Forge


Tu rentres saoul plus grand qu'un soir de banlieue La bouteille du ciel crache sa lie sur la ville

Quel mauvais foie !
Au dégoût des lèvres on voit que se prépare un orage
Tête bouillie dans soupe d'usines

Ton squelette se souvient du fracas des presses, le cambouis sous le pied, la cadence dans les bras

Les carreaux du travail tombent Tu pousses le verrou Le soleil se coince dans l'étau

Des vitres fulgurent du béron de la nuit
C'est une jaunisse de chambres à l'odeur de chaud où d'horribles ménages s'égorgent

Gilles Cueille
L'art et l'usine
(2013)

Grand Cahier.228.Refonds.011.Contre-feux.11

À la cave inépuisable


Le galbe du jour est cerclé d'or, je bois une eau fraîche et forte qui pétille

Est là ce qui m’enchante, et je l'appelle, arbre aux ciga- les Murmure solaire, semis de mots, bouilloire du bleu

Sous les ra les fla de la lumière, les idées sont prises de vertige, la pensée tournoie et se défixe

Écorce noire des pins, oliviers calcinés, que vont-elles chanter les scies de l'invisible ?

Dans l'air exténué de soif où se fanent les fleurs, elles boivent le suc, les sirops mûris de soleil

Vincent van Gogh
Oliviers avec ciel jaune et soleil
(1889)

Grand Cahier.227.Dispersion.024.Vulnéraire.15

Pique-nique


Par un dimanche d'automne, calamiteux, un dimanche en famille à cravates, malgré une incertaine hydrographie et la tournure de la rose des vents, on se décide à partir

Le choix s'est porté vers le point le plus haut du bocage, ici ou là, à deux pas du relais hertzien, une place indécise

Une herbe sèche qui convient Déballons que je mange La nappe Un œuf, deux, trois Le pylône a grincé dans ses câbles

Bouffées de musique et voix de journalistes font la grand-roue avant de s'enfuir au détour des sapins Il sem- blerait qu'un roi nègre se cache Il siffle derrière un fourré de nuages

Le temps s’enforcit, tourne au mauvais temps La chasse aux moustiques est ouverte, elle annonce la pluie Vite, replions la nappe, jetons les miettes Remontons en voiture et filons à la buvette

Fernand Léger
Les loisirs
(1949)


Grand Cahier.226.Dispersion.023.Instantanés.10

, De la ligne


La ville aujourd'hui c'est un calcul incessant

aux registres du bordier
, tous les actes à pointer
, le chiffre
, c'est un mat écrasement
sous des pattes pelotées

Et surtout le souci d'une montre

J'avance donc,
comme toi, comme lui,
passe le pont

Sur la rive,
les administrations du bien-être surchargent

l'ancienne coque
, et le poids cintre et rompt les portées

à l'endroit précis d'enchâssement
des nouveaux métaux et verres précieux

Salvador Dalí
La persistance de la mémoire
(1931)

Grand Cahier.225.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.09

Côté nord


Près des bords ombragés du lac, Ophélie depuis toujours, flotte parmi les joncs Ses lèvres depuis toujours se sont fermées, blanches folies ; elles ne chanteront plus ni ballades, ni chansons.

L'eau est glaciale où sa robe s'évase Elle a rejeté son front vers l'arrière ; son regard s’est porté quelque part entre les herbes Le monde est incertain comme un ciel défait de grisaille et de vents

Les fleurs d'orties – ou pâquerettes, ou boutons d'or – sur son corsage les fleurs sont des vœux qu'en toute inno- cence elle fit
(Ce serpent de rêves, à quoi bon…) les pâles iris et pervenches dans l'onde, ces fleurs qui se dispersent, le doigt de cire et le moine des morts

Elle avance lentement vers des rivages inconnus Quel secret dialogue poursuit-elle ? Que balbutient ses lèvres ?

Odilon Redon
Ophélie
(1900-1905)

Grand Cahier.224.Refonds.008.Verger des eaux.11

Au bout du compte


À l'extrémité d’une branche, un merle sur le frêne en face, imite les hésitations du soir

On se souvient du temps de pierre
quand des blocs entiers du ciel coupaient la sente, la nuque arquée comme d'une mule, les angles déchirant la plante

Nulles couleurs alors
Des souches, la roche et les premiers paquets de neige

À quoi tous ces efforts ont-ils bien pu servir ?

Le réconfort d'un café chaud – là-haut – entre les plan- ches d'un réduit qui donne

sur une vue ?
Décidément bien peu de choses

Shitao
Conversation avec la montagne
(1707)

Grand Cahier.223.Dispersion.020.Les filets du temps.15

Le buffet est en pièces


Récapitulons
Un J'ai laqué de noir chaque battant, rectifié le pied, du Modern'Style vers l'Art Déco (rajouté quelques chinoiseries et clos avec un socle de même ombre)

Deux Hors la vitrine, j'ai bazardé les beubelets pour y loger en maints volumes tout le savoir sous la fenêtre

Trois Et droite enfin, se dresse la glace auprès du mas- que « il capitano »

Avril ? mais c'est Pâques, fête des morts Voyez le beau temps ! Alfredo Kraus à la radio chante l'astro belle alors que le soleil frappe sottement les pierres de la bâtisse On se souvient

Là posés sur l'étagère (j'ouvre les portes) sont quelques feuillets, une becquée d'ors, un relief de souris et puis cette peau d'écorché par trop sèche

Allons, allons, il faut virer cela dorénavant et verser une charretée de fruits confits, dattes, cerises, raisins de Califor- nie ; de bonbons, berlingots bariolés dits goût de rose, man- darine et pré vert tendre ou, si l'on veut, de billes bigarrées

Paul Cézanne
Le buffet
(1877)

Grand Cahier.222.Refonds.002.Hortense.11

Extinction du monde


La nuit débouche du plus bas, du fond du pré, la nuit monte comme une eau, envahit l’espace

Le soleil glisse au bois quelques derniers ciseaux, un rayon court en biais jusqu'en haut des rues, s’égare

dans les étages, puis s’échappe d’un coup par les toits Le soleil

ne brille plus que sur un coq
disparait dans l’indis-
tinc
t

Max Ernst
dunkel wald sowohl vogel
Forêt sombre autant qu'oiseau
(1923)

Grand Cahier.221.Révolvie.031.Maison de verre.18

Les commencements


Il aimait à se promener sous les préaux
ou dans les rues étroites,
la tête lège,

à voir le défilé des façades sobres et fortes bâties voici deux siècles entiers
alors que le ciel parfaitement bleu nous parlait encore,
avec leurs combles mansardés,
les larges corniches,
les œils-de-bœuf d'où le regard se perd,

s’en aller aux endroits délaissés,
sur la place nue entourée de tilleuls effrayer le dortoir des étourneaux,

debout dès le petit matin pour entendre la fontaine
puis joyeux
frapper portes et volets

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire (2013)

Grand Cahier.220.Refonds.002.Hortense.09

Chute du ciel


Du bout de la ruelle, à l'aplomb des rochers,
la maison carrée de l'enfance nous fait signe

Le vent du large sentant le sel a soufflé
Que toute pierre est grise,

et quel étroit jeune homme !
avec autour son petit jardin de guingois

Des fourmis jaunes innombrables tourbillonnent
La mauvaise herbe va-t-elle à nouveau chanter ?

Avril, les bouquets d'astres, nos chemises bleues
L'escalier se raidit qui descend vers la plage

Ce n'est plus qu'une barre où la nuit met le coude,
où les lointains s'effacent

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.219.Refonds.002.Hortense.05

Botanique


À droite, le parterre étiqueté de plantes frileuses Longs alignements de tiges en patience Des fleurs, des couleurs viendront quand le temps changera Certaines sont rentrées

et choyées par des hommes positifs Le bâtiment s'alour- dit d'un siècle entier

À gauche, elles emplissent, voudraient crever les ver- rières, bocaux d'Afrique, d'Amazonie, potages vireux de tous les lieux chauds Vous les sentiriez poussant racines dans vos bronches

Entre deux rangées de pensées, bleues ou jaunes, l'al- lée monte jusqu'au magnolia Une horloge indique toujours la même heure

Les gens s'empressent sous le hall, ils ont recouvert les tables de toiles cirées On achète, on vend, les yeux brillent, en connaisseurs

Sureau noir Sambucus Aegopodium
Drosera plante carnivore Viburnum etc.
(1869)

Grand Cahier.218.Les jardins sont un langage.025.Envols au jardin.05

Demain


Quand voudrez-vous partir ?
Sera-ce demain si se lève le vent

qui vous agrée

Voyez des bateaux à quai les œuvres mortes À deux pas du centre leurs mâts immobiles

plus rien ne bouge Le temps s'est arrêté Aujourd'hui s’est endormi, demain peut-être

nous mettrons tout en œuvre… Sait-on jamais quel sera l’ampleur de la vague, jusqu’où portera-t-elle ?

Voyez !
Une pluie douce s’est mise à tomber

Henri Rivière
Le coucher de soleil
(1898)

Grand Cahier.217.Dispersion.019.Baumes et regrets.08

Je vous reconnus...


Je vous reconnus tel samedi de mars au matin enso- leillé qui s'annonçait puissant

Je vous attendais près d'une pierre

Votre venue du fond du cours, imperceptible, fut bientôt parmi les fleurs ordonnées
des jardins la seule occupation du jour

Qu'un tissu de ciel vous habille

Marc Chagall
Bouquet aux amoureux volants
(1947)

Grand Cahier.216.Dispersions.023.Instantanés.03

Grand règne


Plus personne ne vivra à cette extrémité de la maison On a cloué les volets La collection d'insectes, la table nue, les photos de familles sont époussetées avec méthode Un homme est mort Étroit, l'escalier monte à l'étage dans l'ombre On trouve comme avant de hauts lits de chêne sur rails et des édredons moelleux, nous n'y dormirons plus

La lumière se rattrape à la terrasse, contre les murs blanchis La grille verte surplombe une route de boue, un village net ou le chemin de fer

Garçons et filles, le soir venant, s'asseyaient sur le rebord Le figuier disparaissait au bout du champ, les hirondelles bientôt ne passaient plus Chaque vie devenait si proche que les voix se taisaient

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.215.Refonds.002.Hortense.04

L'irrémédiable


De la cave luisante jusqu'aux lattes poussiéreuses du grenier, du jardin envahi par les taupes à la margelle du puits où, effrayé, curieux, hésite un enfant, il ne reste rien

Le cerisier vieux sous la tempête, le soir, lâcha ses fruits Un cerf‑volant s'accrocha dans les branches et le panier fut rouge Joyeux, il rapporta le tout

Ailleurs on construit des huttes de roseaux, on étend un linge usé, on fait son pain recuire La route qui vraiment ne veut pas s'arrêter se perd droite aux champs

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.214.Refonds.002.Hortense.03

Les vies diverses du talus


Prenez la route noire en sortant du village, vous verrez, vous entendrez peut-être, au jardin haut perché, la femme en sarrau bleu

A ses lèvres s'accroche une verrerie d'oiseaux fins, d'oi- seaux multicolores, des oiseaux d'opérettes

Jeune, elle sourit au bel été mais il lui faut courber l'échine L'air est sec et le travail pénible Sarclage des chiendents, binage vont former pour aujourd'hui son lot de pauvreté

Si parfois elle relève la tête, c'est pour voir son enfant, sa vie si chère, assis dans l'escalier ou dans le creux des herbes longues

Il joue, il découvre, il ne sent pas les heures qui passent Il y a tant à découvrir, tant à déloger des fissures du muret

Theodoros Stamos
Stèle du monde
(1948)

Grand Cahier.213.Refonds.002.Hortense.02

Ils sont partis...


Ils sont partis le repas terminé au plus fort instant du jour avec des rires joyeux et les paroles vives que prête le vin, l'imminence d'un départ pour une fête où se retrou- veront les amis de longue date, en disant qu'il ne fallait pas s'inquiéter et que la nuit ne sera pas tombée que déjà ils seront de retour

Ils ont dit mais la terre a tourné, mais l'horloge a sonné Dix heures qu'elle a sonnées Et la colère et l'inquiétude ont recouvert son cœur

La nuit est venue dans sa froideur de reine, jusqu'au bord de la fenêtre, irrésistible et lente comme une eau Est-ce une bouche ? Toute clarté n'est pourtant pas absente Le ciel passe avec un balancement de seigle, sous le vent d'ouest

Les voix aimées ? il y songe sûrement, et peut-être même, auprès de la barrière, les entend-il déjà Cela va s'animer Pourquoi en douterait-il ? Ah ! Ouvrir la porte, voir le rayon se poser sur l'allée et, courir, oublier la peur qui gagne, la pièce jaune sous l'ampoule et tous les bruits amplifiés qui venaient du plafond

Guillaume Le Baube, Olivia Rolde
Territoires
(2013)

Grand Cahier.212.Refonds.002.Hortense.06

Troupeau d'astres


Fiévreux demain aura
La même taille
Fine à rejoindre les mains
La même peau
Demain sera comme hier
Mais sur la ligne des prairies
Toujours tu vois le troupeau d'astres
Piétinant la poussière
Et le grand bruit va te bousculer
T'arrachera plus sûrement le cœur
Que ces lèvres cuivrées

Isabelle Tabin-Darbellay
Fourrure d'automne
(2016)

Grand Cahier.211.Dispersions.024.Vulnéraires.18

Une branche...


Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

fouetter l'air

Max Ernst
Loplop, « supérieur des oiseaux »
(1932)

Grand Cahier.210.Dispersion.002.Vulnéraires.16

Des ailes...


Il y a des choses qui ont des ailes, naturellement,

et qui sont de ce monde ;
des amours légères, des mots choisis, des arbres, etc.

Je précise – non point des arbres mais des choses
qui ont des ailes
et qui sont dans des arbres,

et, en ces lieux s’apprêtent...

Partir d'un tronc noueux et aller, aller
Jusqu'au brusque arrachement des ailes, jusqu’à l'envol

des plumes bleues
Car toujours elles en laissent

Pierre Alechinsky,
avec un poème de Yves Bonnefoy
rue Descartes à Paris « Murs
de l'an 2000 »

Grand Cahier.209.Dispersion.020.Les filets du temps.01

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte