Les Monts du Reuil


Nous l’aimons bien, la connaissons cette longue phrase qui nous vient du tréfonds, du plus lointain d’une langue précisément sérieuse, issue d’un dix-huitième

À la puissance incomparable, déposée parmi les rêveries comme un lot très féminin de sens, jeu et musique prodigieuse, opéradique

Et qui reçoit le seul lecteur, assidu, le seul menteur en ces lieux rassis creusés par le silence, en cet énigmatique emblème

Nous l’apprécions dans les reflets perdus des glaces, les figurines contournées des porcelaines, et le vent prin- tanier. Le visage sans nom et muet de la servante ou la dame traçant son chiffre d’amour sur un arbre

Jean-Antoine Watteau
Portrait de Nicolas Vleughels accordant son violon
(1716-1718)

Grand Cahier.552.Dispersions.024.Vulnéraires.04

Vulnéraire

*


Souffrir non souffrir



Triste nous sommes triste d’expériments, dans l’ordre infini des raisons, l'homme de notre époque est triste, plus triste qu'un Philerme, trop voulenteux à tout aspre martyre

Il n'est femme née femme qui ne soit homme qui ne se dise vouloir être pomme lisse comme jardin violat mais décidée oiseau sans ailes et dans l'attaque oiseau terreux

N’eut-il pas mieux valu traiter d’un autre événement, toute sûreté et paix brisée, que les temps révolus gâter sa chance ?

Il n’est plus bords de Saône d’herbes et de joncs, ni feuilles-cheveux, ni blanches mains-rameaux pour finale- ment non faire cette saulaie

Edvard Munch
Jeunes filles sur un pont - Pikene på broen
(1901)

Grand Cahier.272.Dispersion.024.Vulnéraire.01 {•••}


Glossolalie



Savoir dire les choses dans la façon qu’elles ont, avec une voix dans une langue avec les mots qu’elle a, sensibles et sans le soupçon d’un début de folie

Se lier comme lierre au bois, embrasser trop serré le corps si souple et si tendre, las de l'ordre bastonner son nom pour la connaître

Malgré tout fuir et mourir à soi-même à partir du cœur qui est chair et noisette

S'affranchir des gardes alentour, ni vu le verbe rayer enfin le ciel ni connu

S'agripper à l'approche du ton car ce ne sont pas là de faciles gaietés, leurs ou nôtre

Grand Cahier.296.Dispersion.024.Vulnéraire.02 {•••}


Sa langkozé



J’ai posé le pied depuis peu sur le bout d’une terre volcanique ensoleillée à la beauté couleur de cendres

Je me suis créolisé. Mi séy galman niabou ékri bann zistoir, bann kriké

Me fut donné le temps de vous connaître Messieurs Mesdames parlant français. Aussi, je sais mieux qui vous êtes aujourd’hui

Ce ne sont que petits mots, fré doucé (oui que des mots, dieu que des paroles !)

– et me tiens en cet endroit, fermement sans résister, moi, au dedans de ma langue

vous écoute sans rien craindre. Désireux de tout savoir, débridée tendue l’oreille – comment sonne la peau de vos tambours – roulèr pikèr sati sans fé dantèl

Zap, Zapp, Zappa en créole avec harmonica

Grand Cahier.553.Dispersion.024.Vulnéraire.03 {•••}


Les Monts du Reuil



Nous l’aimons bien, la connaissons cette longue phrase qui nous vient du tréfonds, du plus lointain d’une langue précisément sérieuse, issue d’un dix-huitième

À la puissance incomparable, déposée parmi les rêveries comme un lot très féminin de sens, jeu et musique prodigieuse, opéradique

Et qui reçoit le seul lecteur, assidu, le seul menteur en ces lieux rassis creusés par le silence, en cet énigmatique emblème

Nous l’apprécions dans les reflets perdus des glaces, les figu-rines contournées des porcelaines, et le vent printanier. Le visage sans nom et muet de la servante ou la dame traçant son chiffre d’amour sur un arbre

Grand Cahier.552.Dispersion.024.Vulnéraire.04 {•••}


Double jeu



Petite déambule
à la faveur ensoleillée des rues

La ville est séparée en deux. D’un côté la ville qui dres- se ostentatoire, ses falaises de craie, de l’autre la ville ren- versée, boueuse
mal dite
et qu'on marque au charbon

Vivante est la mémoire. La route est longue et difficile. Il y a tant de barrières à franchir. Soufreteux, il faut tenir. Et résister à tant de forces ouvrières

(à l’aigle rédempteur qui dégringole)

mais le cheval qui rue mais le cœur qui bat, marquée des quatre ocelles sur la peau du taureau

Petite est femme en robe rose à col de fleur,
chevilles fragiles, regards duplices. Elle joue des vanités dans les miroirs du corridor

Grand Cahier.183.Dispersion.024.Vulnéraire.05 {•••}


Cette femme...



Cette femme est suspendue à son lustre,
il ne lui reste plus la moindre solution. Il faudra bien la dépendre quand
plus rien n’éclairera ses angoisses

Breloques, verroteries, pacotilles –
vous qui vous jouez de la lumière, vous êtes
le triomphe d’une pièce bourgeoise

Allons prendre le grand air
routes qui chuintaient, fuyons ces mystères, ô poupées de maïs dépenaillées,
retournons vers les champs verts

Grand Cahier.187.Dispersion.024.Vulnéraire.06 {•••}


Dans ce coin d'Oze



on aime bien le champ qui change,
ses couleurs de lavande
en rangs peignés,
régulièrement disposées
avec ces deux arbres perdus en plein milieu,

trop petits pour la région.
Nous sommes grands
Nous sommes chansonniers
de cet endroit, ébahi planté là
devant ce qui miroite un peu le soir venu,

et quand bien même
y aurait-il,
assoiffé,
quelques milliards
de pièces d'or

dispersées
sur cette terre – saccagée
que nous serions là
à le dire,

victorieux
dans notre langue

Grand Cahier.357.Dispersion.024.Vulnéraire.07 {•••}


Elle est vivante ici...



Elle est vivante ici la retombée
sur le seuil de cette porte, le soir venant

Il n'y a plus de refuge que le silence
il n'y a plus de lieu que dans l'oubli

Comme un tapis venu de Tabriz et signé
dans le kilim, noué au centre de la soie

Parties d’un médaillon à seize lobes des formes rondes contrastées de motifs géométriques
des arabesques florales
ornent
un fond bleu pâle S’ensuit
la rouge vigueur sans le velours des bords

Comme un bruissement de paroles
une pelletée de terre
une musique inattendue
Note absolument fortuite qui

déchire
qui détend la dernière
corde des jours
et qui nous jette dénué de sens

au dehors

Grand Cahier.249.Dispersion.024.Vulnéraire.08 {•••}


Partie hongroise



Les reflets du miroir sont-ils archéologues ? Toujours ils nous racontent

les péripéties d'un même film – un petit coup de balai et c’est l'histoire – qui recommence. Incessant miroitement – coup de balai – et nous voici sur la route en forêt, sous la pluie

« Le camionneur pour la énième fois va s'arrêter sous de tristes néons. Les pneus crissent. La femme a relevé le col de son imperméable et dirige ses pas vers la station abandonnée »

Et l'histoire qui recommence. Il pleut. Une fem- me perdue, sa vie renversée qu'on jette à la fosse et l'inutile gaspillage aux reflets du miroir

dans la chambre il y a dans le mur une vieille armoire où sont rangées les deux pendules rouges, oeils-de-la-nuit-sortent-du-coin, la porte baille, ajoute de l'ombre à son double et des soupçons

Un cri, une poupée dans les refonds, blanc, un corps mort tombé dans l'escalier

Zigzags à la vitre je travaille, je décompte les coups
Horloge, tonnerre, balai !

Grand Cahier.286.Dispersion.024.Vulnéraire.09 {•••}


À quoi bon



À quoi bon résister, commis l’irréparable

Il n’est plus d’autre voie, la seule à emprunter,
qu’une voie obligée avec ses conséquences

Pourquoi chercher puisque le temps a basculé
Et s’orienter vers un ailleurs sans consistance

À quoi bon s’entêter, s’opposer à autrui
Affronter l’incompréhension et leur mutisme

Une fois (les mots du silence et du reproche)
Irrévocablement dit, une fois encore

la porte du train s'est ouverte sur la nuit

Il y a
des reflets dans la vitre dont on a perdu le sens. On ne voit dans le wagon qu’un homme seul près de sa couchette et qui voudrait dormir. Le sas et le soufflet s’ouvre et se referme, la vitre bouge à l'heure et au lieu d'un fracas géant de fer à la mesure de l'infini

Grand Cahier.291.Dispersion.024.Vulnéraire.10 {•••}


Concert



La route s'encaisse entre deux gros murs sans apprêt, de bossage franc, surhaussés d'un empilement de briques
Pas une vue qui dévie, un goulet

On va la suivre puisque dit-on, la musique est au bout

Le portail est ouvert, il ne reste rien d’
Autre qu'une enseigne et ses pommes de flammes

Que le corps d'un bâtiment qui s'absente parmi les châ- taigniers du jardin
Que la paille du silence dans les airs

Qu’importe, on va danser tout notre saoul, chasser au loin les amours qui tournent en rond

Grand Cahier.238.Dispersion.024.Vulnéraire.11 {•••}


De cet amas de verre...



De cet amas de verre et de bouteilles,

de verre
d’un vert bouteille, introuvable aujourd’hui, d’un verre
qui vire au noir,
nacré (sanglante écaille)
d’un monde bu jusqu’à la lie. Enivrante liqueur
d’un monde passager, étiqueté de rêves, consigné, et qu’il faut reprendre, laver, remplir
à nouveau d’un soleil liquide

Mais le verre est coupant. Ne va pas te blesser ni te saigner les mains. Ne prends pas ce tesson, il ne reste plus rien de son éclat d’hier

À aimer autant le désordre, tu risques de souffrir

Dans l’atelier où tu mélanges les couleurs, n’accueille et ne reprends, que les plus banales, litres et formes oubliées, bouteilles ordinaires
dans les tons crème (ou verts)
d’un Morandi
et vois en elles, éclats de verre un jour brisés
comme s’allient, comme se fondent, comme demeurent, inexorablement visibles

– Bec de glace
Oiseau qui se reflète
Copeau insaisissable
Vivante arête

Grand Cahier.081.Dispersion.024.Vulnéraire.12 {•••}


Hors clôture



Il n’avait pas encore compris à quoi cela pouvait rimer qu’il refusait déjà.

Son instinct lui disait :

« si précieuse, si désirée soit-elle, il existe autre chose, là-bas toujours possible »

Aussi opposa-t-il un non catégorique à chacune des offres, aux enchères proposées

Il lui avait fallu un temps considérable pour arriver jusqu’à ce lieu, à cet espace – d’une géométrie éblouis-sante où la route s'égare

Il avait tant hésité, tant tergiversé avant de s’engager avant de décider d’arrêter son manège, définitivement

qu’il n’osait plus s’approcher de ces colonnes… Il suf-fisait pourtant d’un seul coup d’aile

Une herbe jeune embaumait sous les pas Un arbre comme ornement d'oubli lui octroyait le dépôt d'ombres

Grand Cahier.232.Dispersion.024.Vulnéraire.13 {•••}


À la cave inépuisable



Le jour a jauni, je bois forte et fraiche, une eau qui pétille, c’est elle qui m’enchante et je l'appelle, arbre aux cigales. Murmure solaire, semis de mots, bouilloire

du bleu. Sous les ra et fla de la lumière, les idées sont prises de vertige, la pensée tournoie et se défixe

Écorce noire des pins, oliviers calcinés, que vont-elles chanter les scies de l'invisible ?

Dans l'air exténué de soif où se fanent les fleurs, elles boivent le suc, les sirops mûris de soleil

Grand Cahier.227.Dispersion.024.Vulnéraire.14 {•••}


Une branche...



Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

Grand Cahier.210.Dispersion.024.Vulnéraire.15 {•••}


Troupeau d'astres



Fiévreux demain aura
La même taille
Fine à rejoindre les mains
La même peau
Demain sera comme hier
Mais sur la ligne des prairies
Toujours tu vois le troupeau d'astres
Piétinant la poussière
Et le grand bruit va te bousculer
T'arrachera plus sûrement le cœur
Que ces lèvres cuivrées

Isabelle Tabin-Darbellay
Fourrure d'automne
(2016)

Grand Cahier.211.Dispersion.024.Vulnéraire.16 {•••}

L'esprit s'évade


Les longs jardins murés
m'ont semblé capables de songes
L'été s'est avancé très loin
dans la douceur de l'air

De fruits se chargent l'espalier, mûrissent les poires les pêches, et là-haut se penchent les roses

Comment la nuit peut elle être aussi claire à ta fenêtre ?

Je ne t’ai pas choisie,
je te croirais plutôt venue

Le mot « colère »
s'est effacé,
de la carrosserie
des neiges de l'hiver,

ta beauté accentuant le monde

Tous les chemins sont arrêtés, la haie a perdu ses ombres, et les vents s'apaisent

D'un vert plus profond est le pré

Les mots s'envolent de la cage...
je veux réveiller l'endormie,
trouver au sens une échappée vers le dehors

Douleur qui s'éteint dans la salle ouverte

Sandro Botticelli
Le printemps
(1482)

Grand Cahier.188.Dispersions.023.Instantanés.02

Instantanés

*


Fil d'or



Il ressemble à l’oyat qui se plie sur la dune par temps sec, au chardon bleu mordant

Il n’aime pas les choses qui n’en font qu’à leur tête, il attend il espère un équilibre

Et c’est le moment qu’elle a choisie. Et elle s’approche et lui touche la joue. La fille est maigre, a le pied bot

Les moments véritables de cette journée seront consti- tués d’un trajet d’autobus, de quelques heures secrètes. Plus tard, ils seront pour le garçon aussi prégnant que l’Oudjat

Seront son œil
son amulette porte-bonheur

Pablo Picasso
Figures au bord de la mer
(1932)

Grand Cahier.192.Dispersion.023.Instantanés.01 {•••}


L'esprit s'évade



Les longs jardins murés
m'ont semblé capables de songes
L'été s'est avancé très loin
dans la douceur de l'air

De fruits se chargent l'espalier, mûrissent les poires les pêches, là-haut se penchent les roses

Comment la nuit peut elle être aussi claire à ta fenêtre ?

Je ne t’ai pas choisie,
je te croirais plutôt venue

Le mot « colère »
s'est effacé
de la carrosserie
des neiges de l'hiver,

ta beauté accentuant le monde

Tous les chemins sont arrêtés, la haie a perdu ses ombres, et les vents s'apaisent

D'un vert plus profond est le pré

Les mots s'envolent de la cage...
je veux réveiller l'endormie,
trouver au sens une échappée vers le dehors

Douleur qui s'éteint dans la salle ouverte

Grand Cahier.188.Dispersion.023.Instantanés.02 {•••}


Je vous reconnus...



Je vous reconnus tel samedi de mars au matin enso- leillé qui s'annonçait puissant

Je vous attendais près d'une pierre

Votre venue du fond du cours, imperceptible, fut bientôt parmi les fleurs ordonnées
des jardins la seule occupation du jour

Qu'un tissu de ciel vous habille

Grand Cahier.216.Dispersion.023.Instantanés.03 {•••}


Progrès d'une forme



Elle hésite à poser la touche
L'univers comme il va
n'est pas de son exemple
A chacun sa beauté

Le bruit, les tumultes du jour
brisent une vue
qu'elle disait transparente

Ce pourrait être
un visage effleuré sinon
qui se détourne

Ressortir cette douleur,
composer avec elle,
elle l'éprouve ; hésite

Mais les points de couleurs
finiront par aviver la toile et freiner
l'eau portante
comme un lit de gravier,
seront choisis avec lenteur

La campagne alentour
va se taire
De grands portraits
qu'elle signe et le soleil
occupent l'atelier

Grand Cahier.208.Dispersion.023.Instantanés.04 {•••}


Casal



Ils se lisent l’un et l’autre et se traversent

Rien ne viendra les séparer, ni les orties inévitables – car peut-on se dire sans endroits sauvages, sans parties où il ne fallut abandonner – ni les souches d'amours
qui furent
vertes,
ni l'armoise vulgaire

Ils se regardent, ils se lisent, et ne se troublent point, ouverts et seuls. Ils ne prêtent
attention à rien d’autre qu’eux-mêmes

Ils s'assoient sur le banc que, plus tard,
la neige va couvrir

Grand Cahier.207.Dispersion.023.Instantanés.05 {•••}


Les plus belles fleurs...



Les plus belles fleurs (et les plus éblouissantes) attei- gnent leur climax dans les endroits les plus extrêmes
Elles poussent en nombre
sous les rigueurs du mont Caucase

Au-dessous de l’escalier fume un samovar d'argent

Elle est serrée de taille, dans son casaquin de velours rouge. Tulipe, elle est à battre

On voit depuis la mezzanine, les miroirs de l'entrée qui s'enflamment. Le fauteuil a tourné sur son axe. Il n’en fallait pas plus pour que la pierre
saignât de toutes ses oreilles
La soirée fut courte, la nuit irrémédiable. Les phares n’éclairaient plus qu’un passage endormi

Il y eut un éclat de rire dans les tourbières. C'était sans compter que l'hiver les couvrirait de blanc, qu'une neige dorénavant atténuerait les sons

Grand Cahier.193.Dispersion.023.Instantanés.06 {•••}


Buisson de beauté



Faut-il que le rouge et le pourpre – envahissent leurs joues, que leur parfum se perde au mont Calvaire, – sur les marches d'un temple aztèque

Faut-il que leur tête penche plus bas que terre

Honte, chagrin, tristesse / sont le lot des fuchsias dont les fleurs naissent / d'une goutte de sang tombé

Mrs Popple n'a jamais craint le froid, non plus qu'Alice Hoffman qui s'habille d'un rien, robe rose et blanche corolle, encore moins qu'Army Nurse (elle, c'est grand calice carmin et bleu col violet) ou simple Barbara

Mais doivent-elles s'exhiber ainsi par tous
les temps, les formes

ont-elles un psychisme caché ?
Comme le tronc ligneux et décentré (sombre où tout est mort-vivant) d'un prunier sauvage, comme la gueule carni- vore à double pendentif et les traits tourmentés des ra- meaux sur le blanc cassé de la page

Grand Cahier.432.Dispersion.023.Instantanés.07 {•••}


Gerti



Sur un fond vide posée de face, distincte élégamment de tout le décorum
rouge et argent, assise découpée absente,
les yeux fermés, la tête qui se tourne vers un songe,
main dans le manchon reprise, séparée du corps qui s'appuie à la taille et se disloque

Ou lignes élancées, planche nue dressée
au milieu du désir,
svelte lavis d'ocre et stupéfiantes rougeurs, décharnée vulnérable comme un christ,
les bras croisés sur la poitrine

Quel éloignement du regard, quelle tristesse quand s'exhibe sur la chair l'armature du sexe !

Grand Cahier.435.Dispersion.023.Instantanés.08 {•••}


Les fauves



Ils vont s'asseoir sur les gradins…

S’ils sont venus s’asseoir près du grand cercle en retenant leur souffle, c’est pour y voir (ils ont payé) le coup de griffe Quand le sang coule !

Comme une aiguille plantée au centre, il a su garder la tête froide, il a su
conserver la maîtrise alors ils applaudissent… 

S’ils applaudissent c’est qu’ils enragent. Et ils tournent avec rancœur autour des grilles

Et du dompteur De son fouet, en habit impeccable, au milieu de ses cages

il fait claquer en l’air tout le jeu de ses boucles Main-tenant que gradins et cages sont vides

Grand Cahier.189.Dispersion.023.Instantanés.09 {•••}


Escalade



Le vélo rouge déposé
contre une roche en bord de route j’observais, l’aspect schisteux pris par la pierraille j’observais ces quelques gravats du domérien qui ne m’inspiraient pas confiance

Oui, c’était rien qui vaille,
du out

Dès les abords de la ravine, le sol déboula sous mes pieds – J'avançais péniblement (une chaleur de plomb ameutait le silence) je me brûlais les mains aux herbes desséchées,
je m'appuyais du pied

contre les maigres arbustes, m'
accrochais aux racines qui poussent, et qui s’enfoncent
dans les décombres

Je me hissais,
ne sachant comment faire,
suivant les traces d’un chemin de chèvre, sec et nerveux, suffoquant jusque là‑haut, j’arrivais au bout d'un certain temps, tout le temps d'une grande fatigue, pour me trouver

Île dans l'âme, distante

une île découverte en l’air, seul devant cette vue à vous couper le souffle, les pensées refluant

debout sur la jetée d'un étroit plateau de pignade… noyé dans un lac bleu de solitude un ciel…

Grand Cahier.356.Dispersion.023.Instantanés.10 {•••}


Pique-nique



Par un dimanche d'automne, calamiteux, un dimanche en famille à cravates, malgré une incertaine hydrographie et la tournure de la rose des vents, on se décide à partir

Le choix s'est porté vers le point le plus haut du bocage, ici ou là, à deux pas du relais hertzien, une place indécise

Une herbe sèche qui convient. Déballons que je mange. La nappe. Un œuf, deux, trois. Le pylône a grincé dans ses câbles

Bouffées de musique et voix de journalistes font la grand-roue avant de s'enfuir au détour des sapins. Il sem- blerait qu'un roi nègre se cache. Il siffle derrière un fourré de nuages

Le temps s’enforcit, tourne au mauvais temps. La chasse aux moustiques est ouverte, elle annonce la pluie. Vite, replions la nappe, jetons les miettes. Remontons en voiture et filons à la buvette

Grand Cahier.226.Dispersion.023.Instantanés.11 {•••}


De l'autre côté



J’ai rarement le souvenir des jours passés
du temps et des lieux attachés à ces clichés
Les têtes, je les connais les têtes, y compris
la mienne. C’est étrange de les voir ainsi

dans les tons noirs et blancs. Caractère accentué
– une touche jaunie, une froissure ancienne
une impression –, la trace d’un chemin suivi
qui me revient, et me rappelle un autrefois

une chose inattendue mise auprès de moi
là déposée, ne m'appartenant plus en propre
S'agît-il de quelqu'un d'autre, d'une autre vie ?
Cela ne veut pas dire avoir oublier tout

des éternels soleils, dans les jeux de l’enfance
et soudain, les futurs arrêtés, entrevus
les instants absolus, nombreux mais décalés...
Ah ces photographies. Pas une qui soit mienne

Mais que sont-elles qui me touchent et qui m'effraient ?

Grand Cahier.571.Dispersion.023.Instantanés.12 {•••}


L'automobile



L'auto qui passe a mis son clignotant, l'auto qui tourne, l'auto qui suit les lacets vicinaux, rouages en campagne, l'auto s'y perdra

Sais-tu ce que tu veux girouette grinçante au gré du vent, coquelet, les nuages chanter ?

Le soir est un jardin déboussolé. Agua ardiente comme fruits brûlés, tel suc extrait d'un végétal, toute une phosphorescence de grumes, rondes chairs, les fleurs magiques des images répandent l'entêtant parfum parmi les plates-bandes ici variées qui s'échelonnent

Tournent les heures. Que mon bocage se complique ! la dix-huitième à l'appui de ma fenêtre s'endort dedans les haies profuses. Je veux monter sur la colline et me coucher long dans l'herbe dans l'extase des grands départs et la douceur voluptueuse des retours
L'auto glisse son aiguille, l'auto tisse sa rime au tissu de ma nuit, à mon poème à la minuit

Grand Cahier.293.Dispersion.023.Instantanés.13 {•••}


Inaction



Crayonner le visage entrevu devant soi, se décaler un peu, chercher un meilleur angle, et s’il le faut tourner autour.

D’un coup de plume épousseter son paletot.
Un clic, un œil suffisent à nous débarrasser de tout l'ennui du monde

Si jamais l’idéal ne peut être rendu, le son même du cristal résonne au bout des doigts, quand l'éclat des couleurs finit par révéler l’objet

Dans le lointain voyez comme il est, le monde, voyez comme il vit contenu dans l’obscure clarté de l'appareil photographique. Le monde égoïste futile et chaotique

Grand Cahier.483.Dispersion.023.Instantanés.14 {•••}


Affût



Parfois j'arrive, dès le matin,
tête effilochée qui s’étire dans les transparences de la nuit j’observe l’aube

À peine sortie des limbes de ses blanches araignées tissant les eaux du canal

Je guette une mouette plantée ahurie droite sur ses pattes dans l’eau scrutant les cercles

Je clique
d’aucuns disent
Je tire

chasseur dans l’entre-deux sans trop savoir
au feu des yeux

Grand Cahier.554.Dispersion.023.Instantanés.15 {•••}


Photographie



À cet instant qu’avais-je au bord des yeux ?
Quel cadre pouvais-je accorder au vent ?

Un paisible taureau sous les ombrages
Dans les fossés, un peu trop de lumière
Et quatre bois plantés là de travers

Comment s’organisent-elles les choses
Pour vous donner dans l’œil tant de plaisirs ?

La terre est sèche. Trois gouttes de sang
Tachent l’herbe et le mouchoir de plastique
Accroché au barbelé tourne au bleu

Pourquoi les bêtes près de l’abreuvoir
Tremblent-elles comme paille dans l’ombre ?

Grand Cahier.556.Dispersion.023.Instantanés.16 {•••}


Trois fois, une autre



J’ai noté trois fois de suite
une même impression. Je l’ai déposé comme il convient sur un petit morceau de matière

Il est chargé d’une électricité statique, selon le nombre et le code mémorable des couleurs

Je ne m’inquiète pas (du reste) ni de la rime ou du cadrage, c’est du pareil au même

À chaque fois je me dis
« Est-ce le bon moment, suis-je placé au bon endroit »
je n’en sais rien – Est-ce important ? Cette question, il me faudra m’en occuper un peu plus tard

Ce que je garde en tête, ce qui compose mon désir tient en un seul et même instant. C’est lui qui me donne le goût

des jardins ouvriers que je vois – un arrosoir des plates-bandes une fontaine improvisée – le feu âcre des feuilles mortes dans un coin retrait

À chaque fois que je me rapproche
à chaque fois c’est la barrière. Roses fleurs des murs. Lierre en plein cœur de la ville

Grand Cahier.564.Dispersion.023.Instantanés.17 {•••}


Mehndī



Elle a de l'ombre au coin des yeux, un mascara de pensées inattendues

Le henné de la fleur de ses mains la fait sourire

Elle a des jambes longues et blanches, lisses des seins frais pressés

Des courbes, à la folie des courbes aussi

Une nuque au duvet d'oisillons qui crie dans l'âme

Elle est fine à malices, vive lorsqu'elle dit les mots choisis qui lui viennent

Et qui l'emportent. Tout en elle est femme vérité, ce qu’elle vaut, ce qu’elle sait

Aussi tient-elle ici – la tête haute

Grand Cahier.132.Dispersion.023.Instantanés.18 {•••}


Teiles



Rideau bleu
fatigué de lumières, délavé de ses intempéries, le réel submerge
de ses couleurs
les replis du tableau
Le cadre et la fenêtre ont disparu derrière le voile, la barre à l’horizon des faits, dans la clarté nue
du paysage

Traces monochromes dans les blancs tout d’abord et les bleus puis le soir venu, tâchées de bruns, lanières flamboyantes. Il fallait que le navire et sa cargaison se délivre de sa gangue de glaise, que la matière se révèle, énigmatique pour signer enfin l’étendue de la toile

Formes rondes
à la Rubens qui n’arrivent pas, figures sans visage, aborderez-vous aussi aux coteaux du réel,
endormies dans les limbes

Daniel Caspar - expo. L'envol d'Icare (2012)
Grand Arc Noir
(1997)

Grand Cahier.592.Dispersion.023.Instantanés.19 {•••}

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte