Le lai du Chèvrefeuille


Assez me plait et bien le veux du lai qu'on nomme Chèvrefeuille vous dire la vérité.
Comment et de quelle substance il est fait, d'aucuns me l'ont conté et dit. Je l'ai trouvé dans l'écrit de Tristan et de la Reine, de leurs amours qui furent tellement parfaites, dont ils eurent à souffrir maintes fois, et dont ils moururent, ensemble en un seul jour.

Le roi Marc était fort courroucé contre son neveu Tristan, le roi Marc était furieux. Il le chassa de ses terres pour l’audace qu’il avait eu d’aimer la Reine.
Tristan retourna dans son pays natal, en Galles du Sud. Il y demeura une année entière sans pouvoir revenir.


Mort et destruction l’envahirent alors, ne vous en étonnez point car, pour qui aime en toute loyauté, grande est sa douleur, et son souci de n’avoir pu réaliser ses volontés.
Tristan était souffrant et trop soucieux, aussi s'enfuit-il de son pays pour la Cornouaille. Il s’en alla tout droit où la Reine demeure.
Il se cache dans la forêt, ne veut pas être vu. Il n'en sort qu'à la vêprée lorsqu'il est temps de s'abriter. Là, des paysans, de pauvres gens lui offrent le gîte pour la nuit.


Recueil de lais bretons
Paris, fin du XIIIe siècle
Parchemin, 92 f

Il demande qu'on l'entretienne, qu'on lui donne du roi des nouvelles. Les paysans qui en ont lui disent que sont au ban tous les barons. Ils doivent se rendre à Tintagel, le roi veut y tenir sa cour, ils seront tous là-bas à la Pentecôte. Il y aura beaucoup de joies et de déduits.
Et la Reine y sera. Tristan l'apprend et s'en réjouit, elle ne pourra s'y rendre qu'il ne la voit.

Le jour où le roi se mit en marche, Tristan retourna dans les bois, sur le chemin par lequel il savait que devait passer son escorte.
Il trancha en son milieu un bâton de noisetier. Il en fit une tablette. Quand il l'eut bien préparée, il y grava son nom de son couteau.
Si la Reine en cela très attentive, aperçoit le signal bien connu, (il était arrivé autrefois qu'ainsi elle l'avait aperçu) elle saura qu'il s'agit de son ami…


Voici de l'écrit l'essentiel qu'il lui faisait savoir et dire.

Depuis longtemps il était en ces lieux à l'attendre et à guetter sa venue, à épier et à se demander comment il pourrait la voir car il ne pouvait plus vivre sans elle.
De tous les deux il n'était pas autrement que du chèvrefeuille qui se fixe au bois de noisetier : Quand il l'enlace et prend le fût en entier, ils peuvent bien ensemble durer mais si l'on veut les séparer, le noisetier a tôt fait de mourir et le chèvrefeuille ne lui survit.
« Belle amie, ainsi de nous, ni vous sans moi, ni moi sans vous ».


La Reine va chevauchant et regarde alentour. Elle voit l'emblème, le distingue, en reconnaît une à une les lettres.
Aux chevaliers qui l'accompagnent et cheminent à ses côtés, elle ordonne de s'arrêter : Elle veut descendre se reposer. Ils obéissent aussitôt.
Elle s'éloigne de ses gens, appelle son page Brenguein qui toujours eut bon fer.
Du chemin s'éloigne un peu. Dedans le bois va retrouver celui qu'elle aime plus que toute vie. C'est une joie immense entre eux dès qu'il se voit.
Elle lui parle tout à loisir, et lui dit son plaisir de le revoir, puis elle lui indique comment du roi obtenir le pardon, que celui-ci regrette amèrement de l'avoir exilé, qu'il ne s'est agi que de calomnies.
Elle ne peut s'attarder plus longtemps et laisse-là son ami. Mais quand vient le temps de se quitter, ils se mettent à pleurer.

Tristan repartit en Galles et attendit que son oncle le rappelât.


Pour la joie qu'il avait eu de revoir son amie, pour le mot qu'il lui avait écrit, comme l'avait dit la Reine, pour que de leurs paroles, on se souvienne, Tristan qui bien savait jouer de la harpe en a fait un nouveau lai ;
Assez brièvement le nommerai :
Les anglais l’appellent Gotelef, les Français le nom-ment Chèvrefeuille.
Toute la vérité vous ai dit du lai que j'ai conté ici.

Grand Cahier.294 & 295.Marie de France.001 Lai du Chevrefoil

Le lai du Chèvrefeuille 2/2


Voici de l'écrit l'essentiel qu'il lui faisait savoir et dire.

Depuis longtemps il était en ces lieux à l'attendre et à guetter sa venue, à épier et à se demander comment il pourrait la voir car il ne pouvait plus vivre sans elle.
De tous les deux il n'était pas autrement que du chèvrefeuille qui se fixe au bois de noisetier : Quand il l'enlace et prend le fût en entier, ils peuvent bien ensemble durer mais si l'on veut les séparer, le noisetier a tôt fait de mourir et le chèvrefeuille ne lui survit.
« Belle amie, ainsi de nous, ni vous sans moi, ni moi sans vous ».


La Reine va chevauchant et regarde alentour. Elle voit l'emblème, le distingue, en reconnaît une à une les lettres.
Aux chevaliers qui l'accompagnent et cheminent à ses côtés, elle ordonne de s'arrêter : Elle veut descendre se reposer. Ils obéissent aussitôt.
Elle s'éloigne de ses gens, appelle son page Brenguein qui toujours eut bon fer.
Du chemin s'éloigne un peu. Dedans le bois va retrouver celui qu'elle aime plus que toute vie. C'est une joie immense entre eux dès qu'il se voit.
Elle lui parle tout à loisir, et lui dit son plaisir de le revoir, puis elle lui indique comment du roi obtenir le pardon, que celui-ci regrette amèrement de l'avoir exilé, qu'il ne s'est agi que de calomnies.
Elle ne peut s'attarder plus longtemps et laisse-là son ami. Mais quand vient le temps de se quitter, ils se mettent à pleurer.

Tristan repartit en Galles et attendit que son oncle le rappelât.


Pour la joie qu'il avait eu de revoir son amie, pour le mot qu'il lui avait écrit, comme l'avait dit la Reine, pour que de leurs paroles, on se souvienne, Tristan qui bien savait jouer de la harpe en a fait un nouveau lai ;
Assez brièvement le nommerai :
Les anglais l’appellent Gotelef, les Français le nom-ment Chèvrefeuille.
Toute la vérité vous ai dit du lai que j'ai conté ici.

Grand Cahier.294 & 295.Marie de France.001 Lai du Chevrefoil

Le lai du Chèvrefeuille 1/2


Assez me plait et bien le veux du lai qu'on nomme Chèvrefeuille vous dire la vérité.
Comment et de quelle substance il est fait, d'aucuns me l'ont conté et dit. Je l'ai trouvé dans l'écrit de Tristan et de la Reine, de leurs amours qui furent tellement parfaites, dont ils eurent à souffrir maintes fois, et dont ils moururent, ensemble en un seul jour.

Le roi Marc était fort courroucé contre son neveu Tristan, le roi Marc était furieux. Il le chassa de ses terres pour l’audace qu’il avait eu d’aimer la Reine.
Tristan retourna dans son pays natal, en Galles du Sud. Il y demeura une année entière sans pouvoir revenir.


Mort et destruction l’envahirent alors, ne vous en étonnez point car, pour qui aime en toute loyauté, grande est sa douleur, et son souci de n’avoir pu réaliser ses volontés.
Tristan était souffrant et trop soucieux, aussi s'enfuit-il de son pays pour la Cornouaille. Il s’en alla tout droit où la Reine demeure.
Il se cache dans la forêt, ne veut pas être vu. Il n'en sort qu'à la vêprée lorsqu'il est temps de s'abriter. Là, des paysans, de pauvres gens lui offrent le gîte pour la nuit.


Recueil de lais bretons
Paris, fin du XIIIe siècle
Parchemin, 92 f

Il demande qu'on l'entretienne, qu'on lui donne du roi des nouvelles. Les paysans qui en ont lui disent que sont au ban tous les barons. Ils doivent se rendre à Tintagel, le roi veut y tenir sa cour, ils seront tous là-bas à la Pentecôte. Il y aura beaucoup de joies et de déduits.
Et la Reine y sera. Tristan l'apprend et s'en réjouit, elle ne pourra s'y rendre qu'il ne la voit.

Le jour où le roi se mit en marche, Tristan retourna dans les bois, sur le chemin par lequel il savait que devait passer son escorte.
Il trancha en son milieu un bâton de noisetier. Il en fit une tablette. Quand il l'eut bien préparée, il y grava son nom de son couteau.
Si la Reine en cela très attentive, aperçoit le signal bien connu, (il était arrivé autrefois qu'ainsi elle l'avait aperçu) elle saura qu'il s'agit de son ami…


Grand Cahier.294 & 295.Marie de France.001 Lai du Chevrefoil

L'automobile


L'auto qui passe a mis son clignotant, l'auto qui tourne, l'auto qui suit les lacets vicinaux, rouages en campagne, l'auto s'y perdra

Sais-tu ce que tu veux girouette grinçante au gré du vent, coquelet, les nuages chanter ?

Le soir est un jardin déboussolé Agua ardiente

comme fruits brûlés, tel suc extrait d'un végétal, toute une phosphorescence de grumes, rondes chairs, les fleurs magiques des images répandent l'entêtant parfum parmi les plates-bandes ici variées qui s'échelonnent

Tournent les heures Que mon bocage se complique !

la dix-huitième à l'appui de ma fenêtre s'endort dedans les haies profuses

Je veux monter sur la colline et me coucher long dans l'herbe dans l'extase des grands départs et la douceur voluptueuse des retours
L'auto glisse son aiguille, l'auto tisse sa rime au tissu de ma nuit, à mon poème à la minuit

Paul Sérusier
Route dorée
(1903)

Grand Cahier.293.Dispersion.023.Instantanés.12

Nob Hill


Parmi les bougainvillées
grimpants, rouges et violettes,
au flanc du coteau de ciment

J’empruntais sans hésiter le câble,
près d’Embarcadero sur Market Street,
qui me tracta comme il convient 

jusqu’à l'à-pic

J’ai pu voir tour à tour

Notre-Dame de l'Isle,

de Ghiberti la double porte,
les meubles vernissés de Chine,
et les sobres fleurs du Japon

Ils étaient tous là, réunis
sous la bannière étoilée de l'Ouest

A l'instant je me crus – Nabab – louant
sur la colline une chambre au Mark Hopkins
avec vue, Lillie, sur Coit et Paradis

Bougainvillées grimpants
sur Lombard Street
(CA 94109)

Grand Cahier.292.Parallèle 37.026.Bay Area.04

À quoi bon


À quoi bon résister commis
l’irréparable

Il n’est plus d’autre voie la seule à emprunter
qu’une voie obligée avec ses conséquences

Pourquoi chercher puisque le temps a basculé
s'est orienté vers un ailleurs sans consistance

À quoi bon s’entêter, à autrui s’opposer
affronter le mutisme et l’incompréhension

Une fois les mots du reproche et le silence
une fois qu’ils sont dits les mots irrévocables

La porte s’ouvre du train où la nuit s’engouffre

Les reflets de la vitre ont perdu tous leurs sens

On ne voit plus dans le wagon
qu’un homme seul

auprès de sa couchette et qui voudrait dormir
Le sas a dégorgé le soufflet se referme

à l'heure et au lieu d'un fracas géant de fer
La vitre bouge à la mesure de l'infini

Paul Delvaux
Femme à la rose
(1936)

Grand Cahier.291.Dispersion.024.Vulnéraire.11

Kireji : ya keri


Inventons tout d'abord
une chambre d'amour,
petite, parfumée
de menthe et de mélisse

, &

Brillante dans l'été
comme un long cristal de chaleur
Blottissons-nous

et fermons les volets,
les volets verts fraîchement peints
d'une vieille cité

J'y réserverai, dis,
comme un coin de soupente,
un simple lit dans l'ombre
et bordé de draps blancs

Ma dévêtue,
de ces doux linges palpables qui tombent, qui t'entourent
de leur poids inutile,

tu t'échappes avec de beaux gestes de baigneuse

Réelle abeille ma farouche,
le miel blond de mes nuits,
mon rucher de désirs けり

Ya suspend, Keri termine

Pierre Bonnard
Nu de dos à la toilette
(nu jaune - 1934)

Grand Cahier.290.Révolvie.030.Les effets de l'aube.06

Tracer son chiffre...


Tracer son chiffre
sur les parois de la caverne

ne rime à rien
car dans dix mille ans, y aura-t-il encore quelqu’un pour lire et pour comprendre ?

J'écris sans rime dans la nuit, indifférent et sans souci, c'est ma raison, je n'y peux rien

Je ne fais que vivre
et d’un écrit

trace mon chiffre un peu
sur la paroi

Cy Twombly
Couronnement de Sésostris - VI
(2000)

Grand Cahier.289.Dispersion.020.Les filets du temps.14

Fragments


Toutes ces paroles échangées
et toutes ces pensées en vrac sont ordinaires
L’océan se retire,

selon le rythme et la scansion La marée qui descend allonge les varechs

Bleus ou bruns, j’ai oublié
quelle était la couleur de tes yeux

Chacun à sa manière attendait beaucoup de ce voyage Dis, est-ce encore loin Florence ? Ou bien Venise où s'ar- rêtent les trains
L'équilibre du rail marquera notre action

Je vous salue grandes frayeurs Le désastre est au bout c'est certain

Plus j’avance et plus je m’éloigne à
chaque instant librement tourné vers l’éphémère

Fuyez blancs évadés !

Manolo Valdés
Matisse como pretexto
(1987)

Grand Cahier.288.Dispersion.019.Baumes et regrets.09

L'inattendu


va revenir, ce soir arbres si noirs

Il suffit d'un peu de vent, d’un léger déplacement

Un mot je suis, deux mots
je tombe,
et déjà désemparé

L'inattendu va refleurir,
va ressortir de l'opacité du grand sommeil

L'horloge rampe symétrique

et nous surprend chaque jour sur le travail, à répéter les mêmes mots, à tracer les mêmes lettres

L'inattendu est au détour
d'une route effondrée

Écoute la syrinx, mécanique divine perforant l'étendue

Léon Bakst - Étude de décor pour
Le prélude à l'Après-midi d'un Faune
(1912)

Grand Cahier.287.Dispersion.019.Baumes et regrets.06

Partie hongroise


Les reflets du miroir sont-ils archéologues ? Toujours ils nous racontent

les péripéties d'un même film – un petit coup de balai et c’est l'histoire – qui recommence Incessant miroitement – coup de balai – et nous voici sur la route en forêt, sous la pluie

« Le camionneur pour la énième fois va s'arrêter sous de tristes néons Les pneus crissent La femme a relevé le col de son imperméable et dirige ses pas vers la station aban- donnée »

L'histoire qui recommence Il pleut Une femme perdue, sa vie renversée qu'on jette à la fosse et l'inutile gaspillage aux reflets du miroir

dans la chambre il y a dans le mur une vieille armoire où sont rangées les deux pendules rouges,

oeils-de-la-nuit-sortent-du-coin, la porte baille, ajoute de l'ombre à son double et des soupçons

Un cri, une poupée dans les refonds, blanc, un corps mort tombé dans l'escalier

Zigzags à la vitre je travaille, je décompte les coups
Horloge, tonnerre, balai !

Paul Klee
Ansicht der schwer bedrohten Stadt Pinz
(1915)

Grand Cahier.286.Dispersions.024.Vulnéraires.09

Aux jardins de Loire


Ainsi l’ordonna Louis en 1688,
Loisible est « de planter, cultiver et eslever toutes sortes de simples et plantes nécessaires à la pharmacie »

Le même encore en 1726,
Nous, Louis, disons par ordonnance « aux capitaines des navires, marchands ou militaires, allant aux Isles de rapporter - comme il fut fait du Magnolia Grandiflore et du Camélia Japonais - toutes plantes médicinales qu'ils décou- vriront en leurs voyages aux longs cours, d'en prendre soin pendant la traversée et de les remettre aux apothicaires »

Ces végétaux seront ensuite testés, rafraîchis aux jardins des plantes d'Angers, de Nantes et de Paris

En ces lieux herborisant, ils serviront, à l'instruction de leurs élèves

Et les Maîtres, dans le cliquetis des éprouvettes et le bouillonnement des cornues, fabriqueront la Grande Thé- riaque et la « Confectio de Hyacintho » à base d'opium et d’hyacinthe bien sûr, mais aussi de morceaux de vipères, d'yeux d'écrevisses et de feuilles de dictame de Crète

Tous ces électuaires et remèdes iront en retour garnir les coffres de marine confiés aux chirurgiens embarqués sur les vaisseaux de commerce ou de guerre

Olivier-Debré
Sans titre - Collection particulière
CCCOD Tours (1990)

Grand Cahier.285.Révolvie.034.Le horzain.12

Couteau du gel


Vous marchez à des fins extrêmes
n'y voyez pas
mais vous marchez

Le quai de blocs glisse
énormes sous la semelle

L'océan vous parle
d'une voix basse non comprise

Étroite la jetée, pontons qui s'étrécissent

Pressez-vous, pressez-vous
c'est l'embâcle !

Un corps flasque sur la vague se balance.

Vous avancez.
l'eau le ciel s'unissent gris

Franck Duminil
Variations d'aube XV
(1933-2014)

Grand Cahier.284.Dispersion.019.Baumes et regrets.15

Étoile devant


Maisonnette
peut être
que fleur de saison,
ruine toujours

– Mon clos,
ma toute noire
je t'abandonne
et je jette l'anneau,
s'enfouisse !

Bague d'or
en terre,
vipère
comme éclair
venu de traverse
me guérisse

Des beaux visages
du bonheur
d'éternité
de mort ensemble

Paul Klee
Tischgesellschaft
(1914)

Grand Cahier.283.Dispersion.001.Baumes et regrets.10

Regrets


– Où donc as-tu mis ta bague ?

– Perdue, je l'ai perdue
je ne sais où

près d’un ruisseau
parmi les herbes longues

le vent soufflait dans tous les sens

– Vois-tu le soleil se briser ?
– Il y a tant d’éclats,

tant d’éclats dispersés
sur la crête des vagues

– Et mil façons d’être libre,

verts tessons que l’on jette
chantants chrysobéryls…

– C‘est une eau qui serpente
une eau qui les emporte

Henri Matisse
La tristesse du roi
(1952)

Grand Cahier.282.Révolvie.030.Les effets de l'aube.10

Au gré des déplacements


D'abord on a senti une odeur plate,

une odeur de fleuve qui venait par le milieu d'une terre d'argile craquelée

Ensuite on a roulé en soulevant de fines poudres de velours

Le ciel, avant d'atteindre à la fraîcheur de l'eau fauve, se mit à crier une note très aiguë d'oiseau

Enfin, on a descendu vers la berge et ce fut la Loire, le beau nom féminin de Loire, clair et ouvert

Va-t-on s'arrêter ? On s'arrête, mais non c'est
L'horizon des bancs de sable et des remous qui vous arrête

L'eau parfois y pèse un certain temps puis se retire Étonnées, les herbes sauvages se relèvent, s'ouvrent de larges espaces

Comme délaissés par le pinceau de Ni Zan

Ni Zan
(倪瓚, 1301–1374)

Grand Cahier.281.Refonds.008.Verger des eaux.10

Trois mesures de folie


La mer ne veut plus être la mer,
le ciel ne veut plus être le ciel,

le champ peut-il être le champ ?

L'eau est mate, l’air blanc
chargé de blanches moussures,
tourbières glacées de sonorités concaves,
tournantes langueurs,
voix tonitruantes au départ
éperdues d'espace et ouatées,
issues des formidables architectures de fer

Ordres et phares
Je vois des foules en mouvement

Le ciel est invisible, la mer invisible,
le champ s'étend

Des hommes guettent quelques ailes en reste,
fusil contre l'épaule
Les uns, l'oreille agrandie,
vont dans la froidure,
ils piétinent au champ de salicorne

Épaves de navires et grues
Région nantaise
(44300)

Grand Cahier.280.Refonds.009.Voies rompues.08

Cette douceur des villages


Plus blonde que femme,
quoi qu'il en soit nous l'aimons
molle chair s'effleurissant
du rouge profond des haies,
tard trop tard, la convoitons

Sœur toute de dentelles
et de soleil nocturne

Il y a que meurtrie
la douceur du pays s'efface
Dans le ciel d'aujourd'hui certes
il n'est pas de village,
et cet avion comme une croix
fait le désir encore

Imperceptible près des nuages
d'inespérés lointains

Vassily Kandinsky
Murnau mit Regenbogen
(1909)

Grand Cahier.279.Cahier bleu-vert.013.Passages.19

Retour de vacances


Passé un certain âge, les femmes vont jeter leur tête sous les trains, au grand désespoir du conducteur,

qui cherche la tête, qui cherche la tête, entre les roues et les rails Et frappe les boggies, il ne faudrait pas qu'elle aille fausser les roues !

Voyageurs, le voyage continue Que personne ne des- cende ! Il n'y a rien à voir… Bon Dieu, non ! Rien,

sauf qu'au bout du train, par la dernière porte, le dernier demi-soufflet du dernier wagon

Une femme se tortille sur le ballast Une femme sans tête Elle a mis à son cou un petit liseré rouge, plus rouge que ses lèvres

Gino Severini
Tren de la Cruz Roja atravesando un pueblo
(1915)

Grand Cahier.278.Cahier bleu-vert.018.Parages.19

Viviers d'avenirs


Étourdies par le vent,
emportées arrêtées
contrées,
remontant le fleuve d'hiver,

soumises
au mauvais temps,
elles vont en vagues,
se haussent descendent se croisent

Leur cri de lanière est un gréage
Ah le beau navire, 
les toits rouillés !
C’est une volée de neige qui varie

Serrons au plus près,
et toutes voiles destinées,
qu'il file et qu'il tangue
suivi de son quadrille d'ailes

Loïc Venance
Mouettes à Prefailles, le 1er janvier
(2018)

Grand Cahier.277.Refonds.009.Voies rompues.07

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte