S'il vous est arrivé un soir d’hiver de vous promener tard sur l'avenue, votre œil fut attiré j'en suis sûr par ces papiers jetés, j’en compte une vingtaine sur l'asphalte, de ces papiers qui se retrou- vent, au même endroit, tous à voltiger au vent
Avez-vous remarquer ? J'attire votre attention sur les lieux, précisément, où ces papiers tourbillonnent. C’est toujours entre la gare et la rivière. Il y en a, c’est indéniable trois du côté gauche et un du côté droit. Et remarquez bien que sans exception – il s'agit d'endroits n'est-ce pas, d’endroits se trouvant à proximité d'un carrefour
Ce qui m'incline à penser qu'il n'est pas impossible non, il n'est pas impossible que le phénomène ait un rapport avec l'atmosphère…
Accentuez encore votre attention. Vous pourrez constater qu'il existe en chaque tourbillon, quel qu'il soit, mêlé aux autres un papier de couleur rouge – publicité de cinéma, bout de mouchoir qu'on aura déchiré – petite boîte d'allumettes – vous constaterez, vous allez parmi ces objets d'une extrême diversité, immanqua- blement constater la présence de la couleur rouge
Vous vous attendiez j’en suis certain à ce que le vent emporte tout cela d'un même élan. Détrompez-vous. Seul le papier de couleur rouge commence à s'élever bien droit, à se mettre à tournoyer et, du léger nuage qu'il soulève, à peine perceptible vous parvient une voix
Puis les papiers blancs çà et là, les papiers épars s'éva- nouissent brusquement dans le ciel au-dessus de l'asphalte, ou peut-être ne s'évanouissent-ils pas mais forment-ils un cercle et se mettent-ils à tourbillonner sans discontinuer
Il en va de même lorsque le vent tombe. Toujours le papier de couleur rouge en premier, toujours il cesse en premier, le papier de couleur rouge, de voltiger
Parvenu à ce point de vos observations, vous avez dû trou- ver, oui, par vous-même trouver, ce comportement bien étrange. Il va sans dire que moi aussi, je m'interroge
Il m'est arrivé à deux ou trois reprises de m'arrêter dans la rue pour observer, à travers les reflets d'une large vitrine, la danse incompréhensible des papiers !
Il me semblait qu'à fixer ainsi mon attention, j'allais entrevoir subrepticement des choses que l'œil humain ne voit pas ordinai- rement ; ne voit pas, ne fut-ce que dans un halo vague. Aussi m’enfonçais-je, au prix d'une vision plus turbulente que le vol d'une chauve-souris, dans l'air du soir
| Jean Bazaine Carnet de croquis (1963) |
Grand Cahier.482.Akutagawa Ryûnosuke.001.La magicienne.00





















