dans la broussaille se retranchent
En bas, s'enfouissent en désordre

Ce matin c'est le sacre du jour Le toit bleu
L'abri de qui attend amasse l'or du ciel

Chuta Kimura
Le jardin vert
(1975)

Grand Cahier.043.Révolvie.030.Les effets de l'aube.04

L'espérance au jardin s’éternise


Sur le couvert des ardoises qui s'incline,
On entend la griffe d’un oiseau de neige
Les corbeaux d’hiver accentuent le contraste,

Leur livrée triste s’agace au bord du toit
Une cheminée fume Dans le foyer
Vont crépiter pour un temps quelques brindilles,

Rendre les flammes d’un été excessif

Les bois de l’hiver ont noirci les chemins,
Les chemins ébouriffés et creusés d'ombres
Sur la gouttière la neige tourbillonne

Un souffle très léger de plumes se pose
Par la lucarne se profile les arbres
Ou la clôture du jardin La barrière

S'ouvre sur un ciel plus sombre encore

Afro Basaldella
Jardin de l'espérance
(1958)

Grand Cahier.042.Révolvie.031.Maisons de verre.10

Convives


On a redistribué les bancs,
recherché des lieux de fraîcheur à la ronde, prolongé la table au mieux
– on s’est tourné vers le dehors

La nappe flotte dans les airs, les miettes se dispersent, c’est un déhanchement d’idées qui dansent
– la nappe claque dans le vent, la nappe éblouissante

L'été brûle à midi dans les cours de cuisine

On a laqué les murs d’un coq, d’un rouge photophore, ciré les murs

L’arrière-cour a blanchi
de tout son poids de graviers

Des guêpes boivent, avides au sang des plats Chacun discute avec force, animé par cette bousculade

– A la fin du repas quelqu’un
s’emporte Il va crier

Serré trop fort, un verre se brise
Morceaux dans le creux
d’une main

Pierre Bonnard
Carafe, Marthe Bonnard avec son chien
(1915)

Grand Cahier.041.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.09

Tu es, printemps d'or...


Tu es, printemps d’or
Vêtu d'éclats, de glace et d'eau,
Mon souvenir
Tu es printemps, grandi de belle humeur
Au vert village

De Normandie
Comment pourrais-je t’oublier ?

Le jour s'étonne en suivant le ruisseau
C'est un endroit désert Les champs
Sont barbés d'orge,
Ils sont monde et perle, ils sont beaux
Le givre est dans la pierre

J'entends le clocher carré qui tinte

Sous le ciel dégagé, là-haut –
Une frayeur tourne sans cesse
Vivifié le temps qui s'illumine, a blanchi
Un merle éperdument va siffler
Des bois rougis

André Lemaitre
Paysage normand
(1975)

Grand Cahier.040.Révolvie.030.Les effets de l'aube.13

L'oeil


L'œil
est à la cime du ciel
un poids d'eau florissant

L’étable fume,
les bêtes reniflent dans la chaleur des pailles –

corps luisants blottis sous l'abri

Drue,
l'herbe pousse comme l'ennui,
comme un long tambour sur les toits,
comme une horloge qui bat,
où dormir

Serge Plagnol
Fugues - Exposition Bordeaux
(2018)

Grand Cahier.039.Révolvie.001.Les effets de l'aube.08

Garnisons de l'aube


La vitre est froide ce matin,
reblanchie d'un peu de buée

Des copeaux s’entassent dans un coin,
des paquets d’ombre

Toutes nos affaires
au sol sont en désordre

Un pan entier du jour a jeté sur la table
ses cahiers gauchis de lumière

Ce sont des battements contre la vitre,
coups de bec ou bien coup d’ailes

Le pied vacille. Tu t’avances
tu es seul à compter les carreaux de grès

Jean Hélion
Espaces bleus
(1936)

Grand Cahier.038.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.008

Haut & Bas


Un signe d'encre oiseleur
dénote l'infini

*

Ton pas s'en va dans l'ombre du feuillage
L'épouvante comme
un trait qui chante, aigu et noir
traverse tout le siècle
Le soleil est une cage de poussière
oiseleur, un feu de la mémoire
sur les talons du chemin

*

Entre les herbes, une eau de glace,
urgente, précisément
coupée dans la lumière
avec un fin limon d'os,
de graviers blancs,
une eau, peut-être la mère d'un fleuve,
délie ses longs doigts d'or


L'oiseleur

Quand l'oiseleur fut pris au piège
On entendit l'oiseau prier
Pour que l'homme fut libéré
Quand l'oiseleur en liberté
Eut saisi l'oiseau dans le piège
On entendit l'homme chanter
En tuant l'oiseau dans la neige

Maurice Carême


Grand Cahier.037.Refonds.006.Haut et Bas.00

Les lendemains


Il y a inévitablement un jour une voie une issue une porte qui s'ouvre

On regarde au travers, on s'étonne un peu On ne voit que la terre (elle est jaune) le chemin la poussière
On s’éloigne

L’horizon est le rêve tissé d’un linon blanc dans le bleu du ciel L’avenir est incertain comme une aube voilée dans les brumes

Il y a inévitablement un jour une vue un enfant arrêté brusquement dans sa course

Le ciel est vide, le ciel est aussi glacé que l’eau des fossés Surpris, il a cessé de jouer Il a jeté le caillou, changé d’avis, oublié la rime quelle était la raison

Et puis joyeusement il a repris sa course

Cette année révolue est un
pantin de paille, une roue qui se brise, un pauvre jouet perdu – jouet failli blessé – qui ne tournera plus ne pourra plus jamais tourner

Antoni Tàpies
Cartografia
(1976)

Grand Cahier.036.Cahier bleu-vert.014.Perditions.08

Effets de l'aube


j‘aime — quand s’éveille la ville — m’en aller

et chercher le premier
le long des rues tranquilles

un moment : les effets de l’aube

c’est une fenêtre qui s’ouvre
juste au-dessous du ciel

c’est un matin acide et frais
qui se ranime sur les toits

jeu d’ombre et de lumière
la nuit s’éloigne

« joli museau de Zibeline »
de tes bras blancs
écarte les volets

joyeusement
draps blancs défaits
le jour respire

Robert Delaunay
Les Fenêtres simultanées sur la ville
(1912)

Grand Cahier.035.Révolvie.030.Les effets de l'aube.04

Celui qui s'en va, celui qui reste


De celui qui s'en va que dirai-je ?
S'il est parti, c'est pour trouver,
une chose ou l'autre, légère et dorée
à la manière d'un insecte,
une pince au cœur qui l'aura bousculé

C'est pour prendre le chemin roulant
de ses rêves Il ira jusqu’au bout
malgré la douleur qui le taraude, il s’y rendra
quand bien même il irait en boitant
La route est longue, incertaine sous les talons

Mais pour celui qui reste s'impose,
la lutte et le maintien
avec l'arrière-plan des souvenirs assumés
Le rabat du dedans,
le labeur qui macère

Et cet homme penché, attentionné
au rythme de la phrase,
de sa fenêtre où scintillent des lampes, aura toujours
entre des murs chargés de bleus, signes du soir
comme un goût de miel sur la langue

Jean Fautrier
Tête d'otage
(1944)

Grand Cahier.034.Refonds.010.Syllabes.05

Il y a toujours quelque part...


Il y a toujours quelque part

dans le fond d'un jardin, les grandes marches du perron, une rampe de cuivre On dirait les préparatifs

autrefois d'une fête abandonnée depuis longtemps

Ce ne peut être qu'une nuit
d'été La lumière – filtre
au-dessous de la porte,
descend doucement vers les ifs

On parle :

si l'on parle c'est sans comprendre
Il y a bien d'autres bruits sous
les pierres et dans les branches L'air
fraîchit et s'ouvre sur le vide

immense des étoiles Avec un froissement

léger de robe, un pas vif a monté chaque degré Lors- que une main s’est posé sur la rampe

Paul Klee
Villa R - La maison au bord du chemin
(1919)

Grand Cahier.033.Refonds.002.Hortense.10

Pister


Combien de chemins seulement sont invisibles Ina- perçus, combien perdus, malgré cela

Je peux suivre une trace obstinément
sans me tromper jusqu'à des berges de sable,
contourner le rocher rouge,
cueillir un coquillage, une tige d'eau verte

Selon l'humeur,
poursuivre s'ils traversent
ou renoncer

Je peux me retirer vers des lieux
aimant l'ombre où le silence repose,
fouler la mâche des feuillages,
débusquer de leur tanière de vieux soleils

Beaucoup de chemins où je vais sont invisibles Aimés, tant désirés malgré cela

Jean Fautrier
Tourbes
(1959)

Grand Cahier.032.Refonds.010.Syllabes.04

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte