Passages

*

Tour cardinale



Tour cardinale !
Vertige et rêve d'abîme
Nombreuses les heures,

les croix d'attente
avant que ne chatoient
aux couleurs de glèbe
les prunelles

Douceur et dureté
de Son construire
Ô l'introuvable soutien !

De l'extrême flèche,
le jour inouï renverse l'éternité
La jeunesse de l'eau
casse les digues

Léonard de Vinci
Homme de Vitruve
(~1492)

Grand Cahier.013.Cahier bleu-vert.013.Passages.01 {•••}


Endurance



Le talon d’une attaque ferme
Souple mais têtue la cheville
Heurtant la caillasse des routes
Un pas d’une calme cadence
Dans les yeux formes et reflets
Des saisons de vives couleurs
Ainsi libre joyau s’assemble
Là selon ta force et ton propre
Au lieu de ton attente un monde
Séjour cordial et jour nouveau

Grand Cahier.099.Cahier bleu-vert.013.Passages.02 {•••}


Travaux en cours



Il y aurait d'un côté la pierre, le bloc de marbre extrait de la montagne, et de l'autre le feu de l'homme, soit la braise

Qu'il transporte dans un sac !

Je joindrai les deux et ce métier de mots affinera le corps par le jeu successif à coups de masse des pointes, gradines, ciseaux puis râpes

Existe-t-il plus belle présentation
que la nudité d'un corps ?

Un homme se fait, se dresse dans la pierre. Ah ! rendre visible la forme d'une épaule, un torse et le reste pressenti au brut ! On devrait parler de gloire

Grand Cahier.205.Cahier bleu-vert.013.Passages.03 {•••}


Zénith



L'incendie, les hauts arbres que le ciel fend
Le soleil tire ses salves
l'œil cligne
On a déroulé le tapis, versé l'or à pleine cargaison
Nos pas saccagent des richesses
Une caille quittant par frayeur les blés
ébruite la nouvelle
sur des pages de lumière

Têtes africaines
quand les fleurs du désert calcinent leur bleu
quand les faunes déchirent
le silence. Ivres, les têtes sonnent.

Midi écourte les chemins !

Grand Cahier.072.Cahier bleu-vert.013.Passages.04 {•••}


Reposée



Dehors calme blanc
L'herbe sur la colline à peine
Un tremblement verte
La vitre d'un maigre soleil
Chauffe les poutres les soies
Jaunies à goût de cendre
Une mouche arrondit le silence
Tu es seul sous le toit
La barque du ciel n'est
Qu'un balancement de l'heure
La vie souffle aux jardins
Mémorables de l’automne

Grand Cahier.084.Cahier bleu-vert.013.Passages.05 {•••}


Lenteur du jour



L'air chargé de pièces d'or à l'estampille du temps
Est bien plus fort que nous
Des enfants qui s'habillent de rouge
Poursuivent leurs rêves
Jeu de la balle avec le soleil. Châteaux de sable
Un corbeau passe au-dessus du toit vert
La vitre brille, paraît
Le visage d'une femme aux cheveux noirs
Dans le bosquet, cueillant les roses
Eurydice chantée meurt
Nous sommes trop longtemps resté sur cette plaine
L'herbe a séché. Le silence est venu

Grand Cahier.155.Cahier bleu-vert.013.Passages.06 {•••}


Cinquième heure



Longeons le cimetière
Contre le ciel pâli, le mur
De pierres jointes
Par ce peu d'herbes s'appuie.
Le soleil allonge les poteaux,
Chaque gravier scintille
Et la ville se tait, lointaine
Jusqu'aux jardins qui rêvent.
L'homme est vieux et patient.
Marchons avec lenteur,
La terre est notre promesse,
Nous aurons d'autres bonheurs

Grand Cahier.079.Cahier bleu-vert.013.Passages.07 {•••}


Nord



Le soir, et d'herbes pourrissant
Les plaines s'ouvrent
A ce gibier d'étoiles
Leurs yeux dans l'eau se figent
Un pas contre la pierre ébruite son sentier
Frémissante est la haie
D'ombres qui l'accompagnent
Une plainte s'est tue. Un chant. L'or
Et le cœur resté ferme
On voit des feux briller au loin :
Sensible espoir
La nuit mûrie, les aiguilles se joignent
Force et corps
Un froid glacial avive l'esprit

Grand Cahier.159.Cahier bleu-vert.013.Passages.08 {•••}


Pathos



Entonner, les poumons sertis
dans les griffes d'un ciel
qui n'est plus que ceinture grise,
trop serrée courbant trop
la taille du territoire / faire
naître / éveiller malgré ce poids,
le chant pour une danse,
soit le poème ;

tel, nous voulons,
songeant méditant pour venir
aux approches / aimer
comme le soc d'une charrue
aime les lèvres du sillon,
la graine et les corbeaux
qui suivent,
immanquablement ;

tel, nous nous laisserons
jusqu'au tard,
jusqu'à la nuit de tout le jour
qui accompagne ta démarche
depuis l'inoubliable souffrance
qui te fit,
être

Grand Cahier.082.Cahier bleu-vert.013.Passages.09 {•••}


S'il vient, qu'il vienne !



La nacelle se heurte, le vent la jette à la berge, lourde chargée en vrac de l'ombre-chevalier, des civelles insai- sissables, lottes, meuniers, grémilles – la verte des graviers. Il enjambe le bord, arrime et se tient droit. Longue en fut la préfixion mais la joie plus grande

Aujourd'hui, à qui donc le dois-je ? que je l'entends. Voici des accents neufs, une allée large avec de meilleurs pavements. Tant mieux car le soir tombe alors je me dé- pêche, tant mieux si je suis seul. L'horloge sonnera, fré- quente sur la page, rentrons la cargaison

Grand Cahier.233.Cahier bleu-vert.013.Passages.10 {•••}


Les simples abords



Cette direction l'autre comme on s'y conduit vers le champ près de l’eau,
deux ponts soit de fer ou bitumé se recroisent, une baraque les surplombe, et ceci sous le ciel rondi bleu d'un feuillage

C'est à prendre au plus court. La terre est étroite sur laquelle il faut marcher. Le pommier de pommes jaunes s'anime, une chair s'effraie et s'enfuit. On ne sait plus bien. On serait presque ébloui quand passent sur de minces barques les rameurs

Grand Cahier.239.Cahier bleu-vert.013.Passages.11 {•••}


Les intentions affines



Ce que tu dis c'est simple c'est qu'il y eut un jour, hyso- pe en ce réduit quatorze rue de Lim., une tournure, un mou- vement de tête, surpris, nouvelle, une vue, et de là, jamais plus lâchée, va débouler jusqu'au cèdre

Ne rien épuiser ni retenir, c'est possible. Nos amis vont parler, nous donnent des conseils. On les écoute car l'oreille est magnanime, mais les chemins s'ordonnent, mais l'ar- mature où trouve-t-elle son hermine ?

Le chant s'élève, les plumes volent. Mordu, ciselé comme à l'angle d'un soleil. Ne cherche pas, voici du pauvre et du fragile, nous sommes forts. Teinte au fond des poches la monnaie de l'empire

Grand Cahier.241.Cahier bleu-vert.013.Passages.12 {•••}


Juillet



C'est dit, le ciel est lourd il ment, nous ne renverserons pas la tête
sous les feux mouillés
s'ils claquent dans la nuit peut-être
en corolles éployées,

cette fois encore,
nous ne prononcerons pas comme la foule gaiement
les ho et les ha qu'ils jettent en bouquets
à leur grenaille tricolore

Nous irons nous terrer dans l’ombre. Visage enfoui dans l’oreiller, nous partirons vers le sommeil. Éteignez donc cette lumière :

« A demain, fusantes Bengales. »

Voilà des draps par la lucarne. Le temps
est à la girandole, aujourd’hui. Le jour respire. Il reste une ou deux roues qui s'accrochent
à l'humeur du bocage.
La chaleur des nuits des chambres s'envole, s'épuise dans la fraîcheur du matin

Grand Cahier.244.Cahier bleu-vert.013.Passages.13 {•••}


Pavois du temps



De la courtine aimée d'ombelles si, comme choix de pacotilles, et friand, ton rire épelle un plein midi de songes, au balcon c'est
La balle qui bondit, jusqu'au champ, jusqu'au bois. La route sonne, fringante du soleil sous les sabots

Le goudron fume au bât de noisetiers

Libres armes d'azur, les mots s'envolent. La barque sur le lac a chaviré, croulant ses ors des coffres du plaisir

Beaux yeux qui se tournent
A telles accordailles, sachez qu'on nous invite. Va la croisée nous y offrir un fugace bouquet d'asters, une dou- ceur noisette, un cœur

Nous porterons l'habit
Le vrai de gala tissé d'un paon du jour

Grand Cahier.251.Cahier bleu-vert.013.Passages.14 {•••}


Le temps surpris



Ah ! Le bel air parfumé du petit sentier, ton emblème où chante la grise, la tourterelle, si précaire si têtue la ligne d'argile à son âme hésitante, et tant de joies, d'efforts avant cet échappée

Chante la chanson fidèle et danse

C'est bref, écoute, regarde, de trop de brusqueries tu gardes la mémoire. Entre deux ciels d'orage, l'oiseau chiffre les soleils prochains

Et le cœur patiente, et le cœur s'atourne. Sur les campagnes sonne le pas. Au levant d'une force un monde se rassemble

Grand Cahier.255.Cahier bleu-vert.013.Passages.15 {•••}


Morsures



Par quel matin touffu comme lame de chiendent, le pré bossu, j'y vais jusqu'à cet arbre, jeune d'un an, droit, la jeu- ne jambe, et glacé, me suis-je tôt levé ?
Ne saurais dire

Il fait si frais, j'ai mal aux dents, la pomme est sûre mais succulente. Croques-y, jette l'étoile. Le corbeau vient, tu le connais

Le soleil chaque jour saute le mur au même endroit, il tranche surprises les ombres. Simple d'aller comme ça de son panier, les joues rouges, l'aube fumante à la bouche, de sa nasse d'osier ramassant les plus rondes

Grand Cahier.271.Cahier bleu-vert.013.Passages.16 {•••}


Le ciel se dégage



Va-t-il se débarrasser de son sac bleu d'ombres,
en un han un coup d'épaule,
notre charbonnier soleil ?
de son couteau déchirer les peaux de l'orage

Je laisse la fenêtre ouverte, rideau vole,
et toi le beau jour, lis
le carton du bal. Tes bras battent ta joie.
La terre est verte et d'eaux par toutes les collines, ronde de la chair des végétaux.
Comme un album de souvenirs au loin,
j'aime un village.
La place jaune se blottit sous les vieux ormes

Grand Cahier.257.Cahier bleu-vert.013.Passages.17 {•••}


Qu'elle



Que soit le sol creusé
noir empli des fioles d'Yquem,
la sainte bave des
Montagnes de Reims,
et des Nuits, qu'elle,
au milieu du pré veuille fragile,
sur le haut d'une échelle de larmes,
être pour cueillir à l'arbre l'orange,
avant que d'avoir oublié
et son nom et l'endroit,
les pierres fleuriront
mais du ciel gravés

Grand Cahier.252.Cahier bleu-vert.013.Passages.18 {•••}


Cette douceur des villages



Plus blonde que femme, quoi qu'il en soit nous l'aimons molle chair s'effleurissant du rouge profond des haies, tard trop tard, la convoitons sœur toute de dentelles et de soleil nocturne

Il y a que meurtrie la douceur du pays s'efface. Dans le ciel d'aujourd'hui certes il n'est pas de village, et cet avion comme une croix fait le désir encore

Imperceptible près des nuages d'inespérés lointains

Vassily Kandinsky
Murnau mit Regenbogen
(1909)

Grand Cahier.279.Cahier bleu-vert.013.Passages.19 {•••}

Ébauches

*

Voies rompues



Quand le soleil eut brisé la vitre...
Comme un souvenir ancien, comme une idée du pre- mier jour, lente une eau grise et froide, une eau de neige envahit le chemin

– La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage. Le ciel est de glace, batelier muet. Il fait un froid certain. La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Le soleil en ressac éclabousse la route

De jeunes ormeaux sans tête sans bras s'alignent, s'en vont droits se perdre jusqu’à cette cassure. La terre est morte à l'horizon, la terre

Aux abords d'un chemin venteux, s’effondre ; s'ouvre la plaine, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jardins ouvriers, pépiements, draps qui claquent. Rien

La route basse et droite continue vers le centre probable. C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imperceptiblement s'étire

Jacques Villon
Paysage aux environs de la Brunié
(1959)

Grand Cahier.001.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.01 {•••}


Échappée



Il sonne à l'orée chavirant, lourd et tardif sur les campa- gnes de clair repos,
le pas

Promesse quand la croisée nous offre son bouquet d'étoiles, aux noiseraies du calme cœur, d'une vêture.

Mais s'il nomme le lieu
qui le dispose à graver son nom quand les pierres fleurissent en mil ardoises,
lui, le décidant qui déplie le jour, abrupt ;
l'Hôte
qui, sur le seuil de la maison, nous reçoit.
Où prend-il sa stature ?
La terre en ce temps baye et le ciel dévide. Chaque pas frayant est un risque.

Aussi ton emblème sera le visage des sentiers. Effort et joie. L'accueil précaire de leurs destins.
Rien jamais ne s'achève, le dieu est bref.
Une échappée –
simple pas de danse, sous le ciel de la terre, –
de l'homme.
Toujours il se retire.
Écoute et regarde. Il faut garder mémoire. Sauras-tu venir à sa rencontre ? Sauras-tu répondre à sa brusquerie ?

Et sur les campagnes sonne le pas. Entre deux ciels d'orage, l'oiseau chiffre les soleils prochains.
Et le cœur patiente. Et le cœur s'atourne.
Au levant d'une force, un monde se rassemble, ouvrir les lèvres à hauteur de source, boire et le corps vivifié, citer les prodiges vus, inventer les nouveaux luxes,
cela sera notre gloire.

Et remercions le temps car nous sauvons notre éternité.

Enfin que selon sa guise le cœur agisse.

Grand Cahier.631.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.02 {•••}


Les vitres



Avec la vigueur
soudaine d’un coup de poing
vous dispensez
– vitres au cœur ensoleillé
– vitres délivrées printanières,
assaillies de beauté

tout un jeu de fusées jaunes qui s’enfuient

Si ce jardin liquide est un souci de fleurs,
voyez notre allégresse !

Sous le couvert du mauvais temps
– vitres des jours terreux,
étant fanny
vous vous fanez
rongées par l’ombre lourde des claveaux
et des sales nervures

– Vitres disparues,
voûtes du ciel au regard de travers,
allure de biais, cheval aussi brûlé d’amertume
qu’un vin noir
répandu

Grand Cahier.015.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.03 {•••}


Phosphores



Vais-je manquer encore cette moitié de moi-même ?

Les reflets du miroir sont endormis Le jour est absent la nuit infinie. Je m’éveille, bien avant que l’aurore ne soit levée, je me lève

J'aime le brusque saut du lit titubant les yeux frottés mi-clos, me préparer un thé léger
(d'autres moi-même préférant
un robuste café) un nuage de lait m'asseoir à la table de travail allumer l'écran

Signifier quelque chose, illuminer c’est sûr mais pour combien de temps ?

« cliquer sur un bouton »
« charger un document »
Déplier une Blanche Parcelle
une Feuille,

c'est-à-dire, poser là une image, la situer en un sens re- hausser le degré divaguer dans l'entre-deux des rêves et l'afficher

dans sa lumière, son pixel, avec le mot et l’oubli du point qui s'imposent

Grand Cahier.020.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.04 {•••}


Ressemblances



ou bien Ce sont des pains d'abeilles bourdonnantes
ou bien des guêpes corsetées, tailladées dans le jour, chaque fois plus serrées

Insecte au goût de miel au venin de soleil

Une pêche existe-t-elle ?

une autre une autre encore réellement, de chacune d'elles nous est donnée l'idée, unique l'idée, issue d’elles née d’elles Et vérité pour toutes

Néanmoins existent-t-elles ?

Si je veux savoir indécis étonné
si… je… irrésistiblement traverser une eau claire
si venant d'un parfum doré le soir

il fallait distinguer mi-ombre mi-jour l'alberge mouchetée d’une pêche de plein-vent

Quoi de plus facile qu'une idée

Grand Cahier.023.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.05 {•••}


Sur l'écaille des rives...



Sur l'écaille des rives, toutes les administrations du bien-être surchargent l'ancienne coque et le poids cintre et romps les portées à l'endroit précis d'enchâssement des nouveaux métaux et verres précieux

On peut découvrir sur le dos des tortues des coraux de vieux roses blanchissant leur squelette

On peut voir aussi parfois une orque franchir la passe d’un bond à l’endroit précis où se dorent au soleil veaux de mer et ballons-sirène

Au-dessus des toits briquetés de rouge à l’endroit précis où sont logées les statues de plâtre, déchets des rebords des fenêtres, copeaux charbonneux stridulant de chaleur, la ronde effarante des martinets raye l’acier des cieux

Grand Cahier.008.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.06 {•••}


Sur le pont Bir Hakeim



La digue pour que rien ne tourne ni ne croule
Dans l’axe une colonie de fleurs sans parfum
Corolles alanguies pailletées d’un or vert

Le gouffre des eaux noircies hurle sous le pont
L'écume crépite jetée des bouches d’ombre
Des ciels volent en éclats s’en vont percuter
Du bout des doigts le reflet changeant des verrières

Filet d’eau pleurant doucement près de la rampe
Minerais en fusion et ciguës aquatiques,
Toxines blanches pour le ventre des poissons

Grand Cahier.011.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.07 {•••}


Garnisons de l'aube



La vitre est froide ce matin,
reblanchie d'un peu de buée.

Des copeaux s’entassent dans un coin,
des paquets d’ombre

Toutes nos affaires
au sol sont en désordre.

Un pan entier du jour a jeté sur la table
ses cahiers gauchis de lumière

Ce sont des battements contre la vitre,
coups de bec ou bien coup d’ailes.

Le pied vacille. Tu t’avances
tu es seul à compter les carreaux de grès

Grand Cahier.038.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.08 {•••}


Convives



On a redistribué les bancs,
recherché des lieux de fraîcheur à la ronde, prolongé la table au mieux
– on s’est tourné vers le dehors

La nappe flotte dans les airs, les miettes se dispersent, c’est un déhanchement d’idées qui dansent
– la nappe claque dans le vent, la nappe éblouissante

L'été brûle à midi dans les cours de cuisine

On a laqué les murs d’un coq, d’un rouge photophore, ciré les murs

L’arrière-cour a blanchi
de tout son poids de graviers

Des guêpes boivent, avides au sang des plats. Chacun discute avec force, animé par cette bousculade

– A la fin du repas quelqu’un
s’emporte. Il va crier.

Serré trop fort, un verre se brise.
Morceaux dans le creux
d’une main

Grand Cahier.041.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.09 {•••}


Arc-en-ciel



Il y eût tout d’abord

Les ressacs et la mer, un souffle une respiration d’écume un ultime souvenir avant que les commencements ne se découvrent les libres étendues de la plage

Le bruit d’une aile

Peu à peu s’éleva sans qu’il y paraisse une force légère parmi les lambeaux du vent – qui ne dit ne sait pas vraiment, balbutiante une visée vers des lointains un

Arc-en-ciel

Situé clairement dans sa rigueur et sa beauté car pour tous il manifeste une portée commune, et n’en demeure pas moins à jamais inatteignable

Flèche en terre

Ne ressort-il pas de ces significations échafaudées, preuves sédimentées du cœur impressible, qu’il faille revenir au fait déclencheur et réitérer

Puis le puits

Au bout du compte et le goût rassis dans l’âme, le jour qui se creuse. Il y a tant de temps passé tant d’énergies rassemblées dans les grands espacements du vide

Où la lune se mire

Grand Cahier.045.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.10 {•••}


Ce soir est un soir...



Ce soir est un soir comme beaucoup d'autres soirs
Quelques voix incertaines, surgies de vieux livres
ne changent rien à l'affaire, l'étude me fatigue

La pluie s’est mise à tomber.
Sous le puits de la lucarne je m'endors, il pleut.
La vitre est un clavecin qui pleure

Une violente rafale survient qui m'emporte,
une saute de vent, un grain.
Je vais où vont les rails qui vont dessous la mer

J'attends le jour, il viendra
quand l'aube du poème moi-même dansera
sur l'extrême jetée où se rassemblent les dauphins

Grand Cahier.065.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.11 {•••}


Sisyphe



Tout ce travail n'est jamais rien

– la plupart du temps, je roule une pierre, j’ai des sou- cis, j’ai mes affaires. Des petits riens ; je m’en occupe, sans y penser… ou je rêvasse. Et puis il y a, cette-chose-qui-va-naître, comment pourrait-elle naître pour n’être jamais rien ?

Mais les raisons sont difficiles à démêler, ces raisons d’être, sont-elles associées à tous les autres qui sont là, à l’autre

comme il va, comme il passe et qui est un grand mystère

Et cet être cet autre, qui est-il, est-ce moi est-ce toi, improbable lecteur ? Roule-t-il une pierre, lui aussi ? J’ai toujours en tête un autre en moi qui lit, et voit mes fautes, là, au lieu-dit à l’insu, m’empêchant d’aller en bien ou en mal où je voudrais…

Et plus tard lorsque enfin j'arrive en haut de la côte, j’essaie d’oublier tous ces travaux, tous ces panneaux de signalisation pour laisser l’autre y revenir, et les lire en toute inconnaissance

Mais chaque fois, il y a (entre deux mots) un rien, un petit rien d’être, un quelque chose qui ne va pas.

Il n’est jamais content, jamais ! Je change alors, ajoute un mot, un mot que je regrette un autre et recommence…

Il faut pourtant qu’arrive un jour – Ai-je échoué ai-je réussi ? où je ne puisse plus jamais, où je ne puisse plus changer, quoi que ce soit

Il est en moi, dans tout mon être comme un tatouage indélébile, il est en moi la chair du monde

Grand Cahier.626.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.12 {•••}


Ce n'est pas une chambre...



Ce n'est pas une chambre c'est un cube de bleu que la nuit recreuse

c'est, depuis le point du jour un lieu sonore remplit de voix qui chuchotent,

ce sont des bribes lointaines des rêves qui tournoient sous le soleil,

une coupe de fruits trop mûrs posée sur le rebord de la fenêtre,

des champs labourés là-bas rayés qui s'étendent vert contre brun par-dessus la ligne des toits, des champs de feu bataillant jusqu’au bout de l'horizon, des champs nus et vastes – plus engrossés

que la mer, la mer et ses routes puissantes, la mer sans cesse réinventant le ciel sur sa hanche

Michel Carrade
Terrier de clarté
(1963)

Grand Cahier.069.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.13 {•••}

Sisyphe


Tout ce travail n'est jamais rien

– la plupart du temps, je roule une pierre, j’ai des sou- cis, j’ai mes affaires. Des petits riens ; je m’en occupe, sans y penser… ou je rêvasse. Et puis il y a, cette-chose-qui-va-naître, comment pourrait-elle naître pour n’être jamais rien ?

Mais les raisons sont difficiles à démêler, ces raisons d’être, sont-elles associées à tous les autres qui sont là, à l’autre

comme il va, comme il passe et qui est un grand mystère

Et cet être cet autre, qui est-il, est-ce moi est-ce toi, improbable lecteur ? Roule-t-il une pierre, lui aussi ? J’ai toujours en tête un autre en moi qui lit, et voit mes fautes, là, au lieu-dit à l’insu, m’empêchant d’aller en bien ou en mal où je voudrais…

Et plus tard lorsque enfin j'arrive en haut de la côte, j’essaie d’oublier tous ces travaux, tous ces panneaux de signalisation pour laisser l’autre y revenir, et les lire en toute inconnaissance

Mais chaque fois, il y a (entre deux possibles) un rien, un petit rien d’être, un quelque chose qui ne va pas.

Il n’est jamais content, jamais ! Je change alors, ajoute un mot, un mot que je regrette un autre et recommence…

Il faut pourtant qu’arrive un jour – Ai-je échoué ai-je réussi ? où je ne puisse plus jamais, où je ne puisse plus changer, quoi que ce soit

Il est en moi, dans tout mon être comme un tatouage indélébile, il est en moi la chair du monde

André Masson
Le mythe de Sysiphe
(1926)

Grand Cahier.626.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.12

Les vitres


Avec la vigueur
soudaine d’un coup de poing
vous dispensez
– vitres au cœur ensoleillé
– vitres délivrées printanières,
assaillies de beauté

tout un jeu de fusées jaunes qui s’enfuient

Si ce jardin liquide est un souci de fleurs,
voyez notre allégresse !

Sous le couvert du mauvais temps
– vitres des jours terreux,
étant fanny
vous vous fanez
rongées par l’ombre lourde des claveaux
et des sales nervures

– Vitres disparues,
voûtes du ciel au regard de travers,
allure de biais, cheval
aussi brûlé d’amertume
qu’un vin noir
répandu

Marc Chagall
La fenêtre sur l'île de Bréhat
(1924)

Grand Cahier.015.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.03

Phosphores


Vais-je manquer encore cette moitié de moi-même ?

Les reflets du miroir sont endormis Le jour est absent la nuit infinie. Je m’éveille, bien avant que l’aurore ne soit levée, je me lève

J'aime le brusque saut du lit titubant les yeux frottés mi-clos, me préparer un thé léger
(d'autres moi-même préférant
un robuste café) un nuage de lait m'asseoir à la table de travail allumer l'écran

Signifier quelque chose, illuminer c’est sûr mais pour combien de temps ?

« cliquer sur un bouton »
« charger un document »
Déplier une Blanche Parcelle
une Feuille,

c'est-à-dire, poser là une image, la situer en un sens re- hausser le degré divaguer dans l'entre-deux des rêves et l'afficher

dans sa lumière, son pixel, avec le mot et l’oubli du point qui s'imposent

Paul Klee
Starker Traum
(1929)

Grand Cahier.020.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.04

Sur l'écaille des rives...


Sur l'écaille des rives, toutes les administrations du bien-être surchargent l'ancienne coque et le poids cintre et romps les portées à l'endroit précis d'enchâssement des nouveaux métaux et verres précieux

On peut découvrir sur le dos des tortues des coraux de vieux roses, blanchissant leur squelette

On peut voir aussi parfois une orque franchir la passe d’un bond à l’endroit précis où se dorent au soleil veaux de mer et ballons-sirène

Au-dessus des toits briquetés de rouge à l’endroit précis où sont logées les statues de plâtre, déchets des rebords des fenêtres, copeaux charbonneux stridulant de chaleur, la ronde effarante des martinets raye l’acier des cieux

Jason deCaires Taylor
Museo Atlántico Lanzarote
(~ 2017)

Grand Cahier.008.Cahier bleu-vert.001.Ébauches.06
Grand Cahier.008.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.23

Sur le pont Bir Hakeim


La digue pour que rien ne tourne ni ne croule
Dans l’axe une colonie de fleurs sans parfum
Corolles alanguies pailletées d’un or vert

Le gouffre des eaux noircies hurle sous le pont
L'écume crépite jetée des bouches d’ombre
Des ciels volent en éclats s’en vont percuter
Du bout des doigts le reflet changeant des verrières

Filets d’eau pleurant doucement près de la rampe
Minerais en fusion ou ciguës aquatiques,
Toxines blanches pour le ventre des poissons

Christophe Botton
Le passage
(1966 -)

Grand Cahier.011.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.07
Grand Cahier.011.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.22

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte