La nuit revient


L'air
  Le paysage est immobile
La rivière ne coule plus
Les arbres sont figés
    L'été s'est arrêté
C'est ton cœur qui bat dans cette poix

Peu à peu
  Le masque de la nuit
  Le masque frais
Tes vêtements qui ont moisi
Le mal qui te poursuit
    Se sont collés à toi

Pablo Picasso
Nu étoilé
(1936)

Grand Cahier.172.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.01

Guépard de verre


Billes sonores, billes tombées
dans les poches du ciel
sur les toits lisses de l’été,
Le jour se brise pour un temps,
le jour s’immédiatise
en de multiples éclats, en pétales
de couleurs

Et si je te rencontre, c’est ici
à l'angle acéré de la rue
Plus rien qui soit pareil
En ce trop de clarté
une tendre motion se libère
et lorsqu’une douleur me traverse
– une autre meurt

Les jardins foisonnent, bondis-
sent par-dessus le mur,
rendant leurs roses
On entend dans les cours
des cris lointains La maison nous accueille
Immobile est dans l'air
le laurier

Shoichi Hasegawa
À la découverte du palais perdu
(2015)

Grand Cahier.171.Révolvie.031.Maison de verre.19

Après


La maison est odorante, l'amour une clarté

d’abord ils s’étaient engagés
(l’un l’autre (l’un envers l’autre – unis sous un même toit, celui qui y croyait et celle
qui n’y croyait pas)
) mais aujourd’hui que la guerre est défaite, que les che- mins du désir sont perdus,
que reste-t-il ?

Le rouge peu à peu s'est estompé, les goûts effacés, les murs tagués des derniers âges

Dans le jardin fleurissent le réséda, et des arbres flo- rifères Des orangers poussent,
hauts comme des hommes leur tête
est ronde est
couleur du bronze des os, et
toutes choses rangés
– Ce sont des arbres sans vents sous la perfection du ciel qui font le pays ce si calme verger du temps

Igor Mitoraj
Tyndare fissuré, jardin de Boboli, Florence
Photo de Mariella Zoppi
(1998)

Grand Cahier.170.Révolvie.031.Maisons de verre.20


La chambre


Le rire d'une fille emplit
la cour qui moisit
comme la chambre comme le lit

Les moineaux mangent les pierres.
L'orage est passé
du premier soir, l'éclair
qui t'empêcha de dormir

Par l'ultime carreau de la fenêtre
et que l'on ouvre,
l'arête du toit, les tuiles,
l'antenne tournée vers le ciel, ce peu
de ciel entre les murs,
ce ciel qui passe

Le monde n'a pas d'esprit
Le silence de nouveau les larmes

Un étroit jardin de cardamine
est aquarium sans soleil

Georg Baselitz
Die große Nacht im Eimer
Xylographie en noir, remix de 1963
(2008-2010)

Grand Cahier.169.Refonds.011.Contre-feux.09

Grenier blanc


Le toit, sa pente double tournée, (est-ce un torse, une barque dormante au puits du ciel ?) le toit s'adosse à la colline, grenier blanc

Renversé dans le jour dans les profondeurs de l’azur les cercles alentour entr’ouverts, il repose avec l'ardoise de ses mots

De sa bouche lentement s'exhale un souffle

Une musique l’environne, une musique l’emporte, c’est une eau ressurgi du côté de la source Il est ailleurs, il écoute Le temps mesuré va remplir tout l'espace

Il a vu – comme un défi lancé aux lois de la pesanteur et de l'optique, des étages de livres sous le verre, des mondes sans y croire, des fragments de paroles étrangères – il a vu de ses yeux des éclats de lumière traverser la distance, se refléter dans une forêt de lierre et de lilas

Le clavier des couleurs sur la toile est plus nuancé, fait plus danser l'âme que l'air

Tapis de rouges tissé où se pose le pas, laine des mar- gelles de pierre, feuillets de mille nuits

Il cache son visage au creux d'épais coussins Le jour par la lucarne décline avec lenteur
Geer van Velde
Composition
(1956)

Grand Cahier.168.Refonds.003.Ighizan.08

Les Aranes


Leacht Cuimhne sur les bords du chemin

Lichens roses sur le grès, venus des eaux, milliers de kilomètres de murs patiemment
déposés, ces feuillets
de schiste rafraîchis par les eaux

sont l’intensive mémoire d’une telle fatigue – maigre germe et porte-croix, carrelets de sable et de varechs
ressortis de la mer

Les mâchoires
de fonte d'
une pelle-
teuse
raclent la roche qui résonne

Le ciel à perte de vue est aussi blanc que l'écume

Dùn Aonghasa en cercles concentriques, vent, chevaux de frise, défense à l'Ouest aux pentes fracturées de
l'île

Dún Aonghasa
Le fort des Fir Bolg
(IIe siècle av. J.-C.)

Grand Cahier.167.Révolvie.034.Le horzain.15

Les Lusiades


Ainsi nous ouvrîmes ces mers

Que nulle génération n'avait ouvertes avant nous, voyant les îles nouvelles et les cieux nouveaux qu'avait découverts Henri le généreux

Laissant à main gauche les monts et les bourgs de Mauritanie, terre où jadis régna Antée

Car à main droite une autre terre, nous n'avons pas la certitude mais de son existence la présomption

***

« Assi fomos abrindo aqueles mares.
Que geração algùa não abriu,
As novas llhas vendo e os novos ares
Que o generoso Henrique descobriu ;
De Mauritânia os montes e lugares,
Terra que Anteu num tempo possuiu
Deixando à mão esquerda, que à direita
Não há certeza doutra, mas suspeita. »

Luís Vaz de Camões, Os Lusiades – Canto V Estrofe 4

Azulejo, scène des Lusiades
Palais de Buçaco, Mealhada
(1832)

Grand Cahier.166.Révolvie.033.D'après, contraste.01

La montagne


La montagne était là mais lointaine, inaccessible en ses multiples roses, ses miroirs

L'ombre d’une hêtraie-sapinière, impatiente n'y-touchez-pas, se transforma en la broussaille

Les crêtes dépassées, ce fut un éboulis de chaleur, une main de géant qui s’ouvrit

Un soleil éternel s'y tenait sous la perfection du ciel, l'air de ces espaces délivrés était plus intense que l'herbe bleue du Kentucky

Aucune bête ni terrée ni une aile, rien qui se recroise dans leurs lignes de chance et de vie

Un air fabuleux se mit à souffler

On entendit le son d'une mandole, un chant clair d’une haute tension au désert de ces pentes

La montagne était là, simplement, visible et belle dans ses froids

Crête de la Cuquère
depuis la brèche de Charance
(05000)

Grand Cahier.165.Dispersions.021.Bifurcation.12

Choses vives


Assise en un sofa elle
lit qu'elle aime,
sur des cahiers de bandelettes
reliés par des ficelles,
plus que tout Li Chang-Yin

Larmes de cire à la chandelle,
sèches coquilles de litchis
Une épingle de tête
ornée de fleurs tombe à terre,
on l'oublie

Sei était laide,
sauf au-dessous du menton
Intelligente
vaniteuse et sensible,
infiniment curieuse

Mêlés de cette herbe cueillie
indifférente sans oreilles,
myosotis et chrysanthèmes
qui, Sei,
aurait bien pu l'entendre ?

Sei Shonagon
Notes de chevet §62
(~ l'an 1000)

Grand Cahier.164.Refonds.001.D'une motion.09

Beatris et Jehannet


Beatris et Jehannet s’en vont
au bois de muguet Ce fut
de nouveau la saison douce
Ils ont raison les rossignols
de cajoler au temps de mai,
il est joli Les prés verts
sont de fleurs recouverts,
les vergers se remplissent de fruits
Couleurs de froid perdues,
couleurs retrouvées et revues
Que la rose est belle en son bruit
au chapeau de la dame !
L'amant fait ses aveux,
l'oiseau chante latin
Douce est la saison nouvelle,
toutes choses s'éveillent
qui de joie se maintient

(D'après la Manekine de Beaumanoir)

Marc Chagall
Pour Ida
(1933)

Grand Cahier.163.Révolvie.033.D'après, contraste.12

Dans les chaumes du soleil


Le soleil de midi tourne en rond Soleil pulsionnel, soleil ameuté de cigales Ils allaient peindre ensemble les Alyscamps poudrés d'or – l'indien rêvant déjà des îles, d'une maladie de fleurs sauvages – le simple, lui, le forcené, l'apostat, d'un atelier, portes laquées d'un petit temple jauni de tournesols sous le ciel bleu très profond

En définitive l’indien partit Quant à l’autre, Jacques affirme qu’il s'écroula blessé, coquillage de sang couché dans son plus beau tableau

Le chemin tire au vert, le train fume dans les champs

« Comme on les observe ici, gravement belles, sur d'an- ciennes photographies, à exprimer la tristesse et la solitude extrême, l’obstiné nous dit que la chaumière au toit de roseaux lui fait penser au nid d'un roitelet, de toutes vertus échevelées d'abri, le toit, le nid tourmenté, en forme de boule avec son ouverture en dessous, protégé de la pluie »

Et cela se vrille à la fin, noir comme un lierre Une mer de blés jaunes envahis de corbeaux

Vincent Van Gogh
Champ de blé aux corbeaux
(1890)

Grand Cahier.162.Dispersion.022.Minutes et figures.03

Hélianthe


Dès qu'il eut ouvert les yeux, Ighizan au cœur d'hélian- the se sentit abandonné Il s'arrêta sur le seuil, refusa le cours des jours, ne voulut pas donner suite… Seul au mon- de, plus aucun mot ne sortit de sa bouche

Pourquoi avoir tant aimé, et tant bénit les contraires ?

Critique et physiologue, gouttes d’or ou figues vertes sous les rafales du vent, les étoiles tombèrent Le ciel se déroula, les ruisseaux dans la rue charriaient une eau de glace La flamme bleue de son esprit fut ardente douleur au long des murs gris de la ville

Chacun de ses pas foulait d'étranges fleurs, les parfums vieux, des sons lointains naissant, le monde se nomma

Près des toits calmes qui verdirent, parut, battante l'aile et solitaire, la forme rouge d'un corbeau Son cri âpre creva les airs légers où rien ne bouge

Anselm Kiefer
Die Orden der Natcht, Les ordres de la nuit
(1996)

Grand Cahier.161.Refonds.003.Ighizan.06

Osiris


Nous ne savons penser qu'avec des bouts de langue, à chacun de leurs termes, rongés par l'ombre et par l'oubli

Haies de papyrus accrochées dans les eaux troubles – faisceaux de tiges abritant tout un monde sauvage – triangles dénoués en thyrse de jeunesse

Mainte fois battues, Jadis, sur la table mouillée, lamelles croisées que blanchit le soleil, vous receviez des hommes affairés la marque pour les siècles

Le halo d'une faible lanterne sur la rampe du fleuve s'avance Ce n'est qu'une petite barque égyptienne, silen- cieuse dans la nuit, extrêmement étroite et fragile Tous les mots qui précèdent ont sombré, lentilles d'eau qui s'écartent, insaisissables, fuyantes sans fin

Jean Fautrier - Composition
(1958-1960)

Grand Cahier.160.Refonds.010.Syllabes.01

Nord


Le soir, et d'herbes pourrissant
Les plaines s'ouvrent
A ce gibier d'étoiles
Leurs yeux dans l'eau se figent
Un pas contre la pierre ébruite son sentier
Frémissante est la haie
D'ombres qui l'accompagnent
Une plainte s'est tue Un chant L'or
Et le cœur resté ferme
On voit des feux briller au loin :
Sensible espoir
La nuit mûrie, les aiguilles se joignent
Force et corps
Un froid glacial avive l'esprit

Paul Klee
Vollmond
(1919)

Grand Cahier.159.Cahier bleu-vert.013.Passages.08

Vers l'intérieur


Je ne l'ai jamais vu cette station de gare, reliée droite au monde par une voie unique, traversant les chaumes pourris de pluie des terres du nord‑ouest

Je n'ai pourtant pas oublié le vert assourdissant de la colline, avec une herbe grasse au sortir de la nuit – une herbe – avec le trèfle que j’aime dedans

… Les abords étaient encombrés de troncs équarris, couverts d'un tapis de sciure qui sent fort …

J'ai marché vers le bourg, incertain dans les âges J'ai remonté la rue Il y avait là des hommes portant sur l'épaule de grandes houes De nombreux détails me disaient quelque chose :

L'épanchement des saules, en or et blanc, le parsemé des pâquerettes, une lessive aux couleurs intenses sur un fond d'herbe mouillée Dans une grange, l'odeur des cornes brûlées, une sellerie où l'on teignait les cuirs

Et vers les collines, de lourds chevaux de plomb, des chevaux noirs tirant vers le bas le paysage, chacun hennis- sant comme un contre‑point – avec une herbe à la note profonde, absorbés par ce même trèfle

Franz Marc
Pferde in Landschaft - Chevaux dans le paysage
(~1911)

Grand Cahier.158.Refonds.004.Printemps, cheval.02

D'un premier jardin craquant
d'eaux vertes


Le terreau noir et de graisse, grouillant d'insectes à cuirasse d'or : marionnettes qui combattent dans l'éther, pinces, rostres fouillant la mort, gorgé du lait vert et des humeurs jaunâtres

– le terreau tassé, marqué des pas de qui prend soin parmi les larges feuilles assoiffées, les rhubarbes qui font claquer des lèvres, les choux montés non point encore en graine, les chicorées diverses

– le terreau, l'enfant y creuse une tombe pour le chaton qu'il vient de tuer, puis retourne à ses jeux de soleil vu sur l'aile sublime d'une belle-dame, à ses courses qui jamais n'auront franchi le front blanc des troènes

Olivia Rolde - Zone refuge
(2017-2018)

Grand Cahier.157.Refonds.002.Hortense.01

Lenteur du jour


L'air chargé de pièces d'or à l'estampille du temps
Est bien plus fort que nous
Des enfants qui s'habillent de rouge
Poursuivent leurs rêves
Jeu de la balle avec le soleil Châteaux de sable
Un corbeau passe au-dessus du toit vert
La vitre brille, paraît
Le visage d'une femme aux cheveux noirs
Dans le bosquet, cueillant les roses
Eurydice chantée meurt
Nous sommes trop longtemps resté sur cette plaine
L'herbe a séché Le silence est venu

Paul Klee
Roter Ballon
(1922)

Grand Cahier.155.Cahier bleu-vert.013.Passages.06

Au dehors


Lisse est le caillou de l’eau pour celui qui s’aventure, ignorant les chemins sur le socle d’une eau
première,
noire et stérile,
douce au-dessous et sans
mémoire

Plus étroite qu’une lame
entre la vie et la mort
est la barque s’en allant
à l’estime, ignorant les étoiles
sur la route incertaine,
ne sachant éviter ni les pluies ni les feux, et les Hyades, et la Chèvre d’Olène

Il sait comment faire
pour dicter ses lois, si le temps veut qu’on raidisse les cordages ou qu’on relâche les écoutes,
à quel moment ramener les antennes à mi-mât

Il sait qu’il ne faut jamais laisser s’affoler le petit perro- quet de couleur écarlate qui s’agite là-haut

Mais il ne ramènera rien de sa course au désert, si ce n’est le récit de frayeurs et d’épreuves.

Tous les lieux sont habités dorénavant.
On a dressé des murailles
depuis les eaux fraîches de l’Araxe jusqu’aux rivières de givre de Thulé

d'après Sénèque – Medea, Acte II, Scène 3

Olaus Magnus
Carte maritime de la Scandinavie (Détail)
(1527-1539)

Grand Cahier.153.Révolvie.034.Le horzain.15

Lyncée


Personne au départ ne l’ignore, il n’est pas de retour, jamais ils ne reviennent, pas un jour pas un seul, n'est jamais revenu il n’y a pas d’arrêt il n’y a point d’appui

À l’évidence
ce qui se montre aujourd’hui
sera l’erreur de demain

L'œil rivé sur les eaux noires,
l'enfant a revêtu
les habits de Lyncée
Il ne se fie plus qu’à son regard,
il n’a plus qu’un seul recours,
c’est celui des étoiles

Le bois de proue, le bois de chêne lui dit
les routes possibles,
quels écueils on évite

Il voit et prend courage, il voit cachées au travers des nuages les veines d'or, il suit les fortifications de la sardoine et de l'onyx – infailliblement des profondeurs, une église qui tinte

Lorenzo Costa
Fragment d'un coffre nuptial
La nave Argo
(~1500)

Grand Cahier.152.Dispersion.021.Bifurcation.13

Une fois


Une fois, une seule, tu perdis l'équilibre – Ighizan Tu en perdis l’oreille, rien pour te retenir, rien ni personne. Tu t'exposas au pire

Une fois
le ciel se déchira Tu voulus t’enfuir, oublier – courir jusqu’à perdre le souffle, après les haies jusqu’au bout, à cet arbre isolé

Tu levas les yeux Ighizan et, de la douleur ce que tu vis ce fut, la parfaite figure

Le métal argenté d'une aile se déploya, les miroirs de son vol sur les champs dévastés Comme un feu d'herbes piétinées, effacé d’un seul coup par une salve trop violente

Une fenêtre s'ouvrit au jour
Et déclina…

Son cri est un cri d'astres morts

Tu l'écoutes dans les jardins perdus de mai, sur les sen- tiers qui sont des rêves bleus dans l'âme


Grand Cahier.151.Refonds.003.Ighizan.05

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte