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Acrobate


Il y a des yeux, et une fenêtre ouverte

et puis, une corde vibrante
à mon oreille

Il n’y a pas d’autres chemins
vers ce que j’aime

il n’est pas d’autre échelle
pour monter ou descendre

Gardien de la mémoire,
si les étoiles sont lointaines

et nous oublient
il y a le temps qui s’approche

il est vivant

On a coupé le monde en deux
d’un côté les titans et de l’autre les dieux

et notre vie mortelle se tient
depuis toujours dans l’entre-deux des rêves

à la lisière
de la mémoire et de l’oubli

sur une ligne acrobatique et fragile

Fernand Léger
Les deux acrobates
(1942)

Grand Cahier.049.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias 23

Le voile, l'éclaircie, la motion


L’œil voit…
Depuis l’œil vers l’intérieur de la lumière

Nous ne connaissons que par le toucher de la lumière Mais où est l’œil, où est la lumière ?

Et s’il existe quelque chose – qui en douterait, c’est cartésien, capitaine au coin du feu enfermé dans l’hiver – si le pouvoir du dehors fait son nid dans l’œil,

d’où tient-elle son possible la lumière ?

Le monde aujourd’hui se tait, le monde en ce moment est silencieux Le temps passe il est nombreux
Une parole nous vient peu à peu de ce long mutisme, patiemment retravaillée, une phrase qui parle et nous traverse

Arrivée trop tard malgré tout, avec un train de retard

Pourquoi de ses propriétés vouloir la déloger ? Ici d’habitude il y a tant d’occupations !
Pourquoi la laisser s’enfuir elle qui nous manque aussitôt, pour être ainsi touché

au cœur... Dans les plis de lui-même sans cesse évadé, reflet chatoyant – multiple aimanté – au point de son propre cercle un rien rongé sur les bords

La nature a submergé le monde, venue des confins, des quatre points cardinaux, démentielle, elle
hume l’air frais
comme un grand chien noir jappant, sautant

tête dressée par-dessus les joncs de la rivière, ivre toujours dans son exubérante affirmation

Irving Petlin
Ensor à Jérusalem
(1989)

Grand Cahier.044.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias.22

Une échappée


Katja Petrowskaja, un soir d'avril

et que le plus petit des fragments —
finisse par dire /
enfin quelque chose —

car telle est la loi /
ce qui est dit une fois est dit —
toujours /

raconteuse la photo — voyant
à travers nous / elle
nous fait voir — les autres

mais savons-nous qui regarde ?

elle — comme
une suite musicale /
qui nous surprend

nous croyons
la suivre — mais se brisant
/ elle est ailleurs

Katja Petrowskaja
Mon nuage
(2020)

Grand Cahier.796.Intérieurs Extérieur Voix.047.Vivarias

Reniement


Sur la plage secrète
blanche comme colombe,
nous avions soif, à midi
amer était l'eau trouble.

Dans la blondeur des sables
nous avons écrit son nom
mais une brise légère a passé
et les lettres ont été effacées

Avec quel cœur, avec quel souffle,
quels désirs et quelle passion
avions-nous dû vivre jusque là : erreur !
et nous avons changé de vie.

*

Άρνηση

Στο περιγιάλι το κρυφό
κι άσπρο σαν περιστέρι
διψάσαμε το μεσημέρι
μα το νερό γλυφό.

Πάνω στην άμμο την ξανθή
γράψαμε τ' όνομά της
Ωραία που φύσηξε ο μπάτης
και σβήστηκε η γραφή .

Με τι καρδιά, με τι πνοή,
τι πόθους και τι πάθος
πήραμε τη ζωή μας· λάθος!
κι αλλάξαμε ζωή.

Georges Séféris, Στροφή (Strophes 1931)

Antoni Tàpies
Sans titre
(1923-2012)

Grand Cahier.793.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 11

Il y eut un jour...


Il y eut un jour où, par trois fois, l'Italie fut une impres- sion ocre noire et blanche

un deux trois
les chevaux échevelés du Palio qui tournent sur la place
à s'éclater les sabots

La Fenice avant les flammes, Don Quichotte accroché aux ailes du moulin
nous laissaient-ils présager cette impression

ocre après les tourments,
mais blanche et noire
sur l'Échiquier des Fleurs nouvelles

hors de l'espace et du temps elle nous avait
emporté puis

sans but et sans moyens nous avait abandonné,

fourmi soulevant dès lors de ses puissantes mandibules un bout d'écorce, des feuillets numérotés

sur lesquels s'écrivent des secrets, des raisons incon- nues, des visages silencieux

qui se mettent à vivre dans l'abstrait, où tout ce qui est mort s'anime et frémit

Honoré Daumier
Don Quichotte et Sancho Pansa
(1866-1868)

Grand Cahier.792.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 10

Siffle...


Siffle
une herbe
au vent d'
autan

noir
est l'orage
un vers est une
formule

ce n'est pas une ligne
n'est pas

une structure

mais le
chiffre le sché-

ma la note d'une
âme
/ munie
d'un
corps

mais une
esquisse qui
s'échappe

du
début
jusqu'
à la
fin

*
Bambous et rocher
par Zhèng Xiè
郑燮
vécut au XVIII° siècle
(dynastie Qīng)

Fabienne Verdier
Mélodie blanche
(2015)

Grand Cahier.791.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 09

Voyager ! Se perdre...


Voyager ! Se perdre en des pays !
Être constamment un autre
Pour une âme sans racines
Qui ne peut vivre que de voir !
Ne pas appartenir, même à soi !
Aller de l'avant, aller à la suite,
Même en l'absence d'une fin,
Avec l'espoir d'y parvenir !
Voyager est ainsi voyage
Mais accompli sans rien de soi
Si ce n'est le rêve d'un passage
Le reste n'est que terre et ciel.

*

Viajar! Perder países!
Ser outro constantemente,
Por a alma não ter raízes
De viver de ver somente!
Não pertencer nem a mim!
Ir em frente, ir a seguir
A ausência de ter um fim,
E da ânsia de o conseguir!
Viajar assim é viagem.
Mas faço-o sem ter de meu
Mais que o sonho da passagem.
O resto é só terra e céu.

Fernando Pessoa, 20-9-1933

Vassily Kandinsky
Carré bleu sur fond rouge
(1922-1933)

Grand Cahier.790.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 08

Triplet spectral


Stable différence
à elle-même identique
ultime survivante
d'un océan de liens et d'échanges
qui se répète à l'infini

S aurait dit :
une rangée de cyprès qui
s'échelonne
du petit au plus grand
une gamme une flûte de Pan

Lou qui les observe essaie
dans l'oblique de comprendre
elle y jette un oeil
quand soudain
du premier elle s'empare

puis de son voisin

et ainsi de suite
jusqu'à l'ultime

à trois
elle
disparaît

cependant jamais
la gamme n'est complète
et la note continue
de résonner
invisible dans le bleu

Max Ernst
Les trois cyprès
(1951)
« Chère madame la Nature : Cyprès, si loin !
Vous êtes la plus belle des jardinières,
mais votre main nous cache trop souvent la terre.
(Max) »

Grand Cahier.789.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 07

Diagrammes


Forêt grammatique de
signes qui nous
traversent / que nous même aussi ...,
et nous oblige parfois

– abstraites sont les distances, ici
et le tracé

– soigneusement sont notées
à leur place chacune des stations

mais sans
les délices temporelles ces phases / et les espacements
qui proviennent du réel
lui qui nous appesantit et nous freine

Ces embranchements
nous ouvrent-ils à de nouveaux projets ?

Où vont-elles nous
traîner ces machines qui dit-on, modulent des manières, et des comportements

opératrices, produisez-vous
réellement ?

Hilma af Klint
Diagrammes du fraisier des bois, du marronnier d'Inde
et du silène penché (1919-1920)

Grand Cahier.788.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 06

Immanence


À l'intérieur du dehors
il y a un monde

où tu existes,
un autre
où tu n'existes pas
d'autres, où tu n'existes pas encore
et d'autres
où tu n'existeras

jamais,
entre l’immense et l'infime

avec un pied
collé au barreau
de l'échelle et notre tête prise de
vertiges perclus d'étoiles / devant
tant d'univers
nous nous sommes perdu

mais notre corps, lui est libre
et suit sa route
ici
toujours ailleurs
puisque tout
change

La mort n’est rien

Paul Cézanne
Le grand bois
(vers 1912)

Grand Cahier.785.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 05

Courbet


Comment tu désos-
ses ce
corps /

prosodique du réel,

dis-nous
par ces courbes
montre-nous

où se trouve l'origine

Tu ne fais semble-t-il que poser côte à côte ces lames ces lambeaux de chairs ce fourré d’où nous sommes venus

mais tu ne voulais (non le réel) plutôt savoir pour pouvoir, n’imiter ne copier mais puiser

dans les constellations des autres, indépendant et raisonné le sentiment unitaire
de toi-même

tu ne voulais (oublieux du regard) plutôt rendre visible / quoi
le monde d’où tu viens ? Cette émotion première que nous avons tous en commun

Gustave Courbet
L'homme à la pipe
(1848-1849)

Grand Cahier.784.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 04

Temps de jauge


Sous
une variété différentielle
de formes,

ce qui résiste
est le muscle du réel,

l’amour résiste-t-il
sous celui
des aventures,

les mots d’une vie
(dont la symétrie est si belle)

résistent-ils
au recollement
des cartes, et

« l’absente de tous bouquets »
à l’ajout d’une fleur –

la mort,
une
et

sans
Yan Bernard Dyl
Légende cruelle
(1938)

Grand Cahier.783.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 03

Atocha


On dit / qu'elles
végètent les plantes / On dit
les rails nous emportent

Mais sous la verrière
les plantes s’insinuent, aspirant une eau, creusant la terre avec lenteur, elles

gobent une essence divine

intensifiant ainsi la masse de leur corps, mousse luxu- riante qui ronge parfois ses propres os,
se nourrissant des madriers d’une ancienne voie,

sous la verrière, abandonnée

On dit / que les
rails suivent leur pente
et ne dévie pas de leur action

Elles seules / dit-on
seraient un déplacement à l’avancée
des parallèles,

seul principe véritable du mouvement Où mènent-elles, sans se rejoindre à l’infini
Sam Szafran
Feuillages
(1986-1989)

Grand Cahier.781.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias.01

Coup de bêche


Le soleil est mon sang Toute une page qui s’écrit à lumière

constante / calée contre
l’infranchissable   ouvrant
ses perspectives

l’œil alors entre en jeu et le monde s’anime au grand jour

car l’effet de masse ou l’effet
de corps puisqu’il nous faut un corps
pour ne pas être dispersé

dans la lumière, est une rotation
quantique fusionnant
les deux (sur) faces du réel

autour de son axe trifide Tel est, non le don mais l’accueil

du coup de bêche
Jean-François Millet
L'homme à la houe
(1860-1862)

Grand Cahier.780.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 01

Galileo


Galilée qui aimait et suivait les leçons d’Étienne La Boet nous dit que les esprits serviles

sont d’une bassesse inouïe / se rendant volontairement esclaves / Irrémédiablement enchaînés par les opinions d’une volonté étrangère

Ils prennent pour oracle une idole de bois et à peu de frais s’imaginent

que de là seul – on doit attendre des réponses, qu’il faut craindre, adorer, vénérer
Galilée
Phases de la lune qu'il dessina
(en 1616)

Grand Cahier.779.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 31

Kepler


Kepler nous disait que les
orbites célestes sont
en courbure et quantité

si diverses qu’il faut bien
qu’une droite les oblige
à se libérer du centre

C’est vrai mais lumière et vie

ne sont-elles pas aussi
cet adroit gauchissement,
cette inflexion-réflexion

qui de même les fascine
Nadia Skali
Kepler
(Maroc, 2020)

Grand Cahier.778.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 30

Promesse


Je t’écoute et
j’entends ton passé
exister, tout autant
que j’existe,

m’entraînant vers des futurs

Car la terre
est remplie de ciel
Il n’y a pas de nid pour le
mensonge

Personne n’est jamais
perdue
tout est vérité,
tout est chemin
Joan Miró
Page 47 de « Parler seul » de Tristan Tzara
(1948-1950)

Grand Cahier.777.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.29

La vie,


on la bouscule
de tous côtés elle s’en fout

elle en nous qui demeure
si droite dans ses bottes

mourir c’est disparaître
après la courbe de la route

la mort est si banale

et nous n’aurons laissé

qu’une poussière allant
rompu d’effrois gelé en elle

rien que des monceaux des brisées
pour un gibier d’azur
Simon Peeterz, dit Verelst
Nature morte avec perdrix et martin pêcheur
(1663-1717)

Grand Cahier.776.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.28

Minkowski


Où que je sois, quel que soit mon lieu,
mon présent

n’est accessible à personne, l’éloignement
nous fait toujours plongé dans le passé des autres, le futur n’existe encore
nulle
part, mais les autres l'atteignent
avant nous puisqu'il nous faudra y revenir

Cependant nous savons tous qu’il y a autant d’actuel ailleurs que chez-soi, il faudra donc s’y rendre,
bien que cet actuel

(à ce moment-là)
soit un infini inaccessible
et que le futur de cet ailleurs actuel n’existe pas encore,
lui non plus

Le tout en un seul bloc
Mais nous tombons – ensemble et sans fin dans le temps, ici et ailleurs, plus ou moins vite – et nous nous efforçons vers un futur inextinguible
Piero della Francesca
La flagellation du Christ
(~1450)

Grand Cahier.775.Extérieur Voix.046.Vivarias 27

Existence


Toutes les choses
(dans la portée
de leur lumière)
sont intriquées

notre âme aussi,
dans sa lumière

mais nous, jamais
nous ne pourrons
les démêler,

briser le mur
infranchissable,

nous qui voulons,
rayon parti
en réchapper
Frédéric Letrun
Intrication quantique, version 2
(2017)

Grand Cahier.774.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.26

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte