Déclarer


Petits sillons tracés dans l'air
et qui percutent mes oreilles
je m'inquiète parfois de vos
rayures, ou de vos charges
sans valeur et si peu fécondes,
de votre avenir incertain

et, nous en disons tant
qui ne servent à rien
car le monde s'effondre
de tant d'inconséquences

Aussi voulons-nous en chacun
d'eux déclarer l'humain

Henri Michaux
Aquarelles et encre de Chine (1950)


Grand Cahier.719.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.12

Rien qu'une pierre


Si je dis quelque chose
quelque chose existe
aussitôt, c'est un matin
c'est une aube

quand bien même
dormirait-elle comme une pierre

je la réveille
Je la sors du songe
et la mets au monde
comme une femme

J'imprime sa loi
dans mon seul mouvement

et elle bouge
et elle crie sa présence
quand bien même
serait-elle une pierre

inerte ici
depuis des millénaires

Tal Coat
Au matin (1952)


Grand Cahier.718.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.11

Cruel fantôme


Qui bouge le premier, l'animé ou la vie ?

Tout animé peut mourir,
je n'est jamais seul.

Être en vie c’est savoir,
rien n’est su de la mort
Un cri de souffrance ou juste un mot,
c’est pareil

pour montrer ou pour dire
l'essentielle violence,
la cruauté sans alibi de cet instant

Le monde est immense et tremblant

car les chats sont nus
et sans griffe
guettant la proie, insaisissable

Femme accordant un shamisen
et chat regardant son propre reflet
Yashima Gakutei (1786-1868)


Grand Cahier.717.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.10

Souverain


Marionnette-animal : toute en os
tu es sans peau,
désarticulée dans ta cuirasse

Tu n’es qu’une forte bête
à la mauvaise parlure
fausse et dictée,
(sans égard sans âme ni retour)

qui ne sait dire
le moindre mot

Tu profères et imposes ta loi

– non les traces d’une bouche vive
mais de ta balèvre mortelle,
la saignante coupure

Paul Klee
Marionnette (1919)


Grand Cahier.716.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.09

Traces


à Conceição Evaristo

Ma mémoire est ce qui reste en moi et sur moi d’une écriture / tout peut bien se transformer disparaître devenir alentour méconnaissable / en moi, de moi survivent des traces, un tissu effiloché qui m’habille encore, mais de lambeaux

et si l’envie me prend de les recomposer, j’écris, j’écris...
j'invente et je creuse, ô mes amis, jusqu’à dessous la terre (demeurée friche) jusqu’à vous retrouver, peut-être
s’il m’arrive de confondre

Un matin j’ai rencontré cette dépouille
traînant par des sentiers connus il y a longtemps, là où s’ouvre l’esplanade aux abords de la ravine – près d’un nouveau bâti, le Marché de la Croisière qui a tout cimenté le terreau jusqu’à la base, ou presque

Il restait un espace à peine, un interstice et j’ai pu recueillir entre mes mains quelques fragments

de cette poussière
qui fut l’ombilic, le cordon chargé de vie qui me liait au soleil, le doigt qui désignait le futur de mes jours

Pablo Picasso
Dépouille. Minotaure. Arlequin
pour le rideau du Théâtre de l'Alhambra (1936)

Grand Cahier.715.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.08

Pauvreté


à Conceição Evaristo

Dans ce terrier d’une pauvreté étroite
régnait le sucre soluble d’une fiction innocente adoucis-
sant la tisane imposée à nos désirs
et la jeunesse animale en nous contrite savait que la vie ne pouvait pas
être rien que ce croûton qu’elle laissait

Dahlias, marguerites, maigres fleurs / fruits sur tige pour tuer la faim / farine en boule étouffant les bouches

innombrables, infimes joies de notre enfance

Sorcières de tissus, poupées d’herbes / marionnettes en bois qui naissaient chacune avec leur nom, leurs histoires, animées par nos mains, notre esprit

Le ciel, les nuages, les étoiles / le soleil dessiné sur le sol – appel de la pluie sur la favelle, étaient de ces signes in-finis,

que nos mères nous apprenaient à reconnaître

Et cette question de la profondeur des choses,
elle est restée dans notre âme :

Recueillir les restes les morceaux toutes les traces écrites ; récupérer ce qui a vécu, ces déchets
et par l’écriture éterniser l’éphémère

Tarsila do Amaral
Morro da favela (1924)

Grand Cahier.714.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.07

Pitié


Nous sommes en guerre
nous sommes en guerre depuis toujours

depuis la nuit des temps
depuis que la vie s’est faite au jour

puisque la vie est mouvement
d’un mouvement au-dedans du dedans
puisque la vie ne peut vivre au-dedans sans combattre au dehors, ici
animal en souffrance

Nous sommes en guerre
contre l’immobilisme et l’indifférence des pierres, et le désastre

– nous, différant de nous-mêmes, nous

matière
plus que la matière
rien que matière animé
vie face à son âme,

devant surmonté tant de passions
tant d’arrêts – contraints par l’impossible, enfermés en nos propres outils, harnachés de tant d’armes

souffrant contre la pierre
pour s’arracher d’elles

Pitié de nous, la trace me brûle
pitié pour l’animal, en et par nous
et qui vit au dehors

Agathe Pitié
À la recherche des secrets de l'Univers (2011)

Grand Cahier.713.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.06

Mondes


Si je suis dans ton monde
si tu es dans le mien

chacun va porter l’autre
et le porter au monde

Existe
alors de moi plusieurs,
sous diverses figures,

existe et me démultiplie

*

D’où je suis, dans ton monde
je ne suis qu’animal

D’où je suis je me vois
sans pensée sans un mot

mais souffrant d’une absence

Tu me vois sans me voir
je me vois sans savoir

et près de toi qui souffre
sans pouvoir te le dire

Multiple toi aussi

Dalí de dos peignant Gala vue de dos
éternisée par six cornées virtuelles
provisoirement réfléchies par six vrais miroirs.
Œuvre stéréoscopique (1972-3)


Grand Cahier.712.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.05
(à Jacques Derrida)

Laisser vivre


En passant, j’ai dit un mot
et tracé mon chemin dans le paysage
j’ouvre un espace d’emblée

où se trouve logé d’innombrables vies

curieuses,
bruissantes
et sans plainte.

J’aperçois leurs traces
et ne dis plus un mot

fais silence
et me recueille

Je laisse vivre et
(ce que je vois) celles-là qui murmurent
dans les franges du monde

ne sont pas sidérées, comprenant qu’elles
me parlent

Karel Appel
Monde animal (1948)


Grand Cahier.711.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.04
(à Jacques Derrida)

Passage de la frontière


Il est temps. Je veux dire
l'animal

j’en ai rencontré quelques-uns restaient nature
restaient natifs, et de tout temps, restaient issus, toujours déjà naissant

quelques-uns mais de ceux qui ont appris de notre voisinage

Corneille à l’œil méfiant, à la colère rentrée, interro-gatrice et soupçonneuse, s’enfuyant d’un coup d’aile à notre approche

Énorme pigeon-tueur, guettant là-haut, sur l’antenne qui relie les mondes, passants et passantes ordinaires

Ou ce lièvre à l’écoute, noires oreilles à peine aperçues, parti se cacher entre les 4 chambranles

du blockhaus abandonné près des jardins ouvriers sous les piles de béton de l’autoroute qui rugit

mais l’homme, s’il se différencie, s’il a des supplé-ments notoires,

que devient-il (s’il en abuse) entourant sa nudité d’artifices, oiseau de mauvaise augure, saignant de toutes parts, s’il use

de sa bêtise – s’il fait semblant de faire semblant d’être, dans son corset de poignards, ne sachant qui il est

que devient-il, que va-t-il devenir, s’étant brûlé et rabaissé – quelle réponse ?

Faudra-t-il dans ses pouilles qu’il se nomme
vraiment – et se sacrifie

Francisco Toledo
Juego de Conejos (1991)

Grand Cahier.710.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.03

Âme,


toujours déjà
prise

dans les plis du monde
ma voix

se met à différer
lentement

suivant la trace féconde –
le sillage laissé

par l’humide
et aveuglante souffrance

de l’œil
dans la blancheur du jour

Fong Chung-Ray
Composition (1964)


Grand Cahier.709.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.02
(à Jacques Derrida)

Toucher


Ici je t’écris
où je ne suis plus

Tu me lis ailleurs
et tu me re-marques

d’une part inconnue
– tout est disjoint

Ici je te parle
tu entends ma voix

mais les mots m’ont quitté
je n’y suis plus

ailleurs déjà
attendant ta réponse

Ici je te touche
nous ne disons rien

Nus, animots
redevenus enfin

Pablo Picasso
Le baiser (1925)


Grand Cahier.708.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D. aurait dit.01
(à Jacques Derrida)

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte