Le désert


Disperse tes pensées au vent de sable quand l'heure viendra

Cette drôle de chose qui s'approche d'un pas majes- tueux, c'est le simoun à la démarche roulante

Les yeux te brûlent : brûle ton cœur
Au dehors est le grand vide

Sois patient, d'une patience puissante comme l'océan qui bat la falaise jusqu'à la faire s’effondrer
Que ta volonté soit souple comme une mèche de vent qui se courbe sur la dune

Lent et délicat est le temps refleuri de la rose des sables

Harassé par le blanc imprescriptible,
le rouge au loin
saignant et l'or pâle des journées,
tous ces feuillets qui s'envolent,
ces pages coloriées qu'on expédie sans rien savoir
(sois tranquille)

n'auront pas le destin éphémère de la rosée qui se dé- pose à l'aube et s'évanouit aux lueurs du soleil

Le désert est en tôle ondulée, le désert est rusé comme un fauve qui bondit avant même,
d’avoir eu faim

Benedetta Segala
Vent de sable
(2007)

Grand Cahier.141.Révolvie.034.Le horzain.13

Les indicateurs


Après les temps refroidis de ces lieux de tristesse
les jours reviennent

Tels ces couples d'oiseaux –
tourterelles qui boivent
aux urnes fréquentées de marbre et de jaspe

Car les mots en leur for entretiennent
eux aussi et le mort et le vif

Ils indiquent
un chemin au milieu des possibles J'ai conquis
auprès d’eux ma façon

Lien tissé et retissé à l'envers et à l'endroit,
au motif d'une étoffe précieuse
Antique dessin renaissant de ses cendres

Poussant de loin en loin, hors des broderies d’usage,
de nombreux fils

Pablo Picasso
Les deux tourterelles dédoublées
(1949)

Grand Cahier.140.Révolvie.033.D'après, contraste.08

Décours


Entre la falaise et la plage de galet, nous suivrons les pas du chemin qui tourne, ses talus jaunis de primevères

Nous comprendrons son désir lorsqu'il ferme sur nous sa veste de buissons aux poches pleines d'oiseaux

Nous descendrons, le pied posé au vif sur les marches des grandes laveries,
Cueillir des coquillages nacrés les plus luisants

Mais séchés dans nos mains leurs couleurs s'envo- leront et ne restera sur notre cœur qu'une poudre de tristesse

Gardant avec ferveur la somme des accords passés, ce qu'il nous fut donné d'entendre, nous irons à cet amer où le chemin s'efface

Et nous verrons si nos yeux savent à même la pierre ouverte, au livre des flots,
Patience et force d'éternité, lire

Henry Moret
Île de Groix, Pointe de l'Enfer
(1896)

Grand Cahier.139.Refonds.009.Voies rompues.04

Rappel d'enfer


à quoi pouvaient-ils bien servir / ces piliers jetés / d’un jour à l’autre sur le sol / ce mur noirci / restes d’une vora- cité / d’un égar/ment des hommes,

Infimes mouvements cycliques, particules – du vide, re- lâchant leurs virions dans la graisse des jours

« Mais quand donc finiront-elles ces guerres : inutiles, gagnées ou perdues »

interroge un passant fatigué aux cheveux blancs

On y meurt encore aujourd’hui
dans le râle des gorges
dans l’étreinte des ronces

Des orages insensés grondent sous le ciel immonde Le pré est piqueté de fer et de gravats S’ouvre silencieux vers une nuit sans étoiles

Nul ne propose
le vent donne ses ordres – l’herbe est légion

Victoria Tremel
Abstraction II
(2019)

Grand Cahier.138.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.20

Barque étoilée


Une rivière de fleurs secrètes coule dans sa main
Dans son cœur qui bat
Le monde se tait. Il traverse la ville
Ses yeux rougis ont vu le jour
Sonnant, contre le talus peuplé de visages morts
Ses deux sœurs, soleil et nuit, l'accompagnent
O douloureuse pierre !
Ce que l'une détruit, l'autre le sauve
Là-bas veille un tendre amour
Il s'arrête devant la porte, la maison de verre
S'inclinant
Il trace dans le chemin une ligne et le mot
Phénix
Comme il franchissait d'un pas
Lointaine, une chambre bleue fut prise de flammes

Odilon Redon
La barque rouge
(1905)

Grand Cahier.137.Refonds.003.Ighizan.11


Fin du jour


C'est une fin du jour
L'ombre de l'ami s'éloigne
Tu restes, visage blême
sur le seuil gelé de la porte

Ce sont tristesse et larme d'or
comme pointe une étoile
Éternité, la nuit revient
Tu tournes le pas, la porte
au jardin calme se ferme

Dans la maison nocturne
la vitre a fleuri
Qui s'approche ?
Toutes les boiseries
craquent, les planchers vernis

Sur le carreau du poêle
en faïence blanc ourlé de bleu
le corps se tasse
La marche brûlante et le froid
qui pénètre les chambres
font trembler jusqu'aux os

Anselm Kiefer
Der Universalien-Streit
(2004)

Grand Cahier.136.Refonds.003.Ighizan.10

Retrouvailles


Il y aura eu des journées splendides,
et d'autres de janvier que j'aime aussi
où la pluie crépitait fine sur le toit
dans une mi-clarté d'hiver qui ne pèse pas
comme un nuage gris

Était-ce bien un janvier sans une neige ?

Il y aura eu des journées calmes
où je me suis retrouvé, l’oreille attentive
aux mouvements les plus infimes,
tassé au fond d’un vieux fauteuil de cuir,
sous la lucarne rêvant

Dans le silence et le frais,
à peine ponctués, à peine crispant la nuque

Joe Downing
Composition
(1925 - 2007)

Grand Cahier.135.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.03

Avancer


d'encore un lacet ou deux, encore un
effort une avancée, Buter

Bousculer le sentier jusqu’au désastre
Quitter les pins rougis

Contourner à un jet de la caillasse
la langue des glaciers

Retrouver les cairns entre pierre et neige
Jeter toutes ses forces

sur la dernière échel-
le du refuge et Boire – fumant de buée

un café noir

Wang Ximeng
Détail du « Mille lis de rivières et de montagnes »
(1096-1119)

Grand Cahier.134.Cahier bleu-vert.016.Scories.18

La tarasque nous bouscule


Sa liberté est celle des eaux soudaines, crues subi- tes, sources brusques jaillies bondissantes, torrent né en force au dégel des cimes
Ordre des cimes

Sa liberté est gerbe, foudre qui descelle

Son corps est aux couleurs de l'arc-en-ciel Qu'elle s’en aille d’un coup d’aile rejoindre les nuages, elle, la bête faramine qui sème le trouble en tous lieux

Tarasque, furie, bec de canard, laisse-toi séduire, écou- te la voix qui te console, la douce voix des lavandières

« Lagadeou, lagadigadeou, la Tarascou
Lagadeou, lagadigadeou, lou Casteou »

Saint-Véran terrassant la Coulobre (cf. wiki)
Sculpture de Vincent Liévore
(1993)

Grand Cahier.133.Refonds.008.Verger des eaux.09

Mehndī


Elle a
de l'ombre au coin des yeux,
un mascara

De pensées inattendues
le henné de la fleur de ses mains
la fait sourire

Elle a des jambes longues et blanches,
lisses des seins frais pressés

Des courbes, à la folie des courbes aussi

Une nuque au duvet d'oisillons
qui crie dans l'âme

Elle est fine à malices,
vive lorsqu'elle
dit les mots choisis qui lui viennent
et qui l'emportent,

Tout en elle est femme vérité,
ce qu’elle
vaut, ce qu’elle
sait,

Aussi se tient-elle – ici – la tête haute

Modèle Fleur de cachemire
pour mehndī au henné
(मेहन्दी)

Grand Cahier.132.Dispersion.023.Instantanés.17

Une allée de nuit verte
ou poésie


Elle est fugace, elle est légère…
Sais-tu qu'en son départ ses pas sont invisibles ?

Yeux pers, la chevelure noire et

voilée devancée par l'odeur des mimosas,
dans une robe popeline aussi aérienne et fine qu’en rêve, qui est le mot de sa présence,

elle va silencieuse longeant le mur du cimetière

Qu'elle daigne un sourire,
crois ton bonheur ! N’hésite pas !
Franchis le pré d'herbes grenantes Leur vertu
est bonne à ta folie

Par chaque seconde foulée, gramme d'une douleur,
tu te rapproches

Oui, car elle est dite aussi la « toujours prochaine »

Eugène Delacroix
Jeune orpheline au cimetière
(1845)

Grand Cahier.131.Refonds.001.D'une motion.03

La nuit approche


Sur la base du rapport de police, on pouvait dire
qu’il roulait trop vite

À tombeau ouvert !

Camion perdu dans les lacets… des virages trop serrés, des routes de montagne… Il s’est laissé emporter, la citerne aura versé dans l'ornière

L'eau est noire et se mêle à la boue

Il aura suffi que se mettent à rougir les crêtes d'Orcières
pour que surgisse d'en bas, du creux du val
– fuyant une douleur, le triste oiseau du soir

Le village est désert, décimé par les suies, façonné par l’azote marqueur des hommes Les ombres se dispersent en courant, traversent les ruelles Fantomatiques, elles s'effilo- chent et s'évaporent

C'est à cette heure un millier d'aîtres qui s'éteint,

et fait silence Dès lors il faut se hâter Donner son congé Suivre la sente verte

Chaïm Soutine
Vue de Cagnes
(1924-1925)

Grand Cahier.130.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.15

Silhouette


Depuis longtemps tu marchais, Ighizan sous le feuillage, des boues fagnardes collées à tes souliers. Le sol gelé se délitait de tous côtés

– sanglantes zébrures de glace, inventions de signes sans comprendre,

on ne voyait plus dans les entrelacs qu’un ciel de grisaille. Chaque rideau de branches, de ronces était une souffrance, raies de flammes dans ta chair –

Mais tu marchais, peut-être hésitant revenant parfois sur tes pas mais tu marchais

Tes yeux peu à peu s'habituèrent à l'ombre ; ton corps se fit indifférent au froid moussu, à l'humidité qui imprégnait tes vêtements ; ton sang devint plus vif

Enfin arriva le jour où

Toi, bête sombre couverte de lichens, de larves et de toute cette moisissure, toi la bête pouilleuse, tu vis briller la harpe des hauts arbres

Le chant des oiseaux fut un autre chant, aux notes stridentes, aux gouttes de lumière

Tu entras dans la chaleur, dans cette blancheur qui mit un essaim d'abeilles dans ta tête

Ta tête sonnante du jour

Claude Monet
Peupliers sur les rives de l'Ept
(1891)

Grand Cahier.129.Refonds.003.Ighizan.07

Inventaire


La chambre, elle est bleue
même le plafond où ne pend aucun lustre

Sur le plancher, les étagères et le bureau s'empilent des livres, un désordre de livres

On orne les murs de cartes lunaires, de photos de Koudelka ou d'icônes, cela pour tromper le vide bleu par des ocres et des rouges

Près de la fenêtre, un diagramme – labyrinthe d'esca- liers inachevés avec le M et la flèche

Une caisse de munitions portant une lampe, le lit (sa couverture en chaude laine), le tiroir des offices

où l'on trouve des âmes / innombrables et mortes, mais qui scintillent

encore... le mur d'en face et la vitre peinte Tous aux couleurs de l'orange et du soleil

Avec la veste noire et les disques vinyles, il ne reste plus rien à voir si ce n’est quelques mots inscrits, tapés à la machine sur des feuilles blanches,

et fichés par le travers !

Benoit Vinadelle
Folie ou démence d'après Victor Hugo (les chants du crépuscule)
(~2016)

Grand Cahier.128.Révolvie.031.Maisons de verre.01

Je me suis levé trop tard


Le jour dans ses étoffes d'eau n'avait aucun courage Le réveil sonna Je me suis levé J'ai pris le filet à provisions et je suis sorti

Il pleuvait Des gouttes lourdes, éparses Un camion passa sur la route brillante, camion chargé de troncs d'arbres (il y a là-bas des forêts humides au sol moussu), camion qui se dirigea vers le port où les troncs seraient embarqués

J'achetais le journal, le pain, le lait et je rentrai La pluie se fit plus dense Le soleil sans suite tirait ses rideaux

Encore un jour sans rien, un jour parmi les autres Et dans ton hégire, à chaque pas, tu trébuches sur ton ombre

ou son absence

Où est-elle,
et suave l’idée même ?

Quelqu’un te saisit par le col, te montre un phénomène – une couleuvre future – mais tout est flanqué par terre

Il suffit pour aujourd’hui
d’une chose d'un souvenir incertain
remembrance d’après

Claude Évrard
dscn6623
(2023)

Grand Cahier.127.Révolvie.033.D'après, contraste.07

Il n'y aura pas d'arrêt


La tempête d'hier s'est calmée Il a plu Le ciel est gris, l'eau glacée Le froid, l'humidité

Traversent la maison Sur les murs, on a collé de lon- gues laisses de papier couleur de soleil mais rien n'y fait Les meubles sont trop vieux et tristes, usés Depuis mon enfan- ce, je les vois et les vois s'écrouler

« Précipité lent » dit le chimiste, c'est le temps

Issues de la cage d'escalier, quelques notes pointues per- sistent ; la radio joue un air de piano qui s'ajoute

Aux battements métalliques du réveil Le grand verre à musique but d'un trait : plus de coups de marteau, plus de clous dans ma tête

Je m'assois sur le parquet Ma veste posée sur le dos- sier de la chaise est mouillée J'ai marché tout à l'heure dans la rue sans le moindre but Je me tasse dans un coin,

l'espace rétrécit il faudrait oublier

Fernand Léger
Les hélices
(1918)

Grand Cahier.126.Révolvie.031.Maisons de verre.03

Domaine


L'automne, ses jardins mourants sous les lourds édre- dons de cendre et plumes d'eau, l'automne a ses pensées de neige

Après la traversée des bois, après
le pré qui dégringole et qui débouche
inexplicablement

sur une route envahie de verdure, on est arrêté pour un instant par une grille aux épis de rouille, depuis longtemps, son usage s'est perdu

Une maison surplombe la colline, on arrive devant un nombre incommensurable de fenêtres., la façade est cassée de blanc, il n'y a plus rien qui veille, pas la moindre lumière

(Pour un peu l'on entendrait
les airs d’un bal au salon, la toupie
du temps s’affole),

des nuages gris là-haut, parcourent le ciel entier Entre eux, un vide à vous donner le vertige, le vide là-haut du grand résonateur

On pousse des portes – à chaque fois sur une absence, un battement se répercute de chambre en chambre Essaims de mouches, plafond qui bourdonnent

Egon Schiele
Maison avec des bardeaux
(1915)

Grand Cahier.125.Dispersion.006.Bifurcations.09

Plus rien ne viendra


Déserte la cour la nuit
la neige tassée – des pas
dans la neige et les rires enfuis

Seul un silence,
une lanterne qui veille,
qui déblaie un coin de nuit

Les murs sont gelés,

la barrière est démise
Il n'y a pas de vent dans la haie
mais les feuilles frémissent

Le chat,

le poil hérissé par le froid,
d'un bond franchit la cour

et du rebord,

regarde à travers la vitre
la maison noire et vide
Gino Severini
Le chat noir
(1911)

Grand Cahier.124.Refonds.002.Hortense.08

Déroulé


Chemin, l’écheveau du chemin se dévide vers la gauche, inaperçu parmi la poudre des rochers, des écailles anguleuses hérissées de touffes de pins sauvages, une forme peut-être et vague un rêve de dragon dans la brume

De biais l'emprunte un homme que suit le plus petit des hommes son portefaix

Au détour d'une paroi de papier (elle s’évanouit de blan- cheur, la tête fière) la quille d'un village surgit dans le clairsemé des baumes, le désordre des nuées

Est-ce un casque, des bois râcheux de guerrier qui s'a- vancent, des toits peints de sang courbés comme des sabres ?

Terrés de frayeurs dans leur nid de chaumes et de bran- ches, les hommes disparaissent, ne se voient plus ; rien ne se voit plus que la peur

Les buissons crissent d'aragnes Le pinceau a tracé dans le ciel déchiqueté d'orages, tout un jeu de plans effondrés involontaires, tout un jeu de plis dans l'air, d'œils de kami, de froissements

Sous les arbres noircis qui l'ombragent, le chemin, c'est aussi parfois la fraîcheur du ruisseau, le lait d'un serpent dans les anfractuosités de la terre, un enfant, un vieillard aux longues manches traversant le pont de pierres

C’est une rampe qui s'incline, un rideau qui coulisse et qui s'ouvre, une autre vue, des branches qui percent à même la roche fleurie Le damier des joncs envahissant l'espace des eaux plates

Jusqu'aux mâts détourés, jusqu’à ces quelques pavillons frais badigeonnés ; les hommes s'affairent, marchandent sous l'auvent ; une barque se perd dans les vapeurs du lac

山水長巻 (さんすいちょうかん)

Grand Cahier.123.Cinquante-trois relais.040.Sur la route.02 {•••}


Sesshû Toyo
Sansui chokan (1486)


*
Détail - centre du lé 2/6
Détail du précédent - partie gauche
Détail du précédent - partie droite

Haboku sansui

*
Sesshû Toyo - Haboku sansui (1495)

Sesshû Toyo


Trois brindilles de mûrier
Font un temple
La couleur naît
Des portes du ciel À peine
L'encre touche-t-elle une figure
Celui-ci gravit des marches
Rien,
Une paix
Sur la montagne où se perd
Le sentier
Le mot s'évase


雪舟 等楊

Grand Cahier.122.Cinquante-trois relais.040.Sur la route.03 {•••}

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte