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Partage


Plus le temps poussera son wagon suivant la douce oblique du rail irrémédiable à ce point d'inertie

– « Chauffeur, largue l'attelage » et la vie s'en va, grin- cent les eaux blanches –

Et plus je paraîtrai ton semblable

Échelle, et mesure aussi bien, ta façon de choisir, les choses que tu aimes et celles-là qui te révoltent,

je ne veux rien en dire
À chacun son effort Le butoir est au bout

Et pour le moins y aura-t-il eu – avant que tout s'effon- dre, la lutte et le maintien, avec l'arrière-plan des souvenirs assumés

William Turner
Pluie, vapeur et vitesse
(1844)

Grand Cahier.243.Dispersion.019.Baumes et regrets.03

Un danser de pierres dans l'air du soir


La route s'encaisse entre deux gros murs sans apprêt, de bossage franc, surhaussés d'un empilement de briques
Pas une vue qui dévie, un goulet

On va la suivre puisque dit-on, la musique est au bout

Le portail est ouvert, il ne reste rien d’
Autre qu'une enseigne et ses pommes de flammes

Que le corps d'un bâtiment qui s'absente parmi les châ- taigniers du jardin
Que la paille du silence dans les airs

Qu’importe, on va danser tout notre saoul, chasser au loin les amours qui tournent en rond

Paul Cézanne
La carrière de Bibémus
(1895)

Grand Cahier.238.Dispersion.024.Vulnéraire.12

Hors clôture


Il n’avait pas encore compris à quoi cela pouvait rimer qu’il refusait déjà

Son instinct lui disait :

« si précieuse, si désirée soit-elle, il existe autre chose, là-bas toujours possible »

Aussi opposa-t-il un non catégorique à chaque offre pla- cée, gardant le silence à chacune des enchères

Il lui avait fallu un temps considérable pour arriver jus- qu’à ce lieu, aux libertés de cet espace – d’une géométrie éblouissante où la route s'égare

Il avait tant hésité, tant tergiversé avant de s’engager avant de décider d’arrêter son manège

Qu’il n’osait plus s’approcher de ces colonnes… Il suffi- sait pourtant d’un seul coup d’aile

Une herbe jeune embaumait sous les pas Un arbre comme ornement d'oubli octroyait son dépôt d'ombres

André Derain
L'estaque route tournante
(1905)

Grand Cahier.232.Dispersion.024.Vulnéraire.14

Dièse


Pour ce soir ce sera l'édredon et le pré qui varie avec, démantelé, sa palissade Le temps est à la pluie

Tu te tiens là d'aplomb, bras serrant le corps, vois des mouvements que l'on dit imprévisibles

Au travers de cette haie, le village s'alourdit, vire au brun, les maisons n'ont plus de ventre

Le jour s'éteint

Cheveux rouges dans l'âtre, une danse dans l'âme, cela claque Tourne-toi vers le feu qui ronfle dans la salle

La nuit ouvre le ciel

Vassily Kandinsky
Murnau Studie zur Landschaft mit grünem
(1908)

Grand Cahier.231.Dispersion.021.Bifurcation.15

À la cave inépuisable


Le galbe du jour est cerclé d'or, je bois une eau fraîche et forte qui pétille

Est là ce qui m’enchante, et je l'appelle, arbre aux ciga- les Murmure solaire, semis de mots, bouilloire du bleu

Sous les ra les fla de la lumière, les idées sont prises de vertige, la pensée tournoie et se défixe

Écorce noire des pins, oliviers calcinés, que vont-elles chanter les scies de l'invisible ?

Dans l'air exténué de soif où se fanent les fleurs, elles boivent le suc, les sirops mûris de soleil

Vincent van Gogh
Oliviers avec ciel jaune et soleil
(1889)

Grand Cahier.227.Dispersion.024.Vulnéraire.15

Pique-nique


Par un dimanche d'automne, calamiteux, un dimanche en famille à cravates, malgré une incertaine hydrographie et la tournure de la rose des vents, on se décide à partir

Le choix s'est porté vers le point le plus haut du bocage, ici ou là, à deux pas du relais hertzien, une place indécise

Une herbe sèche qui convient Déballons que je mange La nappe Un œuf, deux, trois Le pylône a grincé dans ses câbles

Bouffées de musique et voix de journalistes font la grand-roue avant de s'enfuir au détour des sapins Il sem- blerait qu'un roi nègre se cache Il siffle derrière un fourré de nuages

Le temps s’enforcit, tourne au mauvais temps La chasse aux moustiques est ouverte, elle annonce la pluie Vite, replions la nappe, jetons les miettes Remontons en voiture et filons à la buvette

Fernand Léger
Les loisirs
(1949)


Grand Cahier.226.Dispersion.023.Instantanés.10

Au bout du compte


À l'extrémité d’une branche, un merle sur le frêne en face, imite les hésitations du soir

On se souvient du temps de pierre
quand des blocs entiers du ciel coupaient la sente, la nuque arquée comme d'une mule, les angles déchirant la plante

Nulles couleurs alors
Des souches, la roche et les premiers paquets de neige

À quoi tous ces efforts ont-ils bien pu servir ?

Le réconfort d'un café chaud – là-haut – entre les plan- ches d'un réduit qui donne

sur une vue ?
Décidément bien peu de choses

Shitao
Conversation avec la montagne
(1707)

Grand Cahier.223.Dispersion.020.Les filets du temps.15

Demain


Quand voudrez-vous partir ?
Sera-ce demain si se lève le vent

qui vous agrée

Voyez des bateaux à quai les œuvres mortes À deux pas du centre leurs mâts immobiles

plus rien ne bouge Le temps s'est arrêté Aujourd'hui s’est endormi, demain peut-être

nous mettrons tout en œuvre… Sait-on jamais quel sera l’ampleur de la vague, jusqu’où portera-t-elle ?

Voyez !
Une pluie douce s’est mise à tomber

Henri Rivière
Le coucher de soleil
(1898)

Grand Cahier.217.Dispersion.019.Baumes et regrets.08

Je vous reconnus...


Je vous reconnus tel samedi de mars au matin enso- leillé qui s'annonçait puissant

Je vous attendais près d'une pierre

Votre venue du fond du cours, imperceptible, fut bientôt parmi les fleurs ordonnées
des jardins la seule occupation du jour

Qu'un tissu de ciel vous habille

Marc Chagall
Bouquet aux amoureux volants
(1947)

Grand Cahier.216.Dispersions.023.Instantanés.03

Troupeau d'astres


Fiévreux demain aura
La même taille
Fine à rejoindre les mains
La même peau
Demain sera comme hier
Mais sur la ligne des prairies
Toujours tu vois le troupeau d'astres
Piétinant la poussière
Et le grand bruit va te bousculer
T'arrachera plus sûrement le cœur
Que ces lèvres cuivrées

Isabelle Tabin-Darbellay
Fourrure d'automne
(2016)

Grand Cahier.211.Dispersions.024.Vulnéraires.18

Une branche...


Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

fouetter l'air

Max Ernst
Loplop, « supérieur des oiseaux »
(1932)

Grand Cahier.210.Dispersion.002.Vulnéraires.16

Des ailes...


Il y a des choses qui ont des ailes, naturellement,

et qui sont de ce monde ;
des amours légères, des mots choisis, des arbres, etc.

Je précise – non point des arbres mais des choses
qui ont des ailes
et qui sont dans des arbres,

et, en ces lieux s’apprêtent...

Partir d'un tronc noueux et aller, aller
Jusqu'au brusque arrachement des ailes, jusqu’à l'envol

des plumes bleues
Car toujours elles en laissent

Pierre Alechinsky,
avec un poème de Yves Bonnefoy
rue Descartes à Paris « Murs
de l'an 2000 »

Grand Cahier.209.Dispersion.020.Les filets du temps.01

Progrès d'une forme


Elle hésite à poser la touche
L'univers comme il va
n'est pas de son exemple
A chacun sa beauté

Le bruit, les tumultes du jour
brisent une vue
qu'elle disait transparente

Ce pourrait être
un visage effleuré sinon
qui se détourne

Ressortir cette douleur,
composer avec elle,
elle l'éprouve ; hésite

Mais les points de couleurs
finiront par aviver la toile et freiner
l'eau portante
comme un lit de gravier,
seront choisis avec lenteur

La campagne alentour
va se taire
De grands portraits
qu'elle signe et le soleil
occupent l'atelier

Marie Spartali Stillman
Madonna Pietra degli Scrovigni
(1884)

Grand Cahier.208.Dispersions.023.Instantanés.04

Couple


Ils se lisent l’un l’autre et se traversent
Rien ne viendra les séparer,

ni les orties inévitables

– car peut-on se dire sans endroits sauvages, sans parties où il ne fallut abandonner –

ni les souches d'amours
qui furent vertes,

ni l'armoise vulgaire

Ils se regardent, ils se lisent,
et ne se troublent point, ouverts et seuls Ils ne prêtent
attention

à rien d’autre qu’eux-mêmes

Ils s'assoient sur le banc que, plus tard,
la neige va couvrir

Marc Chagall
Les amoureux de Vence
(1957)

Grand Cahier.207.Dispersions.023.Instantanés.05

Le désordre des verbes


L'herbe est grasse,
l'herbe est longue du pré
qui résiste à la faux,
les secondes qui durent,
les vivantes

La fleur de lys
au toucher de velours,
la fleur au hasard parsemée
Sa douceur sa couleur jaune d'or
Une goutte de lait

Sur l’étendue des cheveux d'herbes,
sur le pré d’autrefois qui se penche
– les enfants aux longues jambes,
des hauts déboulent
avec leurs rires

Comme un article machinal avec ses pattes d'angle,
comme un lustre fameux d'insecte,
une à une à l’envers des gravités,
il égrène les tiges

Tic, un rouage s'enclenche

Tac, un verbe s'en échappe

J'ai fauché les herbes du chemin,
je les acucherai
avant que ne vienne au vent
l’idée de s’en mêler

Auguste Renoir
Chemin montant dans les hautes herbes
(1876-1877)

Grand Cahier.200.Dispersion.020.Les filets du temps.04

Duplex


Les plus belles fleurs (et les plus éblouissantes) attei- gnent leur climax dans les endroits les plus extrêmes

Elles poussent en nombre
sous les rigueurs du mont Caucase

Au-dessous de l’escalier fume un samovar d'argent

Tulipe, elle est serrée de taille, dans son casaquin de velours rouge On voit

s’enflammer depuis la mezzanine, les miroirs de l'entrée

Pour un temps nous allâmes à deux, mais lorsque le fauteuil eut fini de tourner sur son axe

une pierre saigna de toutes ses oreilles

La soirée fut courte et la nuit irrémédiable Les phares n’éclairaient plus qu’un passage endormi

Il y eut un éclat de rire dans les tourbières C'était sans compter que l'hiver les couvrirait de blanc, qu'une neige dorénavant atténuerait les traces

Vassily Kandinsky
Improvisation V - Parc
(1911)

Grand Cahier.193.Dispersions.023.Instantanés.07

Fil d'or


Il ressemble à l’oyat qui se plie sur la dune par temps sec, au chardon bleu mordant

n’aime pas les choses qui n’en font qu’à leur tête, il at- tend il espère un équilibre

c’est le moment qu’elle a choisie Elle s’approche alors et lui touche la joue

La fille est maigre, a le pied bot

En cette longue journée, les moments véritables seront constitués d’un trajet d’autobus, de quelques heures se- crètes, seront plus tard pour le garçon, aussi prégnant que l’Oudjat

seront son œil
son amulette porte-bonheur

Pablo Picasso
Figures au bord de la mer
(1932)

Grand Cahier.192.Dispersion.023.Instantanés.01

Les fauves


Ils vont s'asseoir sur les gradins…

S’ils sont venus s’asseoir tout autour du grand cercle en retenant leur souffle, c’est pour y voir (ayant payé) le coup de griffe

Que le sang coule !

Comme une aiguille plantée au centre, il a su garder la tête froide, il a su conserver la maîtrise, alors ils applau- dissent…

S’ils applaudissent c’est qu’ils enragent, tournant avec rancœur autour des grilles

Et du dompteur 

De son fouet, en habit impeccable, au milieu de ses cages, il fait claquer en l’air tout le jeu de ses boucles

Mais gradins et cages maintenant sont vides

Henri de Toulouse-Lautrec
croquis et dédicace
à son ami Arsène Alexandre « en souvenir de ma captivité »
daté du 11 avril 1899

Grand Cahier.189.Dispersions.023.Instantanés.03

L'esprit s'évade


Les longs jardins murés
m'ont semblé capables de songes
L'été s'est avancé très loin
dans la douceur de l'air

De fruits se chargent l'espalier, mûrissent les poires les pêches, et là-haut se penchent les roses

Comment la nuit peut elle être aussi claire à ta fenêtre ?

Je ne t’ai pas choisie,
je te croirais plutôt venue

Le mot « colère »
s'est effacé,
de la carrosserie
des neiges de l'hiver,

ta beauté accentuant le monde

Tous les chemins sont arrêtés, la haie a perdu ses om- bres, et les vents s'apaisent

D'un vert plus profond est le pré

Les mots s'envolent de la cage...
viennent réveiller l'endormie,
trouver au sens une échappée vers le dehors

Une douleur s'éteint dans la salle ouverte

Sandro Botticelli
Le printemps
(1482)

Grand Cahier.188.Dispersions.023.Instantanés.02

Cette femme...


Cette femme qui est là, à
son lustre suspendue
n'a plus la moindre solution,
aussi faudra-t-il la dépendre, un jour
quand plus rien ne viendra
éclairer ses angoisses

Breloques et verroteries
pacotilles – vous qui jouez
de la lumière, baissez le rideau
cessez de sonner
comme on sonne un triomphe,
cette pièce bourgeoise

Allons prendre le grand air
routes qui chuintez,
fuyons ces mystères, fuyons
ô poupées de maïs dépenaillées,
retournons vers les champs
verts retournons vers l’été

Max von Moos
Schlangenzauber
(1930)

Grand Cahier.187.Dispersion.024.Vulnéraires.07

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte