Le banc, la chambre


Le banc, l'herbe a blanchi
Les couleurs du matin
sont plus visibles, chaque détail
est plus tranché
Il fait un froid certain
La terre douce est un duvet

Si simples si nombreuses les images

Les mouettes tournent dans la cour avec

un cri Tout est calme
Il y a des ciseaux de soleil
qui se glisse dans la chambre
où tu reposes
et sous tes paupières closes
des rêves pleins la tête

Raymond Guerrier
Composition
(1975)

Grand Cahier.181.Cahier bleu-vert.008.Carnet de tristesse.08

Retrouvée


Pourquoi regretter ce qui fut,
les jours morts, le temps gâché ? L'ennui de ces jour- nées n'avait-il pas sa force ?

Il est rare mais c'est le sort commun, il est inespéré d'être là au bon moment

quand, fugitive, une ombre coupe la route, surgie des haies, traverse et pour un bref instant s'arrête et te regarde

Tu rentres et tu n'as rien saisi, rien n'est resté entre tes mains Nulle image qui te hante si ce n'est le lent décours

Mais pourquoi regretter ?
Cette fine pluie d'hiver sur le toit calme, le fauteuil où tu t'assieds, la lampe

(est-ce toi lisant ou bien elle qui veille ?) dans le silence et le frais, à peine ponctué, à peine crispant la nuque,

oui, cette mi-clarté d'hiver qui ne pèse pas comme un nuage gris, ce simple janvier sans une neige, lui aussi avait une richesse

Markus Lüpertz
Die Verabredung
(große Laterne - 1978)

Grand Cahier.180.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.07

La chambre marine


Je me souviens qu'il fut des jours bien plus heureux, des villes plus anciennes, des maisons, des remparts bâtis contre la mer

Il m'arrive parfois de revenir au pied de ces murs et d'écouter La nuit y est profonde

Qui pourrait dire
depuis combien de temps le ciel s'est écroulé ? Ce que le fort aux avant-postes garde encore ?

Je me souviens qu'il existait, haute, une salle sans fenêtre Calme et clarté régnaient Le plafond percé d'une verrière était d'un bleu changeant

Ô la mer, invisible mais présente !
Les multiples livres
Le sofa où dormir, où rêver dans les rayons du soleil qui remplissent la pièce

Brise-lames des contreforts de
Saint-Malo
(avant 2021)

Grand Cahier.179.Refonds.007.Voies rompues.02

Lieux de pauvreté


Les fruits envolés
et puis tombés
iront renaître en d'autres terres

La cour sablée s'entoure
de bâtiments,
d'un poids de fenêtres mortes

L'hiver s'installe
— Vois !

les branches raidies, les écorces mouillées,
glissantes,
et tout cela qui se tient et tremble

La vie n'est pas trouvée

Les lèvres sèches,
les doigts bleuis par trop de froid,
ne veille plus qu'une carcasse !

Qui voudrait rester au milieu de cette cour,
le frêne qui se dit peuplé ?

La coupure est nette à ses racines

Il suffit pourtant d'un corps, une om-
bre simple qui s'approche,

et ce feuillage d'oiseaux devient
jour surpris, air froissé

Pablo Picasso
Paysage de neige
(~ 1924)

Grand Cahier.178.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.06

Conte


Le fils de la ferme voisine a coupé au travers du pré, a franchi le chemin bourbeux Il a descendu, trois heures son- naient au village, sous la basse frondaison des pommiers : des fruits trop mûrs éclatèrent dans l'ombre Son pas est lourd et ses bottes sont vertes La maison contournée, il est entré dans la salle commune, a salué l'homme qui l'attend les coudes sur la table puis s'est assis, a bu le cidre offert

« Allez donc jouer dans le grenier, les enfants ! » dit l'homme qui se penche La fenêtre s'ouvre sur le petit jardin, ses bords semés de pensées sont aussi chargés de couleurs que les ciels du bocage Mais dans cet après-midi d'été l'univers est rond, les marches brûlent et les boules de marbre lustré à l'extrémité de la rampe en cuivre du perron reflètent tout un jeu d'éclats d'or et de courbes « Allez ! » dit-il encore

Pour accéder au grenier il faut grimper l'escalier accolé au mur d'ouest (la pierre est humide et moussue), éviter le rebord branlant du palier d'où se découvre la route qui mène au bourg, enfouie sous deux épaisses haies, pousser une porte mal ajustée

Un reste de récolte, un vieux fusil enveloppé dans sa toile huilée, des habits passés de mode, divers objets et bibelots brisés dont l'usage s'est perdu, tout ceci, un trésor pour des yeux, dans la pénombre et la poussière, donne l'occasion d'infinies distractions

On a oublié ce qui se trame en bas Le soleil fait la roue, les jeux côtoient les rêves Ils ne s'interrompront que bien plus tard et pour un bref instant, un choc sourd, un long gémissement On est sans pouvoir sur les choses qui passent Demain, on trouvera la hache à la même place, la niche sera vide, la chaîne détendue et l'eau du seau aura taché les herbes du fossé
Olivia Rolde
Life Zone
(2019)


Grand Cahier.177.Refonds.002.Hortense.07

Cela s'achève


J'ai vu par la fenêtre
     une nuit
   la lune
envahir tout l'espace
le ciel jaunir

La terre dure
ne fût jamais aussi froide

Je hais cette chambre
emplie de larmes

Les murs gelés
        d'hier
        étaient illuminés,
il y avait foule

Un jour de fête,
on se prépare, on achète

la terre entière pour un enfant

Je ne pourrais plus dormir
J'ai revu les amis
Ils m'ont laissé

Jan Sluijters
Paysage de pleine lune
(1910)

Grand Cahier.176.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.05

Voies rompues


La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage Le ciel est de glace, batelier muet Il fait un froid certain La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Puis la route s'effondre au bord du bois, s'ouvre la plai- ne, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jar- dins ouvriers, pépiements, draps qui claquent

La route basse et droite continue vers le centre proba- ble C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imper- ceptiblement s'étire
Voies rompues, version 1

Maurice de Vlaminck
La route
(1926)

Grand Cahier.175.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.04

Cosa


Du grenier s'échappe des colombes
Le pré au pommier porte un plus beau fruit
Terre, fraîcheur et tendresse des matins
Une chose, un corps noirci, meurt
Pourrit dans l'herbe muette

D'autres plus fortes sont venues

Jean Lurçat
L'île verte
(1929)

Grand Cahier.174.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.03

Jetons au feu...


Jetons au feu ces vieilles nippes !
Dehors, le vent force à la porte
Les yeux pleins de poussière
Nous planterons des peupliers.
Souterrains, nous irons
Aux nappes d'eaux profondes

Sergio Schmidt-Iglesias
Asémie
(2017)

Grand Cahier.173.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.02

La nuit revient


L'air
  Le paysage est immobile
La rivière ne coule plus
Les arbres sont figés
    L'été s'est arrêté
C'est ton cœur qui bat dans cette poix

Peu à peu
  Le masque de la nuit
  Le masque frais
Tes vêtements qui ont moisi
Le mal qui te poursuit
    Se sont collés à toi

Pablo Picasso
Nu étoilé
(1936)

Grand Cahier.172.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.01

Guépard de verre


Billes sonores, billes tombées
dans les poches du ciel
sur les toits lisses de l’été,
Le jour se brise pour un temps,
le jour s’immédiatise
en de multiples éclats, en pétales
de couleurs

Et si je te rencontre, c’est ici
à l'angle acéré de la rue
Plus rien qui soit pareil
En ce trop de clarté
une tendre motion se libère
et lorsqu’une douleur me traverse
– une autre meurt

Les jardins foisonnent, bondis-
sent par-dessus le mur,
rendant leurs roses
On entend dans les cours
des cris lointains La maison nous accueille
Immobile est dans l'air
le laurier

Shoichi Hasegawa
À la découverte du palais perdu
(2015)

Grand Cahier.171.Révolvie.031.Maison de verre.19

Après


La maison est odorante, l'amour une clarté

d’abord ils s’étaient engagés
(l’un l’autre (l’un envers l’autre – unis sous un même toit, celui qui y croyait et celle
qui n’y croyait pas)
) mais aujourd’hui que la guerre est défaite, que les che- mins du désir sont perdus,
que reste-t-il ?

Le rouge peu à peu s'est estompé, les goûts effacés, les murs tagués des derniers âges

Dans le jardin fleurissent le réséda, et des arbres flo- rifères Des orangers poussent,
hauts comme des hommes leur tête
est ronde est
couleur du bronze des os, et
toutes choses rangés
– Ce sont des arbres sans vents sous la perfection du ciel qui font le pays ce si calme verger du temps

Igor Mitoraj
Tyndare fissuré, jardin de Boboli, Florence
Photo de Mariella Zoppi
(1998)

Grand Cahier.170.Révolvie.031.Maisons de verre.20


La chambre


Le rire d'une fille emplit
la cour qui moisit
comme la chambre comme le lit

Les moineaux mangent les pierres.
L'orage est passé
du premier soir, l'éclair
qui t'empêcha de dormir

Par l'ultime carreau de la fenêtre
et que l'on ouvre,
l'arête du toit, les tuiles,
l'antenne tournée vers le ciel, ce peu
de ciel entre les murs,
ce ciel qui passe

Le monde n'a pas d'esprit
Le silence de nouveau les larmes

Un étroit jardin de cardamine
est aquarium sans soleil

Georg Baselitz
Die große Nacht im Eimer
Xylographie en noir, remix de 1963
(2008-2010)

Grand Cahier.169.Refonds.011.Contre-feux.09

Grenier blanc


Le toit, sa pente double tournée, (est-ce un torse, une barque dormante au puits du ciel ?) le toit s'adosse à la colline, grenier blanc

Renversé dans le jour dans les profondeurs de l’azur les cercles alentour entr’ouverts, il repose avec l'ardoise de ses mots

De sa bouche lentement s'exhale un souffle

Une musique l’environne, une musique l’emporte, c’est une eau ressurgi du côté de la source Il est ailleurs, il écoute Le temps mesuré va remplir tout l'espace

Il a vu – comme un défi lancé aux lois de la pesanteur et de l'optique, des étages de livres sous le verre, des mondes sans y croire, des fragments de paroles étrangères – il a vu de ses yeux des éclats de lumière traverser la distance, se refléter dans une forêt de lierre et de lilas

Le clavier des couleurs sur la toile est plus nuancé, fait plus danser l'âme que l'air

Tapis de rouges tissé où se pose le pas, laine des mar- gelles de pierre, feuillets de mille nuits

Il cache son visage au creux d'épais coussins Le jour par la lucarne décline avec lenteur
Geer van Velde
Composition
(1956)

Grand Cahier.168.Refonds.003.Ighizan.08

Les Aranes


Leacht Cuimhne sur les bords du chemin

Lichens roses sur le grès, venus des eaux, milliers de kilomètres de murs patiemment
déposés, ces feuillets
de schiste rafraîchis par les eaux

sont l’intensive mémoire d’une telle fatigue – maigre germe et porte-croix, carrelets de sable et de varechs
ressortis de la mer

Les mâchoires
de fonte d'
une pelle-
teuse
raclent la roche qui résonne

Le ciel à perte de vue est aussi blanc que l'écume

Dùn Aonghasa en cercles concentriques, vent, chevaux de frise, défense à l'Ouest aux pentes fracturées de
l'île

Dún Aonghasa
Le fort des Fir Bolg
(IIe siècle av. J.-C.)

Grand Cahier.167.Révolvie.034.Le horzain.15

Les Lusiades


Ainsi nous ouvrîmes ces mers

Que nulle génération n'avait ouvertes avant nous, voyant les îles nouvelles et les cieux nouveaux qu'avait découverts Henri le généreux

Laissant à main gauche les monts et les bourgs de Mauritanie, terre où jadis régna Antée

Car à main droite une autre terre, nous n'avons pas la certitude mais de son existence la présomption

***

« Assi fomos abrindo aqueles mares.
Que geração algùa não abriu,
As novas llhas vendo e os novos ares
Que o generoso Henrique descobriu ;
De Mauritânia os montes e lugares,
Terra que Anteu num tempo possuiu
Deixando à mão esquerda, que à direita
Não há certeza doutra, mas suspeita. »

Luís Vaz de Camões, Os Lusiades – Canto V Estrofe 4

Azulejo, scène des Lusiades
Palais de Buçaco, Mealhada
(1832)

Grand Cahier.166.Révolvie.033.D'après, contraste.01

La montagne


La montagne était là mais lointaine, inaccessible en ses multiples roses, ses miroirs

L'ombre d’une hêtraie-sapinière, impatiente n'y-touchez-pas, se transforma en la broussaille

Les crêtes dépassées, ce fut un éboulis de chaleur, une main de géant qui s’ouvrit

Un soleil éternel s'y tenait sous la perfection du ciel, l'air de ces espaces délivrés était plus intense que l'herbe bleue du Kentucky

Aucune bête ni terrée ni une aile, rien qui se recroise dans leurs lignes de chance et de vie

Un air fabuleux se mit à souffler

On entendit le son d'une mandole, un chant clair d’une haute tension au désert de ces pentes

La montagne était là, simplement, visible et belle dans ses froids

Crête de la Cuquère
depuis la brèche de Charance
(05000)

Grand Cahier.165.Dispersions.021.Bifurcation.12

Choses vives


Assise en un sofa elle
lit qu'elle aime,
sur des cahiers de bandelettes
reliés par des ficelles,
plus que tout Li Chang-Yin

Larmes de cire à la chandelle,
sèches coquilles de litchis
Une épingle de tête
ornée de fleurs tombe à terre,
on l'oublie

Sei était laide,
sauf au-dessous du menton
Intelligente
vaniteuse et sensible,
infiniment curieuse

Mêlés de cette herbe cueillie
indifférente sans oreilles,
myosotis et chrysanthèmes
qui, Sei,
aurait bien pu l'entendre ?

Sei Shonagon
Notes de chevet §62
(~ l'an 1000)

Grand Cahier.164.Refonds.001.D'une motion.09

Beatris et Jehannet


Beatris et Jehannet s’en vont
au bois de muguet Ce fut
de nouveau la saison douce
Ils ont raison les rossignols
de cajoler au temps de mai,
il est joli Les prés verts
sont de fleurs recouverts,
les vergers se remplissent de fruits
Couleurs de froid perdues,
couleurs retrouvées et revues
Que la rose est belle en son bruit
au chapeau de la dame !
L'amant fait ses aveux,
l'oiseau chante latin
Douce est la saison nouvelle,
toutes choses s'éveillent
qui de joie se maintient

(D'après la Manekine de Beaumanoir)

Marc Chagall
Pour Ida
(1933)

Grand Cahier.163.Révolvie.033.D'après, contraste.12

Dans les chaumes du soleil


Le soleil de midi tourne en rond Soleil pulsionnel, soleil ameuté de cigales Ils allaient peindre ensemble les Alyscamps poudrés d'or – l'indien rêvant déjà des îles, d'une maladie de fleurs sauvages – le simple, lui, le forcené, l'apostat, d'un atelier, portes laquées d'un petit temple jauni de tournesols sous le ciel bleu très profond

En définitive l’indien partit Quant à l’autre, Jacques affirme qu’il s'écroula blessé, coquillage de sang couché dans son plus beau tableau

Le chemin tire au vert, le train fume dans les champs

« Comme on les observe ici, gravement belles, sur d'an- ciennes photographies, à exprimer la tristesse et la solitude extrême, l’obstiné nous dit que la chaumière au toit de roseaux lui fait penser au nid d'un roitelet, de toutes vertus échevelées d'abri, le toit, le nid tourmenté, en forme de boule avec son ouverture en dessous, protégé de la pluie »

Et cela se vrille à la fin, noir comme un lierre Une mer de blés jaunes envahis de corbeaux

Vincent Van Gogh
Champ de blé aux corbeaux
(1890)

Grand Cahier.162.Dispersion.022.Minutes et figures.03

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte