Sisyphe


Tout ce travail n'est jamais rien

– la plupart du temps, je roule une pierre, j’ai des sou- cis, j’ai mes affaires. Des petits riens ; je m’en occupe, sans y penser… ou je rêvasse. Et puis il y a, cette-chose-qui-va-naître, comment pourrait-elle naître pour n’être jamais rien ?

Mais les raisons sont difficiles à démêler, ces raisons d’être, sont-elles associées à tous les autres qui sont là, à l’autre

comme il va, comme il passe et qui est un grand mystère

Et cet être cet autre, qui est-il, est-ce moi est-ce toi, improbable lecteur ? Roule-t-il une pierre, lui aussi ? J’ai toujours en tête un autre en moi qui lit, et voit mes fautes, là, au lieu-dit à l’insu, m’empêchant d’aller en bien ou en mal où je voudrais…

Et plus tard lorsque enfin j'arrive en haut de la côte, j’essaie d’oublier tous ces travaux, tous ces panneaux de signalisation pour laisser l’autre y revenir, et les lire en toute inconnaissance

Mais chaque fois, il y a (entre deux mots) un rien, un petit rien d’être, un quelque chose qui ne va pas.

Il n’est jamais content, jamais ! Je change alors, ajoute un mot, un mot que je regrette un autre et recommence…

Il faut pourtant qu’arrive un jour – Ai-je échoué ai-je réussi ? où je ne puisse plus jamais, où je ne puisse plus changer, quoi que ce soit

Il est en moi, dans tout mon être comme un tatouage indélébile, il est en moi la chair du monde

André Masson
Le mythe de Sysiphe
(1926)

Grand Cahier.626.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.12

Les vitres


Avec la vigueur
soudaine d’un coup de poing
vous dispensez
– vitres au cœur ensoleillé
– vitres délivrées printanières,
assaillies de beauté

tout un jeu de fusées jaunes qui s’enfuient

Si ce jardin liquide est un souci de fleurs,
voyez notre allégresse !

Sous le couvert du mauvais temps
– vitres des jours terreux,
étant fanny
vous vous fanez
rongées par l’ombre lourde des claveaux
et des sales nervures

– Vitres disparues,
voûtes du ciel au regard de travers,
allure de biais, cheval
aussi brûlé d’amertume
qu’un vin noir
répandu

Marc Chagall
La fenêtre sur l'île de Bréhat
(1924)

Grand Cahier.015.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.03

Phosphores


Vais-je manquer encore cette moitié de moi-même ?

Les reflets du miroir sont endormis Le jour est absent la nuit infinie. Je m’éveille, bien avant que l’aurore ne soit levée, je me lève

J'aime le brusque saut du lit titubant les yeux frottés mi-clos, me préparer un thé léger
(d'autres moi-même préférant
un robuste café) un nuage de lait m'asseoir à la table de travail allumer l'écran

Signifier quelque chose, illuminer c’est sûr mais pour combien de temps ?

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une Feuille,

c'est-à-dire, poser là une image, la situer en un sens re- hausser le degré divaguer dans l'entre-deux des rêves et l'afficher

dans sa lumière, son pixel, avec le mot et l’oubli du point qui s'imposent

Paul Klee
Starker Traum
(1929)

Grand Cahier.020.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.04

Sur l'écaille des rives...


Sur l'écaille des rives, toutes les administrations du bien-être surchargent l'ancienne coque et le poids cintre et romps les portées à l'endroit précis d'enchâssement des nouveaux métaux et verres précieux

On peut découvrir sur le dos des tortues des coraux de vieux roses, blanchissant leur squelette

On peut voir aussi parfois une orque franchir la passe d’un bond à l’endroit précis où se dorent au soleil veaux de mer et ballons-sirène

Au-dessus des toits briquetés de rouge à l’endroit précis où sont logées les statues de plâtre, déchets des rebords des fenêtres, copeaux charbonneux stridulant de chaleur, la ronde effarante des martinets raye l’acier des cieux

Jason deCaires Taylor
Museo Atlántico Lanzarote
(~ 2017)

Grand Cahier.008.Cahier bleu-vert.001.Ébauches.06
Grand Cahier.008.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.23

Sur le pont Bir Hakeim


La digue pour que rien ne tourne ni ne croule
Dans l’axe une colonie de fleurs sans parfum
Corolles alanguies pailletées d’un or vert

Le gouffre des eaux noircies hurle sous le pont
L'écume crépite jetée des bouches d’ombre
Des ciels volent en éclats s’en vont percuter
Du bout des doigts le reflet changeant des verrières

Filets d’eau pleurant doucement près de la rampe
Minerais en fusion ou ciguës aquatiques,
Toxines blanches pour le ventre des poissons

Christophe Botton
Le passage
(1966 -)

Grand Cahier.011.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.07
Grand Cahier.011.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.22

Techno-manies


Aujourd’hui
que se répand l’inéluctable,
que la plastique imputrescible des anges
explose
et que gire au cœur des océans
toute une boue de désirs,
qui donc

regarde encore ?
Il suffirait pourtant d’ouvrir les yeux,
ne serait-ce qu’une fois,
mais qui le veut ? Tout ce gâchis...

Tout ces déchets issus de modes imposées
à nos vies, pour le profit de quelques-uns. Objets et re- buts, ébauches, attire-l'oeil à demi formés, ou saute-à-l'oeil qu'on oublie aussitôt consommés...

Beauté ne se voit si ne connaît regard qui la regarde

Existent-elles toujours ces vieilles choses entre-
posées contre un dernier talus,
comme un amas de feuilles desséchées, oubliées dans un coin, soleils dispersés qui, à coup sûr – marchent encore,
si l’on en prend soin

Nous vous fuyons à tire d’aile
Ô,
techno-manies,
vous qui régnez
lâchez la manivelle

Louis Boulanger
La ronde du Sabbat (1828)
d'après la ballade de V.Hugo

Grand Cahier.316.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.03

Foule des eaux


Ces flaques de pluie recouvrant l'avenue, ces « fanale » qui se balancent

Sur l'étendue luisante des allées, des façades opu- lentes, plus pures qu'alabastrite et or

Qu'ils ne nous fassent pas oublier les midis d'affaires traités en calami, l'eau verte assombrie débouchant des couloirs de briques –

Au-dessus les balles détachées, de la masse affadie de la page, les renflements du ciel

William Turner
L'entrée du Grand Canal, Venise
(1840)


Grand Cahier.391.Tre vedute.03

Zattere


En quittant les quais de Zattere comme faufils violets le soir ou gerris en belle île (drakkars de soleils à la peau noir)

Vous vous évanouissez vers des couchants de soufre sur ce lac, vous piquez dans la vase d'une mer qu'on a marié depuis longtemps

Silencieuse avancée où se reflète, miroir blanchi des plombs, la lagune qui s'endort parmi l'enchevê­trement de ses débarcadères

Francesco Guardi
Vue sur le canal de la Giudecca
au nord-ouest avec le Zattere
(1760)


Grand Cahier.390.Refonds.000.Tre vedute.02

Aigrette aperçue des roseaux


Je regarde cette feuille et je dis : une orange – écorce brune jetée, lent balancement des bords de l'eau.

La brume jaune vague et rosée de l'aube agrandit tout l'espace

Je vois sur cette feuille un voile d'eau, un presque rien, une ligne lointaine
marquée au tiers, suggérant l'horizon bleuâtre des cou- poles, du campanile à gauche qui pointe dans le gris délavé

Il y a le calme d'une mer indéfinie, d'un lieu flottant, une habitation riche d'échos et de pailles chromatiques, ras- semblé au vent d'orient

William Turner
Venise, en regardant vers l'est
les tours de San Pietro di Castello
(1819)

Grand Cahier.389.Refonds.000.Tre vedute.01

Charité de Françoise


Comme une robe de rubis prolongée des notes de fruits rouges, j'apprécie ce vin serré en bouche d'épices et de cuir

Il fait dehors une chaleur d'enfer avec une goutte de sueur qui coule sur les tempes. Nous reprendrons les travaux… tout à l'heure. Des gravats s'il le faut, du sol obscur, j'arracherai, il est jeune il vivra, le pommier galeuse pour qu'il renaisse de plein-vent

Les murs sont laqués de feu, à l'intérieur de la cuisine. Au‑dessus du buffet sont accrochés deux Cuyp de teinte sombre

Elle a posé un grand faitout sur les plaques de fonte, ouvert la porte d'émail bleu. Alors elle attise la cendre et tourne au mieux le registre pour l'air
Henri Matisse
La desserte rouge
(1908)

Grand Cahier.083.Refonds.001.D'une motion

Une allée de nuit verte ou poésie


Elle est fugace, elle est légère… Sais-tu qu'en son départ ses pas sont invisibles ?

Yeux pers, la chevelure noire et
voilée devancée par l'odeur des mimosas, dans une robe popeline aussi aérienne et fine qu’en rêve, qui est le mot de sa présence, elle va silencieuse longeant le mur du cimetière

Qu'elle daigne un sourire, crois ton bonheur ! N’hé- site pas ! Franchis le pré d'herbes grenantes. Leur vertu est bonne à ta folie

Par chaque seconde foulée, gramme d'une douleur, tu te rapproches. Oui, car elle est dite aussi la « toujours prochaine ».

Olivia Rolde
Poésie atmosphérique
(2015)

Grand Cahier.131.Refonds.001.D'une motion.03

Verger des eaux

*



Fraîches fontaines, sources claires
Traversant l'ardeur de l'été
L'enrouement de vos gerbes vives
La voix de vos graviers tournés
Douce sur le bord de vos rives
M'endort… et sous cette brise légère,
Je rêve d'une ancienne amie
Qui me disait : "... du sommeil, l'eau
Et la terre éveille, qui les gardait l'une
Doucement de murmurer, l’autre
En maintes fleurs de se parer,
Belle de couleurs nonpareilles ..."


( ... Louise Labé, Sonnet XV ... )
Shoichi HASEGAWA
L'eau vive
(1971)

Grand Cahier.071.Refonds.008.Verger des eaux.00 {•••}


Est-il aux alentours...



Est-il, aux alentours d'un transparent gazon des prés, plus parfait miroir, plus argenté qu'une eau fraîche, une source inconnue sans rien ni chants d'oiseaux qui troublent, ni feuilles tombées des arbres qui l'ombragent,

Est-il un lieu plus propice au repos...

N'éprouvez-vous pas devant tout ce silence – comme une inquiétude ?
Souvenez-vous d'elle,

Elle qui s'est retirée, le front rougi – quelle honte, quelle honte – solitaire
vers quelques fonderies

De son corps desséché, les os et les rochers, bois obscurs qui résonnaient, rendez sa voix qui ne peut que redire, qui jamais ne se peut détacher

Grand Cahier.118.Refonds.008.Verger des eaux.01 {•••}


Kauma



Vous vous épanouissez
dans la lumière
de la jeunesse,
violettes ce matin

Lierre
de frais ramage,
cœur vrillé d’ombres, le lierre
des heures se déroule.
Je tiens tout entier
dans le silence des heures

Large
comme un contre-exemple,
la terrasse fardée de soleil
est le prétexte à ouvrir
quatre prunelles de vin noir
au jour

Que la parole y soit féconde,
l’exclamation d’une voix d’homme

Verger d’avril.
On a déjà posé l’échelle
contre le cerisier.
Les cerises sont rouges. Elles
tacheront les mains.
Tout au fond du ciel,
un été brûlant s’annonce

Grand Cahier.113.Refonds.008.Verger des eaux.02 {•••}


Éléments



Je ne veux rien dire
si ce n'est la terre au goût de menthe qui mêle ce matin le ciel et l'eau

D'un ciel
au large flanc d'aigue-marine parcouru d'hirondelles, de ce ciel qui se fond au lac lorsqu'une barque y danse sous la lente avancée des eaux

La terre
comme une opale,
Non qu'elle en exprime seulement l'hydrophane, mais pour la forme aussi que l'on donne à la taille, mais pour le feu dessus

De l'or léger qui tombe, la terre
De celle-là qui nous dit, qui nous renvoie à nos racines de lumière

Grand Cahier.073.Refonds.008.Verger des eaux.03 {•••}


À la dame de turquoise



Selon le vœu et la formule, mettez près de la source des chiffons aux branches.

Que l’eau claire emporte ces fleurs offertes, ces feuilles qui s’enroulent en guirlande au fil du courant.

Passez le petit pont de bois, penchez-vous, et par le milieu de la rambarde faites briller vos pièces d’or.

Ou plutôt non, préférez quelques menues monnaies sans valeur comme autant de lettres indéchiffrables.

Pensez fortement une chose, une seule avec force, elle aura peut-être pour vous, dans la suitée des jours, un sens

Grand Cahier.116.Refonds.008.Verger des eaux.04 {•••}


Anagogique



D'où reçut-elle un sens ? Elle qui n'est plus que reflet, composition de quelques nonpareilles, au regard d'un réel disparu, d'un trop bel éphémère.

« Montagnes nouvelles référées là-bas aux présentes mais, ici, un fond bleu légèrement plus sombre, une grande voile tendue,
L'eau du lac uni à l'air chargé de brumes, de gris de rose mêlé, forme la texture même de l'image,
Qui vibre.

Seul un angle d'or, ainsi que le paquebot blanc plein de gaîtés TRAVERSÉE DU LÉMAN sur la proue duquel il tombe, semble un tout compact aux lignes nettement tracées. »

Assis sur le quai je vous regarde partir. J'y resterai jusqu'à ce que la nuit vienne clarifier le ciel et la montagne, jusqu'à ce que je puisse voir les étoiles et les feux de vos maisons.

Grand Cahier.204.Refonds.008.Verger des eaux.05 {•••}


Prisme



N'avons-nous pas jeté trop de fois le filet pour espérer sortir des mailles un poisson vif ?

A la recherche neuve d'une image, n'avons-nous pas tourné le prisme, et trop de fois ? Continus, délabrés, (couru notre bocage) les bords de nos routes ombragés, les murs qu'envahissent les ronces, nous les longerons encore sans y rencontrer rien que nous ne connaissions déjà.

Il arrive pourtant, qu’à telle taille un jour, s’anime le miroir. Que l’œil s’y prenne c’est peu de choses. Mais son idée, et si vague, et la démarche.

Grand Cahier.262.Dispersion.022.Minutes et figures.13 {•••}


Déambulation



Contournons quelques bosquets –
il y a de la caillasse, l'ai-je dit ?
de la boue et de fines ornières.
Quel passage qui suinte d'un brouillard d'hiver !
ainsi que la marque d'un doigt glissé contre une vitre –
bien d'autres fouillis variés de tiges.
Ce que c'est que la vie !

D'ailleurs, voyez,
parmi les longs roseaux,
ces coquilles, ces pétales qu'une fauvette y déposa
comme une chute de ciel bleu léger

et, plus loin, voyez
l'épaisse nappe de lentille
où se plante une forte fleur grenat de julienne.
C'est unique à dire
un marais comme ça, cingriesque

Grand Cahier.263.Refonds.008.Verger des eaux.07 {•••}


Arsenal nord



Cet œil comme un soleil solide. Elle est simple ici et forte et de toute éternité parmi les joncs de la lumière, la barque échouée, le pli de ses voiles bleues.

C'est une mort à n'en plus finir, pierre ouvrée de l'eau que le temps délabre.

D'une rive à l'autre la place est une foule énervée de chaleur. La brève traversée ! un instant, cueillir un bouquet d'ombres, le jeter aux genoux de l'église et poursuivre par le fin réseau des ruelles.

Grand Cahier.318.Refonds.008.Verger des eaux.08 {•••}


La tarasque nous bouscule



Sa liberté est celle des eaux soudaines, crues subites, sources brusques jaillies bondissantes, torrent né en force au dégel des cimes.
Ordre des cimes.

Sa liberté est gerbe, foudre qui descelle.

Son corps est aux couleurs de l'arc-en-ciel. Qu'elle s’en aille d’un coup d’aile rejoindre les nuages, elle, la bête faramine qui sème le trouble en tous lieux.

Tarasque, furie, bec de canard, laisse-toi séduire, écoute la voix qui te console, la douce voix des lavandières.

« Lagadeou, lagadigadeou, la Tarascou
Lagadeou, lagadigadeou, lou Casteou »

Grand Cahier.133.Refonds.008.Verger des eaux.09 {•••}


Au gré des déplacements



D'abord on a senti une odeur plate, une odeur de fleuve qui venait par le milieu d'une terre d'argile craquelée.
Ensuite on a roulé en soulevant de fines poudres de velours.
Le ciel, avant d'atteindre à la fraîcheur de l'eau fauve, se mit à crier une note très aiguë d'oiseau.
Enfin, on descendit vers la berge et ce fut la Loire, le beau nom féminin de Loire, clair et ouvert.

Va-t-on s'arrêter ? On s'arrête, mais non c'est
L'horizon des bancs de sable et des remous qui vous arrête.

L'eau parfois y pèse un certain temps puis se retire. Étonnées, les herbes sauvages se relèvent, s'ouvrent de larges espaces

Comme délaissés par le pinceau de Ni Zan

Grand Cahier.281.Refonds.008.Verger des eaux.10 {•••}


Côté nord



Près des bords ombragés du lac, Ophélie depuis toujours, flotte parmi les joncs. Ses lèvres depuis toujours se sont fermées, blanches folies ; elles ne chanteront plus ni ballades, ni chansons.

L'eau est glaciale où sa robe s'évase. Elle a rejeté son front vers l'arrière ; son regard s’est porté quelque part entre les herbes. Le monde est incertain comme un ciel défait de grisaille et de vents.

Les fleurs d'orties – ou pâquerettes, ou boutons d'or – sur son corsage les fleurs sont des vœux qu'en toute inno- cence elle fit.
(Ce serpent de rêves, à quoi bon…) les pâles iris et pervenches dans l'onde, ces fleurs qui se dispersent, le doigt de cire et le moine des morts.

Elle avance lentement vers des rivages inconnus. Quel secret dialogue poursuit-elle ? Que balbutient ses lèvres ?

Grand Cahier.224.Refonds.008.Verger des eaux.11 {•••}


Tout une fois


Au creux du jour, il repose, immobile, insoucieux, nuque appuyée contre le bois d'une solive. Il dort.

L'horizon s'est éloigné, il n'y a plus que l'air et l'eau, une ligne ouverte et monotone. Il se tient seul, remuant les lèvres sans rien dire –

Et le temps passe indifférent qui sasse et qui ressasse –

Une barque se balance sur le miroir du vent. Parmi les feuilles froissées d’automne, une feuille retombe.

Replié sur lui-même à lui-même semblable, il ne veut pas ouvrir les yeux, il ne veut pas se retourner.

Parfait amant, perdu dans l'ombre, il ne fait que dormir. Jamais ne se réveille, si fort que soit le bruit du monde.

Cy Twombly
Couronnement de Sesostris
(2000)

Grand Cahier.027.Refonds.008.Verger des eaux.12 {•••}

Voies rompues

*



Quand le soleil eut brisé la vitre...
Comme un souvenir ancien, comme une idée du pre- mier jour, lente une eau grise et froide, une eau de neige envahit le chemin

– La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage. Le ciel est de glace, batelier muet. Il fait un froid certain. La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Le soleil en ressac éclabousse la route

De jeunes ormeaux sans tête sans bras s'alignent, s'en vont droits se perdre jusqu’à cette cassure. La terre est morte à l'horizon, la terre

Aux abords d'un chemin venteux, s’effondre ; s'ouvre la plaine, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jardins ouvriers, pépiements, draps qui claquent. Rien

La route basse et droite continue vers le centre probable. C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imperceptiblement s'étire

Vassily Kandinsky
Paysage avec pluie
(1913)

Grand Cahier.001.Refonds.009.Mers.00 {•••}


La Varde



De ce côté-ci, tout un lieu d'ombres où le ciel s'effondre

Le fer rouillé de la rambarde, l'échiffre instable, un chaos de roches aux environs d'un bois de pin noir. L'espace est envahi par la houle, écho puissant et qui vient et qui roule. Paroles en colère, ciseau contre granit, dialogue avec la pierre

On longe ainsi l'estran. Aussi fraîche qu'un ruisseau, une musique se perd dans les méandres de la plage. Les eaux se retirent. Toute pensée suspendue, le corps enfoncé dans un creux de solitude, les pas s'éloignent, les traces disparaissent. Un fuseau se dévide, un caret de lumière, le fil d'une portée

De ce côté-ci, sur l'étoffe de sable lentement pèse le retour des nuits

Grand Cahier.003.Refonds.009.Mers.01 {•••}


La chambre marine



Je me souviens qu'il fut des jours bien plus heureux, des villes plus anciennes, des maisons, des remparts bâtis contre la mer

Il m'arrive parfois de revenir au pied de ces murs et d'écouter. La nuit y est profonde

Qui pourrait dire
Depuis combien de temps le ciel s'est écroulé ? Ce que le fort aux avant-postes garde encore ?

Je me souviens qu'il existait, haute, une salle sans fenêtre. Calme et clarté régnaient. Le plafond percé d'une verrière était d'un bleu changeant

Ô la mer, invisible mais présente !
Les multiples livres
Le sofa où dormir, où rêver dans les rayons du soleil qui remplissent la pièce

Grand Cahier.179.Refonds.009.Mers.02 {•••}


Préparatifs



Entends-tu le clocher qui sonne ? je m’éveille, le clocher ce matin sonner la cinquième heure, le jour ne veut plus te quitter,
Tu t’habilles et tu sors

Je descendrai dans un instant la rue, par l’eau noire de la nuit rafraîchie, du côté de l’église les marches

Sur la place tu t’arrêteras à regarder
L’ordre double des colonnes raccordé de volutes, le fronton triangulaire. Si dehors elle est simple et sévère, y brûle une inquiétude, un foisonnement d’ors, d'ombres, et de prières

Seul reverdit le désir du lointain. Marchons sur les quais, resserrés de fleurs spirituelles. L’aube pointe. Un fredon de barques se balance, d’un même rythme, une pensée. Belle à tout reprendre

Grand Cahier.101.Refonds.009.Mers.03 {•••}


Décours



Nous comprendrons son désir lorsqu'il ferme sur nous sa veste de buissons aux poches pleines d'oiseaux

Nous descendrons, le pied posé au vif sur les mar- ches des grandes laveries,
Cueillir des coquillages nacrés les plus luisants

Mais séchés dans nos mains leurs couleurs s'envo- leront et ne restera sur notre cœur qu'une poudre de tristesse

Gardant avec ferveur la somme des accords passés, ce qu'il nous fut donné d'entendre, nous irons à cet amer où le chemin s'efface

Et nous verrons si nos yeux savent à même la pierre ouverte, au livre des flots,
Patience et force d'éternité, lire

Grand Cahier.139.Refonds.009.Mers.04 {•••}


Je veux être dehors...



Je veux être dehors, partir au loin, quitter l'endroit des hommes, aller jusqu'à l'x de l'île

Au milieu du pré qui penche, s'écarter de l’église en ruine. C'est manche-mer, les rias de la côte

Je vais au Chaos

Il existe une algue appelée Himanthalia, on en a fait un « laver bread » sur l'autre rive

Le sentier coupe au travers des joncs, évite le vert cabanon des pêcheurs, le petit pont de bois glissant, les fourrés de cinéraire. L'eau fraîche d'une vasque se perd dans les rochers, effondrés de sable et de coquilles que les grandes marées changent sans cesse

Grand Cahier.191.Refonds.009.Mers.05 {•••}


Les navires



Les cotres les goélettes (maquettes sous le verre) le brick en ses meubles cuivrés, toutes les pièces des eaux vives dorénavant sont enfermées

Ce n’est plus que poudre aux yeux, petite monnaie qui tinte, quincaillerie du fond des poches pour des touristes corsaires

Et quand bien même, l'Amérique a suivi d'autres routes. Fortune a passé malgré le cri de mer

À toutes les couvées d'oiseaux de langue jaune, violentes têtes, vous becs de granit, je le dis, désormais les parasols ont poussé pour l'attardé. Le bar est ouvert jusqu'à minuit

Miettes noires, grillent les mots.

Le corps de garde la mer
y donne ce goût d'algues,
une soupe épaisse et douce

Grand Cahier.273.Refonds.009.Mers.06 {•••}


Viviers d'avenirs



Étourdies par le vent,
emportées arrêtées contrées, remontant le fleuve d'hi- ver, soumises
au mauvais temps, elles vont en vagues, se haussent descendent se croisent
Leur cri de lanière est un gréage

Ah le beau navire,
les toits rouillés ! C’est une volée de neige qui varie. Serrons au plus près,
et toutes voiles destinées,
qu'il file et qu'il tangue suivi de son quadrille d'ailes

Grand Cahier.277.Refonds.009.Mers.07 {•••}


Trois mesures de folie



La mer ne veut plus être la mer, le ciel ne veut plus être le ciel, le champ peut-il être le champ ?

L'eau est mate, l’air est blanc chargé de blanches mous- sures, tourbières glacées de sonorités concaves, tournantes langueurs, voix tonitruantes au départ éperdues d'espace et ouatées, issues des formidables architectures de fer. Ordres et phares. Je vois des foules en mouvement

Le ciel est invisible, la mer invisible, le champ s'étend

Des hommes guettent quelques ailes en reste, fusil contre l'épaule. Les uns, l'oreille agrandie, vont dans la froi- dure, ils piétinent au champ de salicorne

Grand Cahier.280.Refonds.009.Mers.08 {•••}


Égarements



Tête saoulée, éblouie, je vois la ville un peu qui s'éloi- gne et laisse derrière moi le port s'ouvrir à ses poignets de mer

En suivant le chemin des Douaniers, le vent de sable et de sel s’est mis à chanter. Je pars vers n'importe où, l'océan est sans limites. Je largue les amarres, je somme les escales, je jette vers les hauts

Une stance (une stance ou deux) tiendront-elles ?

Le soleil retombe dans les champs, la côte disparaît. La lune se lève à l'horizon. Le silence

Va revenir, c'est certain, comme un mauvais automne qui s'étire, plein d'ombres sur le pré. Il suffit de franchir, de passer la barrière. Le gui ronge de vert les bois tors du pommier ; toutefois, je me dis que les pommes sont bonnes. Je m'arrête saisi, je tourne sur moi-même

Balancés en tous sens, couverts de froides buées, ces mâts décharnés le long de la jetée, jamais ne partiront.

Grand Cahier.064.Refonds.009.Mers.09 {•••}


Avant Lion



La première impression qui me revient
C’est par la vitre bleue d'une voiture
L'horizon qui tanguait sur l'océan

Près des cieux, l'araignée d'un peu de brume
Et cette poudre de blés qui vallonnent

Quel était donc se terminant par « mer »
Le nom sur la pancarte ? Je me souviens

D'un village perdu dans les bosquets
Brun, les feuillets d'ardoise du clocher

Y brille un point carreau c'est un coq
Nombreuses blanches petites dansent
Les voiles tendues vers l'infini

Grand Cahier.078.Refonds.009.Mers.10 {•••}


Marche de l'Ouest



Patrie d'avance marine
Aux maisons de granit et croix
Solitaires sur la lande
Couverte de genêts
– Sauvagerie du vent de grande marée
Tourné vers elle, prenant d'elle
Son image et le destin
Le dos contre son péril, fasciné en écart sur la mer

le Mont,

Bâti entre le flux et le reflux
Autour de l'arbre du chœur, de chapelle en chapelle
Cerné de remparts
Comme joyau s'érige

Entre les doigts du fleuve :
Delta aux herbes rouges
Et sur les ailes des mouettes
L'or du bleu s'aiguise pour le combat de l'ange
Élodie Studler
estampe numérique
Voyage avec les mots
(2013)

Grand Cahier.087.Refonds.009.Mers.11 {•••}



Entre la mer jamais découverte et la terre jamais recouverte, il y a cette aire amphibie, ce caméléon tour à tour prairie ou étang, marais ou méduse, qui trahit toutes les six heures et passe à la mer et repasse à la terre, cette zone pareille à un supplicié dont on ne plonge jamais assez la tête pour la noyer et qu'on ne maintient jamais assez à l'air pour qu'elle dégorge ...

Michel Deguy - Biefs (1964)

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte