Retrouvailles

*


Fugace est le visage des sentiers



Il suffisait de suivre une ligne incertaine, ocrée pou- dreuse, bordée de loin en loin par des lieux frais couverts

L’esprit, sans y prendre garde pouvait en continuant, vi- der ses poches
Tu ne poursuivais rien, tu ne voyais rien
venir si ce n’est ce remuement de feuilles d’une rapidité extrême, un bondissement du cœur
et l'espace aussitôt qui se rétablissait

Des mots se nichaient sous ta langue comme un village tranquille

Le matin est ouvert de tous les côtés à la fois et refermé sur lui-même par l'humidité des grands arbres de la nuit, tu prends la route familière qui sort du bourg. Tu suis les traces en V des tracteurs, le bosquet emmuré, le calvaire

En tournant vers la gauche, il y a trois grands bidons de zinc près de la barrière,
tu soulèves le bouchon de l’un d’eux
et déverses dans le pot
cinq bons litres d'un lait fumant et crémeux

Dans le ciel immense, tu retrouves la vigueur tissée des hirondelles

Plus tard dans la nuit, sous l'éclairage de la table de travail les uns après les autres s'afficheront,
volant comme phalènes
la multiplicité des signes d’une même parole – ton envie de tout reprendre était si forte –
le jeu des lettres en bleu posées dans la blancheur

André Lemaître
Route de Troarn
(1952)

Grand Cahier.254.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.01 {•••}


T par T



Nous n'aurions jamais dû quitter l'ombre fraîche du chêne, ni la maison chaulée

La porte s'ouvre, bruissent d'insectes les tournesols sous la fenêtre. La route est sans talus qui longe notre pré. Nous aurions dû rester

Il eut suffi de traverser, de descendre trois ou quatre marches, de s'asseoir

Peut-être la chaise verte de jardin nous attend-elle encore, et la rambarde au bois non dégauchi, le champ dévale
Jusqu'au ruisseau, la roue écume

Comme il est bon parfois de n'être que regard !

Et nous aimions à nous tourner plein sud, à voir, serrée, la montagne d'orages légère au-dessus des nuées puis cet éventail de collines

Vers l'ouest, le temps s'étage en de multiples haies, le temps, en des haies de couleurs

Grand Cahier.201.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.02 {•••}


Retrouvailles



Il y aura eu des journées splendides, et d'autres de jan- vier que j'aime aussi où la pluie crépitait fine sur le toit dans une mi-clarté d'hiver qui ne pèse pas comme un nuage gris

Était-ce bien un janvier sans une neige ?

Il y aura eu des journées calmes où je me suis retrouvé, l’oreille attentive aux mouvements les plus infimes, tassé au fond d’un vieux fauteuil de cuir, sous la lucarne rêvant dans le silence et le frais, à peine ponctués, à peine crispant la nuque

Grand Cahier.135.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.03 {•••}


Vous et moi



Le dortoir est au réveil
un fouillis de sacs,
d'objets divers et personnels,
déballés dans la hâte.
Tu poses un pied nu sur le sol carrelé,
le jour s'est levé.
Tout dort

Comment suivre tes pas ?
(c'est une buée légère),
à peine ont-ils paru qu'ils disparaissent,
il reste tant d'incertitudes

Ébloui
par le grand morceau bleu de la vitre,
avance‑toi.
Tes habits sont des rêves,
voiles d'ombre pliées, si les yeux te font mal

Ce matin, un arpent du ciel
a mis la nappe sur la table.
O mon âme,
sois la première à dire avant qu'ils ne s'éveillent,
cette fraîcheur de l'aube

Grand Cahier.202.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.04 {•••}


Parmi le monde les couleurs



Primidi, ah ça ira, ça ira...
Reçois carte blanche, citoyen, va, brûle, fait feu de tout bois, marque d'une poudre
Les habits d'or de beau ciel

Le sang versé du-t-il couler à même la rivière, eau qui longtemps calme s'avance et traîne lisible un fouillis de glaïeuls
N'en porte pas le deuil

La paix remise, les horloges réglées, il convient de bâtir. Aviver les poutres au plus haut, le temps va s'y loger. Puisse tenir un fin lamé de pierre ainsi qu'une réponse

Verte est la mer hantée de ton pays

Grand Cahier.250.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.05 {•••}


Le pavillon



De ce pavillon du bocage à la haute verdure, après avoir gravi la route sinueuse raidie, le goudron chuintant par un soir parfumé de sauge et gaufré de noisettes

(il se tient, neuf, à l'écart du village, boutisses râpées, joints jointoyés, peinturettes clinquantes, bois vernis)

De ce bout de pelouse, volubiles nous allions, ainsi que cet ami, en veste de chasse et sabots noirs, l'œil clair, par le travers d'un essart qui dégringolait jusqu'au sable fin de la rivière

Alors qu'il se penchait, sa voix, son discours habituel insouciant déhanché de rires, laissa place nette au songe, relatant véridique les faits, précis qu'on aurait pu croire une forme prendre essor que le buisson d'à côté frémit

Grand Cahier.237.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.06 {•••}


La varenne



Mon ami, traversons cette jachère, elle est depuis son abandon, couverte l’an dernier d’une herbe plate

Nous irons jusqu'à la bouche d'eau des feuillages. Légère est la pente à cet endroit

Allons-y. Racontez vos histoires, dites-nous les horreurs du passé. Prenez le temps qu’il faut,
nous l’avons

Je ne sais pas si vos brochets seront tout à l'heure aussi mordants que vos explications, mais je suis prêt

à vous croire. Laissez votre verve s'épancher, naturel-lement je me tiens coi

Je me réserverai par la suite (on ne peut rêver mieux) un nid de hautes herbes et d'insectes
à ce coude ensoleillé de la rivière

Grand Cahier.206.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.07 {•••}


Torpeur



Lorsque le fleuve …
Le ciel par-dessus la colline comme une voie sans fin frôle passant bas, de ses voiles légères, la cime des sapins

Lorsque les bêtes …
La pluie venue couvrant, si serrée, si dense, les champs gorgés d'eau, lorsque les bêtes sous le couvert se pressent

Que le toit, que l'œil …
Chape d'ennui, que le toit n'est plus qu'au long bruit sourd, que l'œil en vain cherche entre les nuages un rayon

Du bien soucieuses, et du repos de tous, dans le calme et la durée vont leur chemin les herbes simples,
et l’homme…
s'endormirait presque aux battements de l'horloge

Grand Cahier.203.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.08 {•••}


On pousse une pierre...



On pousse une pierre, fixée au rouge et de vertu ignée. La route est sèche. Une autre pierre qui est une pomme ainsi nommée non pierre. Le ciel est rond

Je ne sais que deux choses, depuis la scène jusqu’à l'horizon, le ciel et la route

J'ai peur car un jour… non, je crois que j'ai peur si bien que j'avance au-devant, c'est inéluctable

Je ne peux m'arrêter ni ne le veux aussi je n'espère que la ligne là-bas – retenue – simple ligne en songe
Qui me gouverne

Grand Cahier.341.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.09 {•••}


Rite



Il y a devant soi un creux parmi les feuilles,
La présence d’un corps bruissant dans les fourrés

La croisée des chemins fulmine à l’équinoxe
Un éclair de foudre a déchiré les nuages.

On a essarté la forêt en son milieu
On a brûlé en offrande un bois de vieux chênes

Mais la proie saisie est encore un peu vivante.

Le temps de dire et voir et d’entendre, les mots
Vont tomber, seront clairsemés et reverdis

Une odeur brune va se répandre. Au matin,
Le sol sera jonché de fleurs et d'aromates

Grand Cahier.340.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.10 {•••}


Grémone



Étrange cette impression que l'on a d'être observé de ces hauteurs fracassées

Ce ne peut être que le vent qui serpente dans les herbes, et qui roule à perte de vue ses ossements vers les sommets de Lure rapprochées des nuages

Une musique aussi, impossible à situer, presque une absence, un air imprécis ô combien vague et qui vient tourner les pierres du jas des Terres du Roux

Et l'on s’avance jusqu’au bord, le sol se dérobe, et l'on se tient là debout à attendre, à vivre dans ce volume tout entier de l'espace, à ne vouloir ni le dehors ni le dedans, à regarder

Grand Cahier.351.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.11 {•••}


Peugue



Côté noir du jour, suivant des routes qui ne sont ni de campagne ni de ville, à moins de trois kilomètres d'un bras de mer, on roule

Le décor est en place. Disons qu'il y a dans l'air un sable micacé. Ha, j'entends les voix qui parcouraient les lignes, chuchotées les mots, voici tant d'années

Je voudrais planter mes yeux en terre, l'eau de mes yeux déborde il pleut,

Des gouttes glissent sur le fil, la mer s'éloigne. De petits soleils bleutés tombent sur l'asphalte

Grand Cahier.236.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.12 {•••}


Leurs visages mêlés



Étrange et froide statue jaspée du jour qui regarde au travers du carreau de ma fenêtre.

Un éclair a claqué. C'est une poudre,
un vol de vieux soleils
contre le mur noirci d'en face

Les obus d'hier l'auront oublié, je pense

Comme il est calme ton sommeil sous le grand jour. Comment peux-tu dormir ?

si les toits quittent l'ombre,
si la ville a rejeté les draps.

La terre est visible bientôt,
franche vers la haie d'aubépine

Grand Cahier.256.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.13 {•••}


La porte...



La porte, elle a pour elle
une lumière à chanter,
porte et carrelage
(comme on lance le fil,
l'avenir est en jeu),
d'un côté puis le ciel,
palais de la poussière
et des toupies de vent

Il y va la tête fourrée
d'un mille des pailles,
l'enfant, siffle et se jette
à la route la droite sans bords,
lui, perdus les pantins,
ces tas qu'on dépenaille
en l'année révolue

Maréchal, il est temps et plus
de sortir les tricoises

Reg Cartwright
Album Bundles (Soft Machine)
(1975)

Grand Cahier.245.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.14 {•••}

Scories

*

Chaque jour...



Chaque jour est un ventre où disparaît le jour
Chaque jour est l'amas d'une terre crayeuse
Fouillis de pailles envolées, fourré sonore
Chaque jour est un nid de cailloux anguleux

Chemins inaperçus, légers rideaux du temps
Lys endormis, enfants que nul souffle ne trouble
L'un après l'autre, ils s'évanouissent aussitôt
Chaque jour est un coffre rempli d'habits vieux

Cornelia Parker
Matière noire froide – un éclaté
(1991)

Grand Cahier.006.Cahier bleu-vert.016.Scories.01 {•••}


Ces nippes...



Ces nippes qui nous allaient si bien, à l'envi de vos bou- tiques percluses aux modes anciennes desséchées, ont pris, elles aussi, l'odeur et le cati des jours frottés à trop de douleurs. Aussi qu'on les jette ! Après tout, il y aura toujours un vent dehors pour forcer la porte, et c'est cela qui nous soucie. Qu'importe la peau ! Les yeux, nos yeux nous pi- quent. C'est la poussière sans remède ou presque. On bor- dera pour voir la route avec le blanc des peupliers

Grand Cahier.234.Cahier bleu-vert.016.Scories.02 {•••}


Les yeux qui interrogent



Fleurs factices, fleurs éternelles
Lames de fleur, ocres et rouges
Fleurs desséchées depuis longtemps
Qui dormaient dans le noir des tombes

Visages tristes résignés
Visages blêmes vers le ciel
Qui lentement vous éteignez
De quel secours me seriez-vous ?

Au fil resserré de ma route
J'ai voulu garder la couleur
D'un souvenir. J'ai tout perdu

Je n'ai pu conserver, je n'ai pu retenir

Qu'un peu de suie le long du rail,
Et dans les plis du jour
Ce grain de poussière
Qui fait mal

Grand Cahier.058.Cahier bleu-vert.016.Scories.03 {•••}


L'unique orange



Au milieu d'un gris sale de vieilles couvertures qui sen- taient le phénol, il dut, allongé sur le grabat des heures, gri- ses les heures, et monotone
Dépouillé de tout, attendre – l'unique lumière

En être réduit à tracer
Amère, entre les taches du mortier de son doigt humec- té de salive, des têtes, des paysages, et des têtes sur le mur

Les regarder sécher, pâlir et disparaître dans les pro- fondeurs, s'effacer dans le sol, dans le puits hors du temps, pourrir

Le visage tourné vers le bas, se dire
Qu'une sonnette électrique est le dernier outil qui vous rattache au réel, subi non pas rêvé, et d'une griffe plus experte que les anciennes initiales MH d'un anonyme, signer ainsi :

L'unique orange était la seule
Lumière

Grand Cahier.434.Cahier bleu-vert.016.Scories.04 {•••}


Le tournesol



À ses pieds
Un lit de fleurs et le croc de ses tiges
Fièrement élancées

La tête s’incline déjà
Et vire au noir
Lambeaux d'une chair presque humaine

L’orange-brun déchiqueté
Des grandes feuilles
Le brun orangé solitaire
Si nourri de soleil

À trop vouloir
Le suivre dans sa course
Retombe

Ainsi nombre d'or
Treize fois et
Vingt et une spires

Grand Cahier.433.Cahier bleu-vert.016.Scories.05 {•••}


Le pays des hommes



Le pays des hommes n'est pas l'invention des dieux encore moins celle de ses démons. Il est peuplé de gens ordinaires après tout, comme l'est probablement votre voisin. S'il n'est pas possible de vivre dans ce pays inventé par les hommes ordinaires, néanmoins, il n'existe aucun autre pays où habiter. Il ne reste plus que le désert. Or il est plus difficile de vivre dans le désert que de vivre dans le pays des hommes

S'il est difficile de vivre en ce monde sans le quitter, alors il faut le rendre un tant soit peu confortable ; la vie éphémère, la rendre – un court laps de temps, vivable. C’est ainsi que se déclare une vocation de poète. La mission du peintre relève d’une même matière. Tout artiste est précieux car il apaise le monde et enrichit le cœur des hommes

C’est ainsi que se déclare une vocation de poète

La mission du peintre relève d’une même matière. Tout artiste est précieux car il apaise le monde et enrichit le cœur des hommes

Natsume Sôseki (夏目漱石)

Grand Cahier.386.Cahier bleu-vert.016.Scories.06 {•••}


La ville, jadis



Je n'entends pas délivrer au tout venant l'adresse de ces lieux qui me sont chers. Faites un effort,

Trouvez-la, trouvez-les,
trouvez les vôtres…
Prenez ces marches
 et montez,
 et montez toujours.
Un point domine un autre point
que domine une tour.

D'un parvis au surplomb d'une place, d'une rangée de toits qui s'étagent à une autre, du champ de foire aux gra- dins de l'église, c'est une géométrie de nuages, un bouquet de remparts.

Vous ne verrez aucun cadran sur les façades, à quoi bon compter les heures.

Si le souffle vous manque, allez-vous reposer dans les Jardins Publics, contempler leurs cascades de verdure que le temps dégrafe, leurs robes de calicot pillées de soleil.

Le vent décoiffe, emporte les chapeaux mais, si la curiosité vous gagne, laissez-vous mener par les plaques des rues, par les hasards et les détours,

Il y a beaucoup à voir près de ces hôtels très anciens – des fontaines, des porches – des passages percés dans la masse épaisse des murailles, des meneaux armoriés, des tourelles murmurantes où les siècles s'accumulent, dor- mants, débris épars, côte à côte

Grand Cahier.265.Cahier bleu-vert.016.Scories.07 {•••}


Pêcheur de côte



J’ai pris bien des choses dans mes filets, mal oubliées arrachées de mémoire, de celles fixées aux rochers qui sont comme bernicle –

Pensées volées, belles enlevées à autrui, bernaches prises et reprises, substitués, malaxés les signes du passé des autres –

Non, ce n'est pas rien si j'affiche des emprunts, conscients ou non conscients, mouvements d'eau, jeux d'algues en ressac –

Si je m'habille d'oripeaux, prenant par à-coups des bouffées d'air, mon œil à l'excès bousculé de sentiments exagérés, de lanières à souvenirs –

De ces riens qui ne sont pas les miens, mes vides en-têtes, mes têtes sans nom, bribes de mythes, mes on-dit que j'ose –

Prédateur de faits divers, troques en forme de jujube, littorines littorales, vénus à verrues, menus débris que les sables dévorent

Grand Cahier.347.Cahier bleu-vert.016.Scories.08 {•••}


Dans mon atelier...



Dans mon atelier s'étaient entreposées des caisses poussiéreuses remplies de lourds poissons fossiles.

Des blocs d'avant le temps, d'avant les hommes
– des êtres rouges, des êtres qui sont bleus et qui sont jaunes –
poissons galets,
d'avant qu'ils ne se disent, en mots âpres, dans aucune langue.

D'un coup sec, au burin, ils éclataient sur les genoux. Revenant de lointaines Téthys

parmi des fleurs, des feuilles de ciel passé de mer qui se déployaient dans le chuchotement des ressacs, le fouillis des silences,

je n'avais qu'à suivre les eaux noires évocatrices et laisser parler l'inextricable

Grand Cahier.402.Cahier bleu-vert.016.Scories.09 {•••}


Psyché sous les houles



La feuille.
Celle de l'aspen, aussi feuille et suc de l'érable
Celle qui se joue, qui est flamme – ici redite
En tous lieux mille fois
Dans les prairies d'eau et le vert fuseau des peupliers
La petite miroitante qui se retrousse

Au vent, la page
Au lieu-dit perdu de la page
Les mots nombreux sont oubliés, sont repris
Seront imprimés
A peine en pointillés, dans les marges
Et la transparence d'esprit

Le coup d'aile, le battement
Ailes qui battez, qui tant de fois ont battu l'air
Noires, le signe inlassablement répété
Parmi les jours et les nuits
La chair du rythme l’humus du temps

Le grain, le trésor amassé, le silo de paillettes
Foison du grain de blé
Par quoi cela commença-t-il ?
Géminé, lettre à mordre, si dur sous la dent
Que l'homme, que l'homme à la dent dur
Cailloux de soleil

L'encre !

Grand Cahier.105.Cahier bleu-vert.016.Scories.10 {•••}


La rencontrée



Parfois, je me perds et puis j'oublie

me retrouve un peu plus tard, sous d'autres cieux, l'oreille attentive et j'ai pour m'exprimer

j'ai en bouche, d'autres syllabes, deux ou trois flocons de neige

un coeur blanc. Il me suffit d’écouter alors une voix nouvelle, simplement, inconnue ou bien connue en son temps

– la rencontrée que j'avais négligée,

et forcément puisque j'arrive quelque part, j'en apprécie (venant d'ailleurs étonnamment surpris d'y être) le rose mouvement des lèvres

Je l'aime à découvrir les yeux fermés comme un goût différent des nuages

Grand Cahier.348.Cahier bleu-vert.016.Scories.11 {•••}


Le pré



Une feuille est posée dessus la table
Elle est aussi petite que le pré

Sur le pré est un arbre à grandes branches
À feuilles et branches, beaucoup de feuilles

Ensemble elles forment une masse obscure
Une sombre frondaison dans la nuit

Au milieu de la nuit il y a une chambre
Et par la fenêtre, une lampe, beaucoup d'ombres.

Il se peut qu'il s'en dégage parfois
Après beaucoup de temps, une lumière

Petite comme une eau qui veut sourdre et
Qui dit les mots qui sont feuilles et branches

Sous la lampe de lumière, une feuille,
Beaucoup de mots dessus, le pré dehors

Bien dense d'herbe rase et tendre gorgé d'eau
Le pré bâti, ho… finement articulé

Grand Cahier.264.Cahier bleu-vert.016.Scories.12 {•••}


Les volets



Que le ciel soit dehors
Avec un vent de nerfs et de soleil
Et ce bruit de feuilles
Jamais fini

Que le jour soit dehors
Brûlé de soif et de poussière
Avec un temps certain
Qui n'en finit jamais

Avec des airs de fête qui reviennent

Que l'amour soit reparti
Envolé
Aussi bien oublié
Et, qu'au-dessus du toit d'en face
Un vol de martinets
Si haut qu'on ne peut voir

Tourne, tourne et crie

Je ne veux que l'ombre de ma chambre
Je ne veux que le songe

Grand Cahier.330.Cahier bleu-vert.016.Scories.13 {•••}


Tao



De ma hutte embroussaillée
Chers amis sensibles
Vos départs invoqués de prétextes me blessent
Le saviez-vous
Les écorchures
Ont mal guéri

Coin de tristesse
Mangeoire à vents
De ma butte de terre animal
Nu
Désolé
Mais qui vit et le veut
Taciturne avec des yeux dedans
J'ouvre l'œil.

D'une hutte sereine
Entourée
Je la vois comme rien
La cuve sidérale
Et ses raisins foulés de brumes
Grande femelle imprévisible ma noiraude
Racine au ciel subtile

Qui en use
Ne l'épuise jamais

Grand Cahier.300.Cahier bleu-vert.016.Scories.14 {•••}


Aussi large que l'allée...



Aussi large que l'allée,
Un ciel de blocs, une lumière
Entaille les forêts

Le vent frais d'automne emporte
Une averse de feuilles

Comme une grande roue qui tourne,
Le temps suit le temps de la terre

Lourde, muette,
La terre est aux douleurs

Combien d'images s'offrent solitaires ?

Grand Cahier.012.Cahier bleu-vert.016.Scories.15 {•••}


Limons



L’écueil
orbe des provinces le signe
en retour, à la fenêtre ouverte le soir

une barque trace
un fin sillage et s’éloigne
vers le jeu des enfants,
l’ouvrage se termine qui déferle
ardent

– Sur la joue la brûlure
de midi en écho
L’éveil d’une lente lecture

puis par la brèche du lit défait
L'été des souvenirs qui viennent

Grand Cahier.046.Cahier bleu-vert.016.Scories.16 {•••}


Un rire éclate...



Un rire
éclate et se répercute
aux glacis de la croisée, déchire
les airs, va se disperser
dans les rumeurs de la ville

Le soleil en son plein
envahit les remparts

Midi bondit de joie,
franchit la route aux flancs
mûris de noisetiers.
Le goudron fume

Loin du souci, des affaires
et portée par le tendre clapotis des heures,
sous l’accalmie des saules,
une barque
oscille sur le lac

Grand Cahier.047.Cahier bleu-vert.016.Scories.17 {•••}


Avancer



Encore un lacet ou deux, un effort
avancer, et buter

Bousculer le sentier jusqu’au désastre
Quitter les pins rougis

Contourner à un jet de la caillasse
la langue des glaciers

Retrouver les cairns entre pierre et neige
Jeter toutes ses forces

sur la dernière échel-
le du refuge et boire – fumant de buée

un café noir

Wang Ximeng
Détail du « Mille lis de rivières et de montagnes »
(1096-1119)

Grand Cahier.134.Cahier bleu-vert.016.Scories.18 {•••}

Carnet de tristesse

*

La nuit revient



L'air
  Le paysage est immobile
La rivière ne coule plus
Les arbres sont figés
    L'été s'est arrêté
C'est ton cœur qui bat dans cette poix

Peu à peu
  Le masque de la nuit
  Le masque frais
Tes vêtements qui ont moisi
Le mal qui te poursuit
    Se sont collés à toi

Pablo Picasso
Nu étoilé
(1936)

Grand Cahier.172.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.01 {•••}


Jetons au feu...



Jetons au feu ces vieilles nippes !
Dehors, le vent force à la porte
Les yeux pleins de poussière
Nous planterons des peupliers.
Souterrains, nous irons
Aux nappes d'eaux profondes

Grand Cahier.173.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.02 {•••}


Cosa



Du grenier s'échappe des colombes
Le pré au pommier porte un plus beau fruit
Terre, fraîcheur et tendresse des matins
Une chose, un corps noirci, meurt
Pourrit dans l'herbe muette

D'autres plus fortes sont venues

Grand Cahier.174.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.03 {•••}


Voies rompues



La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage. Le ciel est de glace, batelier muet. Il fait un froid certain. La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Puis la route s'effondre au bord du bois, s'ouvre la plaine, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jardins ouvriers, pépiements, draps qui claquent

La route basse et droite continue vers le centre probable. C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imperceptiblement s'étire
Voies rompues, version 1

Grand Cahier.175.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.04 {•••}


Cela s'achève



J'ai vu par la fenêtre une nuit la lune envahir tout l'espace. Le ciel jaunir. La terre dure

Ne fût jamais aussi froide. Je hais cette chambre emplie de larmes

Les murs gelés d'hier étaient illuminés, il y avait foule. Un jour de fête, on se prépare, on achète la terre entière pour un enfant

Je ne pourrais plus dormir. J'ai revu les amis. Ils m'ont laissé

Grand Cahier.176.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.05 {•••}


Lieux de pauvreté



Les fruits envolés et puis tombés iront renaître
en d'autres terres
La cour sablée s'entoure
De bâtiments, d'un poids de fenêtres mortes
L'hiver s'installe

— Vois ! Les branches raidies, les écorces mouillées, glissantes, et tout cela qui se tient et tremble. La vie n'est pas trouvée. Les lèvres sèches, les doigts bleuis par trop de froid, ne veille plus qu'une carcasse ! Qui voudrait rester au milieu de cette cour, le frêne qui se dit peuplé ? La coupure est nette à ses racines

Il suffit pourtant d'un corps, une ombre simple qui s'approche, et ce feuillage d'oiseaux devient jour surpris, air froissé

Grand Cahier.178.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.06 {•••}


Retrouvée



Pourquoi regretter ce qui fut, les jours morts, le temps gâché ? L'ennui de ces journées n'avait-il pas sa force ?

Il est rare mais c'est le sort commun, il est inespéré d'être là au bon moment quand, fugitive, une ombre coupe la route, surgie des haies, traverse et pour un bref instant s'arrête et te regarde.

Tu rentres et tu n'as rien saisi, rien n'est resté entre tes mains. Nulle image qui te hante si ce n'est le lent décours

Mais pourquoi regretter ?
Cette fine pluie d'hiver sur le toit calme, le fauteuil où tu t'assieds, la lampe
(est-ce toi lisant ou bien elle qui veille ?) dans le silence et le frais, à peine ponctué, à peine crispant la nuque,
oui,
cette mi-clarté d'hiver qui ne pèse pas comme un nuage gris, ce simple janvier sans une neige, lui aussi avait une richesse

Grand Cahier.180.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.07 {•••}


Le banc, l’herbe...



Le banc, l'herbe a blanchi. Les couleurs du matin sont plus visibles, chaque détail est plus tranché. Il fait un froid certain. La terre douce est un duvet

Si simples les images, et si nombreuses

Les mouettes tournent dans la cour avec un cri. Tout est calme. Il y a des ciseaux de soleil qui se glisse dans la chambre où tu reposes et sous tes paupières closes des rêves plein la tête

Grand Cahier.181.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.08 {•••}


La même cour



C'est toujours la même cour,
le même carré de bâtiments sans toit,
carré de terre aplanie
plantée d'arbres nus, lieu gris
où vers quatre heures, certes
les enfants pour l'éternité joueront,
mais ceux-là aussi vont vieillir

C'est toujours la même cour et,
puisque je bats retraite,
cessent les cris,
s'éloignent les bruits
et d'entre ces murs s'éveillent,
de quelle profondeur ?
silencieuse et familière, une présence

René Magritte
La tempête
(1932)

Grand Cahier.195.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.09 {•••}

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte