Marche de l'Ouest


Patrie d'avance marine
Aux maisons de granit et croix
Solitaires sur la lande
Couverte de genêts
– Sauvagerie du vent de grande marée
Tourné vers elle, prenant d'elle
Son image et le destin
Le dos contre son péril, fasciné en écart sur la mer

le Mont,

Bâti entre le flux et le reflux
Autour de l'arbre du chœur, de chapelle en chapelle
Cerné de remparts
Comme joyau s'érige

Entre les doigts du fleuve :
Delta aux herbes rouges
Et sur les ailes des mouettes
L'or du bleu s'aiguise pour le combat de l'ange
Élodie Studler
estampe numérique
Voyage avec les mots
(2013)

Grand Cahier.087.Refonds.009.Voies rompues.11

Entre la mer jamais découverte et la terre jamais recouverte, il y a cette aire amphibie, ce caméléon tour à tour prairie ou étang, marais ou méduse, qui trahit toutes les six heures et passe à la mer et repasse à la terre, cette zone pareille à un supplicié dont on ne plonge jamais assez la tête pour la noyer et qu'on ne maintient jamais assez à l'air pour qu'elle dégorge ...

Michel Deguy - Biefs (1964)

As paredes


Que disais-tu Miguel en ta légende
Qu'y avait-il auprès de ce pommier
une route une rigole un muret ?

C’est un lieu de conflit un lieu fermé
qui nous sépare et nous enclos La dent
fait mal Croque la pomme à pleines dents

L'étoile des pépins guettée des merles

d’un jet retombe entre les doigts de l'herbe
Que disais-tu de ce mur protègeant
des vents d’avril, empêchant les enfants

d’y venir, et quels trésors pouvait-il
recelés ? Un orage de septembre
un pleur un chant, nous le dira peut-être ?

Piet Mondrian
Paysage avec arbres
(1912)

Grand Cahier.086.Révolvie.031.Maisons de verre.11

Prime


La couronne du gaz fait se cailler le lait

Cette nuit, la coupe du pain
a eu le temps de durcir

Le matin a réveillé le vent
frouant, et ton cœur qui bat

Une branche noircie frappe
aux carreaux de la fenêtre

L'automne attroupe les feuilles rousses

quand la terre se refuse
Le ciel jauni flotte sur les toits

Ta chemise est froide
Tu souffles les vapeurs de ton bol

L'œil est précis et l’esprit songe
aux soucis d'une journée qui sera belle

Pablo Picasso
Nature morte à la brioche
(1909)

Grand Cahier.085.Révolvie.030.Les effets de l'aube.02

Reposée


Dehors calme blanc
L'herbe sur la colline à peine
Un tremblement verte

La vitre d'un maigre soleil
Chauffe les poutres les soies
Jaunies à goût de cendre

Une mouche arrondit le silence

Tu es seul sous le toit
La barque du ciel n'est

Qu'un balancement de l'heure
L’hiver avance à petits pas
La vie souffle encore aux jardins
Mémorables de l’automne

Paul Klee
Erinnerung an ein Garten
(1914)

Grand Cahier.084.Cahier bleu-vert.013.Passages.05

Charité de Françoise


Comme une robe de rubis prolongée des notes de fruits rouges, j'apprécie ce vin serré en bouche d'épices et de cuir

Il fait dehors une chaleur d'enfer avec une goutte de sueur qui coule sur les tempes. Nous reprendrons les travaux… tout à l'heure. Des gravats s'il le faut, du sol obscur, j'arracherai, il est jeune il vivra, le pommier 'galeuse' pour qu'il renaisse de plein-vent

Les murs sont laqués de feu, à l'intérieur de la cuisine. Au‑dessus du buffet sont accrochés deux Cuyp de teinte sombre

Elle a posé un grand faitout sur les plaques de fonte, ouvert la porte d'émail bleu. Alors elle attise la cendre et tourne au mieux le registre pour l'air
Henri Matisse
La desserte rouge
(1908)

Grand Cahier.083.Refonds.001.D'une motion

Pathos


Entonner, les poumons sertis
dans les griffes d'un ciel
qui n'est plus que ceinture grise,
trop serrée courbant trop
la taille du territoire / faire
naître / éveiller malgré ce poids,
le chant pour une danse,
soit le poème ;

tel, nous voulons,
songeant méditant pour venir
aux approches / aimer
comme le soc d'une charrue
aime les lèvres du sillon,
la graine et les corbeaux
qui suivent,
immanquablement ;

tel, nous nous laisserons
jusqu'au tard,
jusqu'à la nuit de tout le jour
qui accompagne ta démarche
depuis l'inoubliable souffrance
qui te fit,
être

Grand Cahier.082.Cahier bleu-vert.013.Passages.09

De cet amas de verre...


De cet amas de verre et de bouteilles

d’un vert
bouteille introuvable aujourd’hui, d’un verre
qui vire au noir,
un peu nacré (sanglante écaille)
d’un monde bu jusqu’à la lie Enivrante liqueur
d’un monde passager étiqueté de rêves consigné et qu’ il faut reprendre laver remplir
à nouveau d’un soleil liquide

Mais il est coupant ce verre Ne va pas te blesser ni te saigner les mains Ne prends pas ce tesson Il ne reste plus rien de son éclat d’hier

À aimer autant le désordre, tu risques de souffrir

Dans l’atelier où tu mélanges les couleurs, n’accueille et ne reprends que les plus banales
litres et formes oubliées bouteilles ordinaires
dans les tons crème
d’un Morandi
et vois en elles : éclats de verre un jour brisés
comme ils s’allient comme ils se fondent comme ils de- meurent, inexorablement visibles

– Bec de glace
Oiseau qui se reflète
Copeau insaisissable
Vivante arête

Giorgio Morandi
Natura morta di vasi su un tavolo (1931)
gravure sur cuivre à l'eau forte

Grand Cahier.081.Dispersion.024.Vulnéraires.13

Tableau noir


Pars vers ton pays, sans hésiter
demande à tes adelphes, sur toutes choses
et prends part à la douceur

des choses parle tout bas tu connais
le jeu des alliances tu sais depuis longtemps, celles
qui t’appartiennent

Nomme-les dans ta langue,
et ne laisse à personne le soin
de les nommer à ta place,

car insensible elle serait, dépossession

Ne crains pas que du sang coule,
c'est vivier d'avenirs,

verse ton sang qu’il se mêle
au pollen des routes

Égrène les cailloux chapelet de prières
adressées à chacun des lieux que tu recherches

Abîme tes couleurs

dans les refonds sédimentés du tableau noir,
traverse les eaux troubles, dénombre les atomes,
accorde-les aux rythmes de ta phrase et vois,

comme ils composent
et s’éclaircissent,
ou se rassemblent
et s’agglutinent,
dans le phosphore
de ta mémoire

N'aie plus d'inquiétude, ignorant
où cela mène, où commence le jeu

Ne chante pas
si devant toi n'est qu’une souche d’arbres morts,

dedans est caché
quelqu’un qui te veut du mal

Ample est la nuit qui s’équilibre au jour

Yves Tanguy
La couche sensible
(1933)

Grand Cahier.080.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.19

Cinquième heure


Longeons le cimetière
Contre le ciel pâli, le mur
De pierres jointes
Par ce peu d'herbes s'appuie.
Le soleil allonge les poteaux,
Chaque gravier scintille
Et la ville se tait, lointaine
Jusqu'aux jardins qui rêvent.
L'homme est vieux et patient.
Marchons avec lenteur,
La terre est notre promesse,
Nous aurons d'autres bonheurs

Paul Klee
Denkmal auf einem Friedhof
(1922)

Grand Cahier.079.Cahier bleu-vert.013.Passages.07

Avant Lion


Me revient une impression première:,
Par la vitre bleue d'une voiture
L'horizon qui tanguait, l’océan

Près des cieux, l'araignée d'un peu de brume
Et cette poudre de blés qui vallonnent

Quel était donc se terminant par « mer »
Le nom sur la pancarte ? Il me rappelle

Un village perdu dans les bosquets
Brun, les feuillets d'ardoise du clocher

Y brille un point carreau c'est un coq
Nombreuses blanches petites dansent
Les voiles tendues vers l'infini

Jean Fautrier
Composition
(1958)

Grand Cahier.078.Refonds.009.Voies rompues.10

Shanshui


Beaucoup de lieux sont mélangés au moment du départ, des flots furieux battent l'acier des roches, en tout sens, d'acides buissons de groseille, c’est un espace frais étagé de théâtre où l'on entre

J'aime à n’avoir
sous l'effort – ne heurte du sou-
lier que le caillou

banal L'air est en flamme Du côté de l’épaule en moi, une douleur fulgore, le chemin sans cesse repart dans l'étourdissement des heures qui passent

Quand l'étendue se découvre enfin, des cris stridents déchirent le ciel parfait
Un bond, il faut encore un bond, un dernier rebond par-dessus la tête des sapins, pour entre pierre et neige atteindre le refuge

Le cœur reprend son souffle, accueille la fatigue Le café brûle dans les mains La nuit lentement du creux du val que la nuée couvre isole tout

Ma Yuan – Face à la Lune
tableau déroulant – encre et couleurs sur soie
(fin XIIe – début XIIIe)

Grand Cahier.077.Dispersion.021.Bifurcation.04

Dans l'univers de la chauffe,


l'homme en bleu connaît bien l'odeur du fioul Ces traces brunes lui font penser aux longues lanières de varech qui recouvrent la plage

Pour entrer dans son local,
il doit fortement appuyer sur la barre
d'une porte métallique

La peinture est décrépie Les murs de parpaings sont nus, on respire un air sec Aucun meuble aucun outil rien ne doit être abandonné dans le voisinage du feu
Une force commande
ici

tout l'immeuble
Chaque jour, l'homme revient et s'inquiète
du niveau de l'aiguille

L'hiver est refoulé, la neige a fondu
Il surveille

Fernand Léger
Le remorqueur
(1920)

Grand Cahier.076.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.08

Euphémie


Quel risque y a-t-il pour l'ouvrier, en cette époque incertai- ne à marcher sur une poutre ? L'œil clos,

le front couvert de cendre,
   ne voyant rien
     des fumées rousses
       qui lentement s'échappent

au-dessous de lui,
ignorant tout du danger
des cuves d'huile, des
bains irisés d'acides verts

Il avance loin du sol jonché de pailles
D’en bas, on l’aide, on lui crie après, on l’invective à coup d’ordres impératifs ou prétendus conseils de prudence

Mais qu'importe !
Il avance,
il s'obstine,
il veut at-
teindre le toit chauffé de tôle que perce une triste lucarne de poussière et de feu

Fernand Léger
Les Constructeurs
(1950)

Grand Cahier.075.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.07

Dyssomnie


Le vent soulève la fenêtre, la fenêtre calmement respire La pluie frappe le front des pierres

Le corps enfoncé sous les draps, il dort il respire le dor-
meur il remue, c'est une ombre

Froide une sueur se répand sur son front

Le vent a entr’ouvert la porte de la chambre, la chambre a blanchi effrayée sous la lune

Le dormeur s'agite, il est perdu il bat la campagne, il est perdu dans ses rêves

Une buée refleurit dans un souffle La nuit heurte la vi-
tre, la nuit tourne au vert Un arbre gèle,

Il est seul au milieu de la cour

Christel Hermann,
« Sans titre E9 » T M sur résine
(née en 1951)

Grand Cahier.074.Dispersion.021.Bifurcation.03

Éléments


Je ne veux rien dire
si ce n'est la terre au goût de menthe qui mêle ce matin le ciel et l'eau

D'un ciel
au large flanc d'aigue-marine parcouru d'hirondelles, de ce ciel qui se fond au lac lorsqu'une barque y danse sous la lente avancée des eaux

La terre
comme une opale,
Non qu'elle en exprime seulement l'hydrophane, mais pour la forme aussi que l'on donne à la taille, mais pour le feu dessus

De l'or léger qui tombe, la terre
De celle-là qui nous dit, qui nous renvoie à nos racines de lumière

Shoichi HASEGAWA
Jardin secret
(1985)

Grand Cahier.073.Refonds.008.Verger des eaux.03

Zénith


L'incendie, les hauts arbres que le ciel fend
Le soleil tire ses salves
l'œil cligne
On a déroulé le tapis, versé l'or à pleine cargaison
Nos pas saccagent des richesses
Une caille quittant par frayeur les blés
ébruite la nouvelle
sur des pages de lumière

Têtes africaines
quand les fleurs du désert calcinent leur bleu
quand les faunes déchirent
le silence Ivres, les têtes sonnent

Midi écourte les chemins !

Paul klee
Baum Kultur
(1924)

Grand Cahier.072.Cahier bleu-vert.013.Passages.04

Verger des eaux


Fraîches fontaines, sources claires
Traversant l'ardeur de l'été
L'enrouement de vos gerbes vives
La voix de vos graviers tournés
Douce sur le bord de vos rives
M'endort… et sous cette brise légère,
Je rêve d'une ancienne amie
Qui me disait : "... du sommeil, l'eau
Et la terre éveille, qui les gardait l'une
Doucement de murmurer, l’autre
En maintes fleurs de se parer,
Belle de couleurs nonpareilles ..."


(En italique - Louise Labé, Sonnet XV)

Shoichi HASEGAWA
L'eau vive
(1971)

Grand Cahier.071.Refonds.008.Verger des eaux.00

Bernoise en 13


Je me souviens de cet endroit précisément, après les marches de l'été les jours, d'un enjambement à vous couper le souffle

en U ou en V,
de ces flèches éteintes ces toits jetés plusieurs fois

retournés, parfaitement lacés – une attache une rivière qui forme une boucle un nœud qui se referme alentour – ils ont pour eux sur cet éperon Zytglogge (ont-ils dit de l'hor- loge et) les habitations de la Nydegg, le palais et trois ponts aux trois angles qui surplombent

une eau de glace, une eau précipitée proprement lisse, une langue d'eau froide issue de la montagne

Le vert domine, c'est la couleur des pierres, le temps domine dans ses ors, doublement mesuré, assis au centre de la ville Les rails du tramway vont de fontaines en fontaines jusqu'à la fosse de l'ours

Je me souviens d’avoir vu le lion des Zähringen, un sol- dat bariolé qui se tient sur son style Le coureur, le tireur, le banneret

Je me souviens d’avoir pris relative l'oblique en m'en- fonçant sous les arcades Blanche avancée des toits, cisaille à même la rudesse des climats

« Le soleil est intense il transperce aujourd'hui »

Je me souviens avoir fait cette remarque et cherché en dehors des saisons une fraîcheur, les produits obtenus d'un carré de jardin

De ce lieu je dirais qu'il reflète les vertus de l'ordre et du repos, le temps méditatif

Calés contre la haute jambe du pont, certains hommes du pays jonglent sur l'échiquier, d'autres, nageurs lassés, en bas sous l'écume verte se laissent porter par le flot large

Albert Anker
Gerechtigkeitsgasse in Berne
(1880-90)

Grand Cahier.070.Révolvie.034.Le horzain.10

Ce n'est pas une chambre...


Ce n'est pas une chambre
c'est un cube de bleu que la nuit recreuse

c'est,
depuis le point du jour
un lieu sonore
remplit de voix qui chuchotent,

ce sont des bribes lointaines
des rêves qui tournoient sous le soleil,

une coupe de fruits trop mûrs
posée sur le rebord de la fenêtre,

des champs labourés là-bas rayés
qui s'étendent
vert contre brun
par-dessus la ligne des toits,

des champs de feu
bataillant jusqu’au bout de l'horizon,
des champs nus et vastes – plus

engrossés que la mer,
la mer et ses routes puissantes,
la mer sans cesse réinventant le ciel sur sa hanche

Michel Carrade
Terrier de clarté
(1963)

Grand Cahier.069.Cahier bleu-vert.001.Ébauches.14

Domaine I


Vis mon ennemi, que m'importe !

Garde tes biens
Mon salut te préserve
Ma campagne me suffit

« Je ne porte pas mon amour plus loin
Que la haie qui nous sépare »
Disent mon puits, ma faux

Je ne mets pas le feu aux buissons

Le fusil reste accroché
Près du marbre du foyer
Je n'investis que mon territoire.

Aimer établit notre pouvoir
Notre amour reste chez lui
Où il accueille

Antoni Tàpies
Las cuatro cruces
(1969)

Grand Cahier.068.Cahier bleu-vert.014.Perditions.16

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte