Déambulation


Contournons quelques bosquets –
il y a de la caillasse, l'ai-je dit ?
de la boue et de fines ornières.
Quel passage qui suinte d'un brouillard d'hiver !
ainsi que la marque d'un doigt glissé contre une vitre –
bien d'autres fouillis variés de tiges
Ce que c'est que la vie !

D'ailleurs, voyez,
parmi les longs roseaux,
ces coquilles, ces pétales qu'une fauvette y déposa
comme une chute de ciel bleu léger

et, plus loin, voyez
l'épaisse nappe de lentille
où se plante une forte fleur grenat de julienne
C'est unique à dire
un marais comme ça, cingriesque

Chaïm Rosenthal
Nature XI
(1938-2012)

Grand Cahier.263.Refonds.008.Verger des eaux.07

Prisme


N'avons-nous pas jeté trop de fois le filet pour espérer sortir des mailles un poisson vif ?

A la recherche neuve d'une image, n'avons-nous pas tourné le prisme, et trop de fois ?

Continus, délabrés, (couru notre bocage) les bords de nos routes ombragés, les murs qu'envahissent les ronces,

nous les longerons encore sans y rencontrer rien que nous ne connaissions déjà

Il arrive pourtant, qu’à telle taille un jour,

s’anime le miroir

Que l’œil s’y prenne c’est peu de choses Mais son idée, et si vague, et la démarche

Paul Jenkins
Phénomène Prisme Miroir
(1984)

Grand Cahier.262.Refonds.008.Verger des eaux.06

Météore,


Avant que d'entrer tout de go par la fenêtre avec ces yeux de loutre vive, tes toques du vent, tes fourrures, laisse ! que je tourne la tête trop soudain
Le temps

Je te salue, sort incertain du soir qui sombre La boîte a roulé du monde empli d'un bruit d'os

L'aurai-je aimé l'éblouissante eau bleue du ciel, solide sur les toits sonnant comme une bille qui bondit, et tant, qu'aux pavois de la fête je te hisserai
Météore !

Albrecht Dürer
Melencolia I
(1514)

Grand Cahier.261.Refonds.003.Ighizan.12

Fuir, ...


Fuir, où donc fuir, l'ami Blaise
de Pevek à Butembo
dont ne fit la périégèse
ni toi, menteur ! ou Larbaud ?

 Car voilà des solitudes
la terre ronde et les trains
stoppés là de lassitude,
l'ombre à l'homme qui n'est rien

Zao Wou-Ki
Paysage au soleil
(1950)

Grand Cahier.260.Refonds.011.Contre-feux.02

Regrets


On a remisé le jour au placard
à l'heure où je vous parle,
jeté bas la veste

À force de travail,
les copeaux sont tombés
L’espace est dégagé
mais la forme produite,
fut-elle bien décidée ?

À force de vouloir,
sais-je encore si je sais ?

Il faudrait oublier,
recommencer dès le début,
mettre ses pas
dans les pas déjà passés,
éviter d’avoir connu,
dévoiler à nouveau le grand jour

Serge Plagnol
Paysage de Pan avec stèle
(2008)

Grand Cahier.259.Dispersion.019.Baumes et regrets.04

Sur un fond de Goya


Dérisoire,
parmi les tourets de la vie,
de déhanchements,

les passe‑pieds en robe tarlatane, blancs noirs,
chiffons variés, chapeaux à cornes, plumets rouges,
étoles et galons, sous les drapeaux qui rient,
qui grimacent,

et braiments de bardeaux à souffler les cieux

– tous actes,
ces mains souillés qu'on frotte à l'oubli de la touaille ;
et dans la nuit terrée des regards et des bouches

Sont-ils bien essangés par la pluie ?
les froids carrés du marbre où, priant,
se jettent chrysanthèmes d'automne et regrets

Peut-on l'oublier l'ombrelle verte,
ce jade à votre joue qui faisait
comme un papillon d'eau de lumière

Francisco de Goya
El quitasol
(1777)

Grand Cahier.258.Cahier bleu-vert.014.Perditions.18

Le ciel se dégage


Va-t-il se débarrasser de son sac bleu d'ombres,
en un han un coup d'épaule,
notre charbonnier soleil ?
de son couteau déchirer les peaux de l'orage

Je laisse la fenêtre ouverte, rideau vole,
et toi le beau jour, lis
le carton du bal Tes bras battent ta joie
La terre est verte et d'eaux par toutes les collines, ronde de la chair des végétaux
Comme un album de souvenirs au loin,
j'aime un village
La place jaune se blottit sous les vieux ormes

Maria Elena Vieira da Silva
Sans titre
(1951)

Grand Cahier.257.Cahier bleu-vert.013.Passages.17

Leurs visages mêlés


Étrange et froide statue jaspée du jour qui regarde au travers du carreau de ma fenêtre

Un éclair a claqué C'est une poudre,
un vol de vieux soleils
contre le mur...
etc.

Comme il est calme ton sommeil sous le grand jour Comment peux-tu dormir ?

si les toits quittent l'ombre,
si la ville a rejeté les draps

La terre est visible bientôt,
franche vers la haie d'aubépine

Henri Matisse
Roses à la fenêtre
(1925)

Grand Cahier.256.Cahier bleu-vert.006.Retrouvailles.12

Le temps surpris


Ah ! Le bel air parfumé du petit sentier, ton emblème

où chante la grise, la tourterelle, si précaire si têtue la ligne d'argile à son âme hésitante, et tant de joies, d'efforts avant cet échappée

Chante la chanson fidèle et danse

C'est bref, écoute, regarde,
de trop de brusqueries
tu gardes la mémoire
Entre deux ciels d'orage,

l'oiseau chiffre les soleils prochains

Et le cœur patiente, et le cœur s'atourne Sur les campa- gnes sonne le pas

Au levant d'une force un monde se rassemble

Paul Klee
Der Hirsch
(1919)

Grand Cahier.255.Cahier bleu-vert.013.Passages.15

Fugace est le visage des sentiers


Il suffisait de suivre une ligne incertaine, ocrée pou- dreuse, bordée de loin en loin par des lieux frais couverts

L’esprit, sans y prendre garde pouvait en continuant, vi- der ses poches
Tu ne poursuivais rien, tu ne voyais rien
venir si ce n’est ce remuement de feuilles d’une rapidité extrême, un bondissement du cœur
et l'espace aussitôt qui se rétablissait

Des mots se nichaient sous ta langue comme un village tranquille

Le matin est ouvert de tous les côtés à la fois et refermé sur lui-même par l'humidité des grands arbres de la nuit, tu prends la route familière qui sort du bourg Tu suis les traces en V des tracteurs, le bosquet emmuré, le calvaire

En tournant vers la gauche, il y a trois grands bidons d'inox près de la barrière,
tu soulèves le bouchon de l’un d’eux
et déverses dans le pot
cinq bons litres d'un lait fumant et crémeux

Dans le ciel immense, tu retrouves la vigueur tissée des hirondelles

Plus tard dans la nuit, sous l'éclairage de la table de travail les uns après les autres s'afficheront,
volant comme phalènes
la multiplicité des signes d’une même parole – ton envie de tout reprendre était si forte –
le jeu des lettres en bleu posées dans la blancheur

André Lemaître
Route de Troarn
(1952)

Grand Cahier.254.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.01

Vieille mère...


Vieille mère, aujourd'hui, que dis-tu ?

• Le genou me fait mal La charge est trop lourde C'est des sueurs et de ronds boulets noirs qu'on ressort à pleins seaux

Et la vie ?

• Aime pas la fileuse, elle nous a

Qu'elle est belle pourtant !

• Eh bien, cours-y donc !

Nicolaes Maes
De spinster
(1652-1662)

Grand Cahier.253.Dispersion.019.Baumes et regrets.14

Qu'elle


Que soit le sol creusé
noir empli des fioles d'Yquem,
la sainte bave des
Montagnes de Reims,
et des Nuits, qu'elle,
au milieu du pré veuille fragile,
sur le haut d'une échelle de larmes,
être pour cueillir à l'arbre l'orange,
avant que d'avoir oublié
et son nom et l'endroit,
les pierres fleuriront
mais du ciel gravés

Paul Klee
Treppe und Leiter
(1928)

Grand Cahier.252.Cahier bleu-vert.013.Passages.18

Pavois du temps


De la courtine aimée d'ombelles si, comme choix de pacotilles, et friand, ton rire épelle un plein midi de songes, au balcon c'est
La balle qui bondit, jusqu'au champ, jusqu'au bois La route sonne, fringante du soleil sous les sabots

Le goudron fume au bât de noisetiers

Libres armes d'azur, les mots s'envolent La barque sur le lac a chaviré, croulant ses ors des coffres du plaisir

Beaux yeux qui se tournent
A telles accordailles, sachez qu'on nous invite Va la croisée nous y offrir un fugace bouquet d'asters, une dou- ceur noisette, un cœur

Nous porterons l'habit
Le vrai de gala tissé d'un paon du jour

Paul Klee
Der bayrische Don Giovanni
(1919)

Grand Cahier.251.Cahier bleu-vert.013.Passages.14

Parmi le monde les couleurs


Primidi, ah ça ira, ça ira...
Reçois carte blanche, citoyen, va, brûle, fait feu de tout bois, marque d'une poudre
Les habits d'or de beau ciel

Le sang versé dût-il couler à même la rivière, eau qui longtemps calme s'avance et traîne lisible un fouillis de glaïeuls
N'en porte pas le deuil

La paix remise, les horloges réglées, il convient de bâtir Aviver les poutres au plus haut, le temps va s'y loger Puisse tenir un fin lamé de pierre ainsi qu'une réponse

Verte est la mer hantée de ton pays

Calendrier républicain
(1792-1806)

Grand Cahier.250.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.05

Ici, la retombée


Elle est vivante ici la retombée
sur le seuil de cette porte, le soir venant

Il n'y a plus de refuge que le silence
il n'y a plus de lieu que dans l'oubli

Comme un tapis venu de Tabriz et signé
dans le kilim, noué au centre de la soie

Parties d’un médaillon à seize lobes
des formes rondes
contrastées de motifs géométriques
des arabesques florales
ornent
un fond bleu pâle

S’ensuit la rouge vigueur
mais sans le velours des bords

comme un bruissement de paroles
comme une pelletée de terre
une musique inattendue
note après note absolument fortuite

qui vient nous déchirer
détendant des jours la dernière corde
et qui nous jette dénué de sens
au dehors

Tapis de Tabriz, Kirman (Iran)
motif « Herati »
XVIIe siècle

Grand Cahier.249.Dispersion.024.Vulnéraire.09

Le musement de Perceval


L'oie blessée au cou avait saigné trois gouttes de sang qui répandues sur le blanc lui semblaient naturelle couleur

Perceval vit les foulées de neige que l'animal avait laissées et le sang qui encore apparaissait

Il s'appuya sur sa lance…
– Cette fraîche couleur me semble être
Celle du visage de m'amie !
Tant il y pense que tout

Il oublie

Était ainsi, à son avis, le vermeil sur le blanc posé comme les gouttes de sang furent qui dessus le blanc apparurent A regarder comme il faisait, il vit les couleurs nouvelles du beau visage de sa mie

Perceval sur la goutte muse et toute une matinée resta ainsi qu'hors des tentes sortirent écuyers qui, rêver le virent, et crurent qu'il sommeillait

Salvador Dali
Méditation sur la harpe
(1934)

Grand Cahier.248.Chrétien de Troyes.001




Le musement de Perceval

La gente fu ferue el col
si seinna .iii. gotes de sanc
qui espandirent sor le blanc,
si sanbla natural color.

Et Percevax vit defolee
la noif qui soz la gente jut,
et le sanc qui ancor parut.
Si s'apoia desor sa lance, ...
Que la fresche color li sanble
qui est an la face s'amie,
et panse tant que il s'oblie.
Ausins estoit, an son avis,
li vermauz sor le blanc asis
Come les gotes de sanc furent
qui desor le blanc aparurent.
An l'esgarder que il feisoit
qu'il veïst la color novele
de la face s'amie bele.
Percevax sor la gote muse
tote la matinee et use
tant que hors des tantes issirent
escuier qui muser le virent
et cuiderent qu'il somellast.
L'oie blessée au cou avait saigné
trois gouttes de sang qui
répandues sur le blanc,
Lui semblait naturelle couleur.

Et Perceval vit les foulées de neige
que l'animal avait laissées,
Et le sang qui encore apparaissait.
Il s'appuya dessus sa lance…
- Cette fraîche couleur me semble être
du visage celle de m'amie !
Tant y pense que tout il oublie.
Etait ainsi, à son avis,
Le vermeil sur le blanc posé
Comme les gouttes de sang furent
Qui dessus le blanc parurent.
En regardant comme il faisait
vit toutes les couleurs nouvelles
Du beau visage de sa mie.
Perceval sur la goutte rêve
Toute la matinée et reste
Tant ainsi qu'hors des tentes sortirent
Écuyers qui rêver le virent
Et crurent qu'il sommeillait.


Frairie du prince


Atome de midi jaune tulipe,

belle herbe
offerte à la fourche des grand-routes,

jeune ou vieux midi portant livrée,
autour de la table, assoyons-nous,

servie, surchargée
comme une abondance des Flamands.

C'est les pains blonds,
les fromages à la pie,

les volailles poissons secs jambons,
hanaps orfévrés et fruits en coupe.

Que jouissent les corps !
Que les voix s'y tiennent pour l'éternité !

dans les rires de vivre
et le bruissement des guêpes
Jan Davidszoon de Heem
Nature morte avec Jambon, Homard et Fruits
(~1653)

Grand Cahier.247.Refonds.001.D'une motion.04

Wang et petit Wang, deux frères chinois


Depuis lors, tourne la meule au fond de l'océan, tourne et continue de moudre le sel inépuisable Aucun poisson n'alla se plaindre, aucun n'y songea car tous ils vivent d'ignorances…

Wang était riche quand son frère n'avait rien Il avait accaparé tout l’héritage de leurs parents Croyez-vous qu'il en fut satisfait ? !

Envieux, possessif, avare, il n'en avait jamais assez Il apprit que Petit Wang, son frère auquel il avait – tout net – refusé son aide, alors qu’il était dans l’embarras, possédait chez lui une pierre meulière aux propriétés étranges, une meule produisant du sel qui l’avait tiré d'affaire

Aussi la voulut-il Et savez-vous : il réussit à l’avoir ! Petit Wang était la bonté même et respectait son frère Il la lui donna, Wang la rapporta chez lui, l’étudia, mais très vite s’en désintéressa, et la poussa du pied

– Dès lors, elle se mit à tourner, elle moulut sans relâche Le sel s'accumula, la maison craqua Wang ne savait comment faire pour l'arrêter, il allait étouffer, il ne trouva pas d'autres solutions que de la rouler dehors De la falaise dans la mer… depuis salée

Est-ce bien là le « fin mot » de l’histoire ? Eh bien non ! D’ailleurs en voici le début

Petit Wang était pauvre quand son frère avait tout Économe par nécessité, attentionné, à l'affût de l'aubaine Comme il rentrait bredouille de la pêche, il ramassa une meule usée « Ça peut toujours servir… » qu'un meunier soucieux d'une bonne et blanche farine avait jetée

Il la mit chez lui dans un coin de la cuisine et l'oublia

Un soir, il la heurta du pied par mégarde La meule se mit alors à tourner, elle moulut sans relâche, le sel s'accumula Le tas de sel grandit, grandit, grandit, grandit…

« Me voilà riche mais point trop n'en faut, comment faire pour l'arrêter ? » Il réfléchit, se mit à penser, calcula Il eut une idée, soudain : il la retourna !

À partir de ce jour, vendant son sel produit à besoin, il ne manqua de rien, jusqu’à ce que…

Lu Yanshao (1909-1993)
Marée d'août à Qiantang
(1983)

Grand Cahier.246.Cahier bleu-vert.007.Parages.11

La porte...


La porte, elle a pour elle
une lumière à chanter,
porte et carrelage
(comme on lance le fil,
l'avenir est en jeu),
d'un côté puis le ciel,
palais de la poussière
et des toupies de vent

Il y va la tête fourrée
d'un mille des pailles,
l'enfant, siffle et se jette
à la route la droite sans bords,
lui, perdus les pantins,
ces tas qu'on dépenaille
en l'année révolue

Maréchal, il est temps et plus
de sortir les tricoises

Reg Cartwright
Album Bundles (Soft Machine)
(1975)

Grand Cahier.245.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.14

Juillet


C'est dit, le ciel est lourd il ment, nous ne renverserons pas la tête en arrière
sous les feux mouillés
s'ils claquent dans la nuit peut-être
en corolles éployées,

cette fois encore,
nous ne prononcerons pas comme la foule gaiement
les ho et les ha qu'ils jettent en bouquets
à leur grenaille tricolore

Nous irons nous terrer dans l’ombre Visage enfoui dans l’oreiller, nous partirons vers le sommeil Éteignez donc cette lumière :

« A demain, fusantes Bengales »

Voilà des draps par la lucarne. Le temps
est à la girandole, aujourd’hui Le jour respire Il reste une ou deux roues qui s'accrochent
à l'humeur du bocage
Ravivée par la fraîcheur du matin, la chaleur des nuits des chambres s'envole

Paul Klee
Orientalischer Lustgarten
(1925)

Grand Cahier.244.Cahier bleu-vert.002.Passages.13

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte