Carnet de tristesse

*

La nuit revient



L'air
  Le paysage est immobile
La rivière ne coule plus
Les arbres sont figés
    L'été s'est arrêté
C'est ton cœur qui bat dans cette poix

Peu à peu
  Le masque de la nuit
  Le masque frais
Tes vêtements qui ont moisi
Le mal qui te poursuit
    Se sont collés à toi

Pablo Picasso
Nu étoilé
(1936)

Grand Cahier.172.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.01 {•••}


Jetons au feu...



Jetons au feu ces vieilles nippes !
Dehors, le vent force à la porte
Les yeux pleins de poussière
Nous planterons des peupliers.
Souterrains, nous irons
Aux nappes d'eaux profondes

Grand Cahier.173.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.02 {•••}


Cosa



Du grenier s'échappe des colombes
Le pré au pommier porte un plus beau fruit
Terre, fraîcheur et tendresse des matins
Une chose, un corps noirci, meurt
Pourrit dans l'herbe muette

D'autres plus fortes sont venues

Grand Cahier.174.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.03 {•••}


Voies rompues



La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage. Le ciel est de glace, batelier muet. Il fait un froid certain. La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Puis la route s'effondre au bord du bois, s'ouvre la plaine, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jardins ouvriers, pépiements, draps qui claquent

La route basse et droite continue vers le centre probable. C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imperceptiblement s'étire
Voies rompues, version 1

Grand Cahier.175.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.04 {•••}


Cela s'achève



J'ai vu par la fenêtre une nuit la lune envahir tout l'espace. Le ciel jaunir. La terre dure

Ne fût jamais aussi froide. Je hais cette chambre emplie de larmes

Les murs gelés d'hier étaient illuminés, il y avait foule. Un jour de fête, on se prépare, on achète la terre entière pour un enfant

Je ne pourrais plus dormir. J'ai revu les amis. Ils m'ont laissé

Grand Cahier.176.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.05 {•••}


Lieux de pauvreté



Les fruits envolés et puis tombés iront renaître
en d'autres terres
La cour sablée s'entoure
De bâtiments, d'un poids de fenêtres mortes
L'hiver s'installe

— Vois ! Les branches raidies, les écorces mouillées, glissantes, et tout cela qui se tient et tremble. La vie n'est pas trouvée. Les lèvres sèches, les doigts bleuis par trop de froid, ne veille plus qu'une carcasse ! Qui voudrait rester au milieu de cette cour, le frêne qui se dit peuplé ? La coupure est nette à ses racines

Il suffit pourtant d'un corps, une ombre simple qui s'approche, et ce feuillage d'oiseaux devient jour surpris, air froissé

Grand Cahier.178.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.06 {•••}


Retrouvée



Pourquoi regretter ce qui fut, les jours morts, le temps gâché ? L'ennui de ces journées n'avait-il pas sa force ?

Il est rare mais c'est le sort commun, il est inespéré d'être là au bon moment quand, fugitive, une ombre coupe la route, surgie des haies, traverse et pour un bref instant s'arrête et te regarde.

Tu rentres et tu n'as rien saisi, rien n'est resté entre tes mains. Nulle image qui te hante si ce n'est le lent décours

Mais pourquoi regretter ?
Cette fine pluie d'hiver sur le toit calme, le fauteuil où tu t'assieds, la lampe
(est-ce toi lisant ou bien elle qui veille ?) dans le silence et le frais, à peine ponctué, à peine crispant la nuque,
oui,
cette mi-clarté d'hiver qui ne pèse pas comme un nuage gris, ce simple janvier sans une neige, lui aussi avait une richesse

Grand Cahier.180.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.07 {•••}


Le banc, l’herbe...



Le banc, l'herbe a blanchi. Les couleurs du matin sont plus visibles, chaque détail est plus tranché. Il fait un froid certain. La terre douce est un duvet

Si simples les images, et si nombreuses

Les mouettes tournent dans la cour avec un cri. Tout est calme. Il y a des ciseaux de soleil qui se glisse dans la chambre où tu reposes et sous tes paupières closes des rêves plein la tête

Grand Cahier.181.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.08 {•••}


La même cour



C'est toujours la même cour,
le même carré de bâtiments sans toit,
carré de terre aplanie
plantée d'arbres nus, lieu gris
où vers quatre heures, certes
les enfants pour l'éternité joueront,
mais ceux-là aussi vont vieillir

C'est toujours la même cour et,
puisque je bats retraite,
cessent les cris,
s'éloignent les bruits
et d'entre ces murs s'éveillent,
de quelle profondeur ?
silencieuse et familière, une présence

René Magritte
La tempête
(1932)

Grand Cahier.195.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.09 {•••}

Perditions

*



Nous sommes donnés en pâture à chaque chaînon du monstre de fer aux bouches soudées qui nous sacrifie à nos pas.

Que reste-t-il d'une vie d'homme ? Pas même la trace du talon

Edmond Jabès
Le livre des questions (1963)
Le livre de l'absent - Première partie - 13


Antoni Tàpies i Puig
Nocturn matinal, 9
(1970)

Grand Cahier.NNN.Cahier bleu-vert.014.Perditions.00


Gris soleil...



Gris soleil brouillé d'eau
dans les plinthes du ciel
comme un trou de souris

Bois noir à l'horizon
le bois de noisetiers

Qui suivrait le chemin
quand le temps s'enforcit ?

La côte est dans les fers
Flotte un croissant de lune
sur l'eau de la rivière

...

Dans les prés repousse la carline
quand le vent sèche la route

Le passant talonne la poussière
Un seul instant de feu
puis tout s'efface

Où sont les jaspes ?
Qu'exerçons-nous ?

Grand Cahier.010.Cahier bleu-vert.014.Perditions.01 {•••}


Trop de gens...



Trop de gens se sont enfuis – Dehors il pleut, leur mauvais sang les a trahis, les gens ont relevé leur col et sont partis

Le vent a soufflé sur les bords il t’a surpris. Tu ressens un léger filet d’air sur ta peau, tu frissonnes – un court laps de temps.

Referme la fenêtre, repousse la potence, résigne-toi. Ce n’est qu’un peu de jour accroché aux rideaux de la fenêtre, il y a

Quelque chose qui refuse chez toi, un rejet de l'exté- rieur, le besoin d'un écran. La vitre essuie la rue, éponge l'incivile, sa présence importune

La haie, l'arbre aux écureuils, la lampe et le carré de cour ont basculé dans un éclat

Chacun reprend sa place s’installe dans l’immuable, chacun recommence à réfléchir, à creuser le silence, à noiseter son nid.

… décompter les minutes

Lentement la pluie sur le toit retourne un sablier

Grand Cahier.004.Cahier bleu-vert.014.Perditions.02 {•••}


Au tournant



Ils ne disent rien – ne sachant pas grand-chose – dès le premier obstacle ils rapprochent leurs bords – ils ne disent rien de la suite – ne savent pas ce qu’il y a – ni sur leur droite ni sur leur gauche – Ils s’en vont indécis

D’ailleurs que pourraient-ils savoir, que reste-t-il qui re- tiendrait leur attention, une fois le mur d'angle franchi, la borne blanche le poteau télégraphique.

Imprécis sont les chiffres sur la pierre, illisibles les marques effacées. Existerait-il encore ici quelque chose à découvrir ?

On ne sait pas. On entend venu de nulle part le ronfle- ment d’une charge, un crépitement le long du fil, quelques mots incompréhensibles, un départ foudroyant, une fuite, une envolée d'oiseaux électriques

Le bocage est immobile, la nuit est verte. Chaque chemin semble un chemin neuf. Est-ce un abri cette fosse d'étoiles ?

Grand Cahier.005.Cahier bleu-vert.014.Perditions.03 {•••}


À la Grâce-de-Dieu



Il n’y a rien à retenir de ce temps-là – qu’une chose une seule – du dessus de lit jusqu'au plafond le mur bleu, la même nuit identique

Il devait être nécessaire que fenêtre et porte soient closes. Faibles sont les clartés de la lampe électrique. Vont-elles donner de l’occupant un peu d'information

Que cherche-t-il, qu’y a-t-il au fond de son sommeil, quelles traces voudrait-il effacer du métal de sa mémoire, quelles buissures, quelle écume des ors rassemblée ?

Le vent souffle, un ciel se dégage délogé d’étoiles sur des lieux à la ronde

L’escalier s’ouvre, déroule ses volutes, à chaque fois plus sonore, une cage d'oiseaux blessés emplissant tout entier le volume, chante sans fin

Grand Cahier.007.Cahier bleu-vert.014.Perditions.04 {•••}


Naissance



La route qui mène à la ferme de Saint-Georges traversera les champs dénudés de l'hiver. On va marcher dans la boue – la terre est grasse – il faut enfiler de longues bottes en caoutchouc

Le silence est un gant qui se retourne, le silence a jeté ses peaux par le travers

On avance d’un mauvais pas jusqu’aux abords de l'écurie, on heurte le ciment du caniveau. Un filet de sang s'écoule, hâtive une course

À cet instant, une idée de fraîcheur envahit tout l'espace… C'est et ce n'est pas… C’est ce qui va venir et va s'étendre… Ce n'est pas encore une inquiétude

La porte cochère s'ouvre sur un lit de paille et de purin (il y a une eau huilée une eau chaude une fumée qui s’est levée du sol une sueur qui dégouline des parois de glace...

Effrayantes blessures
Corps couché dans le froid nocturne

Grand Cahier.009.Cahier bleu-vert.014.Perditions.05 {•••}


Carcasse



On a marqué les chairs au poinçon, souligné d’un bleu délavé la chair des bêtes, empalée aux crocs des fers

Le métal est tâché de sang. Il a séché

Essorillés les mots sont oubliés, leur substance est abî- mée, les mots sont évanouis et disparus, ils sont partis. Ils ont perdu le sens leurs traces d’autrefois sont effacées

Les scies les lames et les crocs fouillent les corps

La jeunesse a brûlé vite ses cartouches, en se risquant dehors elle a rompu s’est endurcie, gagnée par une usure trop forte. Un acide vert lui a rongé l'esprit

L’eau monte vers les hauts puis meurt en buée, éponge les gels, imprègne l'étal d'une odeur putride et tenace

Grand Cahier.021.Cahier bleu-vert.014.Perditions.06 {•••}


Étendard



Le temps n'ira pas s'améliorant. On ne voit par la vitre que les reflets de la lampe, on ne voit que la nuit noire. Il n'y a plus rien après. Il n’y a plus que des flaches de pluie contre le mur, des vents d'hiver

Le volet rabattu

Elles étaient à prévoir ces éclipses du temps, à quoi bon s'attarder. Au train où vont les choses, comme elles s’en vont, je parie une absence

Et je prédis qu’elle sera longue, aussi je me détourne et, sans me résigner le moins du monde, j’attrape une chaise – la pousse dans un coin

Je m’assois. Je m'attable. J'ai bon moral

Sous un angle de lumière plus étroit qu'une hutte, j’aperçois la paille des routes qui s'envole

Grand Cahier.028.Cahier bleu-vert.014.Perditions.07 {•••}


Les lendemains



Il y a inévitablement un jour une voie une issue une porte qui s'ouvre.

On regarde au travers, on s'étonne un peu. On ne voit que la terre (elle est jaune) le chemin la poussière.
On s’éloigne

L’horizon est le rêve tissé d’un linon blanc dans le bleu du ciel. L’avenir est incertain comme une aube voilée dans les brumes

Il y a inévitablement un jour une vue un enfant arrêté brusquement dans sa course

Le ciel est vide, le ciel est aussi glacé que l’eau des fossés. Surpris, il a cessé de jouer. Il a jeté le caillou, changé d’avis, oublié la rime quelle était la raison

Et puis joyeusement il a repris sa course

Cette année révolue est un
pantin de paille, une roue qui se brise, un pauvre jouet perdu – jouet failli blessé – qui ne tournera plus ne pourra plus jamais tourner

Grand Cahier.036.Cahier bleu-vert.014.Perditions.08 {•••}


Semonce



On entend qui se prolonge
une rumeur d'acier dans les faubourgs.
Le soleil ici est bleu
Et la nuit, l’eau
d’un gris sale est verte, une eau
carbonifère.
Ça sent la terre
mouillée

Une violence extrême
délivre la fenêtre
arrache les rideaux

Je cours... L'orage reflue,
je cours vers des champs creusés de fins sillons,
vers le point reposé d'un village,
vers ce gravier jauni à l'ombre des vieux ormes,
vers la fraîcheur des fontaines qui sourdent

Je sais... Mais le temps a passé,
je sais que le chemin croise le chemin
ou se perd,
ou s'épuise alors.

Mais que vienne l'heure
Et du virage hors de prise,
et plein des parfums des fruits du verger,
souffle le vent
qui sèche et tend nos peaux

Grand Cahier.051.Cahier bleu-vert.014.Perditions.09 {•••}


Il y eut tout d'abord...



Il y eut tout d’abord la masse irrépressible des eaux qui dévasta le pays,
fouillant de son mufle d'eau
une boue épaisse,
bousculant les arbres les hommes

– en son cours, la densité des pierres, des choses mortes tournoyantes qui s'enfoncent dans l'eau grise

Vint ensuite l'immobilité parfaite des eaux et le ciel dé- gagé, la terre
convalescente
que le reflux laissait pensive,
et l'eau qui se mit
à descendre doucement
du perron

Il y eut un long moment de silence…

Puis un souhait se forma en forme de rose,
et l'oreille d’une église, là-bas s'éveilla, vers le toujours
déjà venu

Grand Cahier.057.Cahier bleu-vert.014.Perditions.10 {•••}


L'inattendu



Je me souviens l’hiver certains après-midi où j'ai repris la route, peut-être pleuvait-il ?

J’avais franchi depuis longtemps l’alignement des hauts pylônes, le vent hurleur, les fers rouillés

Bien décidé à pousser jusqu’à Villers ... La route longeait des champs rougis de boue … Bien décidé d’aller au bout, d'aller jusqu’à Villers-Bocage en Normandie

La pluie venait de s’arrêter, je m’en souviens. C'était une journée d’hiver comme il y en a – remplie d’une grande fraîcheur qui mord les doigts, remplie de blanc. Il n’y eut qu’un seul éclair. Il frappa, tout près

Je ne détournais pas la tête, je ne voulus pas m'enfuir, l’œil me brûla et puis

Il y eut comme un bondissement d’oiseaux sur les toits

Grand Cahier.060.Cahier bleu-vert.014.Perditions.11 {•••}


Inquiétude



Il me vint alors une inquiétude – je me souviens qu'une inquiétude m'envahit, ce n'était pas un rêve...

On avait dressé un lit blanc dans la nuit

J'écoutais depuis longtemps les bruits de la forêt, depuis toujours peut-être sans pouvoir m'endormir, je n'étais plus qu'une oreille, j'écoutais

(méthodiques des voix)
murmurer, mordre,
acides
et creuser les bois rouillés
Je voulus voir aussi
et je vis : une tête déformée, des traits flasques, un œil jaune, je vis
des ombres qui passaient entre les arbres,
me regardaient et se cachaient
Je réclamais l'oubli. Mon corps
se perdit enfin dans l'épaisseur du monde, dans

le scintillement du très grand univers

Bien plus tard,
des souffles frais d'avant l'aube s'en allèrent
mourir dans les frondaisons
Une lente blancheur se répandit comme des larves sur le sol pourri de feuilles

Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas non plus com- ment, mais je sais ce qui vint alors jusqu’à moi. Ce fut une avancée, un presque rien, une pensée. Rien de plus qu'un insecte

Grand Cahier.066.Cahier bleu-vert.014.Perditions.12 {•••}


Volver



Allais-je revenir j’étais si loin, retourner sur mes pas – vers ces lieux désertés (ces lieux détestés ? non) car la vie même
est opposée

toujours présente et s’avance cruelle et douce

La vie dévore / la vie pour vivre, étrange : c’est toi qui passe et elle / qui passe devant toi, dépité – sans te voir, et peu lui importe puisqu’elle / vivra toujours et toi, encombré de tristesse jusqu’au bout, épuisé tu t’éloignes

Ne reste plus que la surface
où tu arrives. J’étais là et m’attristais du peu de cas fait de par le monde à la paix de cet endroit, affairé qu’il est d’agrandir sans cesse l’espace

de son emprise insatiable

Arrivé sur cette lentille d’eau – en vain, je n’avais pu trouver les bons accords
(et tous les sons ouatés par les brumes du temps, m’empêchaient d’avancer,
d’apercevoir une issue)
réglant d’une voix de fausset, la syrinx
cet unique instrument qui te reste, et trouvé par hasard au creuset d’un discours, une histoire, service des objets perdus, méprisés – instrument parfait pourtant dont plus personne
ne reconnaît l’usage

Faudra-t-il pas bientôt de ces lieux déguerpir ?

Voguant dessus les eaux gris-rose quand tout se tait, quand aucun souffle n’existe plus poussant ma barque

Grand Cahier.055.Cahier bleu-vert.014.Perditions.13 {•••}


Passée la clôture



Il avait descendu, sans vraiment s’en rendre compte, jusqu’au rideau de verdure, au pied d’eau

Il avait atteint la limite extrême du bois, longé un che- min ocre et pierreux. On pouvait croire après ça que le ciel irait mieux, qu’il allait s’éclaircir

Le champ sur le coteau formait un angle, une géomé- trie parfaite, un alignement de blés coupés d’une même hauteur

Le champ s’agrandissait, tapis dru d'un jaune éclatant qui s'étendait jusqu'en bas, se noyait dans les flaches d’ombre du couchant

Les herbes nouvellement levées embaumaient

sous les pas. Il atteignit, perdue dans la tristesse des brousses, et des eaux stagnantes, par-delà la virginité des terres recluses, une hutte noircie de fougères

Il traversa l’étroite passerelle, la coulée de béton, s’ap- puyant à la rambarde métallique, enjambant le silence

Grand Cahier.018.Cahier bleu-vert.014.Perditions.14 {•••}  / {•••}


Tenir



Ces longues laisses d’algues poursuivies lorsque l’eau de l’océan se retire
où m’ont-elles conduit ?

L’étendue de la plage maintenant, songe et
patiente

(dis-moi) sargasse
qu’attends-tu de cette houle, de ces vagues

quel retour du lointain
qui va te submerger, comment peux-tu rester dans cette vase, plantée à espérer que l’eau revienne
et que tout se relève

Piquet là / planté
mais il est trop tard

Face au
reflux,
n’est mal
château

qui
tienne

Grand Cahier.767.Cahier bleu-vert.014.Perditions.15 {•••}


Domaine I



Vis mon ennemi, que m'importe !

Garde tes biens
Mon salut te préserve
Ma campagne me suffit

« Je ne porte pas mon amour plus loin
Que la haie qui nous sépare »
Disent mon puits, ma faux

Je ne mets pas le feu aux buissons

Le fusil reste accroché
Près du marbre du foyer
Je n'investis que mon territoire.

Aimer établit notre pouvoir
Notre amour reste chez lui
Où il accueille

Grand Cahier.068.Cahier bleu-vert.014.Perditions.16 {•••}


Domaine



Si je pars mon ami, n'en fais pas de chansons

Fourbi serré, la malle close, rien n'y manque
Ni l'habit vert ni l'or. Je te salue ! car tant qu'
A faire un choix, j'ai ma varenne et me suffit

Amour, au loin m'emporte, laisse la guitare
C'est un sillet, la nuit la haie qui nous sépare ;
Ce que siffle la faux, ce que chante le puits

Va craindre que le feu ne se mette au buisson

Sur le manteau le fusil dort. La crémaillère
Y tient le pot, cuisent les mots, la jardinière
A de ces gousses parfumées à savourer !

Je n'invente d'amours qu'au lieu de ma pâture
Je découvre et bâtis. A chacun son allure
Qu'importe si je pars, à quoi bon les regrets

Grand Cahier.267.Cahier bleu-vert.014.Perditions.17 {•••}


Sur un fond de Goya



Dérisoire, parmi les tourets de la vie, de déhanche- ments, les passe-pieds en robe tarlatane, blancs noirs, chiffons variés, chapeaux à cornes, plumets rouges, étoles et galons, sous les drapeaux qui rient, qui grimacent, et braiments de bardeaux à souffler les cieux

– tous actes, ces mains souillés qu'on frotte à l'oubli de la touaille; et dans la nuit terrée des regards et des bouches

Sont-ils bien essangés par la pluie ? les froids carrés du marbre où, priant, se jettent chrysanthèmes d'automne et regrets

Peut-on l'oublier l'ombrelle verte, ce jade à votre joue qui faisait comme un papillon d'eau de lumière

Francisco de Goya
El quitasol
(1777)

Grand Cahier.258.Cahier bleu-vert.014.Perditions.18 {•••}

Passages

*

Tour cardinale



Tour cardinale !
Vertige et rêve d'abîme
Nombreuses les heures,

les croix d'attente
avant que ne chatoient
aux couleurs de glèbe
les prunelles

Douceur et dureté
de Son construire
Ô l'introuvable soutien !

De l'extrême flèche,
le jour inouï renverse l'éternité
La jeunesse de l'eau
casse les digues

Léonard de Vinci
Homme de Vitruve
(~1492)

Grand Cahier.013.Cahier bleu-vert.013.Passages.01 {•••}


Endurance



Le talon d’une attaque ferme
Souple mais têtue la cheville
Heurtant la caillasse des routes
Un pas d’une calme cadence
Dans les yeux formes et reflets
Des saisons de vives couleurs
Ainsi libre joyau s’assemble
Là selon ta force et ton propre
Au lieu de ton attente un monde
Séjour cordial et jour nouveau

Grand Cahier.099.Cahier bleu-vert.013.Passages.02 {•••}


Travaux en cours



Il y aurait d'un côté la pierre, le bloc de marbre extrait de la montagne, et de l'autre le feu de l'homme, soit la braise

Qu'il transporte dans un sac !

Je joindrai les deux et ce métier de mots affinera le corps par le jeu successif à coups de masse des pointes, gradines, ciseaux puis râpes

Existe-t-il plus belle présentation
que la nudité d'un corps ?

Un homme se fait, se dresse dans la pierre. Ah ! rendre visible la forme d'une épaule, un torse et le reste pressenti au brut ! On devrait parler de gloire

Grand Cahier.205.Cahier bleu-vert.013.Passages.03 {•••}


Zénith



L'incendie, les hauts arbres que le ciel fend
Le soleil tire ses salves
l'œil cligne
On a déroulé le tapis, versé l'or à pleine cargaison
Nos pas saccagent des richesses
Une caille quittant par frayeur les blés
ébruite la nouvelle
sur des pages de lumière

Têtes africaines
quand les fleurs du désert calcinent leur bleu
quand les faunes déchirent
le silence. Ivres, les têtes sonnent.

Midi écourte les chemins !

Grand Cahier.072.Cahier bleu-vert.013.Passages.04 {•••}


Reposée



Dehors calme blanc
L'herbe sur la colline à peine
Un tremblement verte
La vitre d'un maigre soleil
Chauffe les poutres les soies
Jaunies à goût de cendre
Une mouche arrondit le silence
Tu es seul sous le toit
La barque du ciel n'est
Qu'un balancement de l'heure
La vie souffle aux jardins
Mémorables de l’automne

Grand Cahier.084.Cahier bleu-vert.013.Passages.05 {•••}


Lenteur du jour



L'air chargé de pièces d'or à l'estampille du temps
Est bien plus fort que nous
Des enfants qui s'habillent de rouge
Poursuivent leurs rêves
Jeu de la balle avec le soleil. Châteaux de sable
Un corbeau passe au-dessus du toit vert
La vitre brille, paraît
Le visage d'une femme aux cheveux noirs
Dans le bosquet, cueillant les roses
Eurydice chantée meurt
Nous sommes trop longtemps resté sur cette plaine
L'herbe a séché. Le silence est venu

Grand Cahier.155.Cahier bleu-vert.013.Passages.06 {•••}


Cinquième heure



Longeons le cimetière
Contre le ciel pâli, le mur
De pierres jointes
Par ce peu d'herbes s'appuie.
Le soleil allonge les poteaux,
Chaque gravier scintille
Et la ville se tait, lointaine
Jusqu'aux jardins qui rêvent.
L'homme est vieux et patient.
Marchons avec lenteur,
La terre est notre promesse,
Nous aurons d'autres bonheurs

Grand Cahier.079.Cahier bleu-vert.013.Passages.07 {•••}


Nord



Le soir, et d'herbes pourrissant
Les plaines s'ouvrent
A ce gibier d'étoiles
Leurs yeux dans l'eau se figent
Un pas contre la pierre ébruite son sentier
Frémissante est la haie
D'ombres qui l'accompagnent
Une plainte s'est tue. Un chant. L'or
Et le cœur resté ferme
On voit des feux briller au loin :
Sensible espoir
La nuit mûrie, les aiguilles se joignent
Force et corps
Un froid glacial avive l'esprit

Grand Cahier.159.Cahier bleu-vert.013.Passages.08 {•••}


Pathos



Entonner, les poumons sertis
dans les griffes d'un ciel
qui n'est plus que ceinture grise,
trop serrée courbant trop
la taille du territoire / faire
naître / éveiller malgré ce poids,
le chant pour une danse,
soit le poème ;

tel, nous voulons,
songeant méditant pour venir
aux approches / aimer
comme le soc d'une charrue
aime les lèvres du sillon,
la graine et les corbeaux
qui suivent,
immanquablement ;

tel, nous nous laisserons
jusqu'au tard,
jusqu'à la nuit de tout le jour
qui accompagne ta démarche
depuis l'inoubliable souffrance
qui te fit,
être

Grand Cahier.082.Cahier bleu-vert.013.Passages.09 {•••}


S'il vient, qu'il vienne !



La nacelle se heurte, le vent la jette à la berge, lourde chargée en vrac de l'ombre-chevalier, des civelles insai- sissables, lottes, meuniers, grémilles – la verte des graviers. Il enjambe le bord, arrime et se tient droit. Longue en fut la préfixion mais la joie plus grande

Aujourd'hui, à qui donc le dois-je ? que je l'entends. Voici des accents neufs, une allée large avec de meilleurs pavements. Tant mieux car le soir tombe alors je me dé- pêche, tant mieux si je suis seul. L'horloge sonnera, fré- quente sur la page, rentrons la cargaison

Grand Cahier.233.Cahier bleu-vert.013.Passages.10 {•••}


Les simples abords



Cette direction l'autre comme on s'y conduit vers le champ près de l’eau,
deux ponts soit de fer ou bitumé se recroisent, une baraque les surplombe, et ceci sous le ciel rondi bleu d'un feuillage

C'est à prendre au plus court. La terre est étroite sur laquelle il faut marcher. Le pommier de pommes jaunes s'anime, une chair s'effraie et s'enfuit. On ne sait plus bien. On serait presque ébloui quand passent sur de minces barques les rameurs

Grand Cahier.239.Cahier bleu-vert.013.Passages.11 {•••}


Les intentions affines



Ce que tu dis c'est simple c'est qu'il y eut un jour, hyso- pe en ce réduit quatorze rue de Lim., une tournure, un mou- vement de tête, surpris, nouvelle, une vue, et de là, jamais plus lâchée, va débouler jusqu'au cèdre

Ne rien épuiser ni retenir, c'est possible. Nos amis vont parler, nous donnent des conseils. On les écoute car l'oreille est magnanime, mais les chemins s'ordonnent, mais l'ar- mature où trouve-t-elle son hermine ?

Le chant s'élève, les plumes volent. Mordu, ciselé comme à l'angle d'un soleil. Ne cherche pas, voici du pauvre et du fragile, nous sommes forts. Teinte au fond des poches la monnaie de l'empire

Grand Cahier.241.Cahier bleu-vert.013.Passages.12 {•••}


Juillet



C'est dit, le ciel est lourd il ment, nous ne renverserons pas la tête
sous les feux mouillés
s'ils claquent dans la nuit peut-être
en corolles éployées,

cette fois encore,
nous ne prononcerons pas comme la foule gaiement
les ho et les ha qu'ils jettent en bouquets
à leur grenaille tricolore

Nous irons nous terrer dans l’ombre. Visage enfoui dans l’oreiller, nous partirons vers le sommeil. Éteignez donc cette lumière :

« A demain, fusantes Bengales. »

Voilà des draps par la lucarne. Le temps
est à la girandole, aujourd’hui. Le jour respire. Il reste une ou deux roues qui s'accrochent
à l'humeur du bocage.
La chaleur des nuits des chambres s'envole, s'épuise dans la fraîcheur du matin

Grand Cahier.244.Cahier bleu-vert.013.Passages.13 {•••}


Pavois du temps



De la courtine aimée d'ombelles si, comme choix de pacotilles, et friand, ton rire épelle un plein midi de songes, au balcon c'est
La balle qui bondit, jusqu'au champ, jusqu'au bois. La route sonne, fringante du soleil sous les sabots

Le goudron fume au bât de noisetiers

Libres armes d'azur, les mots s'envolent. La barque sur le lac a chaviré, croulant ses ors des coffres du plaisir

Beaux yeux qui se tournent
A telles accordailles, sachez qu'on nous invite. Va la croisée nous y offrir un fugace bouquet d'asters, une dou- ceur noisette, un cœur

Nous porterons l'habit
Le vrai de gala tissé d'un paon du jour

Grand Cahier.251.Cahier bleu-vert.013.Passages.14 {•••}


Le temps surpris



Ah ! Le bel air parfumé du petit sentier, ton emblème où chante la grise, la tourterelle, si précaire si têtue la ligne d'argile à son âme hésitante, et tant de joies, d'efforts avant cet échappée

Chante la chanson fidèle et danse

C'est bref, écoute, regarde, de trop de brusqueries tu gardes la mémoire. Entre deux ciels d'orage, l'oiseau chiffre les soleils prochains

Et le cœur patiente, et le cœur s'atourne. Sur les campagnes sonne le pas. Au levant d'une force un monde se rassemble

Grand Cahier.255.Cahier bleu-vert.013.Passages.15 {•••}


Morsures



Par quel matin touffu comme lame de chiendent, le pré bossu, j'y vais jusqu'à cet arbre, jeune d'un an, droit, la jeu- ne jambe, et glacé, me suis-je tôt levé ?
Ne saurais dire

Il fait si frais, j'ai mal aux dents, la pomme est sûre mais succulente. Croques-y, jette l'étoile. Le corbeau vient, tu le connais

Le soleil chaque jour saute le mur au même endroit, il tranche surprises les ombres. Simple d'aller comme ça de son panier, les joues rouges, l'aube fumante à la bouche, de sa nasse d'osier ramassant les plus rondes

Grand Cahier.271.Cahier bleu-vert.013.Passages.16 {•••}


Le ciel se dégage



Va-t-il se débarrasser de son sac bleu d'ombres,
en un han un coup d'épaule,
notre charbonnier soleil ?
de son couteau déchirer les peaux de l'orage

Je laisse la fenêtre ouverte, rideau vole,
et toi le beau jour, lis
le carton du bal. Tes bras battent ta joie.
La terre est verte et d'eaux par toutes les collines, ronde de la chair des végétaux.
Comme un album de souvenirs au loin,
j'aime un village.
La place jaune se blottit sous les vieux ormes

Grand Cahier.257.Cahier bleu-vert.013.Passages.17 {•••}


Qu'elle



Que soit le sol creusé
noir empli des fioles d'Yquem,
la sainte bave des
Montagnes de Reims,
et des Nuits, qu'elle,
au milieu du pré veuille fragile,
sur le haut d'une échelle de larmes,
être pour cueillir à l'arbre l'orange,
avant que d'avoir oublié
et son nom et l'endroit,
les pierres fleuriront
mais du ciel gravés

Grand Cahier.252.Cahier bleu-vert.013.Passages.18 {•••}


Cette douceur des villages



Plus blonde que femme, quoi qu'il en soit nous l'aimons molle chair s'effleurissant du rouge profond des haies, tard trop tard, la convoitons sœur toute de dentelles et de soleil nocturne

Il y a que meurtrie la douceur du pays s'efface. Dans le ciel d'aujourd'hui certes il n'est pas de village, et cet avion comme une croix fait le désir encore

Imperceptible près des nuages d'inespérés lointains

Vassily Kandinsky
Murnau mit Regenbogen
(1909)

Grand Cahier.279.Cahier bleu-vert.013.Passages.19 {•••}

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte