Anagogique


D'où reçut-elle un sens ? Elle qui n'est plus que reflet, composition de quelques nonpareilles, au regard d'un réel disparu, d'un trop bel éphémère

« Montagnes nouvelles référées là-bas aux présentes mais, ici, un fond bleu légèrement plus sombre, une grande voile tendue,

L'eau du lac unie à l'air chargé de brumes, de gris de rose mêlé, forme la texture même de l'image,
Qui vibre

Seul un angle d'or, ainsi que le paquebot blanc plein de gaîtés TRAVERSÉE DU LÉMAN

sur la proue duquel il tombe, semble un tout compact aux lignes nettement tracées »

Assis sur le quai je vous regarde partir J'y resterai jus- qu'à ce que la nuit vienne clarifier le ciel et la montagne, jus- qu'à ce que je puisse voir les étoiles et les feux de vos maisons
Hiroyuki Masuyama
Arth on the Lake of Zug
(d'après J.M.W. Turner 1842)
(2009)

Grand Cahier.204.Refonds.008.Verger des eaux.05

Torpeur


Lorsque le fleuve …
Le ciel par-dessus la colline comme une voie sans fin frôle passant bas, de ses voiles légères, la cime des sapins

Lorsque les bêtes …
La pluie venue couvrant, si serrée, si dense, les champs gorgés d'eau, lorsque les bêtes sous le couvert se pressent

Que le toit, que l'œil …
Chape d'ennui, que le toit n'est plus qu'au long bruit sourd, que l'œil en vain cherche entre les nuages un rayon

Soucieuses du repos, et du bien de tous, vont leur chemin les simples, et l’homme…

dans le calme et la durée, l’homme
s'endormirait presque aux battements de l'horloge

Eugène Boudin
Paysage avec vaches
(~1881)

Grand Cahier.203.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.08

Vous et moi


Le dortoir est au réveil
un fouillis de sacs,
d'objets divers et personnels,
déballés dans la hâte
Tu poses un pied nu sur le sol carrelé,
le jour s'est levé
Tout dort

Comment suivre tes pas ?
(c'est une buée légère),
à peine ont-ils paru qu'ils disparaissent,
il reste tant d'incertitudes

Ébloui
par le grand morceau bleu de la vitre,
avance‑toi
Tes habits sont des rêves,
voiles d'ombre pliées, si les yeux te font mal

Ce matin, un arpent du ciel
a mis la nappe sur la table
O mon âme,
sois la première à dire avant qu'ils ne s'éveillent,
cette fraîcheur de l'aube

Fernand Léger
Le réveille-matin
(1914)

Grand Cahier.202.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.04

T par T


Nous n'aurions jamais dû quitter l'ombre fraîche du chêne, ni la maison chaulée

La porte s'ouvre, bruissent d'insectes les tournesols sous la fenêtre La route est sans talus qui longe notre pré Nous aurions dû rester

Il eut suffi de traverser, de descendre trois ou quatre marches, de s'asseoir

Peut-être la chaise verte de jardin nous attend-elle encore, et la rambarde au bois non dégauchi, le champ dévale
Jusqu'au ruisseau, la roue écume

Comme il est bon parfois de n'être que regard !

Et nous aimions à nous tourner plein sud, à voir, serrée, la montagne d'orages légère au-dessus des nuées puis cet éventail de collines

Vers l'ouest, le temps s'étage en de multiples haies, le temps, en des haies de couleurs

Vue des Pyrénées
Talabère par Tourdun
(près de Marciac)

Grand Cahier.201.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.02

Le désordre des verbes


L'herbe est grasse,
l'herbe est longue du pré
qui résiste à la faux,
les secondes qui durent,
les vivantes

La fleur de lys
au toucher de velours,
la fleur au hasard parsemée
Sa douceur sa couleur jaune d'or
Une goutte de lait

Sur l’étendue des cheveux d'herbes,
sur le pré d’autrefois qui se penche
– les enfants aux longues jambes,
des hauts déboulent
avec leurs rires

Comme un article machinal avec ses pattes d'angle,
comme un lustre fameux d'insecte,
une à une à l’envers des gravités,
il égrène les tiges

Tic, un rouage s'enclenche

Tac, un verbe s'en échappe

J'ai fauché les herbes du chemin,
je les acucherai
avant que ne vienne au vent
l’idée de s’en mêler

Auguste Renoir
Chemin montant dans les hautes herbes
(1876-1877)

Grand Cahier.200.Dispersion.020.Les filets du temps.04

Les fées


Les cheveux que le vent secoua, claquent pleins d'étincelles quand tu les démêles, Ô peigne d'écaille, faiseur d'éclats
*


Otto von Guericke fabriqua une machine électrostatique constituée d'une sphère de soufre tournante Il la frotta avec vigueur de ses rugueuses mains d'allemand Il disait : « Les corps attirés par cette courte-boule (s'ils y touchent) s'élec-trifient, mais elle les repousse alors ! »

Stephen Gray suivi de Jean Desaguliers, protestant, parla d'un effluve qui dans les métaux circule et s'isole, vertu de la matière vitreuse ou résineuse Il vit la terre immense comme un objet à disperser les charges Expérimentateur, il suspendit à l'horizontale un jeune garçon par des fils de soie : comme il approchait des pieds nus de celui-ci un bâton électrique, il nota que le visage et les mains attiraient les feuilles du métal conducteur

Charles François de Cisternay Du Fay imita Stephen Gray en utilisant le verre et le copal Il proposa un fluide vitré et un fluide résineux Il inventa un électroscope à boules de moelle de sureau, à feuilles d’or et à fils Il réussit à trans- mettre le long d'une corde mouillée un courant sur quatre cents mètres de distance

Georg Bose rafistola la machine de Guericke avec du crin de cheval L'usage d'une brosse lui sembla préférable à la paume de ses mains pour provoquer la sphère de soufre tournante Il la piqua d'une tige métallique pour ainsi générer, en dehors de la terre, la charge et l'étincelle

Jesse Ramsden remplaça le crin de Bose par des peignes, des coussinets recouverts d'or et la sphère de sou- fre par un disque de verre Benjamin Franklin améliora le tout d'un coussin de cuir

Le parallélisme augmentant le rendement énergétique, Johann Gabriel Doppelmayr fut, dit-on, la première victime à succomber à cet éclair de foudre

Jim Harris
Johann Gabriel Doppelmayr probe
(2017)

Grand Cahier.199.Révolvie.034.Le horzain.04

La cloison


Une émeraude à son doigt, sa main
Légère, à peine posée
Sur le guéridon où trônent saintes les images
Elle dit ne pas savoir
Ne plus se souvenir
Mais la vie passe près d'elle et s'entête
Quelle pauvreté !
Le vieux parquet craque sous les petits pas
Tournera-t-elle longtemps encore
Parmi ses meubles de fonction ?
Il lui faudrait sortir, quitter cette cellule
Prendre l'air
Une raie filtre à travers le rideau tiré
Vient caresser la main, la bague
Et la poussière
Roger Marcel Limouse
Guéridon avec corbeille de fleurs
(1937)


Grand Cahier.198.Refonds.011.Contre-feux.10

C'est d'un gris !


Je hais décidément
cette chambre exiguë,
l'opacité de ces quatre murs
bâtis en pierres de Caen,
de lourds moellons,
et qui boiraient toutes nos larmes
sans rendre un moindre éclat de jour,
un seul sureau

Je hais ce buffet bas, massif
avec ses portes sombres,
ce buffet vide qui s'adosse au mur,
son marbre vert

J'avais posé là pour orner,
un vase à col étroit
(tiges coupées, roses qui pourrissent)
mais il s'est brisé

Les pétales tombés
sont de pâles caresses
L'eau surie s'est répandue,
les couleurs ont passé

Egon Schiele
Prunier, Pflaumenbaum
(1909)

Grand Cahier.197.Revolvie.032.L'univers de la chauffe.nn

Cheval de cœur


Le pré, la mesure, le simple échange
Ou les propos qu'un homme tient
– Le vert est tendre –

Pour une femme si légère auprès de lui,

Le pré semé de boutons d'or
Sous les pas sans regrets foulés,
De pâquerettes qui vous disent
La variété du sentiment,
De trèfles aux courbes parfaites,

Le trèfle de la langue aux justes inflexions,

Ceci, les propos de l'amour,
Une femme qui rit et qui penche la tête,

Le pré, les ruades aussi,
Sont les pavanes du printemps

Vassily Kandinsky
Couple à cheval
(1907)

Grand Cahier.196.Refonds.005.Printemps, cheval.05

La même cour


C'est toujours la même cour,
le même carré de bâtiments sans toit,
carré de terre aplanie
plantée d'arbres nus, lieu gris
où vers quatre heures, certes
les enfants pour l'éternité joueront,
mais ceux-là aussi vont vieillir

C'est toujours la même cour et,
puisque je bats retraite,
cessent les cris,
s'éloignent les bruits
et d'entre ces murs s'éveillent,
de quelle profondeur ?
silencieuse et familière, une présence

René Magritte
La tempête
(1932)

Grand Cahier.195.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.09

Architecte


C'était mardi dimanche il y a longtemps,
par une journée que l'hiver de sa hache avait rendue gélive et en dépit du col relevé de ma veste,

l'écharde au cœur, j'allais de rue en rue, la ville un peu brouillée, la tête ailleurs

D'épais blocs de bétons bouchent un ciel de pluies, de vents, se dressent droits. Quel décor !

Je marchais sur une place immense, il n'y avait rien à rencontrer, le temps ici n'existe plus. Je demandais :

« De quelle étoffe est-il donc fait,
l'architecte qui a conçu cela,
où est sa peau, dans quel placard
oubliée desséchée rongée
tête à poussière, corps saigné !? »

On peut marcher sur une place immense…

mais battre le ban, porter son nom, se vêtir propre-ment, faire en sorte qu’un être soit visible aux yeux de tous, mettre une chose en évidence

Décide-t-on une ville ?
Où, la formule, et quel, l'affect ? Le ciel nécessaire res- semble-t-il à celui-ci ? Vous savez, lourd, bas, minéral

Je ne vis rien de plus que des choses banales, répé- titives sur cette place épuisée, aux édicules improbables

Je voulus établir le décompte de ces grains minuscules. Je battis des ailes – à n’en pouvoir mais
rien n'y fit, pauvre volaille !

Saul Steinberg
Partition musicale facétieuse et ciel
(1970)

Grand Cahier.194.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.10

Duplex


Les plus belles fleurs (et les plus éblouissantes) attei- gnent leur climax dans les endroits les plus extrêmes

Elles poussent en nombre
sous les rigueurs du mont Caucase

Au-dessous de l’escalier fume un samovar d'argent

Tulipe, elle est serrée de taille, dans son casaquin de velours rouge On voit

s’enflammer depuis la mezzanine, les miroirs de l'entrée

Pour un temps nous allâmes à deux, mais lorsque le fauteuil eut fini de tourner sur son axe

une pierre saigna de toutes ses oreilles

La soirée fut courte et la nuit irrémédiable Les phares n’éclairaient plus qu’un passage endormi

Il y eut un éclat de rire dans les tourbières C'était sans compter que l'hiver les couvrirait de blanc, qu'une neige dorénavant atténuerait les traces

Vassily Kandinsky
Improvisation V - Parc
(1911)

Grand Cahier.193.Dispersions.023.Instantanés.07

Fil d'or


Il ressemble à l’oyat qui se plie sur la dune par temps sec, au chardon bleu mordant

n’aime pas les choses qui n’en font qu’à leur tête, il at- tend il espère un équilibre

c’est le moment qu’elle a choisie Elle s’approche alors et lui touche la joue

La fille est maigre, a le pied bot

En cette longue journée, les moments véritables seront constitués d’un trajet d’autobus, de quelques heures se- crètes, seront plus tard pour le garçon, aussi prégnant que l’Oudjat

seront son œil
son amulette porte-bonheur

Pablo Picasso
Figures au bord de la mer
(1932)

Grand Cahier.192.Dispersion.023.Instantanés.01

Notre pain


Je veux être dehors,
partir au loin,

quitter
l'endroit des hommes,

aller jusqu'à l'x de l'île

Au milieu du pré qui penche,
s’écarter de l’église
en ruine,

c'est manche-mer,
ce sont rias de la côte

Je vais au Chaos

Il existe une algue rouge appelée Porphyra, une sorte de nori : on en a fait un « laver bread » sur l'autre rive

Le sentier coupe au travers des joncs, évite le vert cabanon des pêcheurs, le petit pont de bois glissant, les fourrés de cinéraire

L'eau fraîche d'une vasque se perd dans les rochers, effondrés de sable et de coquilles que les grandes marées changent sans cesse

Varengeville, aujourd'hui
Claude Monet
Falaise à Varengeville (1882)

Grand Cahier.191.Refonds.009.Voies rompues.05

Contre-larmes


Quand bien même n'y aurait-il encore ouverte qu' une seule boutique en ce dimanche au coin retrait le plus distant d'une banlieue il faudrait pousser la porte et demander à l'épicier la boîte d'allumettes qui met tra le feu

Craquer une allumette
IsoBlitz
(2010)

Grand Cahier.190.Refonds.011.Contre-feux.00

Les fauves


Ils vont s'asseoir sur les gradins…

S’ils sont venus s’asseoir tout autour du grand cercle en retenant leur souffle, c’est pour y voir (ayant payé) le coup de griffe

Que le sang coule !

Comme une aiguille plantée au centre, il a su garder la tête froide, il a su conserver la maîtrise, alors ils applau- dissent…

S’ils applaudissent c’est qu’ils enragent, tournant avec rancœur autour des grilles

Et du dompteur 

De son fouet, en habit impeccable, au milieu de ses cages, il fait claquer en l’air tout le jeu de ses boucles

Mais gradins et cages maintenant sont vides

Henri de Toulouse-Lautrec
croquis et dédicace
à son ami Arsène Alexandre « en souvenir de ma captivité »
daté du 11 avril 1899

Grand Cahier.189.Dispersions.023.Instantanés.03

L'esprit s'évade


Les longs jardins murés
m'ont semblé capables de songes
L'été s'est avancé très loin
dans la douceur de l'air

De fruits se chargent l'espalier, mûrissent les poires les pêches, et là-haut se penchent les roses

Comment la nuit peut elle être aussi claire à ta fenêtre ?

Je ne t’ai pas choisie,
je te croirais plutôt venue

Le mot « colère »
s'est effacé,
de la carrosserie
des neiges de l'hiver,

ta beauté accentuant le monde

Tous les chemins sont arrêtés, la haie a perdu ses om- bres, et les vents s'apaisent

D'un vert plus profond est le pré

Les mots s'envolent de la cage...
viennent réveiller l'endormie,
trouver au sens une échappée vers le dehors

Une douleur s'éteint dans la salle ouverte

Sandro Botticelli
Le printemps
(1482)

Grand Cahier.188.Dispersions.023.Instantanés.02

Cette femme...


Cette femme qui est là, à
son lustre suspendue
n'a plus la moindre solution,
aussi faudra-t-il la dépendre, un jour
quand plus rien ne viendra
éclairer ses angoisses

Breloques et verroteries
pacotilles – vous qui jouez
de la lumière, baissez le rideau
cessez de sonner
comme on sonne un triomphe,
cette pièce bourgeoise

Allons prendre le grand air
routes qui chuintez,
fuyons ces mystères, fuyons
ô poupées de maïs dépenaillées,
retournons vers les champs
verts retournons vers l’été

Max von Moos
Schlangenzauber
(1930)

Grand Cahier.187.Dispersion.024.Vulnéraires.07

Aux Pisons


Surprenant, inquiétant
le sentiment qui veut comprendre

J’écris puis me relis, me vois
exigeant lecteur/chercheur d'une accointance parfaite entre un son et une image, avec l’échappement consécutif du sens, étrange et scandaleux

Il en existe un autre toujours caché sous le premier
Mais à quoi bon ? Il est bien caché et on l'ignore S'il se révèle, il est trop clair
L'un des deux doit disparaître qui va gâcher l'affaire

Je veux dire : rien qui ne se vive, qui ne se peigne en beau désordre, une ligne première… et puis
les autres

Raccourcir les distances, rapprocher l’éloigné depuis longtemps Reprendre son cadavre, le rajeunir de ses an- nées chaque fois plus nombreuses,
sans rime ni raison, vivre au for des mots,
écrire et décompter sur les doigts de la main, replacer comme il faut parmi ceux d'aujourd'hui, sans le point qui termine

Ernest Pignon-Ernest
Épidémies, Naples
(1988-1995)

Grand Cahier.186.Dispersion.020.Les filets du temps.02

Animation régulière


Les mots s’animent le train siffle,
depuis le passage à niveau
d'hier jusqu’à celui d’aujour-
d'hui, quand s'abaisse la barrière

Inentendu, un bruit
en cache-t-il un autre ?
On ne voit rien, nulle part,
vous êtes avertis
d'où que vienne la lumière

Vont les rails en un sens,
et les idées dans l'autre
Rien n’est sûr Abandonnées
elles s’en vont, les choses
Obstinément, le temps passe

Que voulez-vous que je vous dise ?
Des mots des mots toujours des mots
et cette moitié qui leur manque
Poursuivie, désespéré-ment

La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France
Texte de Blaise Cendrars
Couleurs simultanées de Sonia Delaunay
(1913)

Grand Cahier.185.Dispersions.021.Bifurcation.14

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte