Chute du ciel


Du bout de la ruelle, à l'aplomb des rochers,
la maison carrée de l'enfance nous fait signe

Le vent du large sentant le sel a soufflé
Que toute pierre est grise,

et quel étroit jeune homme !
avec autour son petit jardin de guingois

Des fourmis jaunes innombrables tourbillonnent
La mauvaise herbe va-t-elle à nouveau chanter ?

Avril, les bouquets d'astres, nos chemises bleues
L'escalier se raidit qui descend vers la plage

Ce n'est plus qu'une barre où la nuit met le coude,
où les lointains s'effacent

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.219.Refonds.002.Hortense.05

Botanique


À droite, le parterre étiqueté de plantes frileuses Longs alignements de tiges en patience Des fleurs, des couleurs viendront quand le temps changera Certaines sont rentrées

et choyées par des hommes positifs Le bâtiment s'alour- dit d'un siècle entier

À gauche, elles emplissent, voudraient crever les ver- rières, bocaux d'Afrique, d'Amazonie, potages vireux de tous les lieux chauds Vous les sentiriez poussant racines dans vos bronches

Entre deux rangées de pensées, bleues ou jaunes, l'al- lée monte jusqu'au magnolia Une horloge indique toujours la même heure

Les gens s'empressent sous le hall, ils ont recouvert les tables de toiles cirées On achète, on vend, les yeux brillent, en connaisseurs

Sureau noir Sambucus Aegopodium
Drosera plante carnivore Viburnum etc.
(1869)

Grand Cahier.218.Les jardins sont un langage.025.Envols au jardin.05

Demain


Quand voudrez-vous partir ?
Sera-ce demain si se lève le vent

qui vous agrée

Voyez des bateaux à quai les œuvres mortes À deux pas du centre leurs mâts immobiles

plus rien ne bouge Le temps s'est arrêté Aujourd'hui s’est endormi, demain peut-être

nous mettrons tout en œuvre… Sait-on jamais quel sera l’ampleur de la vague, jusqu’où portera-t-elle ?

Voyez !
Une pluie douce s’est mise à tomber

Henri Rivière
Le coucher de soleil
(1898)

Grand Cahier.217.Dispersion.019.Baumes et regrets.08

Je vous reconnus...


Je vous reconnus tel samedi de mars au matin enso- leillé qui s'annonçait puissant

Je vous attendais près d'une pierre

Votre venue du fond du cours, imperceptible, fut bientôt parmi les fleurs ordonnées
des jardins la seule occupation du jour

Qu'un tissu de ciel vous habille

Marc Chagall
Bouquet aux amoureux volants
(1947)

Grand Cahier.216.Dispersions.023.Instantanés.03

Grand règne


Plus personne ne vivra à cette extrémité de la maison On a cloué les volets La collection d'insectes, la table nue, les photos de familles sont époussetées avec méthode Un homme est mort Étroit, l'escalier monte à l'étage dans l'ombre On trouve comme avant de hauts lits de chêne sur rails et des édredons moelleux, nous n'y dormirons plus

La lumière se rattrape à la terrasse, contre les murs blanchis La grille verte surplombe une route de boue, un village net ou le chemin de fer

Garçons et filles, le soir venant, s'asseyaient sur le rebord Le figuier disparaissait au bout du champ, les hirondelles bientôt ne passaient plus Chaque vie devenait si proche que les voix se taisaient

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.215.Refonds.002.Hortense.04

L'irrémédiable


De la cave luisante jusqu'aux lattes poussiéreuses du grenier, du jardin envahi par les taupes à la margelle du puits où, effrayé, curieux, hésite un enfant, il ne reste rien

Le cerisier vieux sous la tempête, le soir, lâcha ses fruits Un cerf‑volant s'accrocha dans les branches et le panier fut rouge Joyeux, il rapporta le tout

Ailleurs on construit des huttes de roseaux, on étend un linge usé, on fait son pain recuire La route qui vraiment ne veut pas s'arrêter se perd droite aux champs

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.214.Refonds.002.Hortense.03

Les vies diverses du talus


Prenez la route noire en sortant du village, vous verrez, vous entendrez peut-être, au jardin haut perché, la femme en sarrau bleu

A ses lèvres s'accroche une verrerie d'oiseaux fins, d'oi- seaux multicolores, des oiseaux d'opérettes

Jeune, elle sourit au bel été mais il lui faut courber l'échine L'air est sec et le travail pénible Sarclage des chiendents, binage vont former pour aujourd'hui son lot de pauvreté

Si parfois elle relève la tête, c'est pour voir son enfant, sa vie si chère, assis dans l'escalier ou dans le creux des herbes longues

Il joue, il découvre, il ne sent pas les heures qui passent Il y a tant à découvrir, tant à déloger des fissures du muret

Theodoros Stamos
Stèle du monde
(1948)

Grand Cahier.213.Refonds.002.Hortense.02

Ils sont partis...


Ils sont partis le repas terminé au plus fort instant du jour avec des rires joyeux et les paroles vives que prête le vin, l'imminence d'un départ pour une fête où se retrou- veront les amis de longue date, en disant qu'il ne fallait pas s'inquiéter et que la nuit ne sera pas tombée que déjà ils seront de retour

Ils ont dit mais la terre a tourné, mais l'horloge a sonné Dix heures qu'elle a sonnées Et la colère et l'inquiétude ont recouvert son cœur

La nuit est venue dans sa froideur de reine, jusqu'au bord de la fenêtre, irrésistible et lente comme une eau Est-ce une bouche ? Toute clarté n'est pourtant pas absente Le ciel passe avec un balancement de seigle, sous le vent d'ouest

Les voix aimées ? il y songe sûrement, et peut-être même, auprès de la barrière, les entend-il déjà Cela va s'animer Pourquoi en douterait-il ? Ah ! Ouvrir la porte, voir le rayon se poser sur l'allée et, courir, oublier la peur qui gagne, la pièce jaune sous l'ampoule et tous les bruits amplifiés qui venaient du plafond

Guillaume Le Baube, Olivia Rolde
Territoires
(2013)

Grand Cahier.212.Refonds.002.Hortense.06

Troupeau d'astres


Fiévreux demain aura
La même taille
Fine à rejoindre les mains
La même peau
Demain sera comme hier
Mais sur la ligne des prairies
Toujours tu vois le troupeau d'astres
Piétinant la poussière
Et le grand bruit va te bousculer
T'arrachera plus sûrement le cœur
Que ces lèvres cuivrées

Isabelle Tabin-Darbellay
Fourrure d'automne
(2016)

Grand Cahier.211.Dispersions.024.Vulnéraires.18

Une branche...


Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

fouetter l'air

Max Ernst
Loplop, « supérieur des oiseaux »
(1932)

Grand Cahier.210.Dispersion.002.Vulnéraires.16

Des ailes...


Il y a des choses qui ont des ailes, naturellement,

et qui sont de ce monde ;
des amours légères, des mots choisis, des arbres, etc.

Je précise – non point des arbres mais des choses
qui ont des ailes
et qui sont dans des arbres,

et, en ces lieux s’apprêtent...

Partir d'un tronc noueux et aller, aller
Jusqu'au brusque arrachement des ailes, jusqu’à l'envol

des plumes bleues
Car toujours elles en laissent

Pierre Alechinsky,
avec un poème de Yves Bonnefoy
rue Descartes à Paris « Murs
de l'an 2000 »

Grand Cahier.209.Dispersion.020.Les filets du temps.01

Progrès d'une forme


Elle hésite à poser la touche
L'univers comme il va
n'est pas de son exemple
A chacun sa beauté

Le bruit, les tumultes du jour
brisent une vue
qu'elle disait transparente

Ce pourrait être
un visage effleuré sinon
qui se détourne

Ressortir cette douleur,
composer avec elle,
elle l'éprouve ; hésite

Mais les points de couleurs
finiront par aviver la toile et freiner
l'eau portante
comme un lit de gravier,
seront choisis avec lenteur

La campagne alentour
va se taire
De grands portraits
qu'elle signe et le soleil
occupent l'atelier

Marie Spartali Stillman
Madonna Pietra degli Scrovigni
(1884)

Grand Cahier.208.Dispersions.023.Instantanés.04

Couple


Ils se lisent l’un l’autre et se traversent
Rien ne viendra les séparer,

ni les orties inévitables

– car peut-on se dire sans endroits sauvages, sans parties où il ne fallut abandonner –

ni les souches d'amours
qui furent vertes,

ni l'armoise vulgaire

Ils se regardent, ils se lisent,
et ne se troublent point, ouverts et seuls Ils ne prêtent
attention

à rien d’autre qu’eux-mêmes

Ils s'assoient sur le banc que, plus tard,
la neige va couvrir

Marc Chagall
Les amoureux de Vence
(1957)

Grand Cahier.207.Dispersions.023.Instantanés.05

La sieste


Mon ami, traversons cette jachère, elle est depuis son abandon, couverte l’an dernier d’une herbe plate

Nous irons jusqu'à la bouche d'eau des feuillages Légè- re est la pente à cet endroit

Allons sur la varenne Racontez-y vos histoires, dites-nous les horreurs du passé Prenez le temps qu’il faut,
nous l’avons

Je ne sais si vos brochets seront tout à l'heure aussi mordants que vos explications,

mais je suis prêt à vous croire Laissez votre verve s'é- pancher, naturellement je me tiens coi

Je me réserverai par la suite (on ne peut rêver mieux) un nid de hautes herbes et d'insectes
à ce coude ensoleillé de la rivière

Jacques d’Arthois
Paysage boisé avec rivière
(~1665 - 1670)

Grand Cahier.206.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.07

Travaux en cours


Il y aurait
d'un côté la pierre,
le bloc de marbre
extrait de la montagne,
et de l'autre
le feu de l'homme,
soit la braise

qu'il transporte dans un sac !

Je joindrai les deux
et ce métier de mots
affinera le corps
par le jeu successif
à coups de masse
des pointes, gradines, ciseaux
puis râpes

Existe-t-il plus belle présentation
que la nudité d'un corps ?

Un homme se fait,
se dresse dans la pierre
ah ! rendre visible
la forme d'une épaule,
un torse et le reste
pressenti au brut !
On devrait parler de gloire

Torse d'un faune
Villa Negroni, Rome
(1er siècle av JC)

Grand Cahier.205.Cahier bleu-vert.013.Passages.03

Anagogique


D'où reçut-elle un sens ? Elle qui n'est plus que reflet, composition de quelques nonpareilles, au regard d'un réel disparu, d'un trop bel éphémère

« Montagnes nouvelles référées là-bas aux présentes mais, ici, un fond bleu légèrement plus sombre, une grande voile tendue,

L'eau du lac unie à l'air chargé de brumes, de gris de rose mêlé, forme la texture même de l'image,
Qui vibre

Seul un angle d'or, ainsi que le paquebot blanc plein de gaîtés TRAVERSÉE DU LÉMAN

sur la proue duquel il tombe, semble un tout compact aux lignes nettement tracées »

Assis sur le quai je vous regarde partir J'y resterai jus- qu'à ce que la nuit vienne clarifier le ciel et la montagne, jus- qu'à ce que je puisse voir les étoiles et les feux de vos maisons
Hiroyuki Masuyama
Arth on the Lake of Zug
(d'après J.M.W. Turner 1842)
(2009)

Grand Cahier.204.Refonds.008.Verger des eaux.05

Torpeur


Lorsque le fleuve …
Le ciel par-dessus la colline comme une voie sans fin frôle passant bas, de ses voiles légères, la cime des sapins

Lorsque les bêtes …
La pluie venue couvrant, si serrée, si dense, les champs gorgés d'eau, lorsque les bêtes sous le couvert se pressent

Que le toit, que l'œil …
Chape d'ennui, que le toit n'est plus qu'au long bruit sourd, que l'œil en vain cherche entre les nuages un rayon

Soucieuses du repos, et du bien de tous, vont leur chemin les simples, et l’homme…

dans le calme et la durée, l’homme
s'endormirait presque aux battements de l'horloge

Eugène Boudin
Paysage avec vaches
(~1881)

Grand Cahier.203.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.08

Vous et moi


Le dortoir est au réveil
un fouillis de sacs,
d'objets divers et personnels,
déballés dans la hâte
Tu poses un pied nu sur le sol carrelé,
le jour s'est levé
Tout dort

Comment suivre tes pas ?
(c'est une buée légère),
à peine ont-ils paru qu'ils disparaissent,
il reste tant d'incertitudes

Ébloui
par le grand morceau bleu de la vitre,
avance‑toi
Tes habits sont des rêves,
voiles d'ombre pliées, si les yeux te font mal

Ce matin, un arpent du ciel
a mis la nappe sur la table
O mon âme,
sois la première à dire avant qu'ils ne s'éveillent,
cette fraîcheur de l'aube

Fernand Léger
Le réveille-matin
(1914)

Grand Cahier.202.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.04

T par T


Nous n'aurions jamais dû quitter l'ombre fraîche du chêne, ni la maison chaulée

La porte s'ouvre, bruissent d'insectes les tournesols sous la fenêtre La route est sans talus qui longe notre pré Nous aurions dû rester

Il eut suffi de traverser, de descendre trois ou quatre marches, de s'asseoir

Peut-être la chaise verte de jardin nous attend-elle encore, et la rambarde au bois non dégauchi, le champ dévale
Jusqu'au ruisseau, la roue écume

Comme il est bon parfois de n'être que regard !

Et nous aimions à nous tourner plein sud, à voir, serrée, la montagne d'orages légère au-dessus des nuées puis cet éventail de collines

Vers l'ouest, le temps s'étage en de multiples haies, le temps, en des haies de couleurs

Vue des Pyrénées
Talabère par Tourdun
(près de Marciac)

Grand Cahier.201.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.02

Le désordre des verbes


L'herbe est grasse,
l'herbe est longue du pré
qui résiste à la faux,
les secondes qui durent,
les vivantes

La fleur de lys
au toucher de velours,
la fleur au hasard parsemée
Sa douceur sa couleur jaune d'or
Une goutte de lait

Sur l’étendue des cheveux d'herbes,
sur le pré d’autrefois qui se penche
– les enfants aux longues jambes,
des hauts déboulent
avec leurs rires

Comme un article machinal avec ses pattes d'angle,
comme un lustre fameux d'insecte,
une à une à l’envers des gravités,
il égrène les tiges

Tic, un rouage s'enclenche

Tac, un verbe s'en échappe

J'ai fauché les herbes du chemin,
je les acucherai
avant que ne vienne au vent
l’idée de s’en mêler

Auguste Renoir
Chemin montant dans les hautes herbes
(1876-1877)

Grand Cahier.200.Dispersion.020.Les filets du temps.04

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte