Les filets du temps

*


Des ailes



Il y a des choses qui ont des ailes, naturellement, et qui sont de ce monde. Des amours légères, des mots choisis, des arbres, etc.

Je précise – non point des arbres mais des choses qui ont des ailes et qui sont dans des arbres, et en ces lieux s’apprêtent...

Partir d'un tronc noueux et aller, aller
Jusqu'au brusque arrachement des ailes, jusqu’à l'envol des plumes bleues

Car toujours ils en laissent

Pierre Alechinsky,
avec un poème de Yves Bonnefoy
rue Descartes à Paris « Murs
de l'an 2000 »

Grand Cahier.209.Dispersion.020.Les filets du temps.01 {•••}


Au plus proche



Surprenant, inquiétant
le sentiment qui veut comprendre

J’écris puis me relis, me vois
exigeant lecteur d'une accointance parfaite entre un son et une image, avec l’échappement consécutif du sens, étrange et scandaleux

Il en existe un autre toujours caché sous le premier.
Mais à quoi bon ? Il est bien caché et on l'ignore. S'il se révèle, il est trop clair.
L'un des deux doit disparaître qui va gâcher l'affaire

Je veux dire – rien qui ne se vive, qui ne se peigne en beau désordre, une ligne première… et puis
les autres

Raccourcir les distances, rapprocher l’éloigné depuis longtemps. Reprendre son cadavre, le rajeunir de ses an- nées chaque fois plus nombreuses,
sans rime ni raison, vivre au for des mots,
écrire et décompter sur les doigts de la main, replacer comme il faut parmi ceux d'aujourd'hui, sans le point qui termine

Grand Cahier.186.Dispersion.020.Les filets du temps.02 {•••}


Le tracé de l'oreille et de la main



Un premier corbeau s’envole. Il est blanc de calcite et la nuit des entrailles est encerclée du feu des lampes. Les mèches fument. Les cavités sont carbonées de graisse

Rêves sous un crâne, homme du rêve, tu guides la bouffonnerie des troupeaux célestes, le quadrille des petits chevaux sauvages. Tu fais danser la spirale bosselée des trois aurochs. Les lignes blanches à têtes mouchetées convergent vers le même point, une foisonnante ramure de cerfs

C’est le premier surgeon des nerfs. Une poussée de l’âme comme dendrites

Grand Cahier.184.Dispersion.020.Les filets du temps.03 {•••}


Le désordre des verbes



L'herbe est grasse, l'herbe est longue du pré qui résiste à la faux, les secondes qui durent, les vivantes

La fleur de lys au toucher de velours, la fleur au hasard parsemée. Sa douceur sa couleur jaune d'or. Une goutte de lait

Sur l’étendue des cheveux d'herbes, sur le pré d’autrefois qui se penche toujours – les enfants aux longues jambes des hauts déboulent avec leurs rires

Comme un article machinal avec ses pattes d'angle, comme un lustre fameux d'insecte, une à une à l’envers des gravités, il égrène les tiges

Tic, un rouage s'enclenche. Tac, une herbe s'en é- chappe

J'ai fauché les herbes du chemin, je les acucherai avant que ne vienne au vent l’idée de s’en mêler

Grand Cahier.200.Dispersion.020.Les filets du temps.04 {•••}


Sieste



Dormir dans les pannes du temps, quand l'heure indique après les plats, obstinément le chiffre quinze –

Rêver, ne serait-ce qu’un moment, après la becquée de quelques restes, à l'été du livre ou de l'enfance –

Voir, comme est le vin dans le verre

la rouge rondeur du soleil inaccessible, et le soir an- noncé, langueurs et fleurs épanouies, dans la chaleur accumulée –

Saules, penchez-vous sur le bord que je songe et re- pose. Dans cette étendue d'eau froide au regard de lune, je ne vois que moi-même –

Flambants miroirs ! De draps, de nappes, frais tendus les ciels sont apprêtés –

Dans la maison des hommes, on attend depuis toujours celui qui va chanter –

Grand Cahier.313.Dispersion.020.Les filets du temps.05 {•••}


Conjugaison



Je ne sais plus vraiment quel est mon nom, j’ai dû l’oublier ; si je le savais, je me dis que peut-être je l'écrirais

Tu ne sais pas ce que tu écris, ni ce que tu es, encore moins d'où tu viens ; ce sont là des choses que tu ignores ; tu n'écris pas tout ce que tu sais

Il ne sait pas quels sont les chemins qu’il dut empruntés pour venir jusqu’ici ; dans quels buissons il faut chercher, s'il le savait…

Nous ne savons pas le devenir de nos écrits, encore moins ce que nous y mettons, quelle partie de nous‑même ; nous n’écrivons que la langue d’un pays

Vous ne savez pas quand vous arriverez, et même arriverez-vous ; les yeux, vous les fermez pour que cela n'arrive en aucun cas ; vous y croyez ?

Ils ne veulent rien d’autre que croire, ne veulent rien savoir ; jamais ils n'écriraient, au grand jamais ; d’aucuns pour eux s'y employèrent ; au bout du compte existent-ils ?

Grand Cahier.355.Dispersion.020.Les filets du temps.06 {•••}


Dans les pas d'Alexandre



Je me hâte, je me précipite à la ligne. Je ne veux qu'une chose, elle est là, juste au bout

J'ai compté sur mes doigts, j'ai compté douze fois

Me dirais-je pour autant, poète ou précis comptable de ma langue, mon épicerie, épicier dans sa blouse, un crayon à l'oreille

Je note la commande. Il me faudrait une motion de cristaux verts, ce qu'il en reste ayant passé

Passe-poème,
rêve profond des nuits, poisson de zinc, ciel folié

Grand Cahier.399.Dispersion.020.Les filets du temps.07 {•••}


Entrevu



J'ai refait le chemin me voilà désœuvré. Je me suis aperçu qu’il manquait une pièce un moment. Poche percée, pièce perdue, un peu d'or. Vraiment presque rien.

Cela valait-il la peine d’y retourner, de remettre ses pas dans ses pas, de reprendre le chemin à l'envers, atten- tionné, tête songeuse, en haut en bas regardant ?

J’ai découvert nombre de passages ignorés la fois d'a- vant. Je me suis aperçu qu’il existait bien des traverses. Qui sont peu fréquentés, que la broussaille envahit. Que je n'ai pas suivis. Que je n’ai pas voulu suivre, occupé de mon or

Je me disais : plus de temps, il faudra revenir, peut-être un jour qui sait, ou que j'en dise …Et maintenant que je l'ai retrouvée ?

Grand Cahier.344.Dispersion.020.Les filets du temps.08 {•••}


Voix rompues



Voix rompues, langues étranglées percluses de mémoi- re, linges épinglés aux ficelles du vent

Langues et voix en allées, flottantes desséchées, qui vous empreigniez de troubles révoltes, de tant d'histoires emportées

Feux ressortis du plus lointain,
Jaillis de l'unique frappe d'un silex, éclats de feu perdu en des temps improbables

Nous voulions à notre tour parcourir les chemins dé- terrés mais la plupart des chemins d'autrefois sont coupés, leurs traces effacées défigurés de trop d'éboulis, d'arbres morts, d'arbres abattus. Peu de chemins sont encore pra- ticables

Nous voulions découvrir de la terre les stigmates, les anciens tremblements. Mais comment recomposer cela quand tout s'effondre et vient à disparaître sous la pesanteur des jours et le poids énorme des travaux

Grand Cahier.372.Dispersion.020.Les filets du temps.09 {•••}


Apud nos



L'heure est grise à la fontaine

L'eau
Va circuler dans les canaux de pierre, de chapes d'or et d'armoiries.

Elle a vu passer de rouges camails au temps des fée- ries. Son eau calme reflète le front des églises

Ce sont douze bornes qui l’encerclent et la protègent. L'arcane parfait d'un trèfle soutient sa base

L'eau
Va s'écouler des quatre mascarons aux cheveux des saisons

D'abord vers l'est les fleurs, l'été des épis, un automne frugivore. Puis la tête renfrognée d'un vieillard

Entre les pilastres, on peut lire (gravée) ce vers latin, énigmatique et lapidaire : « Nativos silices linquere nympha dolens »

Que la morsure du temps s’attaque à cette œuvre si elle veut, Veguère une figuiero, un cop, dins moun camin

Grand Cahier.381.Dispersion.020.Les filets du temps.10 {•••}


Dernières messageries



Rouge c'est un colis, l'adresse est au grenier du soir. Le timbre et le cachet lui disent des rivages
...les huppes du vent qui s'en vont, des rêves qui tour- noient, des lieux remplis de voix, des chuchotements, des bribes lointaines...
lui disent la mer, emplie de naufrages, la mer sans ces- se réinventant le ciel sur sa hanche

Grimpé sur l'escabeau, le soleil a penché sa tête, sa tê- te ronde à la lucarne. Les jouets s'abîment, les plus beaux

Que veut-il voir ? Que les ombres s'allongent ?

...les eaux lancinantes des tours, des roues de bois, les douces caresses d'objets, les peluches, des fantaisies d'as- semblages aux endroits de la ville...

Grand Cahier.268.Dispersion.020.Les filets du temps.11 {•••}


Baïkal



Notre barque s'avançait en silence sous la transparence des nuages, une loupe d'eau bleue enchâssée entre les côtes escarpées, une extraordinaire eau bleue glissait lim- pide accostée à notre barque

Pour quelle raison s’avance-t-elle ainsi, puisque le temps s’est endormi frôlé par les branches des sapins

Tout est calme. Rien ne nous presse. Nous laissons venir ce qui vient sans rien troubler des vies si proches sur les berges

Chevreuil grignotant les surgeons d'un bouleau
Loutres lustrées voyant de leurs grands yeux étonnés le morceau de bois dérivant
Le vent miaule
Et nous respirons en ramant dans la clarté des eaux du lac

Grand Cahier.349.Dispersion.020.Les filets du temps.12 {•••}


Imitazione



Lungi dal proprio ramo,
Povera foglia frale,
Dove vai tu ? Dal faggio
Là dov'io nacqui, mi divise il vento.
Esso, ornando, a volo
Dal bosco alla campagna,
Dalla valle mi porta alla montagna.
Seco perpetuamente
Vo pellegrina, e tutto l'altro ignoro.
Vo dove ogni altra cosa,
Dove naturalmente
Va la foglia di rosa,
E la foglia d'alloro.

En souvenir de Giacomo, je le redis,

Si loin de la branche originelle,
Pauvre feuille fragile,
Où t'en vas-tu ? – Le vent m'a séparée
Du fayard où je naquis.
Je m'en vais, il m'emporte
Et me tourmente je m'envole
Du bois vers les campagnes,
De la vallée vers les montagnes
Perpétuellement secouée.
Je vais, je voyage ignorée du prochain,
Je vais où vont toutes les choses,
Où naturellement vont
Aussi bien la feuille de la rose
Que la feuille du laurier.

Grand Cahier.378.Dispersion.020.Les filets du temps.13 {•••}


Tracer son chiffre...



Tracer son chiffre
sur les parois de la caverne

ne rime à rien
car dans dix mille ans, y aura-t-il encore quelqu’un pour lire et pour comprendre ?

J'écris sans rime dans la nuit, indifférent et sans souci, c'est ma raison, je n'y peux rien.

Je ne fais que vivre
et d’un écrit

trace mon chiffre un peu
sur la paroi

Grand Cahier.289.Dispersion.020.Les filets du temps.14 {•••}


Au bout du compte



À l'extrémité d’une branche, un merle sur le frêne en face, imite les hésitations du soir

On se souvient du temps de pierre
quand des blocs entiers du ciel coupaient la sente, la nuque arquée comme d'une mule, les angles déchirant la plante

Nulles couleurs alors
Des souches, la roche et les premiers paquets de neige

À quoi tous ces efforts ont-ils bien pu servir ?

Le réconfort d'un café chaud – là-haut – entre les plan- ches d'un réduit qui donne

sur une vue ?
Décidément bien peu de choses

Grand Cahier.223.Dispersion.020.Les filets du temps.15 {•••}


On ne peut pas dire...



On ne peut pas dire en ces lieux
qu'elle soit

précisément ... situable,
affirmativement ... vivante,
intimement ... liée,

qu'une part très personnelle
lui soit … attribuée,

non,
bien que ces arbres,

chêne ou châtaignier,
le buisson de mûres
et la boue du chemin

lui soient, en un souffle de vent
… restitués

René Magritte
La voix du sang
(1960)


Grand Cahier.409.Dispersion.020.Les filets du temps.16 {•••}

Baumes et regrets

*


Traversée



Rebord de ma fenêtre / embouteillée
de tant d'accidents verts / toujours vivants

de tant d'événements / passés qui là
se tiennent immobiles / prêts à bondir

sur la proie que je suis

Yeux rayons bleus
fascinants qui régnaient

– je vous demande grâce

Si je fus pour un temps
– imperator, inutile et oisif

jamais je n'ai voulu
arracher son butin

au monde : voyageur

traversant les âges,
impénitent et sans but

André Lhote
La fenêtre à meneaux à Mermande
(1940)

Grand Cahier.741.Dispersion.019.Baumes et regrets.01 {•••}


Ce corps



Apprends à vivre avec ce qui te heurte, ce qui te touche et se colle à ta peau.
En bonne intelligence. Elles sont...

Elles ont été si longues ces années !
Laisse les aigreurs, les mauvais sentiments. Tiens-toi dans le retrait, observe et te dégage, il est temps.

Vois comme il progresse dans son âge, comprends ce corps chaleureux si présent dans sa douleur. Qu’il s’en aille où il veut, quand bien même
ce serait vers le mal inéluctable.

De toutes les façons
tu souffriras de ses insuffisances, de sa réclame. Prends comme il va,
son chemin sué de pierres

Grand Cahier.327.Dispersion.019.Baumes et regrets.02 {•••}


Partage



Plus le temps poussera son wagon suivant la douce oblique du rail – « Chauffeur, largue l'attelage » et la vie s'en va, grincent les eaux blanches – irrémédiable à ce point d'inertie

Et plus je paraîtrai ton semblable

Échelle, et mesure aussi bien, ta façon de choisir, les choses que tu aimes et celles-là qui te révoltent, je ne veux rien en dire. À chacun son effort. Le butoir est au bout

Et pour le moins y aura-t-il eu – avant que tout s'effon- dre, la lutte et le maintien, avec l'arrière-plan assumé des souvenirs

Grand Cahier.243.Dispersion.019.Baumes et regrets.03 {•••}


Regrets



On a remisé le jour au placard à l'heure où je vous parle, jeté bas la veste

À force de travail, les copeaux sont tombés. L’espace est dégagé mais la forme produite, fut­­-elle bien décidée ?

À force de vouloir, sais-je encore si je sais ?

Il faudrait oublier, recommencer dès le début, mettre ses pas dans les pas déjà passés, éviter d’avoir connu,

dévoiler à nouveau le grand jour

Grand Cahier.259.Dispersion.019.Baumes et regrets.04 {•••}


Le temps nous manque...



pour atteindre au dehors
Nul jamais n’ira plus loin que soi-même
L'âge aussi vrai que l'enfance viendra
Du puits de lune où se trouvent les morts
Rien à craindre, ou à fuir – rien que reflet

Des profondeurs d'encre et de solitude
Quand la mer illusoire est sans refuge
Vaste pampa ouverte aux vents des cieux
Où l'homme n'est qu'une tête d'épingle
Plantée dans l’origine, et durement

Grand Cahier.326.Dispersion.019.Baumes et regrets.05 {•••}


L'inattendu



L'inattendu va revenir ce soir arbres si noirs. Il suffit d'un peu de vent, d’un léger déplacement. Un mot je suis, deux mots je tombe, et déjà désemparé

L'inattendu va refleurir, va ressortir de l'opacité du grand sommeil. Nous ne sommes plus qu’une machine verticale tournée vers le rien, recherchant à sa manière un ton, une simple note comme elle est

L'horloge rampe symétrique et nous surprend chaque jour sur le travail, à répéter les mêmes mots, à tracer les mêmes lettres. L'inattendu est au détour d'une route effondrée

Écoute la syrinx, mécanique divine perforant l'étendue

Grand Cahier.287.Dispersion.019.Baumes et regrets.06 {•••}


Ta chance



Que te plaise le jet de dé sinon que rien ne change !

Un jeu,
ce n’est qu’un jeu, le chiffre du hasard ou la lettre d’un enfant adressé au jour,
sans fin sous les voûtes du temps,

la lettre n’a pour lui de sens, ne dit jamais rien de son fait, sans mise ou tenue mais le gain est très considérable

Et le plaisir est bien de voir
cette faible lueur devenir une somme d’étoiles
– figure qui se forme et s’affirme

Plus tard cependant les feuilles de l’été, si long soit-il, finiront par tomber et brunir. Le temps passe imperceptible, va

du souvenir jusqu'à l'oubli. C’est aussi indubitable que le ciel assombri de demain

Grand Cahier.275.Dispersion.019.Baumes et regrets.07 {•••}


Bout du monde



Quand voudrez-vous partir ?
Sera-ce demain si se lève le vent

qui vous agrée

Voyez des bateaux à quai les œuvres mortes. À deux pas du centre leurs mâts immobiles

plus rien ne bouge. Le temps s'est arrêté. Aujourd'hui s’est endormi, demain peut-être

Le souhaitez-vous ?

Sait-on jamais quel sera
l’ampleur de la vague, jusqu'où elle

portera, douce une pluie

s'est mise à tomber

Grand Cahier.217.Dispersion.019.Baumes et regrets.08 {•••}


Fragments



Toutes ces paroles échangées
et toutes ces pensées en vrac sont ordinaires
L’océan se retire,

selon le rythme et la scansion. La marée qui descend allonge les varechs

Bleus ou bruns, j’ai oublié
quelle était la couleur de tes yeux

Chacun à sa manière attendait beaucoup de ce voyage. Dis, est-ce encore loin Florence ? Ou bien Venise où s'ar- rêtent les trains
L'équilibre du rail marquera notre action.

Je vous salue grandes frayeurs. Le désastre est au bout c'est certain

Plus j’avance et plus je m’éloigne à
chaque instant librement tourné vers l’éphémère
Fuyez blancs évadés !

Grand Cahier.288.Dispersion.019.Baumes et regrets.09 {•••}


Une heure



Il existe chaque soir une heure au moins, si l’on y prête attention, vague et solitaire, une heure à surseoir

Quand la poussière des souvenirs amassés de tant d’amis à sa manière s’est figée

Une heure dans la pénombre des volets fermés, au temps suspendu, quand les meubles prennent vie, parlent et grandissent

Qu’on n’y prenne garde. C’est aussi vrai que sont vrais les contes pour enfants qui n’en finissent jamais

Grand Cahier.302.Dispersion.019.Baumes et regrets.10 {•••}


Étoile devant



Maisonnette peut être que fleur de saison
Ruine toujours
– Mon clos, ma toute noire
Je t'abandonne et je jette l'anneau
S'enfouisse !

Bague d'or en terre, vipère
Comme éclair venu de traverse me guérisse
Des beaux visages du bonheur
D'éternité de mort ensemble

Grand Cahier.283.Dispersion.019.Baumes et regrets.11 {•••}


Amie



qui arrive en ton royaume
y découvre la part du rêve

l'ivresse où mes yeux
s'accordent aux tiens

y reçoit quand il s'éloigne
le don d'une force nouvelle

tournée vers des futurs

nous nous sommes racontés
sans plus de fard

nous

qui avons résidé longtemps
et pourchassé ensemble

Grand Cahier.740.Dispersion.019.Baumes et regrets.12 {•••}


Anecdote



Madame Pereira

me fait part de l'étrange vérité d'un vol,
de sa découverte et
de sa résolution fortuite –
Nous échangeons nos sacs

mais
ce qu'elle me dit de cette affaire
(du triste sort d'un écolier)
je ne l'écoute pas

– Ah, le parfum de Nocibé qu'elle a !

À défaut du rêve, un porto numéroté
« Càlem Velhotes Fine Tawnies »
sera ma récompense,

Madame Pereira

Grand Cahier.358.Dispersion.019.Baumes et regrets.13 {•••}


Vieille mère...



Vieille mère, aujourd'hui, que dis-tu ?

• Le genou me fait mal. La charge est trop lourde. C'est des sueurs et de ronds boulets noirs qu'on ressort à pleins seaux

Et la vie ?

• Aime pas la fileuse, elle nous a

Qu'elle est belle pourtant !

• Eh bien, cours-y donc !

Grand Cahier.253.Dispersion.019.Baumes et regrets.14 {•••}


Couteau du gel



Vous marchez à des fins extrêmes
N'y voyez pas
Mais vous marchez
Le quai de blocs glisse
Énormes sous la semelle
L'océan vous parle
D'une voix basse non comprise
Étroite la jetée, pontons qui s'étrécissent
Pressez-vous, pressez-vous
C'est l'embâcle !
Un corps flasque sur la vague se balance.
Vous avancez.
L'eau le ciel s'unissent gris

Grand Cahier.284.Dispersion.019.Baumes et regrets.15 {•••}


Cendres



Gisant là quelqu’un
sur le socle inerte
d’une casemate
aux murs blancs

froide est la Provence
février revient
sans air, sans l’odeur
des lavandes

Quelqu’un lèvre blanche
la bouche entr‘ouverte
n’a plus rien à dire
et se tait

Quelqu’un s’est éteint
laissant épuisé
son seul et unique
vêtement

Grand Cahier.611.Dispersion.019.Baumes et regrets.16 {•••}


Ici, prend fin



une vie,
grande plage déserte
 où émerge

trois ou qua
tre rochers de granit
 Keremma

disent-ils
lorsqu’ils disent son nom
 une cendre

au creux d’un
poing serré, dispersée
 un village

une blan
cheur immémoriale et
 quelques dunes

une gran
de plage que je nomme
 Keredith

et d’avel
vras, une ty nouvelle
 an Aot
Et de grand vent, une maison
nouvelle sur la grève
(1954 - 2023)

Grand Cahier.772.Dispersion.019.Baumes et regrets.17 {•••}

Parages

*


Atalante



C'est une rue à l'ancienne qui se tient à l'écart tranquille, une rue bordée de remparts, elle eut autrefois un rôle de frontière dû à sa position abrupte à l'aplomb de la rivière

Les abbés pour affirmer leur rang deux siècles plus tard y mettront un décor sculpté dans les pigeâtres de leur hôtel à mur gouttereau

Quitter la fête, s'éloigner des lumières, descendre vers les quais, le pont vieux –

Arrivé au débouché on voit, étendu par le travers un grand drap blanc, une improvisation dérangée de chaises, tiges serrées de fleurs patientes. Trois personnes sont assises je m'assois

Le projectionniste rembobine ses galettes. Son assis- tante, pomme cerise et blanche, est dans le style des Maguelonne, et distribue les réclames

– Montrez-moi le jeu vivant de l'ombre, le jeu de l'éclair et des contours, le trait magique qui anime, l’obscur et le brillant projetés d'une autre époque

Une péniche s'en va sur les eaux froides, remonte les eaux brumeuses d'un fleuve du nord. Dans l'étroite cabine les lampes charbonnent

Michel Simon dans l'Atalante
de Jean Vigo
(1933)

Grand Cahier.342.Cahier bleu-vert.018.Parages.01 {•••}


Au narrataire



Comment vous dirais-je ? Dom Casmurro sans person- ne, ma seule propriété est ma maison
Elle est construite d’à-peu-près, et pleine d’hésitations dans chacun de ses détails. Son idée, le modèle sur lequel elle s’appuie, vient sans conteste d’un à-côté du réel où j’ai vécu sans vivres ni savoirs

J’ai puisé là pour longtemps une substance lumineuse. Tout est fabriqué sans aucun architecte ni décorateur avec des restes d'histoires minuscules, des souvenirs de papier, des guirlandes : « oiseaux et flaveurs ». J’ai fixé des saisons et sur les murs, aux quatre coins, des médaillons d’êtres inconnus qui remontent à des âges, et redonnent du goût à l'antique

J’ai ravaudé de vieilles vaisselles, restauré de vieux meubles trouvés dans les brocantes. Alentour annexé le puits et le lavoir

En barque remontant la rivière, j'ai dû arpenter len- tement le pays jusqu'à des havres de toiles tendues sur les berges. Et dans les bons moments, boire sous la bruine, près d’un feu de camp, qui réchauffe des crèmes de whisky
(Avec Cia près de moi, oublieuse et absente)

Je ne cherche pas à relier les deux extrémités inconci- liables de ma vie. Elles ont des noms étranges, et l'in- compréhensible émotion qui s'y rattache, m'ont poussé à ces actes. Maintenant comme autrefois, ce que j'aime je le retrouve entre l'intérieur et l'extérieur, sous le même contraste de quiétude et de tumulte

Grand Cahier.407.Cahier bleu-vert.018.Parages.02 {•••}


Scénette



Entre les parenthèses d'une seule année, j’ai vécu dans une chambre aux trois fenêtres immenses. On l’entendait chaque matin résonner comme un grand coffre désert, la lumière frappait par tous les bords
Avec un craquement sec, les lattes du parquet s'incur- vaient sous les pas, lignes vives du bois. Et l'ombre était en- core indécise
On avait remisé vers l’inutile les livres de la science, près d'une cheminée de marbre et de stuc

Des martinets tournoyaient sous les ciels blanchis de la ville. La cathédrale aux ergots de granit arc-boutée contre la colline carillonnait de désespoir
Je dus visiter à cette époque un château féroce rongé par le lierre. Ses lucarnes étaient remplies de sculptures, de semblants de têtes, de bustes de plâtre inachevés
Par des salles où j'errais seul, je rencontrai les manne- quins d'un autre siècle. Ils portaient de beaux costumes bleus défraîchis aux liserés de dentelles

On avait relégué dans un coin de poussière un faux Douanier Rousseau

J'ai suivi les mansions, j’ai dévalé la grand’ rue jusqu'au théâtre de l'eau, la rue qui penche. Le mur d'en face au froid d'un seul tenant oblitérait le jour

Grand Cahier.339.Cahier bleu-vert.018.Parages.03 {•••}


Tartares



Le vent souffle où il veut sur les célestes pacages, la foule des fils du vent déboule depuis la ligne d’horizon

Rédigé dans un mauvais dialecte picard que nul n’a cru, Marco qui n’en pouvait mais, nous décrit des hommes buvant d’une piqûre aux veines des chevaux 

Ne voulant rien posséder que dérouler le plan infini de l’herbe et des nuages, rien voulant que nécessaire. N’ayant pour le vivre, qu’une pignate ou le poitrail d’un gibier, une pâte de lait séché ou du sang, n‘ayant pour le couvert et pour la pluie qu’un rond de feutre

Hommes du vent se suffisent, jamais de feu. Ne souhaitent tant vaincre à la guerre que le galop, que la fuite et le poison des flèches

Grand Cahier.352.Cahier bleu-vert.018.Parages.04 {•••}


Oiseau-machine



– Insère la clef dans la serrure et tourne à fond, de gauche à droite afin que le ressort se tende, il chantera, a dit l'empereur du Japon à l'empereur de Chine

– C’est un objet automatique presque parfait. Sa voix est régulière, son avance est très précise et sa cadence. Mais il lui manque, dit-il, un je-ne-sais-quoi ! Et si je voulais humblement te l'expliquer (le démonter, analyser le méca- nisme et son réglage, comment sont joués les airs et com- ment ils s'enchaînent) vingt-cinq volumes n’y suffiraient pas, épais et remplis des kanjis les plus complexes

– Une chose encore – appréciable – compare avec l'original ! Quand il joue il brille d'or, comme bracelets, comme épinglettes

Un soir, le 366ème soir de l'année du rossignol alors qu'il répétait la même chanson pour la 1441ème fois de la journée, on entendit un "cric" venant de l'intérieur, quelque chose sauta : "clac". Les rouages s'emballèrent (tchoc, tchoc, tchoc) et la musique s'arrêta

Grand Cahier.242.Cahier bleu-vert.018.Parages.05 {•••}


La légende du vieux Teae



Ce n’était plus que torrents au lit de cailloux secs, cochons maigres des derniers jours, argent des quincailles enfouies

Le vieillard, les bras levés, la jambe raide leur dit alors : « Creusez au centre de l’île un grand trou »

Quand il eut invoqué le Te Fatu des parlers puissants, immobile, sa peau devint dure comme une écorce. Ses mains, lobées comme des feuilles, se remplirent de beaux fruits inconnus

Ils le virent ainsi, les affamés, le uru. Grande fut leur joie, depuis s'en rassasient. Que le popoi cuisent dans le ahimaa et le mahi !

Grand Cahier.353.Cahier bleu-vert.018.Parages.06 {•••}


À la belle campagne...



À la belle campagne framboise et
Verte, aux blés aux haies de bois noirs aux cieux
Třebonice-Praha, épis de bleus

Comme une ligne à l’horizon qui tranche
Comme un chemin macéré de lavande
Comme un cheval que guide un cavalier

Toujours, il sautera l’obstacle. Enfant
L’arbre aux fruits rouges est solitaire
Toujours par-delà les grillages
Il a su « Objekt střežen psy ! »
Enfant, il a mangé les croix de terre

Grand Cahier.555.Cahier bleu-vert.018.Parages.07 {•••}


Selon Jan



Vous rendez-vous compte ? Saint-Nicolas
n’est pas visible

sous la neige, les bulbes de Vrtbovskà zahrada
il Bambino di Praga promettant des guérisons

L’alignement au nombre de neuf

des fenêtres blanches
Me dit qu’il existe sur le bord des toits,
un endroit

Où j’irai avec les amis un soir d’été m’asseoir
(Elles sont claires les étoiles de Mala Strana)
Où je pourrai construire un univers dans l’idéal
Où nous boirons dans le grillon
glacial des ciels des vins

Et fomenterons des projets de réforme du monde

Grand Cahier.572.Cahier bleu-vert.018.Parages.08 {•••}


Nové Mĕsto, Staré Mĕsto...



Nové Mĕsto, Staré Mĕsto en cent minutes parcourus de la tour poudrière à Karlův Most malgré les impatiences, et le choix un peu longuet des poupées russes (et les Mucha et les musées Kafka manqués)

Il y a dans les eaux de la Vltava, les cinq étoiles de Jean Népomucème qui brillent. C’est la statue numéro quinze

Allons. Nous ne les verrons pas, noires sous les nuages fraîchis de pluies, les quelques tombes oubliées

Ô l’immense tristesse des rues juives qui, pour le malheur, nous sont restées dans l’inconnu – Que peuvent encore nous dirent dans Josefov ici conservé, la Vieille-Nouvelle, Rabbi Löw et son Golem, d’une tant mauvaise volonté

Place au grand théâtre, touristes ! À Notre-Dame de Tyn barrée de rose de jaune de sgraffites baroques – aux slaves breloques endimanchées, aux châteaux HRADČANY, aux abruptes montées !

Grand Cahier.562.Cahier bleu-vert.018.Parages.09 {•••}


Le monde entier sera content...



Le monde entier sera content Mettez-vous là ! Le grou- pe pousse

Julie certaine Pierre étonné, c’est près d’Orloj. Notre-Dame de Tyn est reliquaire

À midi sonnante, douze personnages défilent quand s’ouvre la fenêtre. Une roue noire, orange et bleue s’anime aux quatre temps de ses frivolités

Le groupe avance il observe la galerie des plâtres et des stucs, la foule se balance et se disperse

Karluv Most est un jeu d’arcade et d’ombres, de photos imprenables charbonneuse entre les bras de ses statues. Les nuages ont rembruni l’azur, va grandissante une inquié- tude, remontant vers les cieux

Qu’il fait froid quand la pluie tombe ! Je jette un regard vers les herses de glace où le groupe est transi

Grand Cahier.561.Cahier bleu-vert.018.Parages.10 {•••}


Wang et petit Wang, deux frères chinois



Depuis lors, tourne la meule au fond de l'océan, tourne et continue de moudre le sel inépuisable. Aucun poisson n'alla se plaindre, aucun n'y songea car tous ils vivent d'ignorances…

Wang était riche quand son frère n'avait rien. Il avait accaparé tout l’héritage de leurs parents. Croyez-vous qu'il en fut satisfait ? !

Envieux, possessif, avare, il n'en avait jamais assez. Il apprit que Petit Wang, son frère auquel il avait – tout net – refusé son aide, alors qu’il était dans l’embarras, possédait chez lui une pierre meulière aux propriétés étranges, une meule produisant du sel qui l’avait tiré d'affaire

Aussi la voulut-il. Et savez-vous : il réussit à l’avoir ! Petit Wang était la bonté même et respectait son frère. Il la lui donna, Wang la rapporta chez lui, l’étudia, mais très vite s’en désintéressa, et la poussa du pied

– Dès lors, elle se mit à tourner, elle moulut sans relâche. Le sel s'accumula, la maison craqua. Wang ne savait comment faire pour l'arrêter, il allait étouffer, il ne trouva pas d'autres solutions que de la rouler dehors. De la falaise dans la mer… depuis salée

Est-ce bien là le « fin mot » de l’histoire ? Eh bien non ! D’ailleurs en voici le début

Petit Wang était pauvre quand son frère avait tout. Économe par nécessité, attentionné, à l'affût de l'aubaine. Comme il rentrait bredouille de la pêche, il ramassa une meule usée « Ça peut toujours servir... » qu'un meunier soucieux d'une bonne et blanche farine avait jetée

Il la mit chez lui dans un coin de la cuisine et l'oublia

Un soir, il la heurta du pied par mégarde. La meule se mit alors à tourner, elle moulut sans relâche, le sel s'accumula. Le tas de sel grandit, grandit, grandit, grandit…

« Me voilà riche mais point trop n'en faut, comment faire pour l'arrêter ? » Il réfléchit, se mit à penser, calcula. Il eut une idée, soudain : il la retourna !

À partir de ce jour, vendant son sel produit à besoin, il ne manqua de rien, jusqu’à ce que...

Grand Cahier.246.Cahier bleu-vert.018.Parages.11 {•••}


El Dorado



La légende de l’homme doré, El Dorado, est née des hauteurs chibchéennes, des eaux paisibles, des eaux rondes du lac Guatavità

Près de Santa Fe de Bogotà la ville, dans les monta- gnes d’améthyste et de turquoise, un météore en des temps reculés fora un cratère que les torrents de pluies ont comblé. Ses versants annulaires se couvrirent peu à peu des végétations les plus épaisses

– Guatavità est une châsse émeraude. Une image spéculaire au coin de l’œil. Sa surface intensément reflète le ciel composé d’azur, et sous les eaux, on dit que sommeille la poussière sidérale

Les Muisca (Guanes, Laches, Pijaos, Chitareros) racon- tent qu’ils menaient leur Zipa vêtus de plumes et de poudres éclatantes (Ô la cape rouge des regrets) sur l’offre d’un radeau jusqu’au milieu du lac
L’officiant se dressait tel un soleil flamboyant sur l’eau saphir, dédiant le minéral à la divinité endormie – gemmes précieuses issues de terre, et gouttes d’or pur

Nuit et jour, le lac s’irisait sous la lune
Nuit et jour il scintillait d’autant de feux que d’étoiles

Vint le Conquérant qui entendit ce que racontait l’indien. Il voulut l’or de l’homme doré, il voulut s’emparer de ce qui n’avait pas de prix, de l’offert, cœur animal des ténèbres sacrées. Il brisa le cercle parfait du cratère qui sertissait le lac. Il ouvrit une brèche, saigna l’indien, assécha la terre

Mais sa réclame insensée resta vaine et s’épuisa. Et la flamme d’El Dorado continua pour toujours de brûler au fond des eaux dormantes de Guatavità

(pour Édith)

Grand Cahier.579.Cahier bleu-vert.018.Parages.12 {•••}


Neckar



Levé tôt ce matin, il y avait le lent glissement des péniches qui sonnent de leur corne entre les deux rives ombragées du Neckar, serré de rails filant jusqu’au bas des forêts

Mes souliers mouillés à six heures dans l’herbe fraîche, les coups de marteaux des travailleurs de nuit des dimanches qui ferraillent sans trêve, en crevé de bruns leurs passerelles bétonnés

Le chemin qu’on n’avait pas fermé, au-delà de la barrière le chemin indécis, mes souliers, deux arbres, une brève montée

– Cette femme apparue en haut du champ avec l’escorte de ses chiens – une femme trop vieille, des cheveux de brume, un incendie liquide, un peigne d’eau – cette femme proféra, dans la clarté de l’aube quelques mots de haine à mon encontre, dans sa langue d’allemande

Il y avait, que je dessinerai plus tard, la silhouette de ces deux arbres sur la colline, un village lointain que je photographiai, des étages dans les gris-bleu, des lieux sauvages, les ronds de l’eau et le reflet des pierres sur les hauts-fonds, les ondes du sillage tracé par les péniches

Des ruines d’ocres aussi, les souvenirs d’un château que je ne connaîtrai point « Énorme fort, augure du destin, jusqu’en son fond déchiré » et les ruelles heureuses d’Heidelberg et les tourelles blanches, et sous les saules des rives la statue d’Athéna

Grand Cahier.560.Cahier bleu-vert.018.Parages.13 {•••}


Dans les parages



Je vais vous dire à présent ce que j’ai tiré du fond de l'eau : quatre loups, deux daurades, un seul mulet, et com- me ils viennent, tout un lot de communs (dans les dizaines) issus de ma rissole qui feront, pour la mise en bouche, frais avec une bouteille de rosé, le simple bonheur d'une anchoïade

J’aurais dû pousser le jeu beaucoup plus loin, plonger mes filets dans des eaux plus profondes, sonder le sortilège des poissons, le froid bleu, intense et nacré

Et rameuter tout cela sur nos quais… Le soir tombant, confectionner une bouillabaisse de Marseille aux douze ou bien encore une bourride de Sète, blanche de chairs accom- pagnée d’un aïoli

Mais c’était trop d’efforts, trop de fatigues. A force d’habitudes, l'inconnu s'est retiré vers des limes inqua- lifiables. Je n'ai pas su malheureusement l’attraper, je n’ai plus d'espoir dorénavant, si loin qu'il est, si resserré que nous sommes, le contraire eût été bien étonnant

Grand Cahier.350.Cahier bleu-vert.018.Parages.14 {•••}


Rendez-vous musical



La brume a pris son temps pour se lever. La chose attendue s'est produite malgré tout

Vers le début d'après-midi. On allait pouvoir enfin s'y rendre

L'accordeur remonta le rideau de fer du magasin. Dehors, l'air envahi de solitude grinça comme un seul bloc

Notre homme était un pape et vivait dans une ruelle emplie d'automobiles passablement bruyantes

Nous y engageâmes une conversation à propos de cuivres et de bois sonores, de claviers, ainsi que d'un certain plan de cordes

Il nous dit son souci qui tournait

Autour de bruits intempestifs, de notes qui collent, de sons altérés, étouffés, métalliques, de cordes qui zinguent, de marteaux qui bondissent

Il nous dit sa frayeur au toucher d'un clavier inégal où les blanches et les noires s'enfoncent, irrégulières... gagnées d’un grippage progressif. Il nous dit son angoisse devant les dysfonctionnements qui s'installent, ne serait-ce

Que par le jeu du compactage des feutres et de l'usure du mécanisme ou par le fait des variations de température et d'hygrométrie

Il nous dit aussi l'honneur qu'il eut d'assister

A l'illustre rencontre de deux infimes artistes sur les deux chaises que voilà

Retourné que j'en fus, mon âme !

Grand Cahier.305.Cahier bleu-vert.018.Parages.15 {•••}


Concertino



L'espace est adouci (e) mais forte,

et plein d'une forme sonore – tout droit sorti, tout droit venu des confins atténuateurs de l'hiver. Nulle rupture ici,
les mouvements s'enchaînent,

approche-toi

L'air se froisse, surprend le jour, de la cime sans feuil- lage au fini de la terre. « te raau rahi » est le mot qui s’inscrit sur le faré de Paul

Que les clefs de timbre du tam-tam se desserrent. Que soient délivrées de leur cage les notes. Ah le beau désordre, le claquement d’ailes ! Écoute de tes deux oreilles, ouvre grandes les paumes, résonne !

Tous les claviers sont traités en percussions et tin- tements. Célesta, jeu de crotales sont le même. Rare hautbois d'amour, carillonneurs s'installent aux meilleures places

Soliste au plus près de nous. Fausse cadence du soliste sur un seul et même accord, en filigrane

Grand Cahier.002.Cahier bleu-vert.018.Parages.16 {•••}


Au caliduc



L’hiver s’avançait très loin dans la saison, l’hiver bous- culait la campagne avec rudesse, plus rien d’autre n’existait que l’hiver, plus rien d’autre que la neige

La pièce était déserte en son milieu. Un poêle de faïence chuintait, bleue dans un angle comme une écharde plantée

Il suffisait au locataire de ces lieux de monter les deux ou trois marches que nul panneau n’interdisait – de se retirer du froid pour trouver dans cette zone une loge à ne pas vivre

Le nombre des hommes depuis longtemps s’ame- nuisait, piétinant la cendre sans rien voir. S’ils s’apprêtaient à disparaître, ce ne pouvait être que par ce goulet malgré la masse incom-mensurable de leurs biens, les yeux salis de suie, le dos courbé

Grand Cahier.114.Cahier bleu-vert.018.Parages.17 {•••}


Elle se déroule toujours pareille



Avons marché dans le grenier bon vieux tapis – tourne tourne – piétiné il en a vu sa trame est élimée un pas et deux trois pas se pousse de ce livre pleine page quelques lignes de cet autre qu'ils sont drôles additionnons dessous j'entends ça craque les lattes du parquet va ressortir la bale des moissons ah oui autrefois on y blutait des mots

Marlène au disque noir – tourne tourne – sa chanson piquée comme breloque à dévider le temps du début de l'ombre jusqu'au toit un réseau de bruine lentement s'étire la colline grimpe chair de flouves chair d'ivraies c'est jambe longue la seule herbe

Qui s'étonne à main gauche le soir d'un crevé d'ocres et de violets passé de mode trop de masse les nuages et le pré bien trop luisant avec de vieilles choses dans un coin tout ce qu'on jette et qu'on oublie ces barbelés le volant de fonte est immobile les carcasses sont figées – tournera plus

Grand Cahier.270.Cahier bleu-vert.018.Parages.18 {•••}


Retour de vacances



Passé un certain âge, les femmes vont jeter leur tête sous les trains, au grand désespoir du conducteur, qui cherche la tête, qui cherche la tête, entre les roues et les rails. Et frappe les boggies, il ne faudrait pas qu'elle aille fausser les roues !

Voyageurs, le voyage continue. Que personne ne descende ! Il n'y a rien à voir… Bon Dieu, non ! Rien, sauf qu'au bout du train, par la dernière porte, le dernier demi-soufflet du dernier wagon

Une femme se tortille sur le ballast. Une femme sans tête. Elle a mis à son cou un petit liseré rouge, plus rouge que ses lèvres

Grand Cahier.278.Cahier bleu-vert.018.Parages.19 {•••}


Qui suis-je ?



L'une des trois épouses du borgne a vécu auprès de moi et de mes frères. Elle tenait sa Cour, et les servantes étaient nombreuses qui l’entouraient au bois de…en l'île de Rügen

Quand mes feuilles sont rouges, sur le mont Anis au Puy en Velay, je suis consacré à la guerre. C'est le sang des condamnés qui coule jusqu'aux racines et qui nourrit la terre

Je parle à vos ancêtres par la figure de l'éloquence, par le mot, par la « lettre ». A mes pieds, leur image repose. Huile de mes fruits longévité prospérité sont mes gages !

Tortueux, croissant en zigzag, rampant au ras du sol, qui, autrefois favorisa mon marcottage ?

Blason, je suis d'argent et terrassé de sinople, senestré d'une fontaine à deux jets du même ; au chef d'azur, chargé d'un croissant accosté de deux étoiles ; le tout d'or

Ma commère est la chouette

On a dit « que les malades y vont pour leur esbattre.» et qu'il se nommait fou ! On a ouï dire que les fées y « repa- raient ». Jeanne, femme du mari de la fille de sa marraine, les a vues

Hendrik Barend Koekkoek
Arbre ensoleillé
(1849-1909)

Grand Cahier.345.Cahier bleu-vert.018.Parages.20 {•••}

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte