Illipé


Pendant la saison des commencements
Des pâles fleurs des corolles, ses yeux
Sont éblouis de soleil Du réel
Il ne distingue, ou du rêve ou du rien
Il est pressé d'arriver à lui-même
Il suffit d'un souffle léger de vent
Pour qu'il s'anime Il ne veut pas le perdre
Le trésor, au poing serré de son être
Il va trop vite et parle obscurément

Cet arbre aux fruits n'est qu'ignorance
À la source des larmes qu'il apprenne

Jean Fautrier
L'arbre vert
(1942)

Grand Cahier.029.Refonds.010.Syllabes.10

Étendard


Le temps n'ira pas s'améliorant On ne voit par la vitre

que les reflets de la lampe, on ne voit que la nuit noire Il n'y a plus rien après Il n’y a plus que des flaches de pluie contre le mur, des vents d'hiver

Le volet rabattu

Elles étaient à prévoir ces éclipses du temps, à quoi bon s'attarder Au train où vont les choses, comme elles s’en vont, je parie une absence

Et je prédis qu’elle sera longue, aussi je me détourne et, sans me résigner le moins du monde, j’attrape une chaise – la pousse dans un coin

Je m’assois Je m'attable J'ai bon moral

Sous un angle de lumière plus étroit qu'une hutte, j’aperçois la paille des routes qui s'envole

Antoni Tàpies
Horizontal i bandera blanca
(1978)

Grand Cahier.028.Cahier bleu-vert.014.Perditions.07

Tout une fois


Au creux du jour, il repose, immobile, insoucieux, nuque appuyée contre le bois d'une solive Il dort

L'horizon s'est éloigné, il n'y a plus que l'air et l'eau, une ligne ouverte et monotone Il se tient seul, remuant les lèvres sans rien dire –

Et le temps passe indifférent qui sasse et qui ressasse –

Une barque se balance sur le miroir du vent Parmi les feuilles froissées d’automne, une feuille retombe

Replié sur lui-même à lui-même semblable, il ne veut pas ouvrir les yeux, il ne veut pas se retourner

Parfait amant, perdu dans l'ombre, il ne fait que dormir Jamais ne se réveille, si fort que soit le bruit du monde

Cy Twombly
Couronnement de Sesostris
(2000)

Grand Cahier.027.Refonds.008.Verger des eaux.12

En Saskatchewan


Après le temps, bien après
l'hiver – endormi, délaissé (quand la lumière est au plus bas), après la neige
sa lenteur indécise, comme une idée sous les grands froids – les espaces figés, les contrastes saillants, les chemins trop marqués –

quand la neige devient
sloche, que les tourbes renaissent – et la glace est grise et l'argile recolle – te faisant chaque fois un peu plus prisonnier
le soleil vient reprendre ses droits – instant turbide où s'accordent le roux et l'or – la macération des sols pour la prochaine levée, l'éclos

Maurice de Vlaminck (1876-1958)
Paysage d'hiver

Grand Cahier.026.Révolvie.034.Le horzain.14

Minotaure


Ce sont bien elles
que je poursuis !

Le croiriez-vous ?
En me voyant ainsi,
me diriez-vous 

chasseur ?

Depuis toujours autant qu'il m'en souvienne
je demeure immobile
En mon for intérieur, j'espère
j’attends je m'impatiente

Mon frein je ronge
Ce ne sont qu'intrigues
et mauvais songes

Je suis – semeur de gravité

Je jette des cailloux dans le sentier
du jour. Je siffle je sifflote, prononce bien choisies
quelques syllabes, un nom qui les intrigue
séduisante une note,

qui va les attirer,
que sais-je
me cache en un fourré…

Jusqu’à ce qu’elles y viennent !

Pierre-Yves Trémois (1921-2020)
Le Minotaure
(1951)

Grand Cahier.025.Le horzain.034.Le horzain.03

Combles


Les gouttes glissent — au long des lignes désertées — l’une après l’autre — les notes se font la courte échelle — à portée de l’oreille les mots — à tue-tête s’alignent — et s’interpellent peu à peu — le fil a trouvé sa mesure — il se courbe arrivé au toucher de la terre

comme un long vivier qui s’égrène

Les années s’accumulent Le poème nous sauve Gout- tent les mots noircis Sur le blanc de la page En arpège résonnent les notes des chansons Les gouttes tombent sur la plage Quand s'éloigne la mer Éclatent en soleil En cou- ronne de lait

S’ouvre l’iris d'un œil bleuté au sable vert

Thierry Le Baill
Summa - Encre
(2009)

Grand Cahier.024.Révolvie.030.Les effets de l'aube.16

Ressemblances


ou bien Ce sont des pains d'abeilles bourdonnantes
ou bien des guêpes corsetées, tailladées dans le jour, chaque fois plus serrées

Insecte au goût de miel au venin de soleil

Une pêche existe-t-elle ?

une autre une autre encore réellement, de chacune d'elles nous est donnée l'idée, unique l'idée, issue d’elles née d’elles Et vérité pour toutes

Néanmoins existent-t-elles ?

Si je veux savoir indécis étonné
si… je… irrésistiblement traverser une eau claire
si venant d'un parfum doré le soir

il fallait distinguer mi-ombre mi-jour l'alberge mouchetée d’une pêche de plein-vent

Quoi de plus facile qu'une idée

Hans Reichel
Composition n°9
(1940)

Grand Cahier.023.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.05

Recours au vent


Après que nous aurons jeté
soudain l'hiver au feu
les derniers fagots,
pierre a gelé – griffes de glace chandelle au nez,
il ne restera que le froid qui
heurte la porte par
deux fois à hérisser la peau

Le sang se fige dans les veines
Recours au vent

Après que nous aurons l'été
ratissé les champs
plutôt jusqu'à midi les foins, en nage et fatigué,
il ne restera que le soleil qui brûle
et qui consume
à laisser – de désespoir – tomber
par deux fois le râteau

Plus une goutte de salive
Recours au vent

Jean Fautrier
L'orage
(1948)

Grand Cahier.022.Refonds.010.Syllabes.06

Carcasse


On a marqué les chairs au poinçon, souligné d’un bleu délavé la chair des bêtes, empalée aux crocs des fers

Le métal est tâché de sang Il a séché

Essorillés les mots sont oubliés, leur substance est abî- mée, les mots sont évanouis et disparus, ils sont partis Ils ont perdu le sens, leurs traces d’autrefois sont effacées

Les scies les lames et les crocs fouillent les corps

La jeunesse a brûlé vite ses cartouches, en se risquant dehors elle a rompu s’est endurcie, gagnée par une usure trop forte Un acide vert lui a rongé l'esprit

L’eau monte vers les hauts puis meurt en buée, éponge les gels, imprègne l'étal d'une odeur putride et tenace

Antoni Tàpies
Empremta de mà
(1974)

Grand Cahier.021.Cahier bleu-vert.014.Perditions.06

Phosphores


Vais-je manquer encore cette moitié de moi-même ?

Les reflets du miroir sont endormis Le jour absent la nuit indéfinie Je m’éveille, bien avant que l’aurore ne soit levée, je me lève

J'aime le brusque saut du lit titubant les yeux frottés mi-clos, me préparer un thé léger
(d'autres moi-même préférant
un robuste café) un nuage de lait m'asseoir à la table de travail allumer l'écran

Signifier quelque chose, illuminer c’est sûr mais pour combien de temps ?

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une Feuille,

c'est-à-dire, poser là une image, la situer en un sens re- hausser le degré divaguer dans l'entre-deux des rêves et l'afficher

dans sa lumière, son pixel, avec le mot et l’oubli du point qui s'imposent

Paul Klee
Starker Traum
(1929)

Grand Cahier.020.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.04

La sterne

Amélie Helmstetter
Dessin
(2020)

La sterne que la mer appelle
s'épaule sur le vent, genèse de l'esprit
que son aile fend symétrique
à son cri de braise

On dit qu’elle aime à se nicher près des lagunes, À virevolter dessus, la pierregarin, Celle que l’on nomme la Sterna hirundo Fréquentant les presqu'îles Et les îlots proprets et, colonies nombreuses, Se rassembler aux plats rivages de la Loire

Elle bâtit parfois
vers les Grands Lacs,
résultat d'un artifice dit-on,
des radeaux de graviers

Admirons le spectacle d'un plongeon Et son cligno­tement gris argenté dans l'air Quelques instants de concentration lui suffisent Pour repérer sa proie Ne manquons pas si l'eau est claire et peu profonde Le piqué qui foudroie lançons ou sprats

La sterne que la mer appelle
s'épaule sur le vent, genèse de l'esprit
que son aile fend symétrique
à son cri de braise

L'oiseau, 
de tous nos consanguins 
le plus ardent à vivre...
*
Saint-John Perse

Grand Cahier.019.Refonds.005.Les passants.03

Passée la clôture


Il avait descendu, sans vraiment s’en rendre compte, jusqu’au rideau de verdure, au pied d’eau

Il avait atteint la limite extrême du bois, longé un che- min ocre et pierreux On pouvait croire après ça que le ciel irait mieux, qu’il allait s’éclaircir

Le champ sur le coteau formait un angle, une géomé- trie parfaite, un alignement de blés coupés d’une même hauteur

Le champ s’agrandissait, tapis dru d'un jaune éclatant qui s'étendait jusqu'en bas, se noyait dans les flaches d’ombre du couchant

Les herbes nouvellement levées embaumaient

sous les pas Il atteignit, perdue dans la tristesse des brousses, et des eaux stagnantes, par-delà la virginité des terres recluses, une hutte noircie de fougères

Il traversa l’étroite passerelle, la coulée de béton, s’ap- puyant à la rambarde métallique, enjambant le silence

Nicolas de Stael
Sicile - vue d'Agrigente
(1954)

Grand Cahier.018.Cahier bleu-vert.014.Perditions.14

Dièse


Variation des prés par la baie du soir
Sous la nuée couvent les toits
D'un village brun

– Le jour connaît sa faute

Rouges les laines dans la salle éteinte,
Au creux du foyer brûle en vain
La braise qui varie

– La nuit ouvre le ciel

Egon Schiele
Wiese mit Dorf im Hintergrund II
(1907)

Grand Cahier.017.Révolvie.031.Maisons de verre.07

Une rose


Une rose commune
Quotidienne une rose Désirée de nouveau Parfaite et sans appui Elle est simple de cœur Et n’a pas le souci Des pensées importunes

Donnez-nous de ce vin Ce qu'il en faut sans plus Un grand corps reposé Dites-nous haut et clair Deux ou trois des paroles Qui sont ivres de miel Comme guêpes des ruches

La terre est idéale Les ombres apaisantes La terre est exemplaire Accueillons le sommeil

Toujours à l'improviste
Partons la rattraper la Belle chose rêvée

Édouard Vuillard
Roses roses
(1922)

Grand Cahier.016.Révolvie.030.Les effets de l'aube.12

Les vitres


Avec la vigueur
soudaine d’un coup de poing
vous dispensez
– vitres au cœur ensoleillé
– vitres délivrées printanières,
assaillies de beauté

tout un jeu de fusées jaunes qui s’enfuient

Si ce jardin liquide est un souci de fleurs,
voyez notre allégresse !

Sous le couvert du mauvais temps
– vitres des jours terreux,
  étant
fanny
vous vous fanez
rongées par l’ombre lourde des claveaux
et des sales nervures

– Vitres disparues,
voûtes du ciel au regard de travers,
allure de biais, cheval
aussi brûlé d’amertume
qu’un vin noir
répandu

Marc Chagall
La fenêtre sur l'île de Bréhat
(1924)

Grand Cahier.015.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.03

Chaussée


C’est un froissement continuel
sur la chaussée le soir

Dards, dardelles,
garrot des phares, dansez, tournez,
envolez-vous rondes javelles

Allez-vous-en courir en ville

Les rues illuminées sont effrayantes
– étroites bouillonnant
d’orages de flammes de tungstène

Plus rien ne vit
plus rien ne meurt, ici tout brûle
On ne respire

Un chapelet de vitres éclate
sous l'affaissement de la nuit

André Masson
Orage dans la nuit
(1963)

Grand Cahier.014.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.01

Tour cardinale


Tour cardinale !
Vertige et rêve d'abîme
Nombreuses les heures,

les croix d'attente
avant que ne chatoient
aux couleurs de glèbe
les prunelles

Douceur et dureté
de Son construire
Ô l'introuvable soutien !

De l'extrême flèche,
le jour inouï renverse l'éternité
La jeunesse de l'eau
casse les digues

Léonard de Vinci
Homme de Vitruve
(~1492)

Grand Cahier.013.Cahier bleu-vert.013.Passages.01

Aussi large que l'allée...


Aussi large que l'allée,
Un ciel de blocs, une lumière
Entaille les forêts

Le vent frais d'automne emporte
Une averse de feuilles

Comme une grande roue qui tourne,
Le temps suit le temps de la terre

Lourde, muette,
La terre est aux douleurs

Combien d'images s'offrent solitaires ?

Zao Wou-Ki
Vers le haut, Orléans
(1974)

Grand Cahier.012.Cahier bleu-vert.016.Scories.15

Sur le pont Bir Hakeim


La digue pour que rien ne tourne ni ne croule
Dans l’axe une colonie de fleurs sans parfum
Corolles alanguies sur leur pailler d’or vert

Le gouffre des eaux noircies hurle sous le pont
L'écume crépite jetée des bouches d’ombre
Des ciels volent en éclats s’en vont percuter
Du bout des doigts le reflet changeant des verrières

Filets d’eau pleurant doucement près de la rampe
Comme coeurs désunis des ciguës aquatiques,
Blanches toxines pour le ventre des poissons

Christophe Botton
Le passage
(1966 -)

Grand Cahier.011.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.07
Grand Cahier.011.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.22

Gris soleil...


Gris soleil brouillé d'eau
dans les plinthes du ciel
comme un trou de souris

Bois noir à l'horizon
le bois de noisetiers

Qui suivrait le chemin
quand le temps s'enforcit ?

La côte est dans les fers
Flotte un croissant de lune
sur l'eau de la rivière

...

Dans les prés repousse la carline
quand le vent sèche la route

Le passant talonne la poussière
Un seul instant de feu
puis tout s'efface

Où sont les jaspes ?
Qu'exerçons-nous ?

Eugène Delacroix
Paysage avec ciel nuageux
(1798-1863)

Grand Cahier.010.Cahier bleu-vert.014.Perditions.01

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte