Le rossignol


Il se promène, il veut s’instruire. Il écoute les conseils, occupé des usages, de l'origine et de l'espace. De la ligne à l'horizon qui va s'ouvrir, et des jours, et des jours qui s'allongent…

Arpentant le bocage, il s'ennuie

Tout d'un coup, une ombre chante. Farouche et solitaire, cachée dans les fourrés

Voudrait-il la mettre en cage, une cage dorée – pour ce que sont les sots petits oiseaux qui savent y faire et n’ont plus d’ombre ?

« Je te dis que je veux, séduit, faire un pas »

De son bec elle aiguise les signes et s'enfuit aussitôt,
file aux astres

J.-P. Claris de Florian, illustré
par des artistes japonais
(1895)

Florian, Le rossignol et le Prince
Grand Cahier.240.Dispersions.025.Envol au jardin.01

Buisson de beauté


Faut-il que le rouge et le pourpre – envahissent leurs joues, que leur parfum se perde au mont Calvaire, – sur les marches d'un temple aztèque

Faut-il que leur tête penche plus bas que terre

Honte, chagrin, tristesse / sont le lot des fuchsias dont les fleurs naissent / d'une goutte de sang tombé

Mrs Popple n'a jamais craint le froid, non plus qu'Alice Hoffman qui s'habille d'un rien, robe rose et blanche corolle, encore moins qu'Army Nurse (elle, c'est grand calice carmin et bleu col violet) ou simple Barbara

Mais doivent-elles s'exhiber ainsi par tous
les temps, les formes

ont-elles un psychisme caché ?
Comme le tronc ligneux et décentré (sombre où tout est mort-vivant) d'un prunier sauvage, comme la gueule carni- vore à double pendentif et les traits tourmentés des ra- meaux sur le blanc cassé de la page

Egon Schiele
Fuchsienzweige - Branches de fuchsia
(1910)

Grand Cahier.432.Dispersion.024.Vulnéraire.06

Troupeau d'astres


Fiévreux demain aura
La même taille
Fine à rejoindre les mains
La même peau
Demain sera comme hier
Mais sur la ligne des prairies
Toujours tu vois le troupeau d'astres
Piétinant la poussière
Et le grand bruit va te bousculer
T'arrachera plus sûrement le cœur
Que ces lèvres cuivrées

Isabelle Tabin-Darbellay
Fourrure d'automne
(2016)

Grand Cahier.211.Dispersions.024.Vulnéraires.18

Variété


la chair est nue
dynamique

elle est
sans peau et elle
s'expose
au néant des autres,
au spectre qui
l'enjambe

(ou l'écorche ou la traverse)

elle est
non commutative
non déterminée
dans ses trois dimensions

la chair ultime
est sans surface

et le temps viendra
où l'on dira
elle
bouge

Franz Rösel von Rosenhof
La terre après la chute de l'homme
(1690)

Grand Cahier.794.Dispersion.024.Vulnéraire.17

Une branche...


Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

fouetter l'air

Max Ernst
Loplop, « supérieur des oiseaux »
(1932)

Grand Cahier.210.Dispersion.002.Vulnéraires.16

À la cave inépuisable


Le galbe du jour est cerclé d'or, je bois une eau fraîche et forte qui pétille

C’est elle qui m’enchante et je l'appelle, arbre aux cigales Murmure solaire, semis de mots, bouilloire du bleu

Sous les ra les fla de la lumière, les idées sont prises de vertige, la pensée tournoie et se défixe

Écorce noire des pins, oliviers calcinés, que vont-elles chanter les scies de l'invisible ?

Dans l'air exténué de soif où se fanent les fleurs, elles boivent le suc, les sirops mûris de soleil

Vincent van Gogh
Oliviers avec ciel jaune et soleil
(1889)

Grand Cahier.227.Dispersions.024.Vulnéraires.15

Hors clôture


Il n’avait pas encore compris à quoi cela pouvait rimer qu’il refusait déjà

Son instinct lui disait :

« si précieuse, si désirée soit-elle, il existe autre chose, là-bas toujours possible »

Aussi opposa-t-il un non catégorique à chaque offre pla- cée, gardant le silence à chacune des enchères

Il lui avait fallu un temps considérable pour arriver jus- qu’à ce lieu, aux libertés de cet espace – d’une géométrie éblouissante où la route s'égare

Il avait tant hésité, tant tergiversé avant de s’engager avant de décider d’arrêter son manège

Qu’il n’osait plus s’approcher de ces colonnes… Il suffi- sait pourtant d’un seul coup d’aile

Une herbe jeune embaumait sous les pas Un arbre comme ornement d'oubli octroyait son dépôt d'ombres

André Derain
L'estaque route tournante
(1905)

Grand Cahier.232.Dispersion.024.Vulnéraire.14

De cet amas de verre...


De cet amas de verre et de bouteilles

de verre
d’un vert bouteille introuvable aujourd’hui, d’un verre
qui vire au noir,
un peu nacré (sanglante écaille)
d’un monde bu jusqu’à la lie Enivrante liqueur
d’un monde passager étiqueté de rêves consigné et qu’ il faut reprendre laver remplir
à nouveau d’un soleil liquide

Mais il est coupant le verre Ne va pas te blesser ni te saigner les mains Ne prends pas ce tesson Il ne reste plus rien de son éclat d’hier

À aimer autant le désordre, tu risques de souffrir

Dans l’atelier où tu mélanges les couleurs, n’accueille et ne reprends que les plus banales
litres et formes oubliées bouteilles ordinaires
dans les tons crème
d’un Morandi
et vois en elles : éclats de verre un jour brisés
comme ils s’allient comme ils se fondent comme ils de- meurent, inexorablement visibles

– Bec de glace
Oiseau qui se reflète
Copeau insaisissable
Vivante arête

Giorgio Morandi
Natura morta di vasi su un tavolo (1931)
gravure sur cuivre à l'eau forte

Grand Cahier.081.Dispersion.024.Vulnéraires.13

Dans l'air du soir


La route s'encaisse entre deux gros murs sans apprêt, de bossage franc, surhaussés d'un empilement de briques
Pas une vue qui dévie, un goulet

On va la suivre puisque dit-on, la musique est au bout

Le portail est ouvert, il ne reste rien d’
Autre qu'une enseigne et ses pommes de flammes

Que le corps d'un bâtiment qui s'absente parmi les châ- taigniers du jardin
Que la paille du silence dans les airs

Qu’importe, on va danser tout notre saoul, chasser au loin les amours qui tournent en rond

Paul Cézanne
La carrière de Bibémus
(1895)

Grand Cahier.238.Dispersion.024.Vulnéraire.12

À quoi bon


À quoi bon résister commis l’irréparable

Il n’est plus d’autre voie la seule à emprunter
qu’une voie obligée avec ses conséquences

Pourquoi chercher puisque le temps a basculé
s’est orienté vers un ailleurs sans consistance

À quoi bon s’entêter s’opposer à autrui
affronter l’incompréhension et leur mutisme

Une fois les mots du silence et du reproche
irrévocablement dit une fois encore

La porte du train s'est ouverte sur la nuit

Il y a
des reflets dans la vitre dont on a perdu le sens On ne voit dans le wagon qu’un homme seul près de sa couchette et qui voudrait dormir Le sas et le soufflet s’ouvre et se referme la vitre bouge à l'heure et au lieu d'un fracas géant de fer à la mesure de l'infini

Paul Delvaux
Femme à la rose
(1936)

Grand Cahier.291.Dispersion.024.Vulnéraires.11

Partie hongroise


Les reflets du miroir sont-ils archéologues ? Toujours ils nous racontent

les péripéties d'un même film – un petit coup de balai et c’est l'histoire – qui recommence. Incessant miroitement – coup de balai – et nous voici sur la route en forêt, sous la pluie

« Le camionneur pour la énième fois va s'arrêter sous de tristes néons. Les pneus crissent. La femme a relevé le col de son imperméable et dirige ses pas vers la station abandonnée »

L'histoire qui recommence. Il pleut. Une femme perdue, sa vie renversée qu'on jette à la fosse et l'inutile gaspillage aux reflets du miroir

dans la chambre il y a dans le mur une vieille armoire où sont rangées les deux pendules rouges,

oeils-de-la-nuit-sortent-du-coin, la porte baille, ajoute de l'ombre à son double et des soupçons

Un cri, une poupée dans les refonds, blanc, un corps mort tombé dans l'escalier

Zigzags à la vitre je travaille, je décompte les coups
Horloge, tonnerre, balai !

Paul klee
Bedrohte Stadt Pinz
(1915)

Grand Cahier.286.Dispersions.024.Vulnéraires.09

Ici, la retombée


Elle est vivante ici la retombée
sur le seuil de cette porte, le soir venant

Il n'y a plus de refuge que le silence
il n'y a plus de lieu que dans l'oubli

Comme un tapis venu de Tabriz et signé
dans le kilim, noué au centre de la soie

Parties d’un médaillon à seize lobes
des formes rondes
contrastées de motifs géométriques
des arabesques florales
ornent
un fond bleu pâle

S’ensuit la rouge vigueur
mais sans le velours des bords

comme un bruissement de paroles
comme une pelletée de terre
une musique inattendue
note après note absolument fortuite

qui vient nous déchirer
détendant des jours la dernière corde
et qui nous jette dénué de sens
au dehors

Tapis de Tabriz, Kirman (Iran)
motif « Herati »
XVIIe siècle

Grand Cahier.249.Dispersion.024.Vulnéraire.09

Oze


Dans ce coin d'Oze
on aime bien le champ qui change,
ses couleurs de lavande
ses rangs peignés,
régulièrement disposées

avec les deux arbres perdus en plein milieu,

trop petits pour la région
Nous sommes grands
Nous sommes chansonniers
de cet endroit, ébahi planté là
devant ce qui miroite un peu le soir venu,

et quand bien même
y aurait-il,
assoiffé,
quelques milliards
de pièces d'or

dispersées
sur cette terre – saccagée
que nous serions là
à le dire,

victorieux dans notre langue

Bernard Cathelin
Champs de lavande
(Drôme - 1994)

Grand Cahier.357.Dispersion.024.Vulnéraire.08

Cette femme...


Cette femme qui est là, à
son lustre suspendue
n'a plus la moindre solution
Il faudra bien la dépendre un jour
quand plus rien ne viendra
éclairer ses angoisses

Breloques verroteries
pacotilles –
vous qui vous jouez de la lumière,
baissez rideau cessez
de sonner comme un triomphe
cette pièce bourgeoise

Allons prendre le grand air
routes qui chuintez,
fuyons ces mystères,
fuyons ô poupées de maïs
dépenaillées,
retournons vers les champs verts

Max von Moos
Schlangenzauber
(1930)

Grand Cahier.187.Dispersion.024.Vulnéraires.07

Double jeu


Petite déambule
à la faveur ensoleillée des rues

La ville est séparée en deux. D’un côté la ville qui dres- se ostentatoire, ses falaises de craie, de l’autre la ville bou- euse et renversée,
mal dite
et qu'on marque au charbon

Vivante est la mémoire. La route est longue et difficile. Il y a tant de barrières à franchir. Souffreteux, il faut tenir. Et résister à tant de forces ouvrières

(à l’aigle rédempteur qui dégringole) sur nous

mais le cheval qui rue mais le cœur qui bat, marquée des quatre ocelles sous la peau du taureau

Petite est femme en robe rose à col de fleur,
chevilles fragiles, regards duplices. Elle joue des vanités dans les miroirs du corridor

Henri de Toulouse-Lautrec
Femme se frisant
(1891)

Grand Cahier.183.Dispersion.024.Vulnéraires.05

Sa langkozé


J’ai posé le pied depuis peu sur le bout d’une terre volcanique ensoleillée à la beauté couleur de cendres

Je me suis créolisé. Mi séy galman niabou ékri bann zistoir, bann kriké

Me fut donné le temps de vous connaître Messieurs Mesdames parlant français. Aussi, je sais mieux qui vous êtes aujourd’hui

Ce ne sont que petits mots, fré doucé (oui que des mots, dieu que des paroles !)

– et c'est ainsi que je me tiens, en cet endroit, ferme- ment sans résister, moi, au dedans de ma

langue vous écoute sans rien craindre. Désireux de tout savoir, débridée, l'oreille tendue

– Séga : binaire ou ternaire ? Sonne la peau de vos tambours – roulèr pikèr sati sans fé dantèl

Zap, Zapp, Zappa en créole avec harmonica

Pierre-Paul Bellemène
Hell-Bourg le Piton d'Anchaing
(2012 - La Réunion)

Grand Cahier.553.Dispersions.024.Vulnéraires.03

Glossolalie


dire
Savoir les choses
dans la façon qu’elles
ont, avec une voix dans une langue avec les mots qu’ elle a, sensibles

et sans le soupçon
d’un début de
folie

Se lier comme lierre au bois, embrasser trop serré le corps si souple et si tendre, las de l'ordre bastonner son nom pour la connaître

Malgré tout
fuir et mourir à soi-même à partir du cœur qui est
chair et noisette

S'affranchir
des gardes alentour,
ni vu le verbe rayer enfin le ciel ni connu

S'agripper à l'approche
d'une tonalité
unique
car ce ne sont pas là de faciles gaietés, leurs ou nôtre

Stefan Zöllner
Série : Die Weltformel ; Glossolalie
(2014)

Grand Cahier.296.Dispersion.024.Vulnéraires.02

Les Monts du Reuil


Nous l’aimons bien, la connaissons cette longue phrase qui nous vient du tréfonds, du plus lointain d’une langue précisément sérieuse, issue d’un dix-huitième

À la puissance incomparable, déposée parmi les rêveries comme un lot très féminin de sens, jeu et musique prodigieuse, opéradique

Et qui reçoit le seul lecteur, assidu, le seul menteur en ces lieux rassis creusés par le silence, en cet énigmatique emblème

Nous l’apprécions dans les reflets perdus des glaces, les figurines contournées des porcelaines, et le vent prin- tanier. Le visage sans nom et muet de la servante ou la dame traçant son chiffre d’amour sur un arbre

Jean-Antoine Watteau
Portrait de Nicolas Vleughels accordant son violon
(1716-1718)

Grand Cahier.552.Dispersions.024.Vulnéraires.04

Vulnéraire

*


Souffrir non souffrir



Triste nous sommes triste d’expériments, dans l’ordre infini des raisons, l'homme de notre époque est triste, plus triste qu'un Philerme, trop voulenteux à tout aspre martyre

Il n'est femme née femme qui ne soit homme qui ne se dise vouloir être pomme lisse comme jardin violat mais décidée oiseau sans ailes et dans l'attaque oiseau terreux

N’eut-il pas mieux valu traiter d’un autre événement, toute sûreté et paix brisée, que les temps révolus gâter sa chance ?

Il n’est plus bords de Saône d’herbes et de joncs, ni feuilles-cheveux, ni blanches mains-rameaux pour finale- ment non faire cette saulaie

Edvard Munch
Jeunes filles sur un pont - Pikene på broen
(1901)

Grand Cahier.272.Dispersion.024.Vulnéraire.01 {•••}


Glossolalie



dire
Savoir les choses
dans la façon qu’elles
ont, avec une voix dans une langue avec les mots qu’ elle a, sensibles

et sans le soupçon
d’un début de
folie

Se lier comme lierre au bois, embrasser trop serré le corps si souple et si tendre, las de l'ordre bastonner son nom pour la connaître

Malgré tout
fuir et mourir à soi-même à partir du cœur qui est
chair et noisette

S'affranchir
des gardes alentour,
ni vu le verbe rayer enfin le ciel ni connu

S'agripper à l'approche
d'une tonalité
unique
car ce ne sont pas là de faciles gaietés, leurs ou nôtre

Grand Cahier.296.Dispersion.024.Vulnéraire.02 {•••}


Sa langkozé



J’ai posé le pied depuis peu sur le bout d’une terre volcanique ensoleillée à la beauté couleur de cendres

Je me suis créolisé. Mi séy galman niabou ékri bann zistoir, bann kriké

Me fut donné le temps de vous connaître Messieurs Mesdames parlant français. Aussi, je sais mieux qui vous êtes aujourd’hui

Ce ne sont que petits mots, fré doucé (oui que des mots, dieu que des paroles !)

– et c'est ainsi que je me tiens, en cet endroit, ferme- ment sans résister, moi, au dedans de ma

langue vous écoute sans rien craindre. Désireux de tout savoir, débridée, l'oreille tendue

– Séga : binaire ou ternaire ? Sonne la peau de vos tambours – roulèr pikèr sati sans fé dantèl

Zap, Zapp, Zappa en créole avec harmonica

Grand Cahier.553.Dispersion.024.Vulnéraire.03 {•••}


Les Monts du Reuil



Nous l’aimons bien, la connaissons cette longue phrase qui nous vient du tréfonds, du plus lointain d’une langue précisément sérieuse, issue d’un dix-huitième

À la puissance incomparable, déposée parmi les rêveries comme un lot très féminin de sens, jeu et musique prodigieuse, opéradique

Et qui reçoit le seul lecteur, assidu, le seul menteur en ces lieux rassis creusés par le silence, en cet énigmatique emblème

Nous l’apprécions dans les reflets perdus des glaces, les figu-rines contournées des porcelaines, et le vent printanier. Le visage sans nom et muet de la servante ou la dame traçant son chiffre d’amour sur un arbre

Grand Cahier.552.Dispersion.024.Vulnéraire.04 {•••}


Double jeu



Petite déambule
à la faveur ensoleillée des rues

La ville est séparée en deux. D’un côté la ville qui dres- se ostentatoire, ses falaises de craie, de l’autre la ville bou- euse et renversée,
mal dite
et qu'on marque au charbon

Vivante est la mémoire. La route est longue et difficile. Il y a tant de barrières à franchir. Souffreteux, il faut tenir. Et résister à tant de forces ouvrières

(à l’aigle rédempteur qui dégringole) sur nous

mais le cheval qui rue mais le cœur qui bat, marquée des quatre ocelles sous la peau du taureau

Petite est femme en robe rose à col de fleur,
chevilles fragiles, regards duplices. Elle joue des vanités dans les miroirs du corridor

Grand Cahier.183.Dispersion.024.Vulnéraire.05 {•••}


Buisson de beauté



Faut-il que le rouge et le pourpre – envahissent leurs joues, que leur parfum se perde au mont Calvaire, – sur les marches d'un temple aztèque

Faut-il que leur tête penche plus bas que terre

Honte, chagrin, tristesse / sont le lot des fuchsias dont les fleurs naissent / d'une goutte de sang tombé

Mrs Popple n'a jamais craint le froid, non plus qu'Alice Hoffman qui s'habille d'un rien, robe rose et blanche corolle, encore moins qu'Army Nurse (elle, c'est grand calice carmin et bleu col violet) ou simple Barbara

Mais doivent-elles s'exhiber ainsi par tous
les temps, les formes

ont-elles un psychisme caché ?
Comme le tronc ligneux et décentré (sombre où tout est mort-vivant) d'un prunier sauvage, comme la gueule carni- vore à double pendentif et les traits tourmentés des ra- meaux sur le blanc cassé de la page

Grand Cahier.432.Dispersion.024.Vulnéraire.06 {•••}


Cette femme...



Cette femme qui est là, à
son lustre suspendue
n'a plus la moindre solution
Il faudra bien la dépendre un jour
quand plus rien ne viendra
éclairer ses angoisses

Breloques verroteries
pacotilles –
vous qui vous jouez de la lumière,
baissez rideau cessez
de sonner comme un triomphe
cette pièce bourgeoise

Allons prendre le grand air
routes qui chuintez,
fuyons ces mystères,
fuyons ô poupées de maïs
dépenaillées,
retournons vers les champs verts

Grand Cahier.187.Dispersion.024.Vulnéraire.07 {•••}


Oze



Dans ce coin d'Oze
on aime bien le champ qui change,
ses couleurs de lavande
ses rangs peignés,
régulièrement disposées

avec les deux arbres perdus en plein milieu,

trop petits pour la région
Nous sommes grands
Nous sommes chansonniers
de cet endroit, ébahi planté là
devant ce qui miroite un peu le soir venu,

et quand bien même
y aurait-il,
assoiffé,
quelques milliards
de pièces d'or

dispersées
sur cette terre – saccagée
que nous serions là
à le dire,

victorieux dans notre langue

Grand Cahier.357.Dispersion.024.Vulnéraire.08 {•••}


Ici, la retombée



Elle est vivante ici la retombée
sur le seuil de cette porte, le soir venant

Il n'y a plus de refuge que le silence
il n'y a plus de lieu que dans l'oubli

Comme un tapis venu de Tabriz et signé
dans le kilim, noué au centre de la soie

Parties d’un médaillon à seize lobes
des formes rondes
contrastées de motifs géométriques
des arabesques florales
ornent
un fond bleu pâle

S’ensuit la rouge vigueur
mais sans le velours des bords

comme un bruissement de paroles
comme une pelletée de terre
une musique inattendue
note après note absolument fortuite

qui vient nous déchirer
détendant des jours la dernière corde
et qui nous jette dénué de sens
au dehors

Grand Cahier.249.Dispersion.024.Vulnéraire.09 {•••}


Partie hongroise



Les reflets du miroir sont-ils archéologues ? Toujours ils nous racontent

les péripéties d'un même film – un petit coup de balai et c’est l'histoire – qui recommence. Incessant miroitement – coup de balai – et nous voici sur la route en forêt, sous la pluie

« Le camionneur pour la énième fois va s'arrêter sous de tristes néons. Les pneus crissent. La femme a relevé le col de son imperméable et dirige ses pas vers la station abandonnée »

L'histoire qui recommence. Il pleut. Une femme perdue, sa vie renversée qu'on jette à la fosse et l'inutile gaspillage aux reflets du miroir

dans la chambre il y a dans le mur une vieille armoire où sont rangées les deux pendules rouges,

oeils-de-la-nuit-sortent-du-coin, la porte baille, ajoute de l'ombre à son double et des soupçons

Un cri, une poupée dans les refonds, blanc, un corps mort tombé dans l'escalier

Zigzags à la vitre je travaille, je décompte les coups
Horloge, tonnerre, balai !

Grand Cahier.286.Dispersion.024.Vulnéraire.10 {•••}


À quoi bon



À quoi bon résister commis l’irréparable

Il n’est plus d’autre voie la seule à emprunter
qu’une voie obligée avec ses conséquences

Pourquoi chercher puisque le temps a basculé
s’est orienté vers un ailleurs sans consistance

À quoi bon s’entêter s’opposer à autrui
affronter l’incompréhension et leur mutisme

Une fois les mots du silence et du reproche
irrévocablement dit une fois encore

La porte du train s'est ouverte sur la nuit

Il y a
des reflets dans la vitre dont on a perdu le sens On ne voit dans le wagon qu’un homme seul près de sa couchette et qui voudrait dormir Le sas et le soufflet s’ouvre et se referme la vitre bouge à l'heure et au lieu d'un fracas géant de fer à la mesure de l'infini

Grand Cahier.291.Dispersion.024.Vulnéraire.11 {•••}


Dans l'air du soir



La route s'encaisse entre deux gros murs sans apprêt, de bossage franc, surhaussés d'un empilement de briques
Pas une vue qui dévie, un goulet

On va la suivre puisque dit-on, la musique est au bout

Le portail est ouvert, il ne reste rien d’
Autre qu'une enseigne et ses pommes de flammes

Que le corps d'un bâtiment qui s'absente parmi les châ- taigniers du jardin
Que la paille du silence dans les airs

Qu’importe, on va danser tout notre saoul, chasser au loin les amours qui tournent en rond

Grand Cahier.238.Dispersion.024.Vulnéraire.12 {•••}


De cet amas de verre...



De cet amas de verre et de bouteilles

de verre
d’un vert bouteille introuvable aujourd’hui, d’un verre
qui vire au noir,
un peu nacré (sanglante écaille)
d’un monde bu jusqu’à la lie Enivrante liqueur
d’un monde passager étiqueté de rêves consigné et qu’ il faut reprendre laver remplir
à nouveau d’un soleil liquide

Mais il est coupant le verre Ne va pas te blesser ni te saigner les mains Ne prends pas ce tesson Il ne reste plus rien de son éclat d’hier

À aimer autant le désordre, tu risques de souffrir

Dans l’atelier où tu mélanges les couleurs, n’accueille et ne reprends que les plus banales
litres et formes oubliées bouteilles ordinaires
dans les tons crème
d’un Morandi
et vois en elles : éclats de verre un jour brisés
comme ils s’allient comme ils se fondent comme ils de- meurent, inexorablement visibles

– Bec de glace
Oiseau qui se reflète
Copeau insaisissable
Vivante arête

Grand Cahier.081.Dispersion.024.Vulnéraire.13 {•••}


Hors clôture



Il n’avait pas encore compris à quoi cela pouvait rimer qu’il refusait déjà

Son instinct lui disait :

« si précieuse, si désirée soit-elle, il existe autre chose, là-bas toujours possible »

Aussi opposa-t-il un non catégorique à chaque offre pla- cée, gardant le silence à chacune des enchères

Il lui avait fallu un temps considérable pour arriver jus- qu’à ce lieu, aux libertés de cet espace – d’une géométrie éblouissante où la route s'égare

Il avait tant hésité, tant tergiversé avant de s’engager avant de décider d’arrêter son manège

Qu’il n’osait plus s’approcher de ces colonnes… Il suffi- sait pourtant d’un seul coup d’aile

Une herbe jeune embaumait sous les pas Un arbre comme ornement d'oubli octroyait son dépôt d'ombres

Grand Cahier.232.Dispersion.024.Vulnéraire.14 {•••}


À la cave inépuisable



Le galbe du jour est cerclé d'or, je bois une eau fraîche et forte qui pétille

C’est elle qui m’enchante et je l'appelle, arbre aux cigales Murmure solaire, semis de mots, bouilloire du bleu

Sous les ra les fla de la lumière, les idées sont prises de vertige, la pensée tournoie et se défixe

Écorce noire des pins, oliviers calcinés, que vont-elles chanter les scies de l'invisible ?

Dans l'air exténué de soif où se fanent les fleurs, elles boivent le suc, les sirops mûris de soleil

Grand Cahier.227.Dispersion.024.Vulnéraire.15 {•••}


Une branche...



Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

fouetter l'air

Grand Cahier.210.Dispersion.024.Vulnéraire.16 {•••}


Variété



la chair est nue
dynamique

elle est
sans peau et elle
s'expose
au néant des autres,
au spectre qui
l'enjambe

(ou l'écorche ou la traverse)

elle est
non commutative
non déterminée
dans ses trois dimensions

la chair ultime
est sans surface

et le temps viendra
où l'on dira
elle
bouge

Grand Cahier.794.Dispersion.024.Vulnéraire.17 {•••}


Troupeau d'astres



Fiévreux demain aura
La même taille
Fine à rejoindre les mains
La même peau
Demain sera comme hier
Mais sur la ligne des prairies
Toujours tu vois le troupeau d'astres
Piétinant la poussière
Et le grand bruit va te bousculer
T'arrachera plus sûrement le cœur
Que ces lèvres cuivrées

Isabelle Tabin-Darbellay
Fourrure d'automne
(2016)

Grand Cahier.211.Dispersion.024.Vulnéraire.18 {•••}

L'esprit s'évade


Les longs jardins murés
m'ont semblé capables de songes
L'été s'est avancé très loin
dans la douceur de l'air

De fruits se chargent l'espalier, mûrissent les poires les pêches, et là-haut se penchent les roses

Comment la nuit peut elle être aussi claire à ta fenêtre ?

Je ne t’ai pas choisie,
je te croirais plutôt venue

Le mot « colère »
s'est effacé,
de la carrosserie
des neiges de l'hiver,

ta beauté accentuant le monde

Tous les chemins sont arrêtés, la haie a perdu ses ombres, et les vents s'apaisent

D'un vert plus profond est le pré

Les mots s'envolent de la cage...
je veux réveiller l'endormie,
trouver au sens une échappée vers le dehors

Douleur qui s'éteint dans la salle ouverte

Sandro Botticelli
Le printemps
(1482)

Grand Cahier.188.Dispersions.023.Instantanés.02

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte