Scories

*

Chaque jour...



Chaque jour est un ventre où disparaît le jour
Chaque jour est l'amas d'une terre crayeuse
Fouillis de pailles envolées, fourré sonore
Chaque jour est un nid de cailloux anguleux

Chemins inaperçus, légers rideaux du temps
Lys endormis, enfants que nul souffle ne trouble
L'un après l'autre, ils s'évanouissent aussitôt
Chaque jour est un coffre rempli d'habits vieux

Cornelia Parker
Matière noire froide – un éclaté
(1991)

Grand Cahier.006.Cahier bleu-vert.016.Scories.01 {•••}


Ces nippes...



Ces nippes qui nous allaient si bien, à l'envi de vos bou- tiques percluses aux modes anciennes desséchées, ont pris, elles aussi, l'odeur et le cati des jours frottés à trop de douleurs. Aussi qu'on les jette ! Après tout, il y aura toujours un vent dehors pour forcer la porte, et c'est cela qui nous soucie. Qu'importe la peau ! Les yeux, nos yeux nous pi- quent. C'est la poussière sans remède ou presque. On bor- dera pour voir la route avec le blanc des peupliers

Grand Cahier.234.Cahier bleu-vert.016.Scories.02 {•••}


Les yeux qui interrogent



Fleurs factices, fleurs éternelles
Lames de fleur, ocres et rouges
Fleurs desséchées depuis longtemps
Qui dormaient dans le noir des tombes

Visages tristes résignés
Visages blêmes vers le ciel
Qui lentement vous éteignez
De quel secours me seriez-vous ?

Au fil resserré de ma route
J'ai voulu garder la couleur
D'un souvenir. J'ai tout perdu

Je n'ai pu conserver, je n'ai pu retenir

Qu'un peu de suie le long du rail,
Et dans les plis du jour
Ce grain de poussière
Qui fait mal

Grand Cahier.058.Cahier bleu-vert.016.Scories.03 {•••}


L'unique orange



Au milieu d'un gris sale de vieilles couvertures qui sen- taient le phénol, il dut, allongé sur le grabat des heures, gri- ses les heures, et monotone
Dépouillé de tout, attendre – l'unique lumière

En être réduit à tracer
Amère, entre les taches du mortier de son doigt humec- té de salive, des têtes, des paysages, et des têtes sur le mur

Les regarder sécher, pâlir et disparaître dans les pro- fondeurs, s'effacer dans le sol, dans le puits hors du temps, pourrir

Le visage tourné vers le bas, se dire
Qu'une sonnette électrique est le dernier outil qui vous rattache au réel, subi non pas rêvé, et d'une griffe plus experte que les anciennes initiales MH d'un anonyme, signer ainsi :

L'unique orange était la seule
Lumière

Grand Cahier.434.Cahier bleu-vert.016.Scories.04 {•••}


Le tournesol



À ses pieds
Un lit de fleurs et le croc de ses tiges
Fièrement élancées

La tête s’incline déjà
Et vire au noir
Lambeaux d'une chair presque humaine

L’orange-brun déchiqueté
Des grandes feuilles
Le brun orangé solitaire
Si nourri de soleil

À trop vouloir
Le suivre dans sa course
Retombe

Ainsi nombre d'or
Treize fois et
Vingt et une spires

Grand Cahier.433.Cahier bleu-vert.016.Scories.05 {•••}


Le pays des hommes



Le pays des hommes n'est pas l'invention des dieux encore moins celle de ses démons. Il est peuplé de gens ordinaires après tout, comme l'est probablement votre voisin. S'il n'est pas possible de vivre dans ce pays inventé par les hommes ordinaires, néanmoins, il n'existe aucun autre pays où habiter. Il ne reste plus que le désert. Or il est plus difficile de vivre dans le désert que de vivre dans le pays des hommes

S'il est difficile de vivre en ce monde sans le quitter, alors il faut le rendre un tant soit peu confortable ; la vie éphémère, la rendre – un court laps de temps, vivable. C’est ainsi que se déclare une vocation de poète. La mission du peintre relève d’une même matière. Tout artiste est précieux car il apaise le monde et enrichit le cœur des hommes

C’est ainsi que se déclare une vocation de poète

La mission du peintre relève d’une même matière. Tout artiste est précieux car il apaise le monde et enrichit le cœur des hommes

Natsume Sôseki (夏目漱石)

Grand Cahier.386.Cahier bleu-vert.016.Scories.06 {•••}


La ville, jadis



Je n'entends pas délivrer au tout venant l'adresse de ces lieux qui me sont chers. Faites un effort,

Trouvez-la, trouvez-les,
trouvez les vôtres…
Prenez ces marches
 et montez,
 et montez toujours.
Un point domine un autre point
que domine une tour.

D'un parvis au surplomb d'une place, d'une rangée de toits qui s'étagent à une autre, du champ de foire aux gra- dins de l'église, c'est une géométrie de nuages, un bouquet de remparts.

Vous ne verrez aucun cadran sur les façades, à quoi bon compter les heures.

Si le souffle vous manque, allez-vous reposer dans les Jardins Publics, contempler leurs cascades de verdure que le temps dégrafe, leurs robes de calicot pillées de soleil.

Le vent décoiffe, emporte les chapeaux mais, si la curiosité vous gagne, laissez-vous mener par les plaques des rues, par les hasards et les détours,

Il y a beaucoup à voir près de ces hôtels très anciens – des fontaines, des porches – des passages percés dans la masse épaisse des murailles, des meneaux armoriés, des tourelles murmurantes où les siècles s'accumulent, dor- mants, débris épars, côte à côte

Grand Cahier.265.Cahier bleu-vert.016.Scories.07 {•••}


Pêcheur de côte



J’ai pris bien des choses dans mes filets, mal oubliées arrachées de mémoire, de celles fixées aux rochers qui sont comme bernicle –

Pensées volées, belles enlevées à autrui, bernaches prises et reprises, substitués, malaxés les signes du passé des autres –

Non, ce n'est pas rien si j'affiche des emprunts, conscients ou non conscients, mouvements d'eau, jeux d'algues en ressac –

Si je m'habille d'oripeaux, prenant par à-coups des bouffées d'air, mon œil à l'excès bousculé de sentiments exagérés, de lanières à souvenirs –

De ces riens qui ne sont pas les miens, mes vides en-têtes, mes têtes sans nom, bribes de mythes, mes on-dit que j'ose –

Prédateur de faits divers, troques en forme de jujube, littorines littorales, vénus à verrues, menus débris que les sables dévorent

Grand Cahier.347.Cahier bleu-vert.016.Scories.08 {•••}


Dans mon atelier...



Dans mon atelier s'étaient entreposées des caisses poussiéreuses remplies de lourds poissons fossiles.

Des blocs d'avant le temps, d'avant les hommes
– des êtres rouges, des êtres qui sont bleus et qui sont jaunes –
poissons galets,
d'avant qu'ils ne se disent, en mots âpres, dans aucune langue.

D'un coup sec, au burin, ils éclataient sur les genoux. Revenant de lointaines Téthys

parmi des fleurs, des feuilles de ciel passé de mer qui se déployaient dans le chuchotement des ressacs, le fouillis des silences,

je n'avais qu'à suivre les eaux noires évocatrices et laisser parler l'inextricable

Grand Cahier.402.Cahier bleu-vert.016.Scories.09 {•••}


Psyché sous les houles



La feuille.
Celle de l'aspen, aussi feuille et suc de l'érable
Celle qui se joue, qui est flamme – ici redite
En tous lieux mille fois
Dans les prairies d'eau et le vert fuseau des peupliers
La petite miroitante qui se retrousse

Au vent, la page
Au lieu-dit perdu de la page
Les mots nombreux sont oubliés, sont repris
Seront imprimés
A peine en pointillés, dans les marges
Et la transparence d'esprit

Le coup d'aile, le battement
Ailes qui battez, qui tant de fois ont battu l'air
Noires, le signe inlassablement répété
Parmi les jours et les nuits
La chair du rythme l’humus du temps

Le grain, le trésor amassé, le silo de paillettes
Foison du grain de blé
Par quoi cela commença-t-il ?
Géminé, lettre à mordre, si dur sous la dent
Que l'homme, que l'homme à la dent dur
Cailloux de soleil

L'encre !

Grand Cahier.105.Cahier bleu-vert.016.Scories.10 {•••}


La rencontrée



Parfois, je me perds et puis j'oublie

me retrouve un peu plus tard, sous d'autres cieux, l'oreille attentive et j'ai pour m'exprimer

j'ai en bouche, d'autres syllabes, deux ou trois flocons de neige

un coeur blanc. Il me suffit d’écouter alors une voix nouvelle, simplement, inconnue ou bien connue en son temps

– la rencontrée que j'avais négligée,

et forcément puisque j'arrive quelque part, j'en apprécie (venant d'ailleurs étonnamment surpris d'y être) le rose mouvement des lèvres

Je l'aime à découvrir les yeux fermés comme un goût différent des nuages

Grand Cahier.348.Cahier bleu-vert.016.Scories.11 {•••}


Le pré



Une feuille est posée dessus la table
Elle est aussi petite que le pré

Sur le pré est un arbre à grandes branches
À feuilles et branches, beaucoup de feuilles

Ensemble elles forment une masse obscure
Une sombre frondaison dans la nuit

Au milieu de la nuit il y a une chambre
Et par la fenêtre, une lampe, beaucoup d'ombres.

Il se peut qu'il s'en dégage parfois
Après beaucoup de temps, une lumière

Petite comme une eau qui veut sourdre et
Qui dit les mots qui sont feuilles et branches

Sous la lampe de lumière, une feuille,
Beaucoup de mots dessus, le pré dehors

Bien dense d'herbe rase et tendre gorgé d'eau
Le pré bâti, ho… finement articulé

Grand Cahier.264.Cahier bleu-vert.016.Scories.12 {•••}


Les volets



Que le ciel soit dehors
Avec un vent de nerfs et de soleil
Et ce bruit de feuilles
Jamais fini

Que le jour soit dehors
Brûlé de soif et de poussière
Avec un temps certain
Qui n'en finit jamais

Avec des airs de fête qui reviennent

Que l'amour soit reparti
Envolé
Aussi bien oublié
Et, qu'au-dessus du toit d'en face
Un vol de martinets
Si haut qu'on ne peut voir

Tourne, tourne et crie

Je ne veux que l'ombre de ma chambre
Je ne veux que le songe

Grand Cahier.330.Cahier bleu-vert.016.Scories.13 {•••}


Tao



De ma hutte embroussaillée
Chers amis sensibles
Vos départs invoqués de prétextes me blessent
Le saviez-vous
Les écorchures
Ont mal guéri

Coin de tristesse
Mangeoire à vents
De ma butte de terre animal
Nu
Désolé
Mais qui vit et le veut
Taciturne avec des yeux dedans
J'ouvre l'œil.

D'une hutte sereine
Entourée
Je la vois comme rien
La cuve sidérale
Et ses raisins foulés de brumes
Grande femelle imprévisible ma noiraude
Racine au ciel subtile

Qui en use
Ne l'épuise jamais

Grand Cahier.300.Cahier bleu-vert.016.Scories.14 {•••}


Aussi large que l'allée...



Aussi large que l'allée,
Un ciel de blocs, une lumière
Entaille les forêts

Le vent frais d'automne emporte
Une averse de feuilles

Comme une grande roue qui tourne,
Le temps suit le temps de la terre

Lourde, muette,
La terre est aux douleurs

Combien d'images s'offrent solitaires ?

Grand Cahier.012.Cahier bleu-vert.016.Scories.15 {•••}


Limons



L’écueil
orbe des provinces le signe
en retour, à la fenêtre ouverte le soir

une barque trace
un fin sillage et s’éloigne
vers le jeu des enfants,
l’ouvrage se termine qui déferle
ardent

– Sur la joue la brûlure
de midi en écho
L’éveil d’une lente lecture

puis par la brèche du lit défait
L'été des souvenirs qui viennent

Grand Cahier.046.Cahier bleu-vert.016.Scories.16 {•••}


Un rire éclate...



Un rire
éclate et se répercute
aux glacis de la croisée, déchire
les airs, va se disperser
dans les rumeurs de la ville

Le soleil en son plein
envahit les remparts

Midi bondit de joie,
franchit la route aux flancs
mûris de noisetiers.
Le goudron fume

Loin du souci, des affaires
et portée par le tendre clapotis des heures,
sous l’accalmie des saules,
une barque
oscille sur le lac

Grand Cahier.047.Cahier bleu-vert.016.Scories.17 {•••}


Avancer



Encore un lacet ou deux, un effort
avancer, et buter

Bousculer le sentier jusqu’au désastre
Quitter les pins rougis

Contourner à un jet de la caillasse
la langue des glaciers

Retrouver les cairns entre pierre et neige
Jeter toutes ses forces

sur la dernière échel-
le du refuge et boire – fumant de buée

un café noir

Wang Ximeng
Détail du « Mille lis de rivières et de montagnes »
(1096-1119)

Grand Cahier.134.Cahier bleu-vert.016.Scories.18 {•••}

Carnet de tristesse

*

La nuit revient



L'air
  Le paysage est immobile
La rivière ne coule plus
Les arbres sont figés
    L'été s'est arrêté
C'est ton cœur qui bat dans cette poix

Peu à peu
  Le masque de la nuit
  Le masque frais
Tes vêtements qui ont moisi
Le mal qui te poursuit
    Se sont collés à toi

Pablo Picasso
Nu étoilé
(1936)

Grand Cahier.172.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.01 {•••}


Jetons au feu...



Jetons au feu ces vieilles nippes !
Dehors, le vent force à la porte
Les yeux pleins de poussière
Nous planterons des peupliers.
Souterrains, nous irons
Aux nappes d'eaux profondes

Grand Cahier.173.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.02 {•••}


Cosa



Du grenier s'échappe des colombes
Le pré au pommier porte un plus beau fruit
Terre, fraîcheur et tendresse des matins
Une chose, un corps noirci, meurt
Pourrit dans l'herbe muette

D'autres plus fortes sont venues

Grand Cahier.174.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.03 {•••}


Voies rompues



La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage. Le ciel est de glace, batelier muet. Il fait un froid certain. La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Puis la route s'effondre au bord du bois, s'ouvre la plaine, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jardins ouvriers, pépiements, draps qui claquent

La route basse et droite continue vers le centre probable. C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imperceptiblement s'étire
Voies rompues, version 1

Grand Cahier.175.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.04 {•••}


Cela s'achève



J'ai vu par la fenêtre une nuit la lune envahir tout l'espace. Le ciel jaunir. La terre dure

Ne fût jamais aussi froide. Je hais cette chambre emplie de larmes

Les murs gelés d'hier étaient illuminés, il y avait foule. Un jour de fête, on se prépare, on achète la terre entière pour un enfant

Je ne pourrais plus dormir. J'ai revu les amis. Ils m'ont laissé

Grand Cahier.176.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.05 {•••}


Lieux de pauvreté



Les fruits envolés et puis tombés iront renaître
en d'autres terres
La cour sablée s'entoure
De bâtiments, d'un poids de fenêtres mortes
L'hiver s'installe

— Vois ! Les branches raidies, les écorces mouillées, glissantes, et tout cela qui se tient et tremble. La vie n'est pas trouvée. Les lèvres sèches, les doigts bleuis par trop de froid, ne veille plus qu'une carcasse ! Qui voudrait rester au milieu de cette cour, le frêne qui se dit peuplé ? La coupure est nette à ses racines

Il suffit pourtant d'un corps, une ombre simple qui s'approche, et ce feuillage d'oiseaux devient jour surpris, air froissé

Grand Cahier.178.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.06 {•••}


Retrouvée



Pourquoi regretter ce qui fut, les jours morts, le temps gâché ? L'ennui de ces journées n'avait-il pas sa force ?

Il est rare mais c'est le sort commun, il est inespéré d'être là au bon moment quand, fugitive, une ombre coupe la route, surgie des haies, traverse et pour un bref instant s'arrête et te regarde.

Tu rentres et tu n'as rien saisi, rien n'est resté entre tes mains. Nulle image qui te hante si ce n'est le lent décours

Mais pourquoi regretter ?
Cette fine pluie d'hiver sur le toit calme, le fauteuil où tu t'assieds, la lampe
(est-ce toi lisant ou bien elle qui veille ?) dans le silence et le frais, à peine ponctué, à peine crispant la nuque,
oui,
cette mi-clarté d'hiver qui ne pèse pas comme un nuage gris, ce simple janvier sans une neige, lui aussi avait une richesse

Grand Cahier.180.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.07 {•••}


Le banc, l’herbe...



Le banc, l'herbe a blanchi. Les couleurs du matin sont plus visibles, chaque détail est plus tranché. Il fait un froid certain. La terre douce est un duvet

Si simples les images, et si nombreuses

Les mouettes tournent dans la cour avec un cri. Tout est calme. Il y a des ciseaux de soleil qui se glisse dans la chambre où tu reposes et sous tes paupières closes des rêves plein la tête

Grand Cahier.181.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.08 {•••}


La même cour



C'est toujours la même cour,
le même carré de bâtiments sans toit,
carré de terre aplanie
plantée d'arbres nus, lieu gris
où vers quatre heures, certes
les enfants pour l'éternité joueront,
mais ceux-là aussi vont vieillir

C'est toujours la même cour et,
puisque je bats retraite,
cessent les cris,
s'éloignent les bruits
et d'entre ces murs s'éveillent,
de quelle profondeur ?
silencieuse et familière, une présence

René Magritte
La tempête
(1932)

Grand Cahier.195.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.09 {•••}

Perditions

*



Nous sommes donnés en pâture à chaque chaînon du monstre de fer aux bouches soudées qui nous sacrifie à nos pas.

Que reste-t-il d'une vie d'homme ? Pas même la trace du talon

Edmond Jabès
Le livre des questions (1963)
Le livre de l'absent - Première partie - 13


Antoni Tàpies i Puig
Nocturn matinal, 9
(1970)

Grand Cahier.NNN.Cahier bleu-vert.014.Perditions.00


Gris soleil...



Gris soleil brouillé d'eau
dans les plinthes du ciel
comme un trou de souris

Bois noir à l'horizon
le bois de noisetiers

Qui suivrait le chemin
quand le temps s'enforcit ?

La côte est dans les fers
Flotte un croissant de lune
sur l'eau de la rivière

...

Dans les prés repousse la carline
quand le vent sèche la route

Le passant talonne la poussière
Un seul instant de feu
puis tout s'efface

Où sont les jaspes ?
Qu'exerçons-nous ?

Grand Cahier.010.Cahier bleu-vert.014.Perditions.01 {•••}


Trop de gens...



Trop de gens se sont enfuis – Dehors il pleut, leur mauvais sang les a trahis, les gens ont relevé leur col et sont partis

Le vent a soufflé sur les bords il t’a surpris. Tu ressens un léger filet d’air sur ta peau, tu frissonnes – un court laps de temps.

Referme la fenêtre, repousse la potence, résigne-toi. Ce n’est qu’un peu de jour accroché aux rideaux de la fenêtre, il y a

Quelque chose qui refuse chez toi, un rejet de l'exté- rieur, le besoin d'un écran. La vitre essuie la rue, éponge l'incivile, sa présence importune

La haie, l'arbre aux écureuils, la lampe et le carré de cour ont basculé dans un éclat

Chacun reprend sa place s’installe dans l’immuable, chacun recommence à réfléchir, à creuser le silence, à noiseter son nid.

… décompter les minutes

Lentement la pluie sur le toit retourne un sablier

Grand Cahier.004.Cahier bleu-vert.014.Perditions.02 {•••}


Au tournant



Ils ne disent rien – ne sachant pas grand-chose – dès le premier obstacle ils rapprochent leurs bords – ils ne disent rien de la suite – ne savent pas ce qu’il y a – ni sur leur droite ni sur leur gauche – Ils s’en vont indécis

D’ailleurs que pourraient-ils savoir, que reste-t-il qui re- tiendrait leur attention, une fois le mur d'angle franchi, la borne blanche le poteau télégraphique.

Imprécis sont les chiffres sur la pierre, illisibles les marques effacées. Existerait-il encore ici quelque chose à découvrir ?

On ne sait pas. On entend venu de nulle part le ronfle- ment d’une charge, un crépitement le long du fil, quelques mots incompréhensibles, un départ foudroyant, une fuite, une envolée d'oiseaux électriques

Le bocage est immobile, la nuit est verte. Chaque chemin semble un chemin neuf. Est-ce un abri cette fosse d'étoiles ?

Grand Cahier.005.Cahier bleu-vert.014.Perditions.03 {•••}


À la Grâce-de-Dieu



Il n’y a rien à retenir de ce temps-là – qu’une chose une seule – du dessus de lit jusqu'au plafond le mur bleu, la même nuit identique

Il devait être nécessaire que fenêtre et porte soient closes. Faibles sont les clartés de la lampe électrique. Vont-elles donner de l’occupant un peu d'information

Que cherche-t-il, qu’y a-t-il au fond de son sommeil, quelles traces voudrait-il effacer du métal de sa mémoire, quelles buissures, quelle écume des ors rassemblée ?

Le vent souffle, un ciel se dégage délogé d’étoiles sur des lieux à la ronde

L’escalier s’ouvre, déroule ses volutes, à chaque fois plus sonore, une cage d'oiseaux blessés emplissant tout entier le volume, chante sans fin

Grand Cahier.007.Cahier bleu-vert.014.Perditions.04 {•••}


Naissance



La route qui mène à la ferme de Saint-Georges traversera les champs dénudés de l'hiver. On va marcher dans la boue – la terre est grasse – il faut enfiler de longues bottes en caoutchouc

Le silence est un gant qui se retourne, le silence a jeté ses peaux par le travers

On avance d’un mauvais pas jusqu’aux abords de l'écurie, on heurte le ciment du caniveau. Un filet de sang s'écoule, hâtive une course

À cet instant, une idée de fraîcheur envahit tout l'espace… C'est et ce n'est pas… C’est ce qui va venir et va s'étendre… Ce n'est pas encore une inquiétude

La porte cochère s'ouvre sur un lit de paille et de purin (il y a une eau huilée une eau chaude une fumée qui s’est levée du sol une sueur qui dégouline des parois de glace...

Effrayantes blessures
Corps couché dans le froid nocturne

Grand Cahier.009.Cahier bleu-vert.014.Perditions.05 {•••}


Carcasse



On a marqué les chairs au poinçon, souligné d’un bleu délavé la chair des bêtes, empalée aux crocs des fers

Le métal est tâché de sang. Il a séché

Essorillés les mots sont oubliés, leur substance est abî- mée, les mots sont évanouis et disparus, ils sont partis. Ils ont perdu le sens leurs traces d’autrefois sont effacées

Les scies les lames et les crocs fouillent les corps

La jeunesse a brûlé vite ses cartouches, en se risquant dehors elle a rompu s’est endurcie, gagnée par une usure trop forte. Un acide vert lui a rongé l'esprit

L’eau monte vers les hauts puis meurt en buée, éponge les gels, imprègne l'étal d'une odeur putride et tenace

Grand Cahier.021.Cahier bleu-vert.014.Perditions.06 {•••}


Étendard



Le temps n'ira pas s'améliorant. On ne voit par la vitre que les reflets de la lampe, on ne voit que la nuit noire. Il n'y a plus rien après. Il n’y a plus que des flaches de pluie contre le mur, des vents d'hiver

Le volet rabattu

Elles étaient à prévoir ces éclipses du temps, à quoi bon s'attarder. Au train où vont les choses, comme elles s’en vont, je parie une absence

Et je prédis qu’elle sera longue, aussi je me détourne et, sans me résigner le moins du monde, j’attrape une chaise – la pousse dans un coin

Je m’assois. Je m'attable. J'ai bon moral

Sous un angle de lumière plus étroit qu'une hutte, j’aperçois la paille des routes qui s'envole

Grand Cahier.028.Cahier bleu-vert.014.Perditions.07 {•••}


Les lendemains



Il y a inévitablement un jour une voie une issue une porte qui s'ouvre.

On regarde au travers, on s'étonne un peu. On ne voit que la terre (elle est jaune) le chemin la poussière.
On s’éloigne

L’horizon est le rêve tissé d’un linon blanc dans le bleu du ciel. L’avenir est incertain comme une aube voilée dans les brumes

Il y a inévitablement un jour une vue un enfant arrêté brusquement dans sa course

Le ciel est vide, le ciel est aussi glacé que l’eau des fossés. Surpris, il a cessé de jouer. Il a jeté le caillou, changé d’avis, oublié la rime quelle était la raison

Et puis joyeusement il a repris sa course

Cette année révolue est un
pantin de paille, une roue qui se brise, un pauvre jouet perdu – jouet failli blessé – qui ne tournera plus ne pourra plus jamais tourner

Grand Cahier.036.Cahier bleu-vert.014.Perditions.08 {•••}


Semonce



On entend qui se prolonge
une rumeur d'acier dans les faubourgs.
Le soleil ici est bleu
Et la nuit, l’eau
d’un gris sale est verte, une eau
carbonifère.
Ça sent la terre
mouillée

Une violence extrême
délivre la fenêtre
arrache les rideaux

Je cours... L'orage reflue,
je cours vers des champs creusés de fins sillons,
vers le point reposé d'un village,
vers ce gravier jauni à l'ombre des vieux ormes,
vers la fraîcheur des fontaines qui sourdent

Je sais... Mais le temps a passé,
je sais que le chemin croise le chemin
ou se perd,
ou s'épuise alors.

Mais que vienne l'heure
Et du virage hors de prise,
et plein des parfums des fruits du verger,
souffle le vent
qui sèche et tend nos peaux

Grand Cahier.051.Cahier bleu-vert.014.Perditions.09 {•••}


Il y eut tout d'abord...



Il y eut tout d’abord la masse irrépressible des eaux qui dévasta le pays,
fouillant de son mufle d'eau
une boue épaisse,
bousculant les arbres les hommes

– en son cours, la densité des pierres, des choses mortes tournoyantes qui s'enfoncent dans l'eau grise

Vint ensuite l'immobilité parfaite des eaux et le ciel dé- gagé, la terre
convalescente
que le reflux laissait pensive,
et l'eau qui se mit
à descendre doucement
du perron

Il y eut un long moment de silence…

Puis un souhait se forma en forme de rose,
et l'oreille d’une église, là-bas s'éveilla, vers le toujours
déjà venu

Grand Cahier.057.Cahier bleu-vert.014.Perditions.10 {•••}


L'inattendu



Je me souviens l’hiver certains après-midi où j'ai repris la route, peut-être pleuvait-il ?

J’avais franchi depuis longtemps l’alignement des hauts pylônes, le vent hurleur, les fers rouillés

Bien décidé à pousser jusqu’à Villers ... La route longeait des champs rougis de boue … Bien décidé d’aller au bout, d'aller jusqu’à Villers-Bocage en Normandie

La pluie venait de s’arrêter, je m’en souviens. C'était une journée d’hiver comme il y en a – remplie d’une grande fraîcheur qui mord les doigts, remplie de blanc. Il n’y eut qu’un seul éclair. Il frappa, tout près

Je ne détournais pas la tête, je ne voulus pas m'enfuir, l’œil me brûla et puis

Il y eut comme un bondissement d’oiseaux sur les toits

Grand Cahier.060.Cahier bleu-vert.014.Perditions.11 {•••}


Inquiétude



Il me vint alors une inquiétude – je me souviens qu'une inquiétude m'envahit, ce n'était pas un rêve...

On avait dressé un lit blanc dans la nuit

J'écoutais depuis longtemps les bruits de la forêt, depuis toujours peut-être sans pouvoir m'endormir, je n'étais plus qu'une oreille, j'écoutais

(méthodiques des voix)
murmurer, mordre,
acides
et creuser les bois rouillés
Je voulus voir aussi
et je vis : une tête déformée, des traits flasques, un œil jaune, je vis
des ombres qui passaient entre les arbres,
me regardaient et se cachaient
Je réclamais l'oubli. Mon corps
se perdit enfin dans l'épaisseur du monde, dans

le scintillement du très grand univers

Bien plus tard,
des souffles frais d'avant l'aube s'en allèrent
mourir dans les frondaisons
Une lente blancheur se répandit comme des larves sur le sol pourri de feuilles

Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas non plus com- ment, mais je sais ce qui vint alors jusqu’à moi. Ce fut une avancée, un presque rien, une pensée. Rien de plus qu'un insecte

Grand Cahier.066.Cahier bleu-vert.014.Perditions.12 {•••}


Volver



Allais-je revenir j’étais si loin, retourner sur mes pas – vers ces lieux désertés (ces lieux détestés ? non) car la vie même
est opposée

toujours présente et s’avance cruelle et douce

La vie dévore / la vie pour vivre, étrange : c’est toi qui passe et elle / qui passe devant toi, dépité – sans te voir, et peu lui importe puisqu’elle / vivra toujours et toi, encombré de tristesse jusqu’au bout, épuisé tu t’éloignes

Ne reste plus que la surface
où tu arrives. J’étais là et m’attristais du peu de cas fait de par le monde à la paix de cet endroit, affairé qu’il est d’agrandir sans cesse l’espace

de son emprise insatiable

Arrivé sur cette lentille d’eau – en vain, je n’avais pu trouver les bons accords
(et tous les sons ouatés par les brumes du temps, m’empêchaient d’avancer,
d’apercevoir une issue)
réglant d’une voix de fausset, la syrinx
cet unique instrument qui te reste, et trouvé par hasard au creuset d’un discours, une histoire, service des objets perdus, méprisés – instrument parfait pourtant dont plus personne
ne reconnaît l’usage

Faudra-t-il pas bientôt de ces lieux déguerpir ?

Voguant dessus les eaux gris-rose quand tout se tait, quand aucun souffle n’existe plus poussant ma barque

Grand Cahier.055.Cahier bleu-vert.014.Perditions.13 {•••}


Passée la clôture



Il avait descendu, sans vraiment s’en rendre compte, jusqu’au rideau de verdure, au pied d’eau

Il avait atteint la limite extrême du bois, longé un che- min ocre et pierreux. On pouvait croire après ça que le ciel irait mieux, qu’il allait s’éclaircir

Le champ sur le coteau formait un angle, une géomé- trie parfaite, un alignement de blés coupés d’une même hauteur

Le champ s’agrandissait, tapis dru d'un jaune éclatant qui s'étendait jusqu'en bas, se noyait dans les flaches d’ombre du couchant

Les herbes nouvellement levées embaumaient

sous les pas. Il atteignit, perdue dans la tristesse des brousses, et des eaux stagnantes, par-delà la virginité des terres recluses, une hutte noircie de fougères

Il traversa l’étroite passerelle, la coulée de béton, s’ap- puyant à la rambarde métallique, enjambant le silence

Grand Cahier.018.Cahier bleu-vert.014.Perditions.14 {•••}  / {•••}


Tenir



Ces longues laisses d’algues poursuivies lorsque l’eau de l’océan se retire
où m’ont-elles conduit ?

L’étendue de la plage maintenant, songe et
patiente

(dis-moi) sargasse
qu’attends-tu de cette houle, de ces vagues

quel retour du lointain
qui va te submerger, comment peux-tu rester dans cette vase, plantée à espérer que l’eau revienne
et que tout se relève

Piquet là / planté
mais il est trop tard

Face au
reflux,
n’est mal
château

qui
tienne

Grand Cahier.767.Cahier bleu-vert.014.Perditions.15 {•••}


Domaine I



Vis mon ennemi, que m'importe !

Garde tes biens
Mon salut te préserve
Ma campagne me suffit

« Je ne porte pas mon amour plus loin
Que la haie qui nous sépare »
Disent mon puits, ma faux

Je ne mets pas le feu aux buissons

Le fusil reste accroché
Près du marbre du foyer
Je n'investis que mon territoire.

Aimer établit notre pouvoir
Notre amour reste chez lui
Où il accueille

Grand Cahier.068.Cahier bleu-vert.014.Perditions.16 {•••}


Domaine



Si je pars mon ami, n'en fais pas de chansons

Fourbi serré, la malle close, rien n'y manque
Ni l'habit vert ni l'or. Je te salue ! car tant qu'
A faire un choix, j'ai ma varenne et me suffit

Amour, au loin m'emporte, laisse la guitare
C'est un sillet, la nuit la haie qui nous sépare ;
Ce que siffle la faux, ce que chante le puits

Va craindre que le feu ne se mette au buisson

Sur le manteau le fusil dort. La crémaillère
Y tient le pot, cuisent les mots, la jardinière
A de ces gousses parfumées à savourer !

Je n'invente d'amours qu'au lieu de ma pâture
Je découvre et bâtis. A chacun son allure
Qu'importe si je pars, à quoi bon les regrets

Grand Cahier.267.Cahier bleu-vert.014.Perditions.17 {•••}


Sur un fond de Goya



Dérisoire, parmi les tourets de la vie, de déhanche- ments, les passe-pieds en robe tarlatane, blancs noirs, chiffons variés, chapeaux à cornes, plumets rouges, étoles et galons, sous les drapeaux qui rient, qui grimacent, et braiments de bardeaux à souffler les cieux

– tous actes, ces mains souillés qu'on frotte à l'oubli de la touaille; et dans la nuit terrée des regards et des bouches

Sont-ils bien essangés par la pluie ? les froids carrés du marbre où, priant, se jettent chrysanthèmes d'automne et regrets

Peut-on l'oublier l'ombrelle verte, ce jade à votre joue qui faisait comme un papillon d'eau de lumière

Francisco de Goya
El quitasol
(1777)

Grand Cahier.258.Cahier bleu-vert.014.Perditions.18 {•••}

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte