Beatris et Jehannet


Beatris et Jehannet s’en vont
au bois de muguet Ce fut
de nouveau la saison douce
Ils ont raison les rossignols
de cajoler au temps de mai,
il est joli Les prés verts
sont de fleurs recouverts,
les vergers se remplissent de fruits
Couleurs de froid perdues,
couleurs retrouvées et revues
Que la rose est belle en son bruit
au chapeau de la dame !
L'amant fait ses aveux,
l'oiseau chante latin
Douce est la saison nouvelle,
toutes choses s'éveillent
qui de joie se maintient

(D'après la Manekine de Beaumanoir)

Marc Chagall
Pour Ida
(1933)

Grand Cahier.163.Révolvie.033.D'après, contraste.12

Dans les chaumes du soleil


Le soleil de midi tourne en rond Soleil pulsionnel, soleil ameuté de cigales Ils allaient peindre ensemble les Alyscamps poudrés d'or – l'indien rêvant déjà des îles, d'une maladie de fleurs sauvages – le simple, lui, le forcené, l'apostat, d'un atelier, portes laquées d'un petit temple jauni de tournesols sous le ciel bleu très profond

En définitive l’indien partit Quant à l’autre, Jacques affirme qu’il s'écroula blessé, coquillage de sang couché dans son plus beau tableau

Le chemin tire au vert, le train fume dans les champs

« Comme on les observe ici, gravement belles, sur d'an- ciennes photographies, à exprimer la tristesse et la solitude extrême, l’obstiné nous dit que la chaumière au toit de roseaux lui fait penser au nid d'un roitelet, de toutes vertus échevelées d'abri, le toit, le nid tourmenté, en forme de boule avec son ouverture en dessous, protégé de la pluie »

Et cela se vrille à la fin, noir comme un lierre Une mer de blés jaunes envahis de corbeaux

Vincent Van Gogh
Champ de blé aux corbeaux
(1890)

Grand Cahier.162.Dispersion.022.Minutes et figures.03

Hélianthe


Dès qu'il eut ouvert les yeux, Ighizan au cœur d'hélian- the se sentit abandonné Il s'arrêta sur le seuil, refusa le cours des jours, ne voulut pas donner suite… Seul au mon- de, plus aucun mot ne sortit de sa bouche

Pourquoi avoir tant aimé, et tant bénit les contraires ?

Critique et physiologue, gouttes d’or ou figues vertes sous les rafales du vent, les étoiles tombèrent Le ciel se déroula, les ruisseaux dans la rue charriaient une eau de glace La flamme bleue de son esprit fut ardente douleur au long des murs gris de la ville

Chacun de ses pas foulait d'étranges fleurs, les parfums vieux, des sons lointains naissant, le monde se nomma

Près des toits calmes qui verdirent, parut, battante l'aile et solitaire, la forme rouge d'un corbeau Son cri âpre creva les airs légers où rien ne bouge

Anselm Kiefer
Die Orden der Natcht, Les ordres de la nuit
(1996)

Grand Cahier.161.Refonds.003.Ighizan.06

Osiris


Nous ne savons penser qu'avec des bouts de langue, à chacun de leurs termes, rongés par l'ombre et par l'oubli

Haies de papyrus accrochées dans les eaux troubles – faisceaux de tiges abritant tout un monde sauvage – triangles dénoués en thyrse de jeunesse

Mainte fois battues, Jadis, sur la table mouillée, lamelles croisées que blanchit le soleil, vous receviez des hommes affairés la marque pour les siècles

Le halo d'une faible lanterne sur la rampe du fleuve s'avance Ce n'est qu'une petite barque égyptienne, silen- cieuse dans la nuit, extrêmement étroite et fragile Tous les mots qui précèdent ont sombré, lentilles d'eau qui s'écartent, insaisissables, fuyantes sans fin

Jean Fautrier - Composition
(1958-1960)

Grand Cahier.160.Refonds.010.Syllabes.01

Nord


Le soir, et d'herbes pourrissant
Les plaines s'ouvrent
A ce gibier d'étoiles
Leurs yeux dans l'eau se figent
Un pas contre la pierre ébruite son sentier
Frémissante est la haie
D'ombres qui l'accompagnent
Une plainte s'est tue Un chant L'or
Et le cœur resté ferme
On voit des feux briller au loin :
Sensible espoir
La nuit mûrie, les aiguilles se joignent
Force et corps
Un froid glacial avive l'esprit

Paul Klee
Vollmond
(1919)

Grand Cahier.159.Cahier bleu-vert.013.Passages.08

Vers l'intérieur


Je ne l'ai jamais vu cette station de gare, reliée droite au monde par une voie unique, traversant les chaumes pourris de pluie des terres du nord‑ouest

Je n'ai pourtant pas oublié le vert assourdissant de la colline, avec une herbe grasse au sortir de la nuit – une herbe – avec le trèfle que j’aime dedans

… Les abords étaient encombrés de troncs équarris, couverts d'un tapis de sciure qui sent fort …

J'ai marché vers le bourg, incertain dans les âges J'ai remonté la rue Il y avait là des hommes portant sur l'épaule de grandes houes De nombreux détails me disaient quelque chose :

L'épanchement des saules, en or et blanc, le parsemé des pâquerettes, une lessive aux couleurs intenses sur un fond d'herbe mouillée Dans une grange, l'odeur des cornes brûlées, une sellerie où l'on teignait les cuirs

Et vers les collines, de lourds chevaux de plomb, des chevaux noirs tirant vers le bas le paysage, chacun hennis- sant comme un contre‑point – avec une herbe à la note profonde, absorbés par ce même trèfle

Franz Marc
Pferde in Landschaft - Chevaux dans le paysage
(~1911)

Grand Cahier.158.Refonds.004.Printemps, cheval.02

D'un premier jardin craquant
d'eaux vertes


Le terreau noir et de graisse, grouillant
d'insectes à cuirasse d'or :
marionnettes qui combattent dans l'éther,
pinces, rostres fouillant la mort,
gorgé du lait vert
et des humeurs jaunâtres

– le terreau tassé,
marqué des pas de qui prend soin
parmi les larges feuilles assoiffées,
les rhubarbes qui font claquer des lèvres,
les choux montés non point encore en graine,
les chicorées diverses

– le terreau, l'enfant
y creuse une tombe pour le chaton qu'il vient
de tuer, puis retourne à ses jeux de soleil
vu sur l'aile sublime d'une belle-dame,
à ses courses qui jamais
n'auront franchi le front blanc des troènes

Olivia Rolde - Zone refuge
(2017-2018)

Grand Cahier.157.Refonds.002.Hortense.01

Lenteur du jour


L'air chargé de pièces d'or à l'estampille du temps
Est bien plus fort que nous
Des enfants qui s'habillent de rouge
Poursuivent leurs rêves
Jeu de la balle avec le soleil Châteaux de sable
Un corbeau passe au-dessus du toit vert
La vitre brille, paraît
Le visage d'une femme aux cheveux noirs
Dans le bosquet, cueillant les roses
Eurydice chantée meurt
Nous sommes trop longtemps resté sur cette plaine
L'herbe a séché Le silence est venu

Paul Klee
Roter Ballon
(1922)

Grand Cahier.155.Cahier bleu-vert.013.Passages.06

Au dehors


Lisse est le caillou de l’eau pour celui qui s’aventure, ignorant les chemins sur le socle d’une eau
première,
noire et stérile,
douce au-dessous et sans
mémoire

Plus étroite qu’une lame
entre la vie et la mort
est la barque s’en allant
à l’estime, ignorant les étoiles
sur la route incertaine,
ne sachant éviter ni les pluies ni les feux, et les Hyades, et la Chèvre d’Olène

Il sait comment faire
pour dicter ses lois, si le temps veut qu’on raidisse les cordages ou qu’on relâche les écoutes,
à quel moment ramener les antennes à mi-mât

Il sait qu’il ne faut jamais laisser s’affoler le petit perro- quet de couleur écarlate qui s’agite là-haut

Mais il ne ramènera rien de sa course au désert, si ce n’est le récit de frayeurs et d’épreuves.

Tous les lieux sont habités dorénavant.
On a dressé des murailles
depuis les eaux fraîches de l’Araxe jusqu’aux rivières de givre de Thulé

d'après Sénèque – Medea, Acte II, Scène 3

Olaus Magnus
Carte maritime de la Scandinavie (Détail)
(1527-1539)

Grand Cahier.153.Révolvie.034.Le horzain.15

Lyncée


Personne au départ ne l’ignore, il n’est pas de retour, jamais ils ne reviennent, pas un jour pas un seul, n'est jamais revenu il n’y a pas d’arrêt il n’y a point d’appui

À l’évidence
ce qui se montre aujourd’hui
sera l’erreur de demain

L'œil rivé sur les eaux noires,
l'enfant a revêtu
les habits de Lyncée
Il ne se fie plus qu’à son regard,
il n’a plus qu’un seul recours,
c’est celui des étoiles

Le bois de proue, le bois de chêne lui dit
les routes possibles,
quels écueils on évite

Il voit et prend courage, il voit cachées au travers des nuages les veines d'or, il suit les fortifications de la sardoine et de l'onyx – infailliblement des profondeurs, une église qui tinte

Lorenzo Costa
Fragment d'un coffre nuptial
La nave Argo
(~1500)

Grand Cahier.152.Dispersion.021.Bifurcation.13

Une fois


Une fois, une seule, tu perdis l'équilibre – Ighizan Tu en perdis l’oreille, rien pour te retenir, rien ni personne. Tu t'exposas au pire

Une fois
le ciel se déchira Tu voulus t’enfuir, oublier – courir jusqu’à perdre le souffle, après les haies jusqu’au bout, à cet arbre isolé

Tu levas les yeux Ighizan et, de la douleur ce que tu vis ce fut, la parfaite figure

Le métal argenté d'une aile se déploya, les miroirs de son vol sur les champs dévastés Comme un feu d'herbes piétinées, effacé d’un seul coup par une salve trop violente

Une fenêtre s'ouvrit au jour
Et déclina…

Son cri est un cri d'astres morts

Tu l'écoutes dans les jardins perdus de mai, sur les sen- tiers qui sont des rêves bleus dans l'âme


Grand Cahier.151.Refonds.003.Ighizan.05

Le puits


Une étoile scintille au travers de la vitre...
Une larme longtemps persiste au coin de l’œil
Aucun rempart doré n’existe dans la nuit
Aucun mot n’existe, tous les mots sont usés
Le cadre de la vitre est noir infiniment

Nul jamais ne s’appuie au mur d'éternité
L'écart est grand, si prodigieuse est la distance
L'esprit s'endort Que pourrait-il imaginer ?
Une eau du fond du puits remonte cristalline
Un froid va se loger dans l'angle du jardin

Mark Rothko
Blue, Green, Brown
(1952)

Grand Cahier.150.Révolvie.034.Le horzain.18

En automne


Dehors, dans les marron-
neries du soir, et l'odeur des marais
s’est répandue,

on a frappé
à grands coups répétés
l'anneau du cœur

Des boiseries éclatent en lanières,
il y a des bruissements
noirs dans l'air,

des choses qui tournoient,
ce sont samares
de frênes qui s’envolent

, à tous vents

Il faut se taire obstinément,
poursuivre un même songe
par les sentiers bleuis

quand l'aile triste d'un gnomon
aura marqué les heures
ou bien l'éternité

Delphine Geliot
Paysages étoilés
(2017)

Grand Cahier.149.Dispersion.021.Bifurcation.11

Près du château de Saint-Georges


On a chamboulé les herbes de la colline
en tous sens,

les herbes qui sifflent sous le vent
/ bousculées / disputées
sans qu’on sache, bleuies d’ombres

La colline est flanquée
d’un ancien poulailler, d’un corps
de ferme aux fenêtres occultées,

lieu des batailles qu’on voudra, débats
nombreux issues de l’envers
et de l’endroit – où sont donnés

à certains des invités, les plus mauvais
des coups de bec

Des troncs noircis de noisetiers
tracent dévastés dans les fonds benthiques du jardin
une sorte de chiffre

Une première pluie
fige les prés soudain,
et les vergers sont envahis l’un après l’autre

On peut entendre au loin
le sifflement d'un merle
qui pointe d'un or pur les groseilliers en sang

Paolo Uccello
Battaglia di San Romano
(1397)

Grand Cahier.148.Dispersion.021.Bifurcations.10

Sans cesse


Que te disent l'os et l'écaille de la tortue piquetés par le feu, Prince, qu'elle est cette voix qui s’éveille par le travers des signes, aussi neuve que le jour à chaque fois renaissant de ses cendres ?

Le sens aux multiples visages, le même sens, qu'il s'accorde alors, tels ces chiffres sur le socle gravé d'une statue de la déesse dans les grottes d'améthyste

Aujourd'hui que rien failli ne peut plus rien retenir, le temps échappe à toute prise Qu'est-ce donc là qui bat l'heure à n'en plus finir ? Comment pourrais-tu résister ?

Tiens ta langue, compte les syllabes, tu dois en ajuster précisément le rythme Un homme

peut bien mettre de l'ordre dans ses papiers : d'abord qu'il paye ses quittances ! vider les tiroirs, balayer devant sa porte Il peut écrire un dernier mot avec de l'encre

Il aura préparé son départ
Les rails, la gare, là-bas la neige

Jean Fautrier
L'encrier (de Jean Paulhan)
(1948)

Grand Cahier.147.Refonds.008.Syllabes.01

Phare de l'avant


Une vie de poète est temps de poésie,
qui le met tout en œuvre,
et le temps de sa vie

Or, que sait-il du temps
– ce qu’il fait de sa vie
ce qu’il en sait

ce qu’il en dit
– par le rythme du verbe,
le mensonge en avant 

Mais ce programme n’est pas
l’impeccable que tu crois,
de longue date élaboré

tu t'obstines à vouloir
l'impossible Le temps n'en finit pas
de déserter le temps

Papillons, vous vous brûlez les ailes

Les mots voudraient entrer
qui cognent à la vitre,
fascinantes chimères

Ce qui t’emporte et te retient,
ce sont l’immensité du ciel,
le vide éperdu de couleurs,

et de l'autre côté, le jour
réconfortant et la mort ressaisie

Afro Basaldella
Exp. La memoria ritrovata
(1969)

Grand Cahier.146.Révolvie.033.D'après, contraste.11

Affleurements


Ce vase à col étroit d'où jaillissent des fleurs
La fine bleuité de cette porcelaine
Les tiges coupées, l'eau surie sa forte odeur
Voici comme à la mort est la vie, souveraine

Il reste peu de temps le soir quand l’heur s’en va

Cette porte qui baille est une tombe au cœur
Un manteau de poussière, une triste lumière
Ce léger parfum qui émane d’un linceul
Signale qui fut là dans les tons de l'oubli

Les clous de tes souliers s'enfoncent dans les sables

Des groupes de moineaux sautillent par endroits
Des groupes de moineaux pépient comme des miettes
Les vasques sont en fleurs, quatre pigeons s’envolent
Vers les quatre points cardinaux d’une fontaine

La peau s'écaille par le sel et par le feu

Les lèvres d’argile s'évasent sur la roue
C’est le potier qui rêve le potier qui songe
Stable et rugueuse matière, elle est Rose terre
Indifférente à la nuit tendre des jardins

Jean Verame
Roches peintes de Tafraout
en hommage à son épouse défunte
(1984)

Grand Cahier.145.Révolvie.031.Maisons de verre.17

L'humour


L'humour nettoie les champs de l'esprit, dissous au chalumeau les connexions qui, passagères, l'insinuent et le figent, qui virulentes, risquent de s’incruster dans sa pulpe mentale, et la « durcifier »

disait, Aimé Césaire

L’humour dément l’habituation,
secoue le noyau tenace des souvenirs
et la machine raisonnante –

Qui dit que le libre-arbitre n’existe pas
est un menteur !

Toutes ces synapses, ces capteurs
qui nous jouent la solution,
tout le réseau de cette interface moteur,
cette proprioception,

est « subvertible »

Dissous par tes chants maldorors – à violents coups de barres de fer sur les crânes, grand chaman littéraire – les sédimentations de l’univers à l’intérieur des univers

Salvador Dali
Les cygnes se reflétant en éléphants
(1937)

Grand Cahier.144.Révolvie.033.D'après, contraste.10

Cette idole...


Écoute les mots qu’elle (te dit
et) prononce

à ton oreille, « la fille à
lèvre d’orange » A. R.


Il y a tant de choses dites,
aussi compare :

Le fruit à pulpe, on l’aperçoit
comme une orange

dit la lèvre pulpeuse
et pareille à ce fruit

donc aussi et au sens étendu,
dit la lèvre

sa couleur est or ange

Ni rose ni rouge
elle est bizarre et sensuelle –

bien étrange est (dite) cette fille
en trois mots

et connotée douze fois Ah,
la bonne phrase !

Amedeo Modigliani
Jeanne Hébuterne
(1919)

Grand Cahier.143.Révolvie.033.D'après contraste.09

Offrande


L'offrande n'a pas de fin,
elle abrite en elle, une pulpe divine

Voici des attiers, des bibaciers, des goyaviers
qui poussent à hauteur de l'amandier
en plein vent

Ces fruits verts de la grosseur d'une poire
sont des plants d'Amérique,

on les sert comme les figues,
en hors-d'œuvre, on les offre au dessert,
non pour les manger salés

mais pour en faire une pâte crémeuse, la
mêlant de sucre et de jus de citron galet

Que doit-on préférer
la crème de la zatte
ou l’avocat ?

Une datte de Saint-Paul,
ou bonne et lourde une mangue
de la partie du vent ?

Les yeux sont une pulpe candide au supplice

Paul Gauguin
Nature morte avec des mangues
(1893)

Grand Cahier.142.Refonds.003.Ighizan.12

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte