Un lacet puis un autre


La route déboule sous les roues, les pneus chuintent

De la route émane
une forte odeur de bitume – épaisse chauffe ainsi que laisse, et charbonneuse dans l'été

Un lacet puis un autre

Poudres et plombs m'assomment,
je sue, je m'époumone
D'autant j'aspire
l'air sec
et soleilleux d'une Provence griffée de végétaux
L'immensité, droit devant stridule

comme un tonneau de cigales

Si l'on se fie à ce qu'indique la pancarte,
on devrait bientôt voir, se desséchant, au détour du pro- chain talus,

un olivier millénaire, le gris de ses bois confondu avec la roche

Vincent van Gogh
Oliviers avec les Alpilles en arrière-plan
(1889)

Grand Cahier.310.Révolvie.031.Maisons de verre.06

Là où je vis


Sèche et neuve la ville et sans amours, filante coloriée comme au laser ;

souvent, souvent je marche dans la rue,
j’avance d’un pas,
je m'avance un peu plus chaque jour
et les bruits dans la foulée eux aussi s'avancent, et re- bondissent d'un bout à l'autre de l'axe,

les vitres s'effacent, les chromes réfléchissent ;

souvent, souvent, je vois des hommes tous en boule, yeux gris, têtes grises certifiées, serrées en masse, étroi- tement laurées

Je pense pour ma part vivre un âge d'or / d’un généreux factice, dans le loisir et le souci d'hygiène L'hôpital

est une citadelle imprenable qui domine la ville

Les canaux sont remblayés depuis longtemps, depuis le grand dessèchement – c'était après la guerre – depuis plus d'eau, plus un mort

ici, ou trop là-bas ?

Ce que l’on possède il faut le rendre, s’approprier ne donne rien, y manque une saveur Il faudra bien s’en ac- commoder mon frère

Gustave Moreau
Étude préparatoire pour Le triomphe d'Alexandre le Grand
(1886-1890)

Grand Cahier.309.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.04

À perdu le goût...


À perdu le goût et demande
quelqu'un pour jeter un peu de terre, un témoin de cet homme, du choix qu'il fit
d'oublier les étoiles
et les nuits
où la lune pleine emplie la nuit

Un dernier souvenir, quelqu'un
pour venir se pencher
au-dessus du trou qu'il a creusé et choisi
au flanc d'une colline ocre et décharnée, venant de ceux qui restent, un dernier geste offert

à cet être qu'il fut Appuyé contre le mur, il a grimpé

jusqu'à n'en plus pouvoir
n'en plus finir

alors il s’est couché
n'ayant rien pu saisir
aux barreaux de l'échelle
qu'une poussière
de cerises

Marc Chagall
L'échelle de Jacob
(1976)

Grand Cahier.308.Refonds.011.Contre-feux.14

Gravitation


Peut-être un verre, une chaleur de rhum, la déception
d'un souvenir toujours dysharmonique,
peut-être suffit-il que la radio diffuse une musique

Le sable se creuse le sable s'anime d'un crabe,
issu de nulle part une bête pour le moins curieuse,
une chose articulée, et qui va de travers

Peut-être venait-il du lac, s'éveillait-t-il à l'existence
comme sèmes de l'eau, si calme si bleu qui,
en d'autres circonstances eut déroulé une si naturelle

gravitation

Jean Fautrier
Composition
(1958)

Grand Cahier.307.Refonds.010.Syllabes.15

Marie écrivant


L'écrit de Tristan et de la Reine

Est l'abyme évoqué, résumé, jamais dit

Le lai est un jeu de symétrie

Autour de la « summe de l'escrit »

Tristan grave son nom sur la table apprêtée

L'écrit du nom gravé « Tristan » est

La liane qui s'enlace au bois de noisetier

La métaphore est le dit tout entier de Marie

Du côté de la somme ressort un blason

De qui est-il ? de Tristan ? de Marie

Manuscrit copié à Paris en 1285-1292
Maître de Jean de Papeleu,
enlumineur

Grand Cahier.306.Marie de France.001.Le lai du chèvrefeuille.06

Rendez-vous musical


La brume a pris son temps pour se lever La chose attendue s'est produite malgré tout

Vers le début d'après-midi On allait pouvoir enfin s'y rendre

L'accordeur remonta le rideau de fer du magasin De- hors, l'air envahi de solitude grinça comme un seul bloc

Notre homme était un pape et vivait dans une ruelle emplie d'automobiles passablement bruyantes

Nous y engageâmes une conversation à propos de cuivres et de bois sonores, de claviers, ainsi que d'un cer- tain plan de cordes

Il nous dit son souci qui tournait

Autour de bruits intempestifs, de notes qui collent, de sons altérés, étouffés, métalliques, de cordes qui zinguent, de marteaux qui bondissent

Il nous dit sa frayeur au toucher d'un clavier inégal où les blanches et les noires s'enfoncent, irrégulières... ga- gnées d’un grippage progressif. Il nous dit son angoisse devant les dysfonctionnements qui s'installent, ne serait-ce

Que par le jeu du compactage des feutres et de l'usure du mécanisme ou par le fait des variations de température et d'hygrométrie

Il nous dit aussi l'honneur qu'il eut d'assister

À l'illustre rencontre de deux infimes artistes sur les deux chaises que voilà

Retourné que j'en fus, mon âme !

Diapason d'or sur fond de notes
fotovika
Id 2193478

Grand Cahier.305.Cahier bleu-vert.007.Parages.15

Contrariété


Marie, tes bas de laine
et le bleu chemisier léger
que tu portes aujourd'hui,

bas blancs chaussures blanches
et nœuds dans les cheveux,
sais-tu qu'ils sont un drame

Car il fait beau
et tu voudrais sur la terrasse
en haut de quinze étages,

poser

petite table de jardin
le parasol des sirops verts,
et s'il fait chaud loin des regards

Sous la rondeur du ciel
dormir tout un bronzage

Carlos Carnero (1922-1980)
Sans titre
(1957)

Grand Cahier.304.Révolvie.030.Les effets de l'aube.08

Discordia concors


Par ses offices,
Arcimboldo le maniéré,
Grand Maître des Artifices à la cour des Habsbourg,
Gardien des Wunderkammern

où rivalisent l'insolite et le baroque
Mais peintre jardinier de visages énigmatiques

Arcimboldo assis,
au coeur paradoxal, universel et fragmenté
d'un empire, contradictoire et composite, créant
l'assemblage de ces masques

Arcimboldo vit-il surgir un homme en un masque de fruits
dans l'été quinze cent soixante treize,
ou bien l’hiver étant premier,

le peignit-il se dispersant,
dernier fragment suggestif du corps décomposé,
homme que la matière a dévoré ?

Giuseppe Arcimboldo
Les quatre saisons
(1573)

Grand Cahier.303.Dispersions.022.Minutes et figures.08

Une heure


Il existe chaque soir une heure
au moins, si l’on y prête attention,
vague et solitaire,
une heure à surseoir

Quand la poussière
des souvenirs amassés
de tant d’amis, à sa manière
s’est figée

Une heure
dans la pénombre des volets
fermés,
au temps suspendu,

quand les meubles prennent vie,
parlent et grandissent
Qu’on n’y prenne garde

C’est aussi vrai que sont vrais
les contes pour enfants
qui n’en finissent jamais

Marguerite Gérard
L’Élève intéressante, détail
(1786)


Grand Cahier.302.Dispersion.019.Baumes et regrets.10

Fumée s'élève


Est-ce moi peut-être est-ce
un autre On a rasé la niche rouge
comme on bouscule un vieux gravier

Déjections miettes blancs
tessons Les oiseaux de l'hiver picorent
Et moi je me souviens de tout

Quel fouillis quel déséquilibre
C'est lieu banal
en ce bocage En ce village racorni

Ton air m'obsède mur
fermé Mur aux fenêtres dispersées Maison
de fausses proportions

Hélène Baumel
Fenêtre sur cour
(1988)

Grand Cahier.301.Refonds.011.Contre-feux.14

Tao


De ma hutte embroussaillée
Chers amis sensibles
Vos départs invoqués de prétextes me blessent
Le saviez-vous
Les écorchures
Ont mal guéri

Coin de tristesse
Mangeoire à vents
De ma butte de terre animal
Nu
Désolé
Mais qui vit et le veut
Taciturne avec des yeux dedans
J'ouvre l'œil

D'une hutte sereine
Entourée
Je la vois comme rien
La cuve sidérale
Et ses raisins foulés de brumes
Grande femelle imprévisible ma noiraude
Racine au ciel subtile

Qui en use
Ne l'épuise jamais

Shitao
La grande cascade
(1656-1707)

Grand Cahier.300.Cahier bleu-vert.016.Scories.14

L'amie


Il n'a pas attendu
que son amie revienne
attendre il n'a pas su
jamais ne sera sienne

Il a pleuré longtemps
sous l'oranger la belle
orange roule Est-elle
un signe au bord du temps ?

Dans les îles s'endort
tout un soleil
d'or blond

Fernand Léger
La Danseuse ou Composition avec figure
(1929)

Grand Cahier.299.Révolvie.030.Les effets de l'aube.11

Servitude


En ce temps-là le matin
Je venais près des machines
Douces dentées roues câlines
Travaillant fer ou sapin
Tôt levé à mon labeur
Étourdi par tant d'ardeurs
De bielles de bruits de graisse

Mais aujourd'hui c'est le chiffre
Si je vais dans l'atelier
D'un bonjour à l'ouvrier
Qui pour l'oubli de ses affres
Sifflote mon cœur à moi
Peut souffrir aussi du poids
Ce temps-là des amours mortes

Fernand Léger
Les quatre cyclistes
(1943-948)

Grand Cahier.298.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.05

Entre vaud et valais


De soigneuses plantations
de petites oranges vertes
et de fermes abricots,
tout leur être à n'être pas encore,
vives
enserrés dans la chaleur

J'ai soif et ne peux boire
qu'une eau de chaude réglisse
au fil de routes poussiéreuses,
je marche vers la plus extrême des fatigues

Franc-bord, alpes bernoises,
suivant le cours d'une calme rivière,
j'avise une grotte – à l'entrée
je paye mon écot,
le ticket poinçonné, j'admire

une fontaine figée, j'évite
une méduse de craie, j'enjambe
instable une rambarde –

Touche l'eau
Plat poisson nu sans yeux sous les spots

Paul Klee
Magie des poissons
(1925)

Grand Cahier.297.Refonds.010.Syllabes.08

Glossolalie


dire
Savoir les choses
dans la façon qu’elles
ont, avec une voix dans une langue avec les mots qu’ elle a, sensibles

et sans le soupçon
d’un début de
folie

Se lier comme lierre au bois, embrasser trop serré le corps si souple et si tendre, las de l'ordre bastonner son nom pour la connaître

Malgré tout
fuir et mourir à soi-même à partir du cœur qui est
chair et noisette

S'affranchir
des gardes alentour,
ni vu le verbe rayer enfin le ciel ni connu

S'agripper à l'approche
d'une tonalité
unique
car ce ne sont pas là de faciles gaietés, leurs ou nôtre

Stefan Zöllner
Série : Die Weltformel ; Glossolalie
(2014)

Grand Cahier.296.Dispersion.024.Vulnéraires.02

Le lai du Chèvrefeuille


Assez me plait et bien le veux du lai qu'on nomme Chèvrefeuille vous dire la vérité.
Comment et de quelle substance il est fait, d'aucuns me l'ont conté et dit. Je l'ai trouvé dans l'écrit de Tristan et de la Reine, de leurs amours qui furent tellement parfaites, dont ils eurent à souffrir maintes fois, et dont ils moururent, ensemble en un seul jour.

Le roi Marc était fort courroucé contre son neveu Tristan, le roi Marc était furieux. Il le chassa de ses terres pour l’audace qu’il avait eu d’aimer la Reine.
Tristan retourna dans son pays natal, en Galles du Sud. Il y demeura une année entière sans pouvoir revenir.


Mort et destruction l’envahirent alors, ne vous en étonnez point car, pour qui aime en toute loyauté, grande est sa douleur, et son souci de n’avoir pu réaliser ses volontés.
Tristan était souffrant et trop soucieux, aussi s'enfuit-il de son pays pour la Cornouaille. Il s’en alla tout droit où la Reine demeure.
Il se cache dans la forêt, ne veut pas être vu. Il n'en sort qu'à la vêprée lorsqu'il est temps de s'abriter. Là, des paysans, de pauvres gens lui offrent le gîte pour la nuit.


Recueil de lais bretons
Paris, fin du XIIIe siècle
Parchemin, 92 f

Il demande qu'on l'entretienne, qu'on lui donne du roi des nouvelles. Les paysans qui en ont lui disent que sont au ban tous les barons. Ils doivent se rendre à Tintagel, le roi veut y tenir sa cour, ils seront tous là-bas à la Pentecôte. Il y aura beaucoup de joies et de déduits.
Et la Reine y sera. Tristan l'apprend et s'en réjouit, elle ne pourra s'y rendre qu'il ne la voit.

Le jour où le roi se mit en marche, Tristan retourna dans les bois, sur le chemin par lequel il savait que devait passer son escorte.
Il trancha en son milieu un bâton de noisetier. Il en fit une tablette. Quand il l'eut bien préparée, il y grava son nom de son couteau.
Si la Reine en cela très attentive, aperçoit le signal bien connu, (il était arrivé autrefois qu'ainsi elle l'avait aperçu) elle saura qu'il s'agit de son ami…


Voici de l'écrit l'essentiel qu'il lui faisait savoir et dire.

Depuis longtemps il était en ces lieux à l'attendre et à guetter sa venue, à épier et à se demander comment il pourrait la voir car il ne pouvait plus vivre sans elle.
De tous les deux il n'était pas autrement que du chèvrefeuille qui se fixe au bois de noisetier : Quand il l'enlace et prend le fût en entier, ils peuvent bien ensemble durer mais si l'on veut les séparer, le noisetier a tôt fait de mourir et le chèvrefeuille ne lui survit.
« Belle amie, ainsi de nous, ni vous sans moi, ni moi sans vous ».


La Reine va chevauchant et regarde alentour. Elle voit l'emblème, le distingue, en reconnaît une à une les lettres.
Aux chevaliers qui l'accompagnent et cheminent à ses côtés, elle ordonne de s'arrêter : Elle veut descendre se reposer. Ils obéissent aussitôt.
Elle s'éloigne de ses gens, appelle son page Brenguein qui toujours eut bon fer.
Du chemin s'éloigne un peu. Dedans le bois va retrouver celui qu'elle aime plus que toute vie. C'est une joie immense entre eux dès qu'il se voit.
Elle lui parle tout à loisir, et lui dit son plaisir de le revoir, puis elle lui indique comment du roi obtenir le pardon, que celui-ci regrette amèrement de l'avoir exilé, qu'il ne s'est agi que de calomnies.
Elle ne peut s'attarder plus longtemps et laisse-là son ami. Mais quand vient le temps de se quitter, ils se mettent à pleurer.

Tristan repartit en Galles et attendit que son oncle le rappelât.


Pour la joie qu'il avait eu de revoir son amie, pour le mot qu'il lui avait écrit, comme l'avait dit la Reine, pour que de leurs paroles, on se souvienne, Tristan qui bien savait jouer de la harpe en a fait un nouveau lai ;
Assez brièvement le nommerai :
Les anglais l’appellent Gotelef, les Français le nom-ment Chèvrefeuille.
Toute la vérité vous ai dit du lai que j'ai conté ici.

Grand Cahier.294 & 295.Marie de France.001 Lai du Chevrefoil

Le lai du Chèvrefeuille 2/2


Voici de l'écrit l'essentiel qu'il lui faisait savoir et dire.

Depuis longtemps il était en ces lieux à l'attendre et à guetter sa venue, à épier et à se demander comment il pourrait la voir car il ne pouvait plus vivre sans elle.
De tous les deux il n'était pas autrement que du chèvrefeuille qui se fixe au bois de noisetier : Quand il l'enlace et prend le fût en entier, ils peuvent bien ensemble durer mais si l'on veut les séparer, le noisetier a tôt fait de mourir et le chèvrefeuille ne lui survit.
« Belle amie, ainsi de nous, ni vous sans moi, ni moi sans vous ».


La Reine va chevauchant et regarde alentour. Elle voit l'emblème, le distingue, en reconnaît une à une les lettres.
Aux chevaliers qui l'accompagnent et cheminent à ses côtés, elle ordonne de s'arrêter : Elle veut descendre se reposer. Ils obéissent aussitôt.
Elle s'éloigne de ses gens, appelle son page Brenguein qui toujours eut bon fer.
Du chemin s'éloigne un peu. Dedans le bois va retrouver celui qu'elle aime plus que toute vie. C'est une joie immense entre eux dès qu'il se voit.
Elle lui parle tout à loisir, et lui dit son plaisir de le revoir, puis elle lui indique comment du roi obtenir le pardon, que celui-ci regrette amèrement de l'avoir exilé, qu'il ne s'est agi que de calomnies.
Elle ne peut s'attarder plus longtemps et laisse-là son ami. Mais quand vient le temps de se quitter, ils se mettent à pleurer.

Tristan repartit en Galles et attendit que son oncle le rappelât.


Pour la joie qu'il avait eu de revoir son amie, pour le mot qu'il lui avait écrit, comme l'avait dit la Reine, pour que de leurs paroles, on se souvienne, Tristan qui bien savait jouer de la harpe en a fait un nouveau lai ;
Assez brièvement le nommerai :
Les anglais l’appellent Gotelef, les Français le nom-ment Chèvrefeuille.
Toute la vérité vous ai dit du lai que j'ai conté ici.

Grand Cahier.294 & 295.Marie de France.001 Lai du Chevrefoil

Le lai du Chèvrefeuille 1/2


Assez me plait et bien le veux du lai qu'on nomme Chèvrefeuille vous dire la vérité.
Comment et de quelle substance il est fait, d'aucuns me l'ont conté et dit. Je l'ai trouvé dans l'écrit de Tristan et de la Reine, de leurs amours qui furent tellement parfaites, dont ils eurent à souffrir maintes fois, et dont ils moururent, ensemble en un seul jour.

Le roi Marc était fort courroucé contre son neveu Tristan, le roi Marc était furieux. Il le chassa de ses terres pour l’audace qu’il avait eu d’aimer la Reine.
Tristan retourna dans son pays natal, en Galles du Sud. Il y demeura une année entière sans pouvoir revenir.


Mort et destruction l’envahirent alors, ne vous en étonnez point car, pour qui aime en toute loyauté, grande est sa douleur, et son souci de n’avoir pu réaliser ses volontés.
Tristan était souffrant et trop soucieux, aussi s'enfuit-il de son pays pour la Cornouaille. Il s’en alla tout droit où la Reine demeure.
Il se cache dans la forêt, ne veut pas être vu. Il n'en sort qu'à la vêprée lorsqu'il est temps de s'abriter. Là, des paysans, de pauvres gens lui offrent le gîte pour la nuit.


Recueil de lais bretons
Paris, fin du XIIIe siècle
Parchemin, 92 f

Il demande qu'on l'entretienne, qu'on lui donne du roi des nouvelles. Les paysans qui en ont lui disent que sont au ban tous les barons. Ils doivent se rendre à Tintagel, le roi veut y tenir sa cour, ils seront tous là-bas à la Pentecôte. Il y aura beaucoup de joies et de déduits.
Et la Reine y sera. Tristan l'apprend et s'en réjouit, elle ne pourra s'y rendre qu'il ne la voit.

Le jour où le roi se mit en marche, Tristan retourna dans les bois, sur le chemin par lequel il savait que devait passer son escorte.
Il trancha en son milieu un bâton de noisetier. Il en fit une tablette. Quand il l'eut bien préparée, il y grava son nom de son couteau.
Si la Reine en cela très attentive, aperçoit le signal bien connu, (il était arrivé autrefois qu'ainsi elle l'avait aperçu) elle saura qu'il s'agit de son ami…


Grand Cahier.294 & 295.Marie de France.001 Lai du Chevrefoil

L'automobile


L'auto qui passe a mis son clignotant, l'auto qui tourne, l'auto qui suit les lacets vicinaux, rouages en campagne, l'auto s'y perdra

Sais-tu ce que tu veux girouette grinçante au gré du vent, coquelet, les nuages chanter ?

Le soir est un jardin déboussolé Agua ardiente

comme fruits brûlés, tel suc extrait d'un végétal, toute une phosphorescence de grumes, rondes chairs, les fleurs magiques des images répandent l'entêtant parfum parmi les plates-bandes ici variées qui s'échelonnent

Tournent les heures Que mon bocage se complique !

la dix-huitième à l'appui de ma fenêtre s'endort dedans les haies profuses

Je veux monter sur la colline et me coucher long dans l'herbe dans l'extase des grands départs et la douceur voluptueuse des retours
L'auto glisse son aiguille, l'auto tisse sa rime au tissu de ma nuit, à mon poème à la minuit

Paul Sérusier
Route dorée
(1903)

Grand Cahier.293.Dispersion.023.Instantanés.12

Nob Hill


Parmi les bougainvillées
grimpants, rouges et violettes,
au flanc du coteau de ciment

J’empruntais sans hésiter le câble,
près d’Embarcadero sur Market Street,
qui me tracta comme il convient 

jusqu’à l'à-pic

J’ai pu voir tour à tour

Notre-Dame de l'Isle,

de Ghiberti la double porte,
les meubles vernissés de Chine,
et les sobres fleurs du Japon

Ils étaient tous là, réunis
sous la bannière étoilée de l'Ouest

A l'instant je me crus – Nabab – louant
sur la colline une chambre au Mark Hopkins
avec vue, Lillie, sur Coit et Paradis

Bougainvillées grimpants
sur Lombard Street
(CA 94109)

Grand Cahier.292.Parallèle 37.026.Bay Area.04

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte