Préparatifs


Entends-tu le clocher qui sonne ? je m’éveille, le clocher ce matin sonner la cinquième heure, le jour ne veut plus te quitter,

Tu t’habilles et tu sors

Je descendrai dans un instant la rue,
par l’eau noire de la nuit rafraîchie, du côté de l’église après les marches Sur la place

que raccordent des volutes, le fronton triangulaire Si dehors elle est simple et sévère, y brûle une inquiétude, un foisonnement d’ors, d'ombres, et de prières

Seul reverdit le désir du lointain Allons marcher sur les quais, où resserrés de fleurs spirituelles, l’aube pointe

Un fredon de barques se balance, d’un même rythme, une pensée Belle à tout reprendre

Saint-Michel de Vaucelles
Caen, Calvados
(XIIe - XVe - 1780)

Grand Cahier.101.Refonds.009.Voies rompues.03

Entre les ronceraies...


Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte

Dédicace à M.C.

Gustav Klimt
Der Apfelbaum I
(1912)

Grand Cahier.100.Cahier bleu-vert.013.Passages.00

Endurance


Le talon d’une attaque ferme
Souple mais têtue la cheville
Heurtant la caillasse des routes
Un pas d’une calme cadence
Dans les yeux formes et reflets
Des saisons de vives couleurs
Ainsi libre joyau s’assemble
Là selon ta force et ton propre
Au lieu de ton attente un monde
Séjour cordial et jour nouveau

Paul Klee
Avec les aigles
(1918)

Grand Cahier.099.Cahier bleu-vert.013.Passages.02

Qu'aurions-nous pu dire ?


Sous les mêmes travaux la même vie lente
Unit les fermes du bocage
La route nous était familière
La ville au dos
Nous pensions à notre ami
À ses mots à saveur de chemins
Mots de nos joies et peines
Et qui sont de même et parfaite nature
Que ce simple feuillage
Et les herbes vivaces
Nous pensions à cet ami
Qui nous parlait de notre attache
À ce Pays
Et qui maintenant ne nous parlerait plus

  Le vent tombé
    Le jour en son plein
      Sembla vouloir s'arrêter là

Fabienne Ruault Lichet
Art postal
(2017)

Grand Cahier.098.Refonds.011.Contre-feux.11

La vie était simple...


La vie était simple
en ce temps-là ! Si simple et si

vivante C’était un bouquet
d’impatience pour demain,
une bouffée de soleils tôt venus,
une nichée d’oiseaux piaillant
qui becquette

Élan de sève ou de résine
Si simple vie, végétale poussée
comme givre du froid cristallin de la terre

Le ciel s’en va trop vite, le ciel
le soir s’assombrit par la lucarne,
s’en va jeter de pleines poignées
de vent qui vont bousculer les arbres

Comme une respiration
puissante allant sur le pays

Théodore Hannon
Route de la Sauvenière
(1880-1887)

Grand Cahier.097.Dispersion.097.Bifurcation.06

Un corps flotte


Souvent les pas nous mènent vers
ce lieu sans bords, la mer unie, le ciel démesuré con- fondus dans la grisaille

Lentement tourne sur son axe, le grand cylindre à mu- sique, émetteur d'un son grave, qui – dans l'épaisseur de l'air – s'enfonce lentement

Il n'y a plus rien à voir, toutes les visions s'effacent dans cet unique vide gris Une présence non située occupe l'autre côté de l'espace

La phrase s'achève la phrase en ces trois points noirs, bétonnés de fers rouillés, de pontons hachés par les sables

La falaise comme un couteau pénètre les brouillards venus des pôles Une mouette observe plane au-dessus, va se poser pour un temps sur un plongeoir

Les pas nous mènent vers la jetée, nous poussent
à descendre les marches,
à toucher l'
eau

Gustave le Gray, La Grande Vague
papier albuminé d’après négatifs sur plaque de verre au collodion
(1857)

Grand Cahier.096.Dispersion.021.Bifurcation.05

Et puis


Une dentelle de haies
Autour d'un soleil rouge

Des toits d’argile ou d’ardoise
Qui peu à peu s’estompe

Un avion près des nuages
Formant la croix,   le désir

De pays lointains

Le soir tombé nous laissa
Sur ce pré vert   et puis

Le froid   la
Nuit

Kazimir Malevich
Composition suprématiste - Avion en vol
(1915)

Grand Cahier.095.Révolvie.001.Cahier bleu-vert.003.Perditions.19

Le lever


Le ciel nocturne
est comme un drap
qui se déchire / la chambre,
elle a fraîchi
plus fraîche que le jour
qui reblanchit par la fenêtre

Sur l’un de ses bords,
elle est encor
agrémentée
d’un parsemé d’étoiles,
une ligne de rose qui s'étire

Penché au dénoué de ton
âme ta joue a les couleurs
de l'aube caressante,
tu ouvres une paupière…

Ce qui d’un coup s’envole
fait battre mon cœur Encore et
toujours un moment

s'accoude et découvre
l’aile d’un si beau corps où l'or

et l'ombre jouent

Henri Fantin-Latour
Le lever
(1872)

Grand Cahier.094.Révolvie.030.Effets de l'aube.07

Un goût


Grand mur blanc,
moellons de soleil jetés
Le mortier sèche et tombe

mangé de lierres
noircis de baies
Et peut-être de quelques roses

Seule une lumière
aux ombres variées
une musique, un air

pour unique mémoire

Puis le silence
plus vaste que la mer
plus brillant que les neiges

Ô l'immense plaine du bleu sur le toit de cette maison !

Maria Helena Vieira da Silva
Mémoire
(1966-1967)

Grand Cahier.093.Révolvie.031.Maisons de verre.16

Grives


C’est une haie bleue séparant
des ciels de seigle
des arbres noircis par le gel
un pain de neige

L'hiver plein de santé
se nourrissait de froid

Vol,
une troupe de grives divague
soûle de vents
par les chemins perdus

Pieter Brueghel l'Ancien
Les chasseurs dans la neige
(1565)

Grand Cahier.092.Refonds.002.Les passants.11

Mauves (mawe)


 Étourdis par le vent
  l'accastillage des oiseaux
dessus les toits de rouille

Même si les fleuves l'hiver

Portent pleine charge de neige
et morts-

) ainsi que sauz marsauz
genestres et fresnes

-bois ( qui dérivent
et tanguent
et font leur danse.

comme un signe d'avenir

alors ils prennent à contre-
temps l'itinéraire
et toutes voiles destinées
de nos étoiles

Nicolas de Staël
Les toits de Paris
(1952)

Grand Cahier.091.Refonds.007.Les passants.09

Veille


Vienne la nuit dans sa froideur de reine, s'élargissent les murs

Une aile inverse frappe l'air, la lampe s'allume, blanche dans le bleu des tombes, des sommations infinies d'étoiles

Mais c’est bien elle, qui nous regarde à la fenêtre, nous retient dans l'ordre, et nous oriente

Vers ce point de suspension, lieu que nous aimons d'une géométrie austère

Il n'y a que peu de choses

Une chaise de paille brune, des vêtements d'hiver, le lit, une couverture en chaude laine, l'oreiller de fleurs de cachemire, un livre

Qui fut ouvert ou fut jeté

Pierre Soulages
Peinture, 21 novembre 1959
(1959)

Grand Cahier.090.Refonds.010.Syllabes.12

Renoncement


Vous atteindre mes provinces belles c’est vous perdre Et tout pays me conviendra,
si pour un temps j’y trouve
un havre
et le couvert,

le commencement
d'une histoire une histoire
nouvelle

Et si je dors et si
je me réveille (je tourne la clef)
la porte qui s’ouvre est une porte réelle
Je n’ai pas de regret

Un rêve est un rêve, il n’est pas de chairs il est en elles Il est une tête sans mains qui ne vaut pas grand’ chose...
Rien que je puisse toucher

Dans nos mains s’invente la terre, unitive,
nous offrant liberté La terre

au visage de violette
dans un ciel mais d'ici
échappée, dégagée, sauvée !

Pablo Picasso
La dormeuse aux persiennes
(1936)

Grand Cahier.089.Révolvie.031.Maisons de verre.15

L'oubli


De ce ressaut, je ne vois
qu’une eau grise, une eau d’acier d’un seul tenant qui s’écoule en contrebas vers la ville industrieuse

et dans une improbable conjugaison des termes,
il y a le temps qui passe,

l’eau crue d’une rivière entraînant les herbiers, et une eau qui reflue délivrant des remords

Je me souviens d’une cité austère
bâtie sur des granits

... le corps de garde la mer
qui redonne ce goût d’algues, une soupe épaisse et douce…

Les grands espaces de pierre,
le vent, l’ombre des tourelles
s’étendant sur les remparts

et de la falaise au loin,
les miettes d’un pain noir, jetées là pour longtemps

Il y eut quelques mots un échange,
rien de plus
ailleurs un peu plus tard,
une main d’herbe
comme un signe tourné vers l’océan

Le temps a poursuivi sa route, a mûri les choses
les choses vont s’enfuir encore
puis s’oublieront

Joan Mitchell
La porte de l'adieu
(1980)

Grand Cahier.088.Révolvie.031.Maison de verre.05

Marche de l'Ouest


Patrie d'avance marine
Aux maisons de granit et croix
Solitaires sur la lande
Couverte de genêts
– Sauvagerie du vent de grande marée
Tourné vers elle, prenant d'elle
Son image et le destin
Le dos contre son péril, fasciné en écart sur la mer

le Mont,

Bâti entre le flux et le reflux
Autour de l'arbre du chœur, de chapelle en chapelle
Cerné de remparts
Comme joyau s'érige

Entre les doigts du fleuve :
Delta aux herbes rouges
Et sur les ailes des mouettes
L'or du bleu s'aiguise pour le combat de l'ange
Élodie Studler
estampe numérique
Voyage avec les mots
(2013)

Grand Cahier.087.Refonds.009.Voies rompues.11

Entre la mer jamais découverte et la terre jamais recouverte, il y a cette aire amphibie, ce caméléon tour à tour prairie ou étang, marais ou méduse, qui trahit toutes les six heures et passe à la mer et repasse à la terre, cette zone pareille à un supplicié dont on ne plonge jamais assez la tête pour la noyer et qu'on ne maintient jamais assez à l'air pour qu'elle dégorge ...

Michel Deguy - Biefs (1964)

As paredes


Que disais-tu Miguel en ta légende
Qu'y avait-il auprès de ce pommier
une route une rigole un muret ?

C’est un lieu de conflit un lieu fermé
qui nous sépare et nous enclos La dent
fait mal Croque la pomme à pleines dents

L'étoile des pépins guettée des merles

d’un jet retombe entre les doigts de l'herbe
Que disais-tu de ce mur protègeant
des vents d’avril, empêchant les enfants

d’y venir, et quels trésors pouvait-il
recelés ? Un orage de septembre
un pleur un chant, nous le dira peut-être ?

Piet Mondrian
Paysage avec arbres
(1912)

Grand Cahier.086.Révolvie.031.Maisons de verre.11

Prime


La couronne du gaz fait se cailler le lait

Cette nuit, la coupe du pain
a eu le temps de durcir

Le matin a réveillé le vent
frouant, et ton cœur qui bat

Une branche noircie frappe
aux carreaux de la fenêtre

L'automne attroupe les feuilles rousses

quand la terre se refuse
Le ciel jauni flotte sur les toits

Ta chemise est froide
Tu souffles les vapeurs de ton bol

L'œil est précis et l’esprit songe
aux soucis d'une journée qui sera belle

Pablo Picasso
Nature morte à la brioche
(1909)

Grand Cahier.085.Révolvie.030.Les effets de l'aube.02

Reposée


Dehors calme blanc
L'herbe sur la colline à peine
Un tremblement verte

La vitre d'un maigre soleil
Chauffe les poutres les soies
Jaunies à goût de cendre

Une mouche arrondit le silence

Tu es seul sous le toit
La barque du ciel n'est

Qu'un balancement de l'heure
L’hiver avance à petits pas
La vie souffle encore aux jardins
Mémorables de l’automne

Paul Klee
Erinnerung an ein Garten
(1914)

Grand Cahier.084.Cahier bleu-vert.013.Passages.05

Charité de Françoise


Comme une robe de rubis prolongée des notes de fruits rouges, j'apprécie ce vin serré en bouche d'épices et de cuir

Il fait dehors une chaleur d'enfer avec une goutte de sueur qui coule sur les tempes. Nous reprendrons les travaux… tout à l'heure. Des gravats s'il le faut, du sol obscur, j'arracherai, il est jeune il vivra, le pommier 'galeuse' pour qu'il renaisse de plein-vent

Les murs sont laqués de feu, à l'intérieur de la cuisine. Au‑dessus du buffet sont accrochés deux Cuyp de teinte sombre

Elle a posé un grand faitout sur les plaques de fonte, ouvert la porte d'émail bleu. Alors elle attise la cendre et tourne au mieux le registre pour l'air
Henri Matisse
La desserte rouge
(1908)

Grand Cahier.083.Refonds.001.D'une motion

Pathos


Entonner, les poumons sertis
dans les griffes d'un ciel
qui n'est plus que ceinture grise,
trop serrée courbant trop
la taille du territoire / faire
naître / éveiller malgré ce poids,
le chant pour une danse,
soit le poème ;

tel, nous voulons,
songeant méditant pour venir
aux approches / aimer
comme le soc d'une charrue
aime les lèvres du sillon,
la graine et les corbeaux
qui suivent,
immanquablement ;

tel, nous nous laisserons
jusqu'au tard,
jusqu'à la nuit de tout le jour
qui accompagne ta démarche
depuis l'inoubliable souffrance
qui te fit,
être

Grand Cahier.082.Cahier bleu-vert.013.Passages.09

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte