Le prince et philomèle


Il se promène, il veut s’instruire Il écoute les conseils, occupé des usages, de l'origine et de l'espace De la ligne à l'horizon qui va s'ouvrir, et des jours, et des jours qui s'allongent…

Arpentant le bocage, il s'ennuie

Tout d'un coup, une ombre chante Farouche et solitaire, cachée dans les fourrés

Voudrait-il la mettre en cage, une cage dorée – pour ce que sont les sots petits oiseaux qui savent y faire et n’ont plus d’ombre ?

« Je te dis que je veux, séduite faire un pas »

De son bec elle aiguise les signes et s'enfuit aussitôt,
file aux astres

J.-P. Claris de Florian, illustré
par des artistes japonais
(1895)

Florian, Le rossignol et le Prince
Grand Cahier.240.Les jardins sont un langage.025.Envol au jardin.01

Les simples abords


Cette direction l'autre comme on s'y conduit

vers le champ
près de l’eau,

deux ponts : soit de fer ou bitumé
se recroisent,

une baraque les surplombe,
et ceci sous le ciel rondi bleu d'un feuillage

C'est à prendre au plus court
mais la terre est étroite sur laquelle il faut marcher

Le pommier de pommes jaunes s'anime, une chair s'ef- fraie et s'enfuit On ne sait plus bien On serait presque ébloui

quand passent sur de minces barques les rameurs

Paul Klee
Betroffener Ort
(1922)

Grand Cahier.239.Cahier bleu-vert.013.Passages.11

Un danser de pierres dans l'air du soir


La route s'encaisse entre deux gros murs sans apprêt, de bossage franc, surhaussés d'un empilement de briques
Pas une vue qui dévie, un goulet

On va la suivre puisque dit-on, la musique est au bout

Le portail est ouvert, il ne reste rien d’
Autre qu'une enseigne et ses pommes de flammes

Que le corps d'un bâtiment qui s'absente parmi les châ- taigniers du jardin
Que la paille du silence dans les airs

Qu’importe, on va danser tout notre saoul, chasser au loin les amours qui tournent en rond

Paul Cézanne
La carrière de Bibémus
(1895)

Grand Cahier.238.Dispersion.024.Vulnéraire.12

Le pavillon


De ce pavillon du bocage à la haute verdure, après avoir gravi la route sinueuse raidie, le goudron chuintant par un soir parfumé de sauge et gaufré de noisettes

(il se tient, neuf, à l'écart du village, boutisses râpées, joints jointoyés, peinturettes clinquantes, bois vernis)

De ce bout de pelouse, volubiles nous allions, ainsi que cet ami, en veste de chasse et sabots noirs, l'œil clair, par le travers d'un essart qui dégringolait jusqu'au sable fin de la rivière

Alors qu'il se penchait, sa voix, son discours habituel insouciant déhanché de rires, laissa place nette au songe, relatant véridique les faits, précis qu'on aurait pu croire une forme prendre essor que le buisson d'à côté frémit

Jean-Baptiste Camille Corot
L'étang de Ville-d'Avray
(~ 1867)
 

Grand Cahier.237.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.06

Peugue


Côté noir du jour,
suivant des routes qui ne sont
ni de campagne ni de ville, à moins
de trois kilomètres d'un bras de mer,
on roule

Le décor est en place
Disons qu'il y a dans l'air
un sable micacé

Ha,
j'entends les voix qui parcouraient les lignes,
chuchotées les mots, voici tant d'années

Je voudrais planter mes yeux en terre,
l’eau de mes yeux déborde
il pleut,

Des gouttes glissent sur le fil, la mer s'éloigne
De petits soleils bleutés tombent sur l'asphalte

Charles-François Daubigny
Eaux débordées d'une rivière, se dit peugue en gascon - bras de mer en français
(1817-1878)

Grand Cahier.236.Cahier bleu-vert.006.Retrouvailles.11

Haut parage


Certaines marches nous conduisent
lorsque la é besogneuse du jour
sort d'une fournée

ses pains oblongs goûtés de miel,

certains longs ennuis,
jusqu'à des champs voulus par le pays
jonchés de herses et de pièges

Renard,
l'hiver dorait ses laines sur ton dos
Il ne sert à rien

la patte brisée de mordre au buisson de mûres,

mais qui sait
ce que peut réparer le temps - de glapir
ta haine

alors que, pour toi,
vont se fermer à l'avenir
les sentiers de soie


Olivia Rolde
Un jour immense
(2015-2016)

Grand Cahier.235.Refonds.001.D'une motion.05

Ces nippes...


Ces nippes qui nous allaient si bien, à l'envi de vos bou- tiques percluses aux modes anciennes desséchées

ont pris, elles aussi, l'odeur et le cati des jours frottés à trop de douleurs

Aussi qu'on les jette !
Après tout, il y aura toujours un vent dehors pour forcer la porte, et c'est cela qui nous soucie

Qu'importe la peau !
Les yeux, nos yeux nous piquent
C'est la poussière sans remède ou presque

On bordera pour voir la route avec le blanc des peupliers

Zina Katz
Familia
(2016)

Grand Cahier.234.Cahier-bleu-vert.016.Scories.02

S'il vient, qu'il vienne !


La nacelle se
heurte, quand la jette le vent
contre la berge,
lourde chargée en vrac

de l'ombre-chevalier,
des civelles insaisissables, lottes,
meuniers, grémilles
– la verte des graviers

Il enjambe le bord, arrime
et se tient droit
Longue en fut la préfixion
mais la joie plus grande

Aujourd'hui, à qui donc le dois-je ? que je l'entends

Voici des accents neufs, une allée large avec de meil- leurs pavements

Tant mieux car le soir tombe alors je me dépêche, tant mieux si je suis seul

L'horloge sonnera, fréquente sur la page, rentrons la cargaison

Paul Klee
Sindbad, der Seefahrer
(1923)

Grand Cahier.233.Cahier bleu-vert.013.Passages.10

Hors clôture


Il n’avait pas encore compris à quoi cela pouvait rimer qu’il refusait déjà

Son instinct lui disait :

« si précieuse, si désirée soit-elle, il existe autre chose, là-bas toujours possible »

Aussi opposa-t-il un non catégorique à chaque offre pla- cée, gardant le silence à chacune des enchères

Il lui avait fallu un temps considérable pour arriver jus- qu’à ce lieu, aux libertés de cet espace – d’une géométrie éblouissante où la route s'égare

Il avait tant hésité, tant tergiversé avant de s’engager avant de décider d’arrêter son manège

Qu’il n’osait plus s’approcher de ces colonnes… Il suffi- sait pourtant d’un seul coup d’aile

Une herbe jeune embaumait sous les pas Un arbre comme ornement d'oubli octroyait son dépôt d'ombres

André Derain
L'estaque route tournante
(1905)

Grand Cahier.232.Dispersion.024.Vulnéraire.14

Dièse


Pour ce soir ce sera l'édredon et le pré qui varie avec, démantelé, sa palissade Le temps est à la pluie

Tu te tiens là d'aplomb, bras serrant le corps, vois des mouvements que l'on dit imprévisibles

Au travers de cette haie, le village s'alourdit, vire au brun, les maisons n'ont plus de ventre

Le jour s'éteint

Cheveux rouges dans l'âtre, une danse dans l'âme, cela claque Tourne-toi vers le feu qui ronfle dans la salle

La nuit ouvre le ciel

Vassily Kandinsky
Murnau Studie zur Landschaft mit grünem
(1908)

Grand Cahier.231.Dispersion.021.Bifurcation.15

Lieux des fleurs


Indulines pensées qui forcez le passage, vous re- prendrez le ciel, vous, timides, allantes sous les arceaux du pré

Rafflesias trop larges, lippues, briques au pied de vigne, nœuds pape des moussons, quel climat pestilentiel et vorace !

Et vous, chrysanthèmes, crocs du guerrier, j'aime la rigueur de vos traits, l'ordre à la courbe d'un pétale, vous soumettrez la pierre au sabre

Cérase, couleurs naissantes, aubes sur un jardin de Kobori Enshù, près d'une maison de papier

Kobori Enshù
「永井信濃守宛消息」lettre adressée à Nagai Shinano-no-kami
(1579–1647)

Grand Cahier.230.Refonds.001.D'une motion.06

Que votre rire...


Que votre rire est adorable
lorsque la vitre vous reflète

avec la pomme du soleil
et des morceaux choisis de cour

on y joue Les enfants s'effraient
des fusées jaunes d'artifice

qu'ils allument Fuyez, et vous,
venez ! Déliez pour moi seul

les fleurs de ce bouquet

Raoul Dufy
Feu d’artifice à Nice
Le casino de la jetée-promenade
(1947)

Grand Cahier.229.Révolvie.030.Les effets de l'aube.05

Forge


Tu rentres saoul plus grand qu'un soir de banlieue La bouteille du ciel crache sa lie sur la ville

Quel mauvais foie !
Au dégoût des lèvres on voit que se prépare un orage
Tête bouillie dans soupe d'usines

Ton squelette se souvient du fracas des presses, le cambouis sous le pied, la cadence dans les bras

Les carreaux du travail tombent Tu pousses le verrou Le soleil se coince dans l'étau

Des vitres fulgurent du béron de la nuit
C'est une jaunisse de chambres à l'odeur de chaud où d'horribles ménages s'égorgent

Gilles Cueille
L'art et l'usine
(2013)

Grand Cahier.228.Refonds.011.Contre-feux.11

À la cave inépuisable


Le galbe du jour est cerclé d'or, je bois une eau fraîche et forte qui pétille

Est là ce qui m’enchante, et je l'appelle, arbre aux ciga- les Murmure solaire, semis de mots, bouilloire du bleu

Sous les ra les fla de la lumière, les idées sont prises de vertige, la pensée tournoie et se défixe

Écorce noire des pins, oliviers calcinés, que vont-elles chanter les scies de l'invisible ?

Dans l'air exténué de soif où se fanent les fleurs, elles boivent le suc, les sirops mûris de soleil

Vincent van Gogh
Oliviers avec ciel jaune et soleil
(1889)

Grand Cahier.227.Dispersion.024.Vulnéraire.15

Pique-nique


Par un dimanche d'automne, calamiteux, un dimanche en famille à cravates, malgré une incertaine hydrographie et la tournure de la rose des vents, on se décide à partir

Le choix s'est porté vers le point le plus haut du bocage, ici ou là, à deux pas du relais hertzien, une place indécise

Une herbe sèche qui convient Déballons que je mange La nappe Un œuf, deux, trois Le pylône a grincé dans ses câbles

Bouffées de musique et voix de journalistes font la grand-roue avant de s'enfuir au détour des sapins Il sem- blerait qu'un roi nègre se cache Il siffle derrière un fourré de nuages

Le temps s’enforcit, tourne au mauvais temps La chasse aux moustiques est ouverte, elle annonce la pluie Vite, replions la nappe, jetons les miettes Remontons en voiture et filons à la buvette

Fernand Léger
Les loisirs
(1949)


Grand Cahier.226.Dispersion.023.Instantanés.10

, De la ligne


La ville aujourd'hui c'est un calcul incessant

aux registres du bordier
, tous les actes à pointer
, le chiffre
, c'est un mat écrasement
sous des pattes pelotées

Et surtout le souci d'une montre

J'avance donc,
comme toi, comme lui,
passe le pont

Sur la rive,
les administrations du bien-être surchargent

l'ancienne coque
, et le poids cintre et rompt les portées

à l'endroit précis d'enchâssement
des nouveaux métaux et verres précieux

Salvador Dalí
La persistance de la mémoire
(1931)

Grand Cahier.225.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.09

Côté nord


Près des bords ombragés du lac, Ophélie depuis toujours, flotte parmi les joncs Ses lèvres depuis toujours se sont fermées, blanches folies ; elles ne chanteront plus ni ballades, ni chansons.

L'eau est glaciale où sa robe s'évase Elle a rejeté son front vers l'arrière ; son regard s’est porté quelque part entre les herbes Le monde est incertain comme un ciel défait de grisaille et de vents

Les fleurs d'orties – ou pâquerettes, ou boutons d'or – sur son corsage les fleurs sont des vœux qu'en toute inno- cence elle fit
(Ce serpent de rêves, à quoi bon…) les pâles iris et pervenches dans l'onde, ces fleurs qui se dispersent, le doigt de cire et le moine des morts

Elle avance lentement vers des rivages inconnus Quel secret dialogue poursuit-elle ? Que balbutient ses lèvres ?

Odilon Redon
Ophélie
(1900-1905)

Grand Cahier.224.Refonds.008.Verger des eaux.11

Au bout du compte


À l'extrémité d’une branche, un merle sur le frêne en face, imite les hésitations du soir

On se souvient du temps de pierre
quand des blocs entiers du ciel coupaient la sente, la nuque arquée comme d'une mule, les angles déchirant la plante

Nulles couleurs alors
Des souches, la roche et les premiers paquets de neige

À quoi tous ces efforts ont-ils bien pu servir ?

Le réconfort d'un café chaud – là-haut – entre les plan- ches d'un réduit qui donne

sur une vue ?
Décidément bien peu de choses

Shitao
Conversation avec la montagne
(1707)

Grand Cahier.223.Dispersion.020.Les filets du temps.15

Le buffet est en pièces


Récapitulons
Un J'ai laqué de noir chaque battant, rectifié le pied, du Modern'Style vers l'Art Déco (rajouté quelques chinoiseries et clos avec un socle de même ombre)

Deux Hors la vitrine, j'ai bazardé les beubelets pour y loger en maints volumes tout le savoir sous la fenêtre

Trois Et droite enfin, se dresse la glace auprès du mas- que « il capitano »

Avril ? mais c'est Pâques, fête des morts Voyez le beau temps ! Alfredo Kraus à la radio chante l'astro belle alors que le soleil frappe sottement les pierres de la bâtisse On se souvient

Là posés sur l'étagère (j'ouvre les portes) sont quelques feuillets, une becquée d'ors, un relief de souris et puis cette peau d'écorché par trop sèche

Allons, allons, il faut virer cela dorénavant et verser une charretée de fruits confits, dattes, cerises, raisins de Califor- nie ; de bonbons, berlingots bariolés dits goût de rose, man- darine et pré vert tendre ou, si l'on veut, de billes bigarrées

Paul Cézanne
Le buffet
(1877)

Grand Cahier.222.Refonds.002.Hortense.11

Extinction du monde


La nuit débouche du plus bas, du fond du pré, la nuit monte comme une eau, envahit l’espace

Le soleil glisse au bois quelques derniers ciseaux, un rayon court en biais jusqu'en haut des rues, s’égare

dans les étages, puis s’échappe d’un coup par les toits Le soleil

ne brille plus que sur un coq
disparait dans l’indis-
tinc
t

Max Ernst
dunkel wald sowohl vogel
Forêt sombre autant qu'oiseau
(1923)

Grand Cahier.221.Révolvie.031.Maison de verre.18

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte