Échappée


Il sonne à l'orée chavirant, lourd et tardif sur les campa- gnes de clair repos,
le pas

Promesse quand la croisée nous offre son bouquet d'étoiles, aux noiseraies du calme cœur, d'une vêture.

Mais s'il nomme le lieu
qui le dispose à graver son nom quand les pierres fleurissent en mil ardoises,
lui, le décidant qui déplie le jour, abrupt ;
l'Hôte
qui, sur le seuil de la maison, nous reçoit.
Où prend-il sa stature ?
La terre en ce temps baye et le ciel dévide. Chaque pas frayant est un risque.

Aussi ton emblème sera le visage des sentiers. Effort et joie. L'accueil précaire de leurs destins.
Rien jamais ne s'achève, le dieu est bref.
Une échappée –
simple pas de danse, sous le ciel de la terre, –
de l'homme.
Toujours il se retire.
Écoute et regarde. Il faut garder mémoire. Sauras-tu venir à sa rencontre ? Sauras-tu répondre à sa brusquerie ?

Et sur les campagnes sonne le pas. Entre deux ciels d'orage, l'oiseau chiffre les soleils prochains.
Et le cœur patiente. Et le cœur s'atourne.
Au levant d'une force, un monde se rassemble, ouvrir les lèvres à hauteur de source, boire et le corps vivifié, citer les prodiges vus, inventer les nouveaux luxes,
cela sera notre gloire.

Et remercions le temps car nous sauvons notre éternité.

Enfin que selon sa guise le cœur agisse.

Paul Klee
Hauptweg und Nebenwege
Chemin principal et chemins latéraux
(1929)

Grand Cahier.631.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.02

Voies rompues


Quand le soleil eut brisé la vitre...
Comme un souvenir ancien, comme une idée du pre- mier jour, lente une eau grise et froide, une eau de neige envahit le chemin

– La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage. Le ciel est de glace, batelier muet. Il fait un froid certain. La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Le soleil en ressac éclabousse la route

De jeunes ormeaux sans tête sans bras s'alignent, s'en vont droits se perdre jusqu’à cette cassure. La terre est morte à l'horizon, la terre

Aux abords d'un chemin venteux, s’effondre ; s'ouvre la plaine, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jardins ouvriers, pépiements, draps qui claquent. Rien

La route basse et droite continue vers le centre probable. C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imperceptiblement s'étire

Jacques Villon
Paysage aux environs de la Brunié
(1959)

Grand Cahier.001.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.01

A perdu le goût...


A perdu le goût et demande
Quelqu'un pour jeter un peu de terre, un témoin de cet homme, du choix qu'il fit
D'oublier les étoiles
Et les nuits
Où la pleine lune emplie la nuit

Un dernier souvenir, quelqu'un pour se pencher au-dessus du trou qu'il a creusé et choisi au flanc d'une colline ocre et décharnée, un dernier geste venant de ceux qui restent
À cet être qu'il fut. Appuyé contre le mur, il a grimpé

Jusqu'à n'en plus pouvoir
Et n'a rien pu saisir aux barreaux de l'échelle
Qu'une poussière
De cerises

Marc Chagall
L'échelle de Jacob
(1976)

Grand Cahier.308.Refonds.011.Contre-feux.14

Fumée s'élève


Est-ce moi peut-être est-ce un autre
On a rasé la niche rouge
Comme on bouscule un vieux gravier
Déjections miettes blancs tessons
Les oiseaux de l'hiver picorent
Et moi je me souviens de moi

Quel fouillis quel déséquilibre
C'est lieu banal en ce bocage
En ce village racorni
Ton air m'obsède mur fermé
Mur aux fenêtres dispersées
Maison de fausses proportions

Hélène Baumel
Fenêtre sur cour
(1988)

Grand Cahier.301.Refonds.011.Contre-feux.14

Nous disions encore hier...


Nous disions encore hier que le froid est une énorme loupe. Il reste bien, et nous l'aimons, le détestons, notre signe majeur. L'accoutumance viendra. Tremblent les peaux, la chair ! Nous nous sentons mais l'œil est clair. Laisserons-nous notre langue geler ? À toutes les auberges, on prendra pour offre les plaisirs du repos et, pour dissoudre la pierre, d'ardents alcools produits des meilleures pommes

Dans chaque maison les mêmes contingents de brutalité et de belle mesure. Le ciel a tourné, voilà tout. Aussi buvons à la sévérité du corps !

Bernard Remusat
Bégo
(1973)

Grand Cahier.182.Refonds.011.Contre-feux.12

La cloison


Une émeraude à son doigt, sa main
Légère, à peine posée
Sur le guéridon où trônent saintes les images
Elle dit ne pas savoir
Ne plus se souvenir
Mais la vie passe près d'elle et s'entête
Quelle pauvreté !
Le vieux parquet craque sous les petits pas
Tournera-t-elle longtemps encore
Parmi ses meubles de fonction ?
Il lui faudrait sortir, quitter cette cellule
Prendre l'air.
Une raie filtre à travers le rideau tiré
Vient caresser la main, la bague
Et la poussière.
Roger Marcel Limouse
Guéridon avec corbeille de fleurs
(1937)


Grand Cahier.198.Refonds.011.Contre-feux.10

La chambre


Le rire d'une fille emplit
la cour qui moisit
comme la chambre comme le lit

Les moineaux mangent les pierres.
L'orage est passé
du premier soir, l'éclair
qui t'empêcha de dormir

Par l'ultime carreau de la fenêtre
et que l'on ouvre,
l'arête du toit, les tuiles,
l'antenne tournée vers le ciel, ce peu
de ciel entre les murs,
ce ciel qui passe.

Le monde n'a pas d'esprit
Le silence de nouveau les larmes

Un étroit jardin de cardamine
est aquarium sans soleil

Georg Baselitz
Grosse Nacht
(2008-2010)

Grand Cahier.169.Refonds.011.Contre-feux.09

C'est d'un gris !


Je hais décidément
cette chambre exiguë,
l'opacité de ces quatre murs
bâtis en pierres de Caen,
de lourds moellons,
et qui boiraient toutes nos larmes
sans rendre un moindre éclat de jour,
un seul sureau.

Je hais ce buffet bas, massif
avec ses portes sombres,
ce buffet vide qui s'adosse au mur,
son marbre vert.

J'avais posé là pour orner,
un vase à col étroit
(tiges coupées, roses qui pourrissent)
mais il s'est brisé.

Les pétales tombés
sont de pâles caresses.
L'eau surie s'est répandue,
les couleurs ont passé.

Egon Schiele
Prunier, Pflaumenbaum
(1909)

Grand Cahier.197.Revolvie.NNN.L'univers de la chauffe.nn

Rien qui dépasse


Un souffle emporte la poussière d'un bout à l'autre de la rue. Les trottoirs désertés sont bouillis de soleil

Dimanche de juin aboie de solitude

Qui peut croire en cette fin de millénaire que quelque chose existe encore. La ville est un cache-misère de trop de mailles rabattues, la ville reproduit la ville et se ressemble, identique en chacun de ses points. On empile les fenêtres, on rallonge les heures. Je me penche au dehors,

et regarde par le biais, au défaut de l'enfilade,

inquiet de qui s'en va
Une silhouette indécise, dans une vague de chaleur, un homme qui veut fuir, et qui s'éloigne à disparaître

Maurits Cornelis Escher
Relativity, l'escalier infini
(1953)

Grand Cahier.335.Refonds.011.Contre-feux.06

Hier


Le froid m'a pris l'oreille et le thorax. Je ne vis plus que de pierres, quelques souvenirs au bout d'une terrasse étroite et reléguée vers le dernier étage. Gris moineau, ciel étamé

Il en ressort un bruit quand même, un cliquetis de secrétaire

En bas, le sol gronde, passe et repart. Les couleurs sont perdues quand la vie se resserre. Temps sensible brusqué de désirs avec un vol immense, inachevé comme toujours

Pierre Alechinsky
Sur les onze coups de midi
(1993)

Grand Cahier.328.Refonds.011.Contre-feux.05

Une réelle amie ?


L'amour avec fracas, dit-on jeté par la fenêtre, parti cla- quée la porte sur les doigts depuis muré. Plus de regards, et ne désire ni ne convoite puisqu'il n'est d'espoir

J'avance au long de corridors de pierres de rues régle- mentées. Tête neutre sable gris serrée de calculs parcimo- nieux. La vie sèche. D'une rage à vouloir souffler les vitres, péter le ciel en pile de savoirs

Clara Lieu
Chute : Émergence - 2
(2013)

Grand Cahier.322.Refonds.011.Contre-feux.04

Lorsque demain déchante...


Lorsque demain déchante

les jardins de travers sont en nombre. Ici s'étage. Une route débordée qui tire à l'amour jusqu'à ce clos, cet autre. Charbons éteints. Idées perdues. L'âge rompt les corps, les plie, les tord et l'âme aussi

...Et le feu s'éteindrait ? Mais trop de choses ont traversé, trop de gens sont venus et se sont éloignés. Les retenir, personne ne peut jamais, dire, le sait-on ? Ni rien commettre. Laissons là ces blessures. Quand cela serait que de revivre, rien de mieux !

Nous mangerons encore des fagots de vent

Sara Favriau
Où, prologue pour une chimère
(2017)

Grand Cahier.321.Refonds.011.Contre-feux.03

Fuir, où donc fuir...


Fuir, où donc fuir, l'ami Blaise
de Pevek à Butembo
dont ne fit la périégèse
ni toi, menteur ! ou Larbaud ?

 Car voilà des solitudes
la terre ronde et les trains
stoppés là de lassitude,
l'ombre à l'homme qui n'est rien

Zao Wou-Ki
Paysage au soleil
(1950)

Grand Cahier.260.Revolvie.NNN.L'univers de la chauffe.nn

Que dit la nuit...


Que dit la nuit
des feuilles mortes ?
L'année passée, celles d'avant
pourrissent au fossé. J'ai tant
d'amis perdus de toutes sortes

Que dit le jour ?
Que dit la forte amour des mots
qui va chassant de par le pré
L'arme du temps taille des ans
la chair à l'os

Cédric Le Corf
Souvenir de la villa Médicis
(2015)

Grand Cahier.266.Refonds.009.Contre-feux.01

Quand bien même...


Quand bien même n'y aurait-il en- core ouverte qu'une seule boutique en ce dimanche au coin retrait le plus dis- tant d'une banlieue il faudrait pousser la porte et demander à l'épicier la boîte d'allumettes qui mettra le feu

Craquer une allumette
IsoBlitz
(2010)

Grand Cahier.190.Refonds.011.Contre-feux.00

Ça va aller où la poésie ?


Ça va aller où la poésie ? Enfin quoi ! les araignées trot- tinent. C'est une nuit d'été qui se termine, qui se termine… Ma jambe glisse hors du lit

- Frais qu'il fait, ma belle, dors ! parmi les draps blancs, les draps bien chaud fourrés de rêves

J'ai la colline à gravir ; quelques arpents de terre où se perdre, malgré les cartes dépliées, les signes judicieux (laies, sentiers, layons aléatoires, points géodésiques, et la croix, et le cercle, et trois points d'une ruine .·. / PF / SP / CT / C / limites) sur projection conique
Conforme de Lambert

Mais j'y suis, je n'ai pas de regrets. Oui, ça va, rien n'est pareil !

Goudron velouté de givre. Un lapin va traverser la route. L'aube violette fuit craintive. En obliquant vers Soleil-Bœuf, on foule tassée la cendre

Ici, proche du ciel, d'un coup de couteau, libre enfin !

Le versant sud-oriental de la klippe de Soleil-Bœuf
vu du SE depuis le col de Combeau
(entre Grande et Petite Autane)

Grand Cahier.274.Refonds.010.Syllabes.20

Au fond des lacs bleus...


Au fond des lacs bleus du Groenland, une algue se nourrissait du fer de la poussière d'étoiles filantes

Et le temps passa. Le soleil de ce côté-ci reprit ses chemins défournés de lumière. On parla de nouveau. Il y avait eu l'immense durée du désert

Qui pouvait savoir ce que serait le dernier, du seul vent chanteur qui épouse la pierre au hameau abandonné, de quelle charge ?

Il fut léger, raya justement le ciel

Kris Asla, Aloha, Oregon (USA)
Météore des Léonides passant devant Orion
(Novembre 2017)

Grand Cahier.324.Refonds.010.Syllabes.19

La feuille


Qu'il soit prorogé dans le lit de l'air ou non, le chant de l'alouette est hors d'atteinte. C'est un souffle qui cligne là-haut

Penchés sur la feuille sans visage, disant les mots d’une voix blanche

Prenez, allez jusqu'à la ruine. Le piège est à placer dans les gorges du loup. Ses mâchoires vont se fermer

Sur ceux qui saignent, et ceux qui hurlent, ceux qui s'avancent en silence des roseaux et offrent prise aux vieux désirs

Aux ombres plus anciennes, les glissantes lumières du palus des morts, les hommes de chiffons

Penchés sur la feuille sans miroir, gageant leurs mots à fond perdu

Antoni Tàpies
Creu i R
(1975)

Grand Cahier.408.Refonds.010.Syllabes.18

Depuis Lascaux


Marquée des fers des manganèses des couleurs premières, quand l’esprit réchampit de l’ombre – car vrai- semblablement il entend quelque chose – à bout de bras à pousser sa barque vers les abords du Signe

Tracées bien plus tard, dénotées quant à elles – les pattes d’oiseau dans la neige, écailles et coches divines sur les os – relèvent‑elles de l’invisible, d’un fonds de musique sur la mâche des jours ?

Grande est la matière, obscure est la prescience qu'il en a, l'homme grimpé depuis l'Indéchiffrable sur les parois des grottes du réel

Dès l’aube, un geste sans cesse à reprendre, un geste toujours à définir

Maurice Thaon
Reproduction Lascaux
(1941-1942)

Grand Cahier.487.Refonds.010.Syllabes.17

L'inutile


Écrit-on une chose une seule une fois

Le peu de choses qui nous tient à cœur, peut-être une motion perçue, autrefois entrevue sur un chemin des écoliers, qui va prendre une vie, et pour des années nous laisser désemparé sur le bord, affublé à chercher le nom. On affabule

Dès les premiers coups de vent le chapeau s'envole. Ces brindilles qu'on amasse ont-elles un sens ?

On dérange, on bouscule en vain, l'immensité réduite à rien, on se déplace. L'heure a passé. Il se fait tard. On est gagné par la fatigue, on étouffe à regret un dernier bâillement

« Allez petit, à quoi ça sert de se frotter les paupières ». On s'endort, il est temps

Jean Fautrier
L'Homme qui est malheureux
(1947)

Grand Cahier.379.Refonds.010.Syllabes.16

Peut-être un verre...


Peut-être un verre, une chaleur de rhum, la déception d'un souvenir toujours dysharmonique, peut-être suffit-il que la radio diffuse une musique

Le sable se creuse. Le sable s'anime d'un crabe, issu de nulle part une bête pour le moins curieuse, une chose articulée, et qui va de travers

Peut-être venait-il du lac, peut-être s'éveillait-il à l'exis- tence comme sèmes de l'eau, si calme si bleu qui, en d'au- tres circonstances eut déroulé une si naturelle gravitation

Jean Fautrier
Composition
(1958)

Grand Cahier.307.Refonds.010.Syllabes.15

Retour en terre


L'heure est triste, en vérité. Il en est ainsi depuis tou- jours quand l'heure avance. N’être pas là, ne pas y être, n’être pas né serait bien mieux – en dernière extrémité

Mais depuis peu, je regarde et je sais, avec une roue dans le cœur qui commence à tourner, le lieu maintenant où nous sommes

Avant qu’elle ne revienne, il en faudra des cent, des mille et des mille à tourner autour de l'astre, tourner autour de ce point de lumière si paisible dans la nuit

Avant que l'herbe ne repousse, l'infime regain des mots qu’on a perdus, qu’on a oublié depuis longtemps, l'hélio- trope des mots qui ressortent des êtres

C’est ainsi que j'ai vécu, progressant parcourant cette disposition, depuis toujours dans l'obsession que j’en avais, sans aucune haine en vérité, lentement, jusqu’à ce qu’il soit l’heure

Pierre Alechinsky
Niveau d'eau I V XII IV
(2013/2014)

Grand Cahier.325.Refonds.010.Syllabes.14

Si elles n'existaient pas...


Si elles n’existaient pas, il faudrait les inventer. Nous n'avons apporté qu'une substance mauvaise au moulin. Nous ne croyons plus comme autrefois les reconnaître en un regard, passé le seuil des larmes délicieuses. Nous voudrions, après avoir bien réfléchi et ressenti le poids de tout ce temps de silence et de solitude, trouver au bord des mots des choses très légères – des ombres qui filent sur la route, des fumées d'herbes près du talus, des bruits tranquilles, des grappes de fleurs minuscules et sucrées. Comme une voix qui vibre et qui s'apaise et qui s'accorde avec elles

(Nos pensées sont tristes et le songe est amer au cœur qui nous renverse)

Jean Fautrier
Bouquet
(1928)

Grand Cahier.403.Refonds.010.Syllabes.09

Entre vaud et valais


De soigneuses plantations
de petites oranges vertes
et de fermes abricots,
tout leur être à n'être pas encore,
vives
enserrés dans la chaleur

J'ai soif et ne peux boire
qu'une eau de chaude réglisse
au fil de routes poussiéreuses,
je marche vers la plus extrême des fatigues

Franc-bord, alpes bernoises,
suivant le cours d'une calme rivière,
j'avise une grotte – à l'entrée
je paye mon écot,
le ticket poinçonné, j'admire

une fontaine figée, j'évite
une méduse de craie, j'enjambe
instable une rambarde –

Touche l'eau
Plat poisson nu sans yeux sous les spots

Paul Klee
Magie des poissons
(1925)

Grand Cahier.297.Refonds.010.Syllabes.08

Chasseur en ce temps-là


Chaque matin, j'allais poser de frais délié, attentif à ce qui viendrait s'inscrire, blanches sur les pages de l'aube (grive jocasse ou merle noir parmi les vignes) appâtés par jeux de conséquences et miroirs, mes pièges, mes lacs garnis de gluau, mes rets ; j'allais mais, sans la ruse ça n’allait pas suffire, sans le brisement du silence, car j'imite et fascine d'un souffle au travers du corps, les tromperies d'un appeau ; la besace pleine, j’aurais voulu contenir le chant ! ce mot très haut perché, difficile à surprendre, j’aurais, mais ça n'était jamais ça – ça n'était que duvets dépenaillés, plumes cassées, chair sanglante, chairs tremblantes et chaudes, et à jamais la source ne pourrait l’épuiser. Irrassasié, déçu, le cœur insatisfait, j'allais, c'est sûr, de nouveau me lever tôt, à recommencer la chimère

Jean Fautrier
Étude pour le grand nu noir
(1926)

Grand Cahier.398.Refonds.010.Syllabes.07

À chaque fois...


À chaque fois que je m'approche, à chaque fois que je m'accoude
C’est le même plaisir immédiat, c’est la même douleur qui s’éveille
Accroché à l'écho d'une voix entendue dès l'enfance, une voix que je rêve, que j'entends, jeune et qui chante légère, ressentie le long du corps ensommeillé
À chaque fois, à chaque phrase déchiffrée, à chaque feuille agrafée de grand format sur le mur de crépi d'une chambre

C'était l'été, je ne me souviens plus des mots, j'en ai même oublié l'émotion. Elle est pourtant vivace, habillée de jachère, incompréhensible, elle venait de
L'oiseau le feurre
L'arme

Et depuis ce jour j'ai tâché de reproduire, dans les temps qui m'étaient impartis, les conditions de sa venue

Jean Fautrier
Trois têtes
(1954)

Grand Cahier.406.Refonds.010.Syllabes.02

Nous ne savons penser...


Nous ne savons penser qu'avec des bouts de langue, à chacun de leurs termes, rongés par l'ombre et par l'oubli

Haies de papyrus accrochées dans les eaux troubles – faisceaux de tiges abritant tout un monde sauvage – triangles dénoués en thyrse de jeunesse –

Mainte fois battues, Jadis, sur la table mouillée, lamelles croisées que blanchit le soleil, vous receviez des hommes affairés la marque pour les siècles

Le halo d'une faible lanterne sur la rampe du fleuve s'avance. Ce n'est qu'une petite barque égyptienne, silencieuse dans la nuit, extrêmement étroite et fragile. Tous les mots qui précèdent ont sombré, lentilles d'eau qui s'écartent, insaisissables, fuyantes sans fin

Jean Fautrier - Composition
(1958-1960)

Grand Cahier.160.Refonds.010.Syllabes.01

Sans cesse


Que te disent l'os et l'écaille de la tortue piquetés par le feu, Prince, qu'elle est cette voix qui s’éveille par le travers des signes, aussi neuve que le jour renaissant à chaque fois de ses cendres ?

Le sens aux multiples visages, le même sens, qu'il s'accorde alors, tels ces chiffres sur le socle gravé d'une statue de la déesse dans les grottes d'améthyste

Aujourd'hui que rien failli ne peut plus rien retenir, le temps échappe à toute prise. Qu'est-ce donc là qui bat l'heure à n'en plus finir ? Comment pourrais-tu résister ?

Tiens ta langue, compte les syllabes, tu dois en ajuster précisément le rythme

Un homme peut bien mettre de l'ordre dans ses papiers : d'abord qu'il paye ses quittances ! vider les tiroirs, balayer devant sa porte. Il peut écrire un dernier mot avec de l'encre

Il aura préparé son départ. Les rails, la gare, là-bas la neige

Jean Fautrier
L'encrier (de Jean Paulhan)
(1948)

Grand Cahier.147.Refonds.008.Syllabes.01

Viviers d'avenirs


Étourdies par le vent,
emportées arrêtées contrées, remontant le fleuve d'hi- ver, soumises
au mauvais temps, elles vont en vagues, se haussent descendent se croisent
Leur cri de lanière est un gréage

Ah le beau navire,
les toits rouillés ! C’est une volée de neige qui varie. Serrons au plus près,
et toutes voiles destinées,
qu'il file et qu'il tangue suivi de son quadrille d'ailes

Loïc Venance
Mouettes à Prefailles, le 1er janvier
(2018)

Grand Cahier.277.Refonds.009.Voies rompues.07

Trois mesures de folie


La mer ne veut plus être la mer, le ciel ne veut plus être le ciel, le champ peut-il être le champ ?

L'eau est mate, l’air est blanc chargé de blanches mous- sures, tourbières glacées de sonorités concaves, tournantes langueurs, voix tonitruantes au départ éperdues d'espace et ouatées, issues des formidables architectures de fer. Ordres et phares. Je vois des foules en mouvement

Le ciel est invisible, la mer invisible, le champ s'étend

Des hommes guettent quelques ailes en reste, fusil contre l'épaule. Les uns, l'oreille agrandie, vont dans la froi- dure, ils piétinent au champ de salicorne

Épaves de navires et grues
Région nantaise
(44300)

Grand Cahier.280.Refonds.009.Voies rompues.08

Les navires


Les cotres les goélettes (maquettes sous le verre) le brick en ses meubles cuivrés, toutes les pièces des eaux vives dorénavant sont enfermées

Ce n’est plus que poudre aux yeux, petite monnaie qui tinte, quincaillerie du fond des poches pour des touristes corsaires

Et quand bien même, l'Amérique a suivi d'autres routes. Fortune a passé malgré le cri de mer

À toutes les couvées d'oiseaux de langue jaune, violentes têtes, vous becs de granit, je le dis, désormais les parasols ont poussé pour l'attardé. Le bar est ouvert jusqu'à minuit

Miettes noires, grillent les mots.

Le corps de garde la mer
y donne ce goût d'algues,
une soupe épaisse et douce
Edouard Adam père
Départ de régate au passage du bateau comité
(EA : 1847 – 1929)

Grand Cahier.273.Refonds.009.Voies rompues.06

Je veux être dehors...


Je veux être dehors, partir au loin, quitter l'endroit des hommes, aller jusqu'à l'x de l'île

Au milieu du pré qui penche, s'écarter de l’église en ruine. C'est manche-mer, les rias de la côte

Je vais au Chaos

Il existe une algue appelée Himanthalia, on en a fait un « laver bread » sur l'autre rive

Le sentier coupe au travers des joncs, évite le vert cabanon des pêcheurs, le petit pont de bois glissant, les fourrés de cinéraire. L'eau fraîche d'une vasque se perd dans les rochers, effondrés de sable et de coquilles que les grandes marées changent sans cesse

Varengeville, aujourd'hui
Claude Monet
Falaise à Varengeville (1882)

Grand Cahier.191.Refonds.009.Voies rompues.05

Décours


Entre la falaise et la plage de galet, nous suivrons les pas du chemin qui tourne, ses talus jaunis de primevères

Nous comprendrons son désir lorsqu'il ferme sur nous sa veste de buissons aux poches pleines d'oiseaux

Nous descendrons, le pied posé au vif sur les marches des grandes laveries,
Cueillir des coquillages nacrés les plus luisants

Mais séchés dans nos mains leurs couleurs s'envo- leront et ne restera sur notre cœur qu'une poudre de tristesse

Gardant avec ferveur la somme des accords passés, ce qu'il nous fut donné d'entendre, nous irons à cet amer où le chemin s'efface

Et nous verrons si nos yeux savent à même la pierre ouverte, au livre des flots,
Patience et force d'éternité, lire

Henry Moret
Île de Groix, Pointe de l'Enfer
(1896)

Grand Cahier.139.Refonds.009.Voies rompues.04

La chambre marine


Je me souviens qu'il fut des jours bien plus heureux, des villes plus anciennes, des maisons, des remparts bâtis contre la mer

Il m'arrive parfois de revenir au pied de ces murs et d'écouter. La nuit y est profonde

Qui pourrait dire
Depuis combien de temps le ciel s'est écroulé ? Ce que le fort aux avant-postes garde encore ?

Je me souviens qu'il existait, haute, une salle sans fenêtre. Calme et clarté régnaient. Le plafond percé d'une verrière était d'un bleu changeant

Ô la mer, invisible mais présente !
Les multiples livres
Le sofa où dormir, où rêver dans les rayons du soleil qui remplissent la pièce

Brise-lames des contreforts de
Saint-Malo
(avant 2021)

Grand Cahier.179.Refonds.007.Voies rompues.02

Côté nord


Près des bords ombragés du lac, Ophélie depuis toujours, flotte parmi les joncs. Ses lèvres depuis toujours se sont fermées, blanches folies ; elles ne chanteront plus ni ballades, ni chansons.

L'eau est glaciale où sa robe s'évase. Elle a rejeté son front vers l'arrière ; son regard s’est porté quelque part entre les herbes. Le monde est incertain comme un ciel défait de grisaille et de vents.

Les fleurs d'orties – ou pâquerettes, ou boutons d'or – sur son corsage les fleurs sont des vœux qu'en toute inno- cence elle fit.
(Ce serpent de rêves, à quoi bon…) les pâles iris et pervenches dans l'onde, ces fleurs qui se dispersent, le doigt de cire et le moine des morts.

Elle avance lentement vers des rivages inconnus. Quel secret dialogue poursuit-elle ? Que balbutient ses lèvres ?

Odilon Redon
Ophélie
(1900-1905)

Grand Cahier.224.Refonds.008.Verger des eaux.11

Au gré des déplacements


D'abord on a senti une odeur plate, une odeur de fleuve qui venait par le milieu d'une terre d'argile craquelée.
Ensuite on a roulé en soulevant de fines poudres de velours.
Le ciel, avant d'atteindre à la fraîcheur de l'eau fauve, se mit à crier une note très aiguë d'oiseau.
Enfin, on descendit vers la berge et ce fut la Loire, le beau nom féminin de Loire, clair et ouvert.

Va-t-on s'arrêter ? On s'arrête, mais non c'est
L'horizon des bancs de sable et des remous qui vous arrête.

L'eau parfois y pèse un certain temps puis se retire. Étonnées, les herbes sauvages se relèvent, s'ouvrent de larges espaces

Comme délaissés par le pinceau de Ni Zan

Ni Zan
(倪瓚, 1301–1374)

Grand Cahier.281.Refonds.008.Verger des eaux.10

La tarasque nous bouscule


Sa liberté est celle des eaux soudaines, crues subites, sources brusques jaillies bondissantes, torrent né en force au dégel des cimes.
Ordre des cimes.

Sa liberté est gerbe, foudre qui descelle.

Son corps est aux couleurs de l'arc-en-ciel. Qu'elle s’en aille d’un coup d’aile rejoindre les nuages, elle, la bête faramine qui sème le trouble en tous lieux.

Tarasque, furie, bec de canard, laisse-toi séduire, écoute la voix qui te console, la douce voix des lavandières.

« Lagadeou, lagadigadeou, la Tarascou
Lagadeou, lagadigadeou, lou Casteou »

Saint-Véran terrassant la Coulobre (cf. wiki)
Sculpture de Vincent Liévore
(1993)

Grand Cahier.133.Refonds.008.Verger des eaux.09

Arsenal nord


Cet œil comme un soleil solide. Elle est simple ici et forte et de toute éternité parmi les joncs de la lumière, la barque échouée, le pli de ses voiles bleues.

C'est une mort à n'en plus finir, pierre ouvrée de l'eau que le temps délabre.

D'une rive à l'autre la place est une foule énervée de chaleur. La brève traversée ! un instant, cueillir un bouquet d'ombres, le jeter aux genoux de l'église et poursuivre par le fin réseau des ruelles.

Canaletto (Giovanni Antonio Canal)
Campo San Pietro di Castello, avec l’Arsenal
(vers 1725)

Grand Cahier.318.Refonds.008.Verger des eaux.08

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte