Aux jardins de Loire


Ainsi l’ordonna Louis en 1688,
Loisible est « de planter, cultiver et eslever toutes sortes de simples et plantes nécessaires à la pharmacie »

Le même encore en 1726,
Nous, Louis, disons par ordonnance « aux capitaines des navires, marchands ou militaires, allant aux Isles de rapporter - comme il fut fait du Magnolia Grandiflore et du Camélia Japonais - toutes plantes médicinales qu'ils décou- vriront en leurs voyages aux longs cours, d'en prendre soin pendant la traversée et de les remettre aux apothicaires »

Ces végétaux seront ensuite testés, rafraîchis aux jardins des plantes d'Angers, de Nantes et de Paris

En ces lieux herborisant, ils serviront, à l'instruction de leurs élèves

Et les Maîtres, dans le cliquetis des éprouvettes et le bouillonnement des cornues, fabriqueront la Grande Thé- riaque et la « Confectio de Hyacintho » à base d'opium et d’hyacinthe bien sûr, mais aussi de morceaux de vipères, d'yeux d'écrevisses et de feuilles de dictame de Crète

Tous ces électuaires et remèdes iront en retour garnir les coffres de marine confiés aux chirurgiens embarqués sur les vaisseaux de commerce ou de guerre

Olivier-Debré
Sans titre - Collection particulière
CCCOD Tours (1990)

Grand Cahier.285.Révolvie.034.Le horzain.12

Couteau du gel


Vous marchez à des fins extrêmes
n'y voyez pas
mais vous marchez

Le quai de blocs glisse
énormes sous la semelle

L'océan vous parle
d'une voix basse non comprise

Étroite la jetée, pontons qui s'étrécissent

Pressez-vous, pressez-vous
c'est l'embâcle !

Un corps flasque sur la vague se balance.

Vous avancez.
l'eau le ciel s'unissent gris

Franck Duminil
Variations d'aube XV
(1933-2014)

Grand Cahier.284.Dispersion.019.Baumes et regrets.15

Étoile devant


Maisonnette
peut être
que fleur de saison,
ruine toujours

– Mon clos,
ma toute noire
je t'abandonne
et je jette l'anneau,
s'enfouisse !

Bague d'or
en terre,
vipère
comme éclair
venu de traverse
me guérisse

Des beaux visages
du bonheur
d'éternité
de mort ensemble

Paul Klee
Tischgesellschaft
(1914)

Grand Cahier.283.Dispersion.001.Baumes et regrets.10

Regrets


– Où donc as-tu mis ta bague ?

– Perdue, je l'ai perdue
je ne sais où

près d’un ruisseau
parmi les herbes longues

le vent soufflait dans tous les sens

– Vois-tu le soleil se briser ?
– Il y a tant d’éclats,

tant d’éclats dispersés
sur la crête des vagues

– Et mil façons d’être libre,

verts tessons que l’on jette
chantants chrysobéryls…

– C‘est une eau qui serpente
une eau qui les emporte

Henri Matisse
La tristesse du roi
(1952)

Grand Cahier.282.Révolvie.030.Les effets de l'aube.10

Au gré des déplacements


D'abord on a senti une odeur plate,

une odeur de fleuve qui venait par le milieu d'une terre d'argile craquelée

Ensuite on a roulé en soulevant de fines poudres de velours

Le ciel, avant d'atteindre à la fraîcheur de l'eau fauve, se mit à crier une note très aiguë d'oiseau

Enfin, on a descendu vers la berge et ce fut la Loire, le beau nom féminin de Loire, clair et ouvert

Va-t-on s'arrêter ? On s'arrête, mais non c'est
L'horizon des bancs de sable et des remous qui vous arrête

L'eau parfois y pèse un certain temps puis se retire Étonnées, les herbes sauvages se relèvent, s'ouvrent de larges espaces

Comme délaissés par le pinceau de Ni Zan

Ni Zan
(倪瓚, 1301–1374)

Grand Cahier.281.Refonds.008.Verger des eaux.10

Trois mesures de folie


La mer ne veut plus être la mer,
le ciel ne veut plus être le ciel,

le champ peut-il être le champ ?

L'eau est mate, l’air blanc
chargé de blanches moussures,
tourbières glacées de sonorités concaves,
tournantes langueurs,
voix tonitruantes au départ
éperdues d'espace et ouatées,
issues des formidables architectures de fer

Ordres et phares
Je vois des foules en mouvement

Le ciel est invisible, la mer invisible,
le champ s'étend

Des hommes guettent quelques ailes en reste,
fusil contre l'épaule
Les uns, l'oreille agrandie,
vont dans la froidure,
ils piétinent au champ de salicorne

Épaves de navires et grues
Région nantaise
(44300)

Grand Cahier.280.Refonds.009.Voies rompues.08

Cette douceur des villages


Plus blonde que femme,
quoi qu'il en soit nous l'aimons
molle chair s'effleurissant
du rouge profond des haies,
tard trop tard, la convoitons

Sœur toute de dentelles
et de soleil nocturne

Il y a que meurtrie
la douceur du pays s'efface
Dans le ciel d'aujourd'hui certes
il n'est pas de village,
et cet avion comme une croix
fait le désir encore

Imperceptible près des nuages
d'inespérés lointains

Vassily Kandinsky
Murnau mit Regenbogen
(1909)

Grand Cahier.279.Cahier bleu-vert.013.Passages.19

Retour de vacances


Passé un certain âge, les femmes vont jeter leur tête sous les trains, au grand désespoir du conducteur,

qui cherche la tête, qui cherche la tête, entre les roues et les rails Et frappe les boggies, il ne faudrait pas qu'elle aille fausser les roues !

Voyageurs, le voyage continue Que personne ne des- cende ! Il n'y a rien à voir… Bon Dieu, non ! Rien,

sauf qu'au bout du train, par la dernière porte, le dernier demi-soufflet du dernier wagon

Une femme se tortille sur le ballast Une femme sans tête Elle a mis à son cou un petit liseré rouge, plus rouge que ses lèvres

Gino Severini
Tren de la Cruz Roja atravesando un pueblo
(1915)

Grand Cahier.278.Cahier bleu-vert.018.Parages.19

Viviers d'avenirs


Étourdies par le vent,
emportées arrêtées
contrées,
remontant le fleuve d'hiver,

soumises
au mauvais temps,
elles vont en vagues,
se haussent descendent se croisent

Leur cri de lanière est un gréage
Ah le beau navire, 
les toits rouillés !
C’est une volée de neige qui varie

Serrons au plus près,
et toutes voiles destinées,
qu'il file et qu'il tangue
suivi de son quadrille d'ailes

Loïc Venance
Mouettes à Prefailles, le 1er janvier
(2018)

Grand Cahier.277.Refonds.009.Voies rompues.07

Une vue sur l’îlot 125


J'ai pris la route régulière qui passe par le ciel

Terre, la toute menue

Je vois mon pays, ma ville Je vois aussi, détaillées, la rue et la fenêtre de ma rue comme une carte de géographie

Alentour des toits rougis, il y avait l'ocre et le vert des champs labourés, des prairies D’un coup de bêche, un mil- liard de graminées poussant du sol

une carte épinglée entre les deux feuillets de la mer

Sont-elles variées ! De bleus de verts chacune démêlée avec leurs plumes blanches, comme un feu d’océan soulevé par le vent, les vagues solitaires

(il n'en manquait aucune, je les ai comptées)

Après avoir, dans les six dimensions, dépassé sans encombre les nuages, il a bien fallu déchanté

: au-dessus de moi, un gouffre de froid noir immense, incommensurable

Vue non-commutative

Zao Wou-Ki
Nuit bleue
(2003)

Grand Cahier.276.Les jardins sont un langage.025.Envol au jardin.09

Chance


Que te plaise le jet de dé   sinon
que rien ne change !

Ce n’est qu’un jeu,
le chiffre du hasard ou la lettre d’un enfant, adressée au jour sans fin sous les voûtes du temps,

mais la lettre pour lui n’a pas de sens, ne dit jamais rien de son fait, sans une mise ou tenue

car le gain il le sait il est considérable

Et le plaisir est bien de voir cette faible lueur devenir une somme d’étoiles
– cette figure qui se forme et s’affirme

Plus tard cependant, les feuilles de l’été finiront par tom- ber, si long soit-il, le temps passe imperceptible et va

du souvenir jusqu'à l'oubli C’est aussi indubitable
que le ciel assombri de demain

Diego Rivera
El arquitecto Jesus T. Acevedo
(1915)

Grand Cahier.275.Dispersion.019.Baumes et regrets.07

Ça-va-aller-où


Ça va aller où la poésie ? Enfin quoi ! les araignées trot- tinent C'est une nuit d'été qui se termine, qui se termine… Ma jambe glisse hors du lit

- Frais qu'il fait, ma belle, dors ! parmi les draps blancs, les draps bien chaud fourrés de rêves

J'ai la colline à gravir ; quelques arpents de terre où se perdre, malgré les cartes dépliées, les signes judicieux (laies, sentiers, layons aléatoires, points géodésiques, et la croix, et le cercle, et trois points d'une ruine .·. / PF / SP / CT / C / limites) sur projection conique
Conforme de Lambert

Mais j'y suis, je n'ai pas de regrets Oui, ça va, rien n'est pareil !

Goudron velouté de givre Un lapin va traverser la route L'aube violette fuit craintive En obliquant vers Soleil-Bœuf, on foule tassée la cendre

Ici, proche du ciel, d'un coup de couteau, libre enfin !

Le versant sud-oriental de la klippe de Soleil-Bœuf
vu du SE depuis le col de Combeau
(entre Grande et Petite Autane)

Grand Cahier.274.Refonds.010.Syllabes.20

Les navires


Les cotres les goélettes (maquettes sous le verre) le brick en ses meubles cuivrés,

toutes les pièces des eaux vives dorénavant sont en- fermées

Ce n’est plus que poudre aux yeux,

petite monnaie qui tinte, quincaillerie du fond des poches pour des touristes corsaire autorisé

Et quand bien même, l'Amérique a suivi d'autres routes

Fortune a passé malgré le cri de mer

À toutes les couvées d'oiseaux de langue jaune, violen- tes têtes, et vous becs de granit, je le dis,

désormais les parasols ont poussé pour l'attardé Le bar est ouvert jusqu'à minuit

Miettes noires, grillent les mots

Le corps de garde la mer y donne ce goût d'algues, une soupe épaisse et douce
Edouard Adam père
Départ de régate au passage du bateau comité
(EA : 1847 – 1929)

Grand Cahier.273.Refonds.009.Voies rompues.06

Souffrir non souffrir


Triste nous sommes
triste d’expériments,
dans l’ordre infini des raisons,
l'homme de notre époque est triste,
plus triste qu'un Philerme,
trop voulenteux à tout aspre martyre


Il n'est femme née femme
qui ne soit homme
qui ne se dise vouloir être pomme lisse
comme jardin violat
mais décidée oiseau sans ailes
et dans l'attaque oiseau terreux

N’eut-il pas mieux valu
traiter d’un autre événement,
toute seurté & paix brisée,
que les temps révolus
gâter sa chance ?

Il n’est plus bords
de Saône d’herbes et de joncs,
ni feuilles-cheveux,
ni blanches mains-rameaux
pour finalement non faire cette saulaie

Edvard Munch
Jeunes filles sur un pont - Pikene på broen
(1901)

Grand Cahier.272.Dispersions.024.Vulnéraire.01

Morsures


Par quel matin touffu
comme lame de chiendent, le pré bossu,
j'y vais jusqu'à cet arbre,
jeune d'un an, droit, la jeune jambe,
et glacé, me suis-je tôt levé ?
Ne saurais dire

Il fait si frais, j'ai mal aux dents,
la pomme est sûre mais succulente
Croques-y, jette l'étoile
Le corbeau vient, tu le connais

Le soleil chaque jour
saute le mur au même endroit,
il tranche surprises les ombres
Simple d'aller comme ça de son panier,
les joues rouges,
l'aube fumante à la bouche,

de sa nasse d'osier
ramassant les plus rondes

Egon Schiele
Vier Bäume
(1919)

Grand Cahier.271.Cahier bleu-vert.013.Passages.16

Elle se déroule toujours pareille


Avons marché dans le grenier bon vieux tapis
– tourne tourne –

piétiné il en a vu sa trame est élimée un pas et deux trois pas se pousse de ce livre pleine page quelques lignes de cet autre qu'ils sont drôles additionnons dessous j'en- tends ça craque les lattes du parquet va ressortir la bale des moissons ah oui autrefois on y blutait des mots

Marlène au disque noir
– tourne tourne –

sa chanson piquée comme breloque à dévider le temps du début de l'ombre jusqu'au toit un réseau de bruine lente- ment s'étire la colline grimpe chair de flouves chair d'ivraies c'est jambe longue la seule herbe

Qui s'étonne à main gauche le soir
d'un crevé d'ocres et de violets passé de mode
trop de masse les nuages
et le pré bien trop luisant
avec de vieilles choses dans un coin
tout ce qu'on jette et qu'on oublie ces barbelés
le volant de fonte est immobile

les carcasses sont figées
– tournera plus

Lili Marlène
BnF Gallica
Édition 1959

Grand Cahier.270.Cahier bleu-vert.018.Parages.18

La marionnette sicilienne


Et le bois
de sa tête, après des siècles, penche

Casque de biais,
cuirasse faussée, fils dormants
l'épée tombe des mains, la rondache inutile
clouée, les bras ballants, toute de cuivre,
la marionnette sicilienne,
comme déhanché scarabée dans le jour vert

Des ruines d'Agrigente,
l'un sur l'autre versés,
deux chapiteaux
mêlent à l'acanthe
un fouillis de lierre,
une sauge rutile

À propos de légende,
la lucarne s'enflamme

jusqu’où mais jusqu’où lancera-t-elle des flammes
avant de disparaître

Allumons la lampe, et pour nos yeux
lisons les pages d’histoires
et de féeries,
le toit sera le dernier carré d'ombres
sommeil sur des coussins de laine,
rouges et bleus de mille nuits

Pupi-cavalieri siciliennes
(XIX siècle)

Grand Cahier.269.Refonds.003.Ighizan.02

Dernières messageries


Rouge c'est un colis,
l'adresse est au grenier du soir

Le timbre et le cachet lui disent des rivages

…les huppes du vent qui s'en vont,
des rêves qui tournoient,
des lieux remplis de voix, des
chuchotements,
des bribes lointaines…

lui disent la mer,
emplie de naufrages, la mer

sans cesse réinventant le ciel sur sa hanche

Grimpé sur l'escabeau, le soleil a penché sa tête, sa tête ronde à la lucarne Les jouets s'abîment, les plus beaux

Que veut-il voir ? Que les ombres s'allongent ?

…les eaux lancinantes des tours,
des roues de bois,
les douces caresses d'objets, les peluches,
des fantaisies d'assemblages
aux endroits de la ville…

Pierre Alechinsky
Série Odessa Mama 3,5,7
(1994)

Grand Cahier.268.Dispersion.020.Vulnéraires.11

Domaine II


Si je pars mon ami, n'en fais pas de chansons

Fourbi serré, la malle close, rien n'y manque
Ni l'habit vert ni l'or Je te salue ! car tant qu'
À faire un choix, j'ai ma varenne et me suffit

Amour, au loin m'emporte, laisse la guitare
C'est un sillet, la nuit la haie qui nous sépare ;
Ce que siffle la faux, ce que chante le puits

Va craindre que le feu ne se mette au buisson

Sur le manteau le fusil dort La crémaillère
Y tient le pot, cuisent les mots, la jardinière
A de ces gousses parfumées à savourer !

Je n'invente d'amours qu'au lieu de ma pâture
Je découvre et bâtis À chacun son allure
Qu'importe si je pars, à quoi bon les regrets

Antoni Tàpies
Dues mans assenyalant
(2011)

Grand Cahier.267.Cahier-bleu-vert.014.Perditions.17

Que dit la nuit...


Que dit la nuit
des feuilles mortes ?
L'année passée, celles d'avant
pourrissent au fossé J'ai tant
d'amis perdus de toutes sortes

Que dit le jour ?
Que dit la forte amour des mots
qui va chassant de par le pré
L'arme du temps taille des ans
la chair à l'os

Cédric Le Corf
Souvenir de la villa Médicis
(2015)

Grand Cahier.266.Refonds.009.Contre-feux.01

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte