Recours au vent


Après que nous aurons jeté
soudain l'hiver au feu
les derniers fagots,
pierre a gelé – griffes de glace chandelle au nez,
il ne restera que le froid qui
heurte la porte par
deux fois à hérisser la peau

Le sang se fige dans les veines
Recours au vent

Après que nous aurons l'été
ratissé les champs
plutôt jusqu'à midi les foins, en nage et fatigué,
il ne restera que le soleil qui brûle
et qui consume
à laisser – de désespoir – tomber
par deux fois le râteau

Plus une goutte de salive
Recours au vent

Jean Fautrier
L'orage
(1948)

Grand Cahier.022.Refonds.010.Syllabes.06

Carcasse


On a marqué les chairs au poinçon, souligné d’un bleu délavé la chair des bêtes, empalée aux crocs des fers

Le métal est tâché de sang Il a séché

Essorillés les mots sont oubliés, leur substance est abî- mée, les mots sont évanouis et disparus, ils sont partis Ils ont perdu le sens, leurs traces d’autrefois sont effacées

Les scies les lames et les crocs fouillent les corps

La jeunesse a brûlé vite ses cartouches, en se risquant dehors elle a rompu s’est endurcie, gagnée par une usure trop forte Un acide vert lui a rongé l'esprit

L’eau monte vers les hauts puis meurt en buée, éponge les gels, imprègne l'étal d'une odeur putride et tenace

Antoni Tàpies
Empremta de mà
(1974)

Grand Cahier.021.Cahier bleu-vert.014.Perditions.06

Phosphores


Vais-je manquer encore cette moitié de moi-même ?

Les reflets du miroir sont endormis Le jour absent la nuit indéfinie Je m’éveille, bien avant que l’aurore ne soit levée, je me lève

J'aime le brusque saut du lit titubant les yeux frottés mi-clos, me préparer un thé léger
(d'autres moi-même préférant
un robuste café) un nuage de lait m'asseoir à la table de travail allumer l'écran

Signifier quelque chose, illuminer c’est sûr mais pour combien de temps ?

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Déplier une Blanche Parcelle
une Feuille,

c'est-à-dire, poser là une image, la situer en un sens re- hausser le degré divaguer dans l'entre-deux des rêves et l'afficher

dans sa lumière, son pixel, avec le mot et l’oubli du point qui s'imposent

Paul Klee
Starker Traum
(1929)

Grand Cahier.020.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.04

La sterne

Amélie Helmstetter
Dessin
(2020)

La sterne que la mer appelle
s'épaule sur le vent, genèse de l'esprit
que son aile fend symétrique
à son cri de braise

On dit qu’elle aime à se nicher près des lagunes, À virevolter dessus, la pierregarin, Celle que l’on nomme la Sterna hirundo Fréquentant les presqu'îles Et les îlots proprets et, colonies nombreuses, Se rassembler aux plats rivages de la Loire

Elle bâtit parfois
vers les Grands Lacs,
résultat d'un artifice dit-on,
des radeaux de graviers

Admirons le spectacle d'un plongeon Et son cligno­tement gris argenté dans l'air Quelques instants de concentration lui suffisent Pour repérer sa proie Ne manquons pas si l'eau est claire et peu profonde Le piqué qui foudroie lançons ou sprats

La sterne que la mer appelle
s'épaule sur le vent, genèse de l'esprit
que son aile fend symétrique
à son cri de braise

L'oiseau, 
de tous nos consanguins 
le plus ardent à vivre...
*
Saint-John Perse

Grand Cahier.019.Refonds.005.Les passants.03

Passée la clôture


Il avait descendu, sans vraiment s’en rendre compte, jusqu’au rideau de verdure, au pied d’eau

Il avait atteint la limite extrême du bois, longé un che- min ocre et pierreux On pouvait croire après ça que le ciel irait mieux, qu’il allait s’éclaircir

Le champ sur le coteau formait un angle, une géomé- trie parfaite, un alignement de blés coupés d’une même hauteur

Le champ s’agrandissait, tapis dru d'un jaune éclatant qui s'étendait jusqu'en bas, se noyait dans les flaches d’ombre du couchant

Les herbes nouvellement levées embaumaient

sous les pas Il atteignit, perdue dans la tristesse des brousses, et des eaux stagnantes, par-delà la virginité des terres recluses, une hutte noircie de fougères

Il traversa l’étroite passerelle, la coulée de béton, s’ap- puyant à la rambarde métallique, enjambant le silence

Nicolas de Stael
Sicile - vue d'Agrigente
(1954)

Grand Cahier.018.Cahier bleu-vert.014.Perditions.14

Dièse


Variation des prés par la baie du soir
Sous la nuée couvent les toits
D'un village brun

– Le jour connaît sa faute

Rouges les laines dans la salle éteinte,
Au creux du foyer brûle en vain
La braise qui varie

– La nuit ouvre le ciel

Egon Schiele
Wiese mit Dorf im Hintergrund II
(1907)

Grand Cahier.017.Révolvie.031.Maisons de verre.07

Une rose


Une rose commune
Quotidienne une rose Désirée de nouveau Parfaite et sans appui Elle est simple de cœur Et n’a pas le souci Des pensées importunes

Donnez-nous de ce vin Ce qu'il en faut sans plus Un grand corps reposé Dites-nous haut et clair Deux ou trois des paroles Qui sont ivres de miel Comme guêpes des ruches

La terre est idéale Les ombres apaisantes La terre est exemplaire Accueillons le sommeil

Toujours à l'improviste
Partons la rattraper la Belle chose rêvée

Édouard Vuillard
Roses roses
(1922)

Grand Cahier.016.Révolvie.030.Les effets de l'aube.12

Les vitres


Avec la vigueur
soudaine d’un coup de poing
vous dispensez
– vitres au cœur ensoleillé
– vitres délivrées printanières,
assaillies de beauté

tout un jeu de fusées jaunes qui s’enfuient

Si ce jardin liquide est un souci de fleurs,
voyez notre allégresse !

Sous le couvert du mauvais temps
– vitres des jours terreux,
  étant
fanny
vous vous fanez
rongées par l’ombre lourde des claveaux
et des sales nervures

– Vitres disparues,
voûtes du ciel au regard de travers,
allure de biais, cheval
aussi brûlé d’amertume
qu’un vin noir
répandu

Marc Chagall
La fenêtre sur l'île de Bréhat
(1924)

Grand Cahier.015.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.03

Chaussée


C’est un froissement continuel
sur la chaussée le soir

Dards, dardelles,
garrot des phares, dansez, tournez,
envolez-vous rondes javelles

Allez-vous-en courir en ville

Les rues illuminées sont effrayantes
– étroites bouillonnant
d’orages de flammes de tungstène

Plus rien ne vit
plus rien ne meurt, ici tout brûle
On ne respire

Un chapelet de vitres éclate
sous l'affaissement de la nuit

André Masson
Orage dans la nuit
(1963)

Grand Cahier.014.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.01

Tour cardinale


Tour cardinale !
Vertige et rêve d'abîme
Nombreuses les heures,

les croix d'attente
avant que ne chatoient
aux couleurs de glèbe
les prunelles

Douceur et dureté
de Son construire
Ô l'introuvable soutien !

De l'extrême flèche,
le jour inouï renverse l'éternité
La jeunesse de l'eau
casse les digues

Léonard de Vinci
Homme de Vitruve
(~1492)

Grand Cahier.013.Cahier bleu-vert.013.Passages.01

Aussi large que l'allée...


Aussi large que l'allée,
Un ciel de blocs, une lumière
Entaille les forêts

Le vent frais d'automne emporte
Une averse de feuilles

Comme une grande roue qui tourne,
Le temps suit le temps de la terre

Lourde, muette,
La terre est aux douleurs

Combien d'images s'offrent solitaires ?

Zao Wou-Ki
Vers le haut, Orléans
(1974)

Grand Cahier.012.Cahier bleu-vert.016.Scories.15

Sur le pont Bir Hakeim


La digue pour que rien ne tourne ni ne croule
Dans l’axe une colonie de fleurs sans parfum
Corolles alanguies sur leur pailler d’or vert

Le gouffre des eaux noircies hurle sous le pont
L'écume crépite jetée des bouches d’ombre
Des ciels volent en éclats s’en vont percuter
Du bout des doigts le reflet changeant des verrières

Filets d’eau pleurant doucement près de la rampe
Comme coeurs désunis des ciguës aquatiques,
Blanches toxines pour le ventre des poissons

Christophe Botton
Le passage
(1966 -)

Grand Cahier.011.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.07
Grand Cahier.011.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.22

Gris soleil...


Gris soleil brouillé d'eau
dans les plinthes du ciel
comme un trou de souris

Bois noir à l'horizon
le bois de noisetiers

Qui suivrait le chemin
quand le temps s'enforcit ?

La côte est dans les fers
Flotte un croissant de lune
sur l'eau de la rivière

...

Dans les prés repousse la carline
quand le vent sèche la route

Le passant talonne la poussière
Un seul instant de feu
puis tout s'efface

Où sont les jaspes ?
Qu'exerçons-nous ?

Eugène Delacroix
Paysage avec ciel nuageux
(1798-1863)

Grand Cahier.010.Cahier bleu-vert.014.Perditions.01

Naissance


La route qui mène à la ferme de Saint-Georges traversera les champs dénudés de l'hiver. On va marcher dans la boue – la terre est grasse – il faut enfiler de longues bottes en caoutchouc

Le silence est un gant qui se retourne, le silence a jeté ses peaux par le travers

On avance d’un mauvais pas jusqu’aux abords de l'écurie, on heurte le ciment du caniveau. Un filet de sang s'écoule, hâtive une course

À cet instant, une idée de fraîcheur envahit tout l'espace… C'est et ce n'est pas… C’est ce qui va venir et va s'étendre… Ce n'est pas encore une inquiétude

La porte cochère s'ouvre sur un lit de paille et de purin (il y a une eau huilée une eau chaude une fumée qui s’est levée du sol une sueur qui dégouline des parois de glace...

Effrayantes blessures
Corps couché dans le froid nocturne

Antoni Tàpies
Cos de materia i taques taronges
(1968)

Grand Cahier.009.Cahier bleu-vert.014.Perditions.05

Sur l'écaille des rives...


Sur l'écaille des rives, toutes les administrations du bien-être surchargent l'ancienne coque et le poids cintre et romps les portées à l'endroit précis d'enchâssement des nouveaux métaux et verres précieux

On peut découvrir sur le dos des tortues des coraux de vieux roses, blanchissant leur squelette

On peut voir aussi parfois une orque franchir la passe d’un bond à l’endroit précis où se dorent au soleil veaux de mer et ballons-sirène

Au-dessus des toits briquetés de rouge à l’endroit précis où sont logées les statues de plâtre, déchets des rebords des fenêtres, copeaux charbonneux stridulant de chaleur, la ronde effarante des martinets raye l’acier des cieux

Jason deCaires Taylor
Museo Atlántico Lanzarote
(~ 2017)

Grand Cahier.008.Cahier bleu-vert.001.Ébauches.06
Grand Cahier.008.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.23

À la Grâce-de-Dieu


Il n’y a rien à retenir de ce temps-là – qu’une chose une seule – du dessus de lit jusqu'au plafond le mur bleu, la même nuit identique

Il devait être nécessaire que fenêtre et porte soient closes Faibles sont les clartés de la lampe électrique Vont-elles donner de l’occupant un peu d'informations

Que cherche-t-il, qu’y a-t-il au fond de son sommeil, quelles traces voudrait-il effacer du métal de sa mémoire, quelles buissures, quelle écume des ors rassemblée ?

Le vent souffle, un ciel se dégage délogé d’étoiles sur des lieux à la ronde

L’escalier s’ouvre, déroule ses volutes, à chaque fois plus sonore, une cage d'oiseaux blessés emplissant tout entier le volume, chante sans fin


Antoni Tàpies
Bleu outremer
(1958)

Grand Cahier.007.Cahier bleu-vert.014.Perditions.04

Chaque jour...


Chaque jour est un ventre où disparaît le jour
Chaque jour est l'amas d'une terre crayeuse
Fouillis de pailles envolées, fourré sonore
Chaque jour est un nid de cailloux anguleux

Chemins inaperçus, légers rideaux du temps
Lys endormis, enfants que nul souffle ne trouble
L'un après l'autre, ils s'évanouissent aussitôt
Chaque jour est un coffre rempli d'habits vieux

Cornelia Parker
Matière noire froide – un éclaté
(1991)

Grand Cahier.006.Cahier bleu-vert.016.Scories.01

Au tournant


Ils ne disent rien – ne sachant pas grand-chose / dès le premier obstacle ils rapprochent leurs bords – ils ne disent rien de la suite / ne savent pas ce qu’il y a – ni sur leur droite / ni sur leur gauche – Ils s’en vont indécis

D’ailleurs que pourraient-ils savoir, que reste-t-il qui re- tiendrait leur attention, une fois le mur d'angle franchi, la borne blanche le poteau télégraphique

Imprécis sont les chiffres sur la pierre,
illisibles les marques effacées
Existerait-il encore ici quelque chose à découvrir ?

On ne sait pas On entend venu de nulle part le ronfle- ment d’une charge, un crépitement le long du fil, quelques mots incompréhensibles, un départ foudroyant, une fuite, une envolée d'oiseaux électriques

Le bocage est immobile / la nuit est verte Chaque chemin semble un chemin neuf Est-ce un abri cette fosse d'étoiles ?

Antoni Tàpies
Materia y collage de papel
(1991)

Grand Cahier.005.Cahier bleu-vert.014.Perditions.03

Trop de gens...


Trop de gens se sont enfuis – Dehors il pleut, leur mauvais sang les a trahis, les gens ont relevé leur col et sont partis

Le vent a soufflé sur les bords il t’a surpris. Tu ressens un léger filet d’air sur ta peau, tu frissonnes – un court laps de temps.

Referme la fenêtre, repousse la potence, résigne-toi. Ce n’est qu’un peu de jour accroché aux rideaux de la fenêtre, il y a

Quelque chose qui refuse chez toi, un rejet de l'exté- rieur, le besoin d'un écran. La vitre essuie la rue, éponge l'incivile, sa présence importune

La haie, l'arbre aux écureuils, la lampe et le carré de cour ont basculé dans un éclat

Chacun reprend sa place s’installe dans l’immuable, chacun recommence à réfléchir, à creuser le silence, à noiseter son nid.

… décompter les minutes

Lentement la pluie sur le toit retourne un sablier

Antoni Tàpies
Derrière le miroir
(1974)

Grand Cahier.004.Cahier bleu-vert.014.Perditions.02

Trop de gens...


Trop de gens se sont enfuis – Dehors il pleut, leur mauvais sang les a trahis, les gens ont relevé leur col et sont partis

Le vent a soufflé sur les bords il t’a surpris. Tu ressens un léger filet d’air sur ta peau, tu frissonnes – un court laps de temps.

Referme la fenêtre, repousse la potence, résigne-toi. Ce n’est qu’un peu de jour accroché aux rideaux de la fenêtre, il y a

Quelque chose qui refuse chez toi, un rejet de l'exté- rieur, le besoin d'un écran. La vitre essuie la rue, éponge l'incivile, sa présence importune

La haie, l'arbre aux écureuils, la lampe et le carré de cour ont basculé dans un éclat

Chacun reprend sa place s’installe dans l’immuable, chacun recommence à réfléchir, à creuser le silence, à noiseter son nid.

… décompter les minutes

Lentement la pluie sur le toit retourne un sablier
Hibou ou Ubu ?
Gravure d'Alfred Jarry (1894)

Paru dans
Les minutes de sable mémorial 
-
Chapitre : Les paralipomènes
*
Alfred Jarry
le texte complet...

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte