Iliade II 560


Le poète, un vide…
mais indéterminé, le vide

où virtuelle une lumière
ouvre l’espace et le temps qui attend

fait de presque rien
qui n’est jamais vide, fait

d’un jeu de possibilités non abéliennes,
le miel volé des fleurs : sans racines les fleurs

Tout se rassemblera un jour
au nom du roi, tout sera musique

ce vide est une terre
une terre féconde

car sous le masque funéraire
le mot est encore à venir

et sous le masque le vide s'est
creusé dans la lumière

Qu’une chauve-souris trop sensible
aux ultrasons, sortant

de sa caverne – reflets, miroir
se heurte à la lumière,

comme flèche effleurant la pierre
quoi d’étonnant

Καραβούζης Σαράντης
Τοπίο με αρχαιολογικά ερείπια
Sarantis Karavouzis
Paysage avec ruines archéologiques
(1974)

Grand Cahier.795.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.12

Laps


L’espace,
ou la grande épure
du noir

vient à s’ouvrir où la nature (un temps)
se manifeste

Où est l'homme ?
Est-ce béance ou pot au noir ?

la force du fauve
entre possible et mouvement balance
et frôle les barreaux

Est-il bien nécessaire ?
– si le souffle de l’être
prend racine où il veut

Qui peut savoir ?
Comment pourrions-nous le savoir ?

puisque jamais il ne s’envole
de la cage aux étoiles
Pourquoi vouloir durer ou
renaître fleuri pour souffrir à nouveau ?
bien peu de choses
en somme

lentement la nature
retourne à l’extinction,
la nuit se ferme

竹内栖鳳
Takeuchi Seihō
(1864-1942)

Grand Cahier.605.Dispersion.007.Envols au jardin.11

J'ai pris la route régulière...


J'ai pris la route régulière qui passe par le ciel

Terre, la toute menue

Je te vois mon pays, ma ville. Je vois aussi la rue et la fenêtre de ma rue comme une carte de géographie détaillée, épinglée sur le globe de la mer

Sont-elles variées ! De bleus de verts chacune démê- lée avec leurs plumes blanches. (Il n'en manquait aucune, je les ai comptées)

Il y avait aussi l'ocre et le vert des champs labourés, des prairies. Un milliard de graminées poussant du sol

Sur l'océan que les vents soulèvent les vagues solitaires

Au-dessus de moi, un gouffre de froid noir immense, in- commensurable

Zao Wou-Ki
Nuit bleue
(2003)

Grand Cahier.276.Dispersions.025.Envol au jardin.09

Ailes


Un coup de vent. Brusque, une voile qui se perd dans le lointain, là-bas au-dessus
de la haie de ronces, au-dessus des noisetiers
On descend

Est-ce un nuage annonçant la pluie. Une dernière mai- sonnée. Des draps qui claquent

À grande vitesse on descend la rue qui devient la route qui débouche sur la campagne. Ou ce qu’il en reste. On s'é- loigne d’un mur où s’accrochent : vignes et cerises

Une flopée d’enfants surpris dans leur jeu poussent des cris et s'enfuient en tous sens

Dans les fossés embaume la jetée des branches d'un buis toujours vert

La route bifurque

Iris d'un bleu-violet clinquant près d'une porte de fer. Corbeaux dans les champs de blés tendres

Joan Miró
Le sourire aux ailes flamboyantes
(1954)

Grand Cahier.333.Dispersions.025.Envol au jardin.08<

Une scolie


Une scolie s’envole depuis les dormants d’une porte busquée, indifférente à tout ce qui n’est pas de son oc- cupation

Trouvera-t-elle le compost qui lui convient, les bois pourris où piquer le ver blanc ?

Venu des marais le vent de la Choisille a médité le poids des heures, et les jours sur l’étang, les joncs com- mencent à l’envahir

Petit à petit, les souvenirs se sont effacés, on va s’endormir. L’épreuve est manquée, harassé d’avoir tant gravi la côte vers Bois Jésus

Il en a fallu de l’audace pour ainsi franchir la route et le potager. Gagnée par la frayeur, une biche éperdue donne son dernier coup de sabot sur les rails

d'après Barend Van Orley
Belles chasses de Guise
(1488 - 1541)

Grand Cahier.575.Dispersion.025.Envols au jardin.06

Syllabes


Le verbe
entre les deux oreilles se
formule

lui donne l'une et l'autre ajustant la mesure
tout son équilibre à l'écoute de la langue

elle qui des
siècles du fond de
la caverne

articule ce qu'il voit, aime et dont il jouit
Un nouveau regard s’anime (alors) et sur soi

se replie

ouvre et libère
à l’intérieur une motion

d’un trait, complète et dit
le verbe d’une chose –

d’un mot

Jean Fautrier
La jolie fille
(1944)

... Donner à jouir à l'esprit humain.

Non pas seulement donné à voir, donné à jouir au sens de la vue (de la vue de l'esprit), non ! donné à jouir à ce sens qui se place dans l'arrière-gorge : à égale distance de la bouche (de la langue) et des oreilles. Et qui est le sens de la formulation, du Verbe.

Ce qui sort de là a plus d'autorité que tout au monde : de là sortent la Loi et les Prophètes. Ce sens qui jouit plus encore quand on lit que quand on écoute (mais aussi quand on écoute), quand on récite (ou déclame), quand-on-pense-et-qu'on-l'écrit.

Le regard-de-telle-sorte-qu'on-le-parle

Francis Ponge - Sidi-Madani
My creativ method (1947-1948)

Grand Cahier.782.Refonds.010.Syllabes.00

Botanique


À droite, le parterre étiqueté de plantes frileuses. Longs alignements de tiges en patience. Des fleurs, des couleurs viendront quand le temps changera. Certaines sont rentrées et choyées par des hommes positifs. Le bâtiment s'alourdit d'un siècle entier

À gauche, elles emplissent, voudraient crever les ver- rières, bocaux d'Afrique, d'Amazonie, potages vireux de tous les lieux chauds. Vous les sentiriez poussant racines dans vos bronches

Entre deux rangées de pensées, bleues ou jaunes, l'al- lée monte jusqu'au magnolia. Une horloge indique toujours la même heure

Les gens s'empressent sous le hall, ils ont recouvert les tables de toiles cirées. On achète, on vend, les yeux brillent, en connaisseurs

Sureau noir Sambucus Aegopodium
Drosera plante carnivore Viburnum etc.
(1869)

Grand Cahier.218.Dispersions.025.Envols au jardin.05

La Tour des lettres


Ce ne sont que des bouts de vie, oppressants
Des jours, brindilles envolées, qui se meurent
Et des nuits, et de tristes rappels d’erreurs
De mauvais chemins qu’on ne peut oublier

Je vais divagant sur les grèves de Loire
Où Ronsard, Rabelais, Descartes vécurent
Je vais sur les pas de Cingria, au bord
Des eaux. Je sais, fines dames des jardins

Trouver les grandes juliennes authentiques
J’en ai pris des clichés près d’une pelouse
Près d’une cage de fer en perroquet

On peut y voir les nombres trois, deux et un
Le rouge et la lettre A – philosophique –
Des bouquets taillés au calme des bassins

Guy Resse
Collage
(1955)

Grand Cahier.574.Dispersions.025.Envols au jardin.04

Les lettres


Elles ne sont pas sorties
Du panier rond de Saint-Cyr
Ni graffitées ni perchées
Sur le mur des escaliers
Mais trouvées dans les collines
Les lettres semées dans l’herbe
O jaune, A rouge, K bleu

Dans les haies et les bosquets
Des grandes mythologies
Ce sont les pièces d’un puzzle
Gentiment proportionnées
À la taille des enfants
Belles têtes qu’on enseigne
À toute philosophie

Paul Klee
Ruinen mit Styliten
(1918)

Grand Cahier.566.Dispersions.025.Envols au jardin.03

Oe l'après-midi


Au coin de l'œil progresse une ombre grise

Le temps se couvre, les stands, bâchés d'un vilain vert, sont dressés entre le grillage de l'entrée et le kiosque dé- sert. Ce jour-là, une banderole indique au piéton qui dé- rive, en larges lettres et mots gras, qu'il s'agit d'une Ren- contre : la XXème

Irai-je tout à l'heure au jardin des Prébendes, lire

quelques pages détachées des vieux livres d'histoire, feuilleter les albums écornés et jaunis, les cartes postales en noir et blanc ?

Du noir
s’amoncèle au-dessus des saules,
une jeune fille est là
qui se hâte

(
Weiß
schimmerts vorbei an der Weide:
ein Mädchen,
das eilt.

)
Paul Celan, en ces lieux

Des gouttes tombent sur le lac, l'air se fait plus lourd. Deux cygnes tournent en rond, inquiets. L’orage est annon- cé pour bientôt

Olivia Rolde
Carnaval sauvage
(2010)

Grand Cahier.336.Dispersion.025.Envol au jardin.02

Le rossignol


Il se promène, il veut s’instruire. Il écoute les conseils, occupé des usages, de l'origine et de l'espace. De la ligne à l'horizon qui va s'ouvrir, et des jours, et des jours qui s'allongent…

Arpentant le bocage, il s'ennuie

Tout d'un coup, une ombre chante. Farouche et solitaire, cachée dans les fourrés

Voudrait-il la mettre en cage, une cage dorée – pour ce que sont les sots petits oiseaux qui savent y faire et n’ont plus d’ombre ?

« Je te dis que je veux, séduit, faire un pas »

De son bec elle aiguise les signes et s'enfuit aussitôt,
file aux astres

J.-P. Claris de Florian, illustré
par des artistes japonais
(1895)

Florian, Le rossignol et le Prince
Grand Cahier.240.Dispersions.025.Envol au jardin.01

Buisson de beauté


Faut-il que le rouge et le pourpre – envahissent leurs joues, que leur parfum se perde au mont Calvaire, – sur les marches d'un temple aztèque

Faut-il que leur tête penche plus bas que terre

Honte, chagrin, tristesse / sont le lot des fuchsias dont les fleurs naissent / d'une goutte de sang tombé

Mrs Popple n'a jamais craint le froid, non plus qu'Alice Hoffman qui s'habille d'un rien, robe rose et blanche corolle, encore moins qu'Army Nurse (elle, c'est grand calice carmin et bleu col violet) ou simple Barbara

Mais doivent-elles s'exhiber ainsi par tous
les temps, les formes

ont-elles un psychisme caché ?
Comme le tronc ligneux et décentré (sombre où tout est mort-vivant) d'un prunier sauvage, comme la gueule carni- vore à double pendentif et les traits tourmentés des ra- meaux sur le blanc cassé de la page

Egon Schiele
Fuchsienzweige - Branches de fuchsia
(1910)

Grand Cahier.432.Dispersion.024.Vulnéraire.06

Troupeau d'astres


Fiévreux demain aura
La même taille
Fine à rejoindre les mains
La même peau
Demain sera comme hier
Mais sur la ligne des prairies
Toujours tu vois le troupeau d'astres
Piétinant la poussière
Et le grand bruit va te bousculer
T'arrachera plus sûrement le cœur
Que ces lèvres cuivrées

Isabelle Tabin-Darbellay
Fourrure d'automne
(2016)

Grand Cahier.211.Dispersions.024.Vulnéraires.18

Variété


la chair est nue
dynamique

elle est
sans peau et elle
s'expose
au néant des autres,
au spectre qui
l'enjambe

(ou l'écorche ou la traverse)

elle est
non commutative
non déterminée
dans ses trois dimensions

la chair ultime
est sans surface

et le temps viendra
où l'on dira
elle
bouge

Franz Rösel von Rosenhof
La terre après la chute de l'homme
(1690)

Grand Cahier.794.Dispersion.024.Vulnéraire.17

Une branche...


Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

fouetter l'air

Max Ernst
Loplop, « supérieur des oiseaux »
(1932)

Grand Cahier.210.Dispersion.002.Vulnéraires.16

À la cave inépuisable


Le galbe du jour est cerclé d'or, je bois une eau fraîche et forte qui pétille

C’est elle qui m’enchante et je l'appelle, arbre aux cigales Murmure solaire, semis de mots, bouilloire du bleu

Sous les ra les fla de la lumière, les idées sont prises de vertige, la pensée tournoie et se défixe

Écorce noire des pins, oliviers calcinés, que vont-elles chanter les scies de l'invisible ?

Dans l'air exténué de soif où se fanent les fleurs, elles boivent le suc, les sirops mûris de soleil

Vincent van Gogh
Oliviers avec ciel jaune et soleil
(1889)

Grand Cahier.227.Dispersions.024.Vulnéraires.15

Hors clôture


Il n’avait pas encore compris à quoi cela pouvait rimer qu’il refusait déjà

Son instinct lui disait :

« si précieuse, si désirée soit-elle, il existe autre chose, là-bas toujours possible »

Aussi opposa-t-il un non catégorique à chaque offre pla- cée, gardant le silence à chacune des enchères

Il lui avait fallu un temps considérable pour arriver jus- qu’à ce lieu, aux libertés de cet espace – d’une géométrie éblouissante où la route s'égare

Il avait tant hésité, tant tergiversé avant de s’engager avant de décider d’arrêter son manège

Qu’il n’osait plus s’approcher de ces colonnes… Il suffi- sait pourtant d’un seul coup d’aile

Une herbe jeune embaumait sous les pas Un arbre comme ornement d'oubli octroyait son dépôt d'ombres

André Derain
L'estaque route tournante
(1905)

Grand Cahier.232.Dispersion.024.Vulnéraire.14

De cet amas de verre...


De cet amas de verre et de bouteilles

de verre
d’un vert bouteille introuvable aujourd’hui, d’un verre
qui vire au noir,
un peu nacré (sanglante écaille)
d’un monde bu jusqu’à la lie Enivrante liqueur
d’un monde passager étiqueté de rêves consigné et qu’ il faut reprendre laver remplir
à nouveau d’un soleil liquide

Mais il est coupant le verre Ne va pas te blesser ni te saigner les mains Ne prends pas ce tesson Il ne reste plus rien de son éclat d’hier

À aimer autant le désordre, tu risques de souffrir

Dans l’atelier où tu mélanges les couleurs, n’accueille et ne reprends que les plus banales
litres et formes oubliées bouteilles ordinaires
dans les tons crème
d’un Morandi
et vois en elles : éclats de verre un jour brisés
comme ils s’allient comme ils se fondent comme ils de- meurent, inexorablement visibles

– Bec de glace
Oiseau qui se reflète
Copeau insaisissable
Vivante arête

Giorgio Morandi
Natura morta di vasi su un tavolo (1931)
gravure sur cuivre à l'eau forte

Grand Cahier.081.Dispersion.024.Vulnéraires.13

Dans l'air du soir


La route s'encaisse entre deux gros murs sans apprêt, de bossage franc, surhaussés d'un empilement de briques
Pas une vue qui dévie, un goulet

On va la suivre puisque dit-on, la musique est au bout

Le portail est ouvert, il ne reste rien d’
Autre qu'une enseigne et ses pommes de flammes

Que le corps d'un bâtiment qui s'absente parmi les châ- taigniers du jardin
Que la paille du silence dans les airs

Qu’importe, on va danser tout notre saoul, chasser au loin les amours qui tournent en rond

Paul Cézanne
La carrière de Bibémus
(1895)

Grand Cahier.238.Dispersion.024.Vulnéraire.12

À quoi bon


À quoi bon résister commis l’irréparable

Il n’est plus d’autre voie la seule à emprunter
qu’une voie obligée avec ses conséquences

Pourquoi chercher puisque le temps a basculé
s’est orienté vers un ailleurs sans consistance

À quoi bon s’entêter s’opposer à autrui
affronter l’incompréhension et leur mutisme

Une fois les mots du silence et du reproche
irrévocablement dit une fois encore

La porte du train s'est ouverte sur la nuit

Il y a
des reflets dans la vitre dont on a perdu le sens On ne voit dans le wagon qu’un homme seul près de sa couchette et qui voudrait dormir Le sas et le soufflet s’ouvre et se referme la vitre bouge à l'heure et au lieu d'un fracas géant de fer à la mesure de l'infini

Paul Delvaux
Femme à la rose
(1936)

Grand Cahier.291.Dispersion.024.Vulnéraires.11

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte