Il y eut tout d'abord...


Il y eut tout d’abord la masse irrépressible des eaux qui dévasta le pays,
fouillant de son mufle d'eau
une boue épaisse,
bousculant les arbres les hommes

– en son cours, la densité des pierres, des choses mortes tournoyantes qui s'enfoncent dans l'eau grise

Vint ensuite l'immobilité parfaite des eaux et le ciel dé- gagé, la terre
convalescente
que le reflux laissait pensive,
et l'eau qui se mit
à descendre doucement
du perron

Il y eut un long moment de silence…

Puis un souhait se forma en forme de rose,
et l'oreille de l'église, au loin qui s'éveilla, sur le toujours déjà venu

Antoni Tàpies
Autoretrat amb paisatge
(1987)

Grand Cahier.057.Cahier bleu-vert.014.Perditions.10

Affines


L'été a chuté par la fenêtre
a décliné de désespoir

la fenêtre grande ouverte

on a tout épuisé
tout est consommé

au fond du puits,

il n’est plus
aucune

eau

plus rien à pardonner,
plus rien à oublier,

que reste-t-il à partager ?

Ne veux-tu pas pleurer,
ne veux-tu pas chanter

le soir rougit par la fenêtre

Quelque chose pourrait-il
s’annoncer encore

un ailleurs existe-t-il ?

Mes sœurs, allons voir ensemble
accordés, si nous trouvons

dans les veilles des nuits d’or
des soleils de liberté

Loïc Le Groumellec
Mégalithes
(2004)

Grand Cahier.056.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.18

Volver


« Thomas s’assit et regarda la mer » M.B.

Allais-je revenir alors que j’étais loin
retourner sur mes pas vers ces lieux désertés,

détestés ? non, car si la vie même opposée,
s’avance toujours présente cruelle et douce

– la vie dévore / la vie pour vivre,

et c’est étrange mais c’est toi qui passe et elle / qui pas- se devant toi dépité, sans te voir, et peu lui importe puis- qu’elle / vivra toujours –

et toi, encombré de tristesse jusqu’au bout,
épuisé tu t’éloignes

pareil à un nageur
Ne reste plus dès lors que la surface et l'île

J’étais et m’attristais
du peu de cas qui est fait de la paix, par l’homme / de par le monde (homme du monde) en cet endroit, affairé qu’il est d’agrandir
sans cesse l’espace
de son emprise insatiable

Arrivé sur cette lentille d’eau, en vain,
je ne trouvais plus les bons accords, et tous les sons ouatés par les brumes du temps m’empêchaient d’avancer,
d’apercevoir l’issue
réglant d’une voix de fausset, la syrinx
cet unique instrument retrouvé par hasard au creuset d’un discours, une histoire, service des objets perdus,
méprisés, delaissés

mais instrument parfait pourtant

Faudrait-il pas bientôt de ces lieux déguerpir ? Obscur, voguant dessus les eaux
quand tout se tait

Pablo Picasso
Le nageur
(1929)

Grand Cahier.055.Cahier bleu-vert.003.Perditions.17

Intensité


3.
Aspiré par le dehors

je descends la roche des Rames
que la bruyère
recouvre, traverse la rivière et,

saisi par l'inutile énervement du jeu,
les bras battants, me précipite
sous les hêtres d'un versant troué

Combien de secondes
va‑t‑il falloir attendre
avant le ploc dans le gouffre sans fond ?

Je tire au pistolet de poing,
incohérentes et mortelles
trois balles qui sifflent dans l'air

L'une d'entre elles
abat dans un éclat de lumière
un triste pluvier Bourre

de plumes que l'eau de la cascade emporte

Roberto Matta
Fragment de Watchman, What of the Night ?
(1968)

Grand Cahier.054.Refonds.004.Intensité.03

Intensité


2.
On plie le corps contre un bois de charpente
On blesse le cœur qui cogne trop vite
La peau va s'érafler Une écharde,
un peu de sang va pénétrer dans la poussière
La bouche se ferme et s’ouvre, on halète
C'est à se mordre la langue

La guerre va s'aggraver malgré les larmes

Les faims et les soifs,
elles vont grossir, elles vont enfler encore
Les ballons couleur de soleil vont éclater,
vont se crever
Qu'il rie, ou qu'il acclame,
qu'il mette à sac tous les édits !

La barre du jardin a versé où l'ortie foisonne

Roberto Matta
The Unthinkable
(1957)

Grand Cahier.053.Refonds.004.Intensité.02

Intensité


1.
Je me souviens que nous allions,
l’un à côté de l’autre nous cacher vers les hauts, dans la touffeur des combles

Brûlante venait la soif,
comme les griffes du Tigre sur une peau tendue, comme une poussière
d'Egypte dans les rayons du sel

L'ascenseur tirait à l'infini les corps patients ; je me souviens que nous mourrions,

que la faim nous prenait aux claires-voies du désir. Chairs tuméfiées sur les parpaings du temps

Roberto Matta
S'unir par les plaisirs
(1982)

Grand Cahier.052.Refonds.004.Intensité.01

Semonce


On entend qui se prolonge
une rumeur d'acier dans les faubourgs
Le soleil ici est bleu
Et la nuit, l’eau
d’un gris sale est verte, une eau
carbonifère
Ça sent la terre
mouillée

Une violence extrême
délivre la fenêtre
arrache les rideaux

Je cours... L'orage reflue,
je cours vers des champs creusés de fins sillons,
vers le point reposé d'un village,
vers ce gravier jauni à l'ombre des vieux ormes,
vers la fraîcheur des fontaines qui sourdent

Je sais... Mais le temps a passé,
je sais que le chemin croise le chemin
ou se perd,
ou s'épuise alors

Mais que vienne l'heure
Et du virage hors de prise,
et plein des parfums des fruits du verger,
souffle le vent
qui sèche et tend nos peaux

Antoni Tàpies
Aiguafort
(1988)

Grand Cahier.051.Cahier bleu-vert.014.Perditions.09

Vivre autrement


Il eut été possible de vivre autrement, de jeter plus loin, des étages des regards vers les pavés, à deux pas de loger près des jardins,

la statue du Conquérant

Il eut suffi à un moment, de traverser la place, de heur- ter le cuivre d'un grand porche C'eût été plus simple Il eut suffi d’entrer par cette porte verte (je la vois encore)

Je me rappelle

Une certaine architecture de pierres jaunâtres, de très hautes fenêtres à carreaux bleutés où l'éclair s'enroule, la poussière de vieux soleils contre le mur noirci d'en face

Les obus d'hier l'auront oublié, je pense

Le cours des choses fut tout autre Une eau s'est écou- lée, une eau mauvaise, grise une fumée Un flot s’est répandu avec lenteur, pénétrant chacun des jours comme un poison

Et ne me reste plus maintenant qu’un goût de baies amères dans la bouche

Mais que s'est-il autrefois perdu que je parle d'un ail- leurs, de quelque chose qui n'est pas, en aucun cas ne fut...

Louis Rochet
La statue de Guillaume le Conquérant
à Falaise (1851)

Grand Cahier.050.Dispersion.021.Bifurcation.02

Acrobate


Il y a des yeux, et une fenêtre ouverte

et puis, une corde vibrante
à mon oreille

Il n’y a pas d’autres chemins
vers ce que j’aime

il n’est pas d’autre échelle
pour monter ou descendre

Gardien de la mémoire,
si les étoiles sont lointaines

et nous oublient
il y a le temps qui s’approche

il est vivant

On a coupé le monde en deux
d’un côté les titans et de l’autre les dieux

et notre vie mortelle se tient
depuis toujours dans l’entre-deux des rêves

à la lisière
de la mémoire et de l’oubli

sur une ligne acrobatique et fragile

Fernand Léger
Les deux acrobates
(1942)

Grand Cahier.049.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias 23

Le pas


Ce soir par la vitre claire
la campagne est une eau calme
Ce que tu vois n’est rien d’autre
que le ciel qui se retire,

comme une barque chavirée
dans la boue rouge du chemin, rien que des ombres en désordre qui s'avancent,
une fosse ouverte

au creux de noisetiers
N’entends-tu pas venir,
sonore à la lisière,
le pas
comme une promesse tardive,
comme un bouquet d'étoiles
offert à la croisée

Qu’y a-t-il à faire en ce lieu
sinon graver un nom sur chaque pierre, y déplier le jour, le peu de jour obstinément qui reste,
abrupt
en un millier d'ardoises

Aussi ton emblème sera
le visage des sentiers, l'accueil précaire
de leur destin

Giorgio Morandi
Paesaggio con alberi
(1929)

Grand Cahier.048.Dispersion.021.Bifurcation.01

Un rire éclate...


Un rire
éclate et se répercute
aux glacis de la croisée, déchire
les airs, va se disperser
dans les rumeurs de la ville

Le soleil en son plein
envahit les remparts

Midi bondit de joie,
franchit la route aux flancs
mûris de noisetiers.
Le goudron fume

Loin des soucis, affairée
et portée par le tendre clapotis des heures,
sous l’accalmie des saules,
une barque
oscille sur le lac

Max Ernst
Calme
(1905)

Grand Cahier.047.Cahier bleu-vert.016.Scories.17

Limons


L’écueil
orbe des provinces le signe
en retour, à la fenêtre ouverte le soir

une barque trace
un fin sillage et s’éloigne
vers le jeu des enfants,
l’ouvrage qui déferle en terme
ardent

– Sur la joue la brûlure
de midi en écho
L’éveil d’une lente lecture

puis par la brèche du lit défait
L'été des souvenirs qui viennent

René Magritte
Le soir qui tombe
(1964)

Grand Cahier.046.Cahier bleu-vert.016.Scories.16

Arc-en-ciel


Il y eût tout d’abord

Les ressacs et la mer, un souffle une respiration d’é- cume un ultime souvenir avant que les commencements ne se découvrent, les libres étendues de la plage

Le bruit d’une aile

Peu à peu s’éleva sans qu’il y paraisse une force légère parmi les lambeaux du vent – qui ne dit ne sait pas vraiment, balbutiante une visée vers des lointains un

Arc-en-ciel

Situé clairement dans sa rigueur et sa beauté car pour tous il manifeste une portée commune, et n’en demeure pas moins à jamais inatteignable

Flèche en terre

Ne ressort-il pas de ces significations échafaudées, preuves sédimentées du cœur impressible, qu’il faille revenir au fait déclencheur et réitérer

Puis le puits

Au bout du compte et le goût rassis dans l’âme, le jour qui se creuse. Il y a tant de temps passé tant d’énergies ras- semblées dans les grands espacements du vide

Où la lune se mire

Sonia Delaunay
Arc-en-ciel
(1914)

Grand Cahier.045.Cahier bleu-vert.001.Ebauches.012

Le voile, l'éclaircie, la motion


L’œil voit…
Depuis l’œil vers l’intérieur de la lumière

Nous ne connaissons que par le toucher de la lumière Mais où est l’œil, où est la lumière ?

Et s’il existe quelque chose – qui en douterait, c’est cartésien, capitaine au coin du feu enfermé dans l’hiver – si le pouvoir du dehors fait son nid dans l’œil,

d’où tient-elle son possible la lumière ?

Le monde aujourd’hui se tait, le monde en ce moment est silencieux Le temps passe il est nombreux
Une parole nous vient peu à peu de ce long mutisme, patiemment retravaillée, une phrase qui parle et nous traverse

Arrivée trop tard malgré tout, avec un train de retard

Pourquoi de ses propriétés vouloir la déloger ? Ici d’habitude il y a tant d’occupations !
Pourquoi la laisser s’enfuir elle qui nous manque aussitôt, pour être ainsi touché

au cœur... Dans les plis de lui-même sans cesse évadé, reflet chatoyant – multiple aimanté – au point de son propre cercle un rien rongé sur les bords

La nature a submergé le monde, venue des confins, des quatre points cardinaux, démentielle, elle
hume l’air frais
comme un grand chien noir jappant, sautant

tête dressée par-dessus les joncs de la rivière, ivre toujours dans son exubérante affirmation

Irving Petlin
Ensor à Jérusalem
(1989)

Grand Cahier.044.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias.22

La colline


La colline est, visage défait batailleuse
Les premiers regards vont à la fenêtre ouverte

Ce sont des herbes pour tourment
Des larmes fraîches qui reviennent –
Surgie, s'élève une alouette,

Ô palpite sertie dans la clarté de l'air !

Tous les campements de la nuit
Dans la broussaille se retranchent
En bas, s'enfouissent en désordre

Ce matin c'est le sacre du jour Le toit bleu
L'abri de qui attend amasse l'or du ciel

Chuta Kimura
Le jardin vert
(1975)

Grand Cahier.043.Révolvie.030.Les effets de l'aube.04

L'espérance au jardin s’éternise


Sur le couvert des ardoises qui s'incline,
On entend la griffe d’un oiseau de neige
Les corbeaux d’hiver accentuent le contraste,

Leur livrée triste s’agace au bord du toit
Une cheminée fume Dans le foyer
Vont crépiter pour un temps quelques brindilles,

Rendre les flammes d’un été excessif

Les bois de l’hiver ont noirci les chemins,
Les chemins ébouriffés et creusés d'ombres
Sur la gouttière la neige tourbillonne

Un souffle très léger de plumes se pose
Par la lucarne se profile les arbres
Ou la clôture du jardin La barrière

S'ouvre sur un ciel plus sombre encore

Afro Basaldella
Jardin de l'espérance
(1958)

Grand Cahier.042.Révolvie.031.Maisons de verre.10

Convives


On a redistribué les bancs,
recherché des lieux de fraîcheur à la ronde, prolongé la table au mieux
– on s’est tourné vers le dehors

La nappe flotte dans les airs, les miettes se dispersent, c’est un déhanchement d’idées qui dansent
– la nappe claque dans le vent, la nappe éblouissante

L'été brûle à midi dans les cours de cuisine

On a laqué les murs d’un coq, d’un rouge photophore, ciré les murs

L’arrière-cour a blanchi
de tout son poids de graviers

Des guêpes boivent, avides au sang des plats Chacun discute avec force, animé par cette bousculade

– A la fin du repas quelqu’un
s’emporte Il va crier

Serré trop fort, un verre se brise
Morceaux dans le creux
d’une main

Pierre Bonnard
Carafe, Marthe Bonnard avec son chien
(1915)

Grand Cahier.041.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.09

Tu es, printemps d'or...


Tu es, printemps d’or
Vêtu d'éclats, de glace et d'eau,
Mon souvenir
Tu es printemps, grandi de belle humeur
Au vert village

De Normandie
Comment pourrais-je t’oublier ?

Le jour s'étonne en suivant le ruisseau
C'est un endroit désert Les champs
Sont barbés d'orge,
Ils sont monde et perle, ils sont beaux
Le givre est dans la pierre

J'entends le clocher carré qui tinte

Sous le ciel dégagé, là-haut –
Une frayeur tourne sans cesse
Vivifié le temps qui s'illumine, a blanchi
Un merle éperdument va siffler
Des bois rougis

André Lemaitre
Paysage normand
(1975)

Grand Cahier.040.Révolvie.030.Les effets de l'aube.13

L'oeil


L'œil
est à la cime du ciel
un poids d'eau florissant

L’étable fume,
les bêtes reniflent dans la chaleur des pailles –

corps luisants blottis sous l'abri

Drue,
l'herbe pousse comme l'ennui,
comme un long tambour sur les toits,
comme une horloge qui bat,
où dormir

Serge Plagnol
Fugues - Exposition Bordeaux
(2018)

Grand Cahier.039.Révolvie.001.Les effets de l'aube.08

Garnisons de l'aube


La vitre est froide ce matin,
reblanchie d'un peu de buée

Des copeaux s’entassent dans un coin,
des paquets d’ombre

Toutes nos affaires
au sol sont en désordre

Un pan entier du jour a jeté sur la table
ses cahiers gauchis de lumière

Ce sont des battements contre la vitre,
coups de bec ou bien coup d’ailes

Le pied vacille. Tu t’avances
tu es seul à compter les carreaux de grès

Jean Hélion
Espaces bleus
(1936)

Grand Cahier.038.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.008

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte