Quatre actions de fortune


Après la traversée, et les circuits et les travaux,
après chacune des allées, comme on revient sur le gagnage,
le temps fixe les plombs aux voiles du dehors

*
Si nous portons le même habit ces derniers temps, c’est qu’il nous va, c’est qu’il nous pose

Si toujours nous portons la même peau, n'empêche, elles

sont bien plus serrées les mailles, jour après jour,
sa trame recompose le lien de fleurs et d'arabesques

*
Malgré les désordres que sont, et la guinche des eaux et le désir futur de pomme

(le ciel, nous l'avons dessillé)

je crois qu'il leur faudra plus d'un quatre de chiffre pour nous prendre au piège

*
Une motion plus forte existe-t-elle aujourd’hui ? Vocable d'or dans une bouche,

je pique l'aiguille, je passe le fil – traverse l'aube

L'étoffe est endormie de vos pays

Les douze clefs de Basil Valentine
gravées par Matthaeus Merian (1593–1650)
et publiées en 1678 - Neuvième clef


Grand Cahier.392.Dispersion.021.Bifurcation.16

Dièse


Pour ce soir ce sera l'édredon et le pré qui varie avec, démantelé, sa palissade. Le temps est à la pluie

Tu te tiens là d'aplomb, bras serrant le corps, vois des mouvements que l'on dit imprévisibles

Au travers de cette haie, le village s'alourdit, vire au brun, les maisons n'ont plus de ventre

Le jour s'éteint

Cheveux rouges dans l'âtre, une danse dans l'âme, cela claque. Tourne-toi vers le feu qui ronfle dans la salle

La nuit ouvre le ciel

Vassily Kandinsky
Murnau Studie zur Landschaft mit grünem
(1908)

Grand Cahier.231.Dispersion.021.Bifurcation.15

Les mots s'animent...


Les mots s’animent le train siffle,
depuis le passage à niveau
d'hier jusqu’à celui d’aujour-
d'hui, quand s'abaisse la barrière

Inentendu,
un bruit en cache-t-il un autre ?
On ne voit rien nulle
part – vous êtes avertis
d'où que vienne la lumière

Vont les rails dans un sens,
et les idées dans l'autre.
Rien n’est sûr,
s’en vont les choses, et le temps
passe obstinément

Que voudriez-vous que je vous dise ?
Des mots, des mots, toujours des mots
et cette moitié qui leur manque
Désespérément

La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France
Texte de Blaise Cendrars
Couleurs simultanées de Sonia Delaunay
(1913)

Grand Cahier.185.Dispersions.021.Bifurcation.14

Lyncée


Personne au départ ne l’ignore, il n’est pas de retour, jamais ils ne reviennent pas un jour pas un seul n'est jamais revenu il n’y a pas d’arrêt il n’y a point d’appui

Ce qui se montre à l’évidence aujourd’hui sera l’erreur de demain

L'œil rivé sur les eaux noires, l'enfant a revêtu les habits de Lyncée. Il ne se fie plus qu’à son regard, il n’a plus qu’un seul recours, c’est celui des étoiles. Le bois de proue, le bois de chêne lui dit les routes possibles, quels écueils on évite

Il voit et prend courage, il voit cachées au travers des nuages les veines d'or, il suit les fortifications de la sardoine et de l'onyx – infailliblement des profondeurs, une église qui tinte

Lorenzo Costa
Fragment d'un coffre nuptial
La nave Argo
(~1500)

Grand Cahier.152.Dispersion.021.Bifurcation.13

La montagne était là...


La montagne était là mais lointaine, inaccessible en ses multiples roses, ses miroirs

L'ombre d’une hêtraie-sapinière, impatiente n'y-touchez-pas, se transforma en la broussaille. Les crêtes dépassées, ce fut un éboulis de chaleur, une main de géant qui s’ouvrit

Un soleil éternel s'y tenait sous la perfection du ciel, l'air de ces espaces délivrés était plus intense que l'herbe bleue du Kentucky

Aucune bête ni terrée ni une aile, rien qui se recroise dans leurs lignes de chance et de vie. Un air fabuleux se mit à souffler. On entendit le son d'une mandole, un chant clair d’une haute tension au désert de ces pentes

La montagne était là, simplement, visible et belle dans ses froids

Crête de la Cuquère
depuis la brèche de Charance
(05000)

Grand Cahier.165.Dispersions.021.Bifurcation.12

En automne


Dehors, par un soir
de marronnes, l'odeur des marais
s’est répandue,

on a frappé
à grands coups répétés
l'anneau du cœur

Des boiseries éclatent en lanières,
il y a des bruissements
noirs dans l'air,

des choses qui tournoient,
ce sont samares
de frênes qui s’envolent

, à tous vents

Il faut se taire obstinément,
poursuivre un même songe
par les sentiers bleuis

quand l'aile triste d'une horloge
aura sonné les heures
de délivrance

. ou bien l'éternité

Delphine Geliot
Paysages étoilés
(2017)

Grand Cahier.149.Dispersion.021.Bifurcation.11

Près du château


On a chamboulé les herbes de la colline en tous sens, les herbes qui sifflent sous le vent, bousculées disputées sans qu’on sache

bleuies d’ombres
La colline est flanquée d’un ancien poulailler, d’un corps de ferme aux fenêtres occultées, lieu des batailles qu’on voudra, issues de l’endroit et de l’envers de nombreux débats – où sont donnés à chacun, les plus mauvais des coups de bec

Des troncs noircis de noisetiers tracent dévastés dans les fonds benthiques du jardin une sorte de chiffre

Une première pluie fige les prés soudain, et les vergers sont envahis l’un après l’autre

On peut entendre au loin le sifflement d'un merle qui pointe d'un or pur les groseilliers en sang

Paolo Uccello
Battaglia di San Romano
(1397)

Grand Cahier.148.Dispersion.021.Bifurcations.10

On ne peut pas dire...


On ne peut pas dire en ces lieux
qu'elle soit

précisément ... situable,
affirmativement ... vivante,
intimement ... liée,

qu'une part très personnelle
lui soit … attribuée,

non,
bien que ces arbres,

chêne ou châtaignier,
le buisson de mûres
et la boue du chemin

lui soient, en un souffle de vent
… restitués

René Magritte
La voix du sang
(1960)


Grand Cahier.409.Dispersion.020.Les filets du temps.16

Au bout du compte


À l'extrémité d’une branche, un merle sur le frêne en face, imite les hésitations du soir

On se souvient du temps de pierre
quand des blocs entiers du ciel coupaient la sente, la nuque arquée comme d'une mule, les angles déchirant la plante

Nulles couleurs alors
Des souches, la roche et les premiers paquets de neige

À quoi tous ces efforts ont-ils bien pu servir ?

Le réconfort d'un café chaud – là-haut – entre les plan- ches d'un réduit qui donne

sur une vue ?
Décidément bien peu de choses

Shitao
Conversation avec la montagne
(1707)

Grand Cahier.223.Dispersion.020.Les filets du temps.15

Tracer son chiffre...


Tracer son chiffre
sur les parois de la caverne

ne rime à rien
car dans dix mille ans, y aura-t-il encore quelqu’un pour lire et pour comprendre ?

J'écris sans rime dans la nuit, indifférent et sans souci, c'est ma raison, je n'y peux rien.

Je ne fais que vivre
et d’un écrit

trace mon chiffre un peu
sur la paroi

Cy Twombly
Couronnement de Sésostris - VI
(2000)

Grand Cahier.289.Dispersion.020.Les filets du temps.14

Imitazione


Lungi dal proprio ramo,
Povera foglia frale,
Dove vai tu ? Dal faggio
Là dov'io nacqui, mi divise il vento.
Esso, ornando, a volo
Dal bosco alla campagna,
Dalla valle mi porta alla montagna.
Seco perpetuamente
Vo pellegrina, e tutto l'altro ignoro.
Vo dove ogni altra cosa,
Dove naturalmente
Va la foglia di rosa,
E la foglia d'alloro.

En souvenir de Giacomo, je le redis,

Si loin de la branche originelle,
Pauvre feuille fragile,
Où t'en vas-tu ? – Le vent m'a séparée
Du fayard où je naquis.
Je m'en vais, il m'emporte
Et me tourmente je m'envole
Du bois vers les campagnes,
De la vallée vers les montagnes
Perpétuellement secouée.
Je vais, je voyage ignorée du prochain,
Je vais où vont toutes les choses,
Où naturellement vont
Aussi bien la feuille de la rose
Que la feuille du laurier.

Mario Merz
Foglia
(1952)

Grand Cahier.378.Dispersion.020.Les filets du temps.13

Dernières messageries


Rouge c'est un colis, l'adresse est au grenier du soir. Le timbre et le cachet lui disent des rivages
...les huppes du vent qui s'en vont, des rêves qui tour- noient, des lieux remplis de voix, des chuchotements, des bribes lointaines...
lui disent la mer, emplie de naufrages, la mer sans ces- se réinventant le ciel sur sa hanche

Grimpé sur l'escabeau, le soleil a penché sa tête, sa tê- te ronde à la lucarne. Les jouets s'abîment, les plus beaux

Que veut-il voir ? Que les ombres s'allongent ?

...les eaux lancinantes des tours, des roues de bois, les douces caresses d'objets, les peluches, des fantaisies d'as- semblages aux endroits de la ville...

Pierre Alechinsky
Série Odessa Mama 3,5,7
(1994)

Grand Cahier.268.Dispersion.020.Vulnéraires.11

Apud nos


L'heure est grise à la fontaine

L'eau
Va circuler dans les canaux de pierre, de chapes d'or et d'armoiries.

Elle a vu passer de rouges camails au temps des fée- ries. Son eau calme reflète le front des églises

Ce sont douze bornes qui l’encerclent et la protègent. L'arcane parfait d'un trèfle soutient sa base

L'eau
Va s'écouler des quatre mascarons aux cheveux des saisons

D'abord vers l'est les fleurs, l'été des épis, un automne frugivore. Puis la tête renfrognée d'un vieillard

Entre les pilastres, on peut lire (gravée) ce vers latin, énigmatique et lapidaire : « Nativos silices linquere nympha dolens »

Que la morsure du temps s’attaque à cette œuvre si elle veut, Veguère une figuiero, un cop, dins moun camin

František Kupka
Les touches de piano, le lac
(1909)

Grand Cahier.381.Dispersion.020.Les filets du temps.10

Voix rompues


Voix rompues, langues étranglées percluses de mémoi- re, linges épinglés aux ficelles du vent

Langues et voix en allées, flottantes desséchées, qui vous empreigniez de troubles révoltes, de tant d'histoires emportées

Feux ressortis du plus lointain,
Jaillis de l'unique frappe d'un silex, éclats de feu perdu en des temps improbables

Nous voulions à notre tour parcourir les chemins dé- terrés mais la plupart des chemins d'autrefois sont coupés, leurs traces effacées défigurés de trop d'éboulis, d'arbres morts, d'arbres abattus. Peu de chemins sont encore pra- ticables

Nous voulions découvrir de la terre les stigmates, les anciens tremblements. Mais comment recomposer cela quand tout s'effondre et vient à disparaître sous la pesanteur des jours et le poids énorme des travaux

Victor Hugo
Taches voilures
(1860-1870)

Grand Cahier.372.Dispersion.020.Les filets du temps.09

Baïkal


Notre barque s'avançait en silence sous la transparence des nuages, une loupe d'eau bleue enchâssée entre les côtes escarpées, une extraordinaire eau bleue glissait lim- pide accostée à notre barque

Pour quelle raison s’avance-t-elle ainsi, puisque le temps s’est endormi frôlé par les branches des sapins

Tout est calme. Rien ne nous presse. Nous laissons venir ce qui vient sans rien troubler des vies si proches sur les berges

Chevreuil grignotant les surgeons d'un bouleau
Loutres lustrées voyant de leurs grands yeux étonnés le morceau de bois dérivant
Le vent miaule
Et nous respirons en ramant dans la clarté des eaux du lac

Jean Paul Riopelle
Sans titre
(1964)

Grand Cahier.349.Dispersion.020.Les filets du temps.12

Entrevu


J'ai refait le chemin me voilà désœuvré. Je me suis aperçu qu’il manquait une pièce un moment. Poche percée, pièce perdue, un peu d'or. Vraiment presque rien.

Cela valait-il la peine d’y retourner, de remettre ses pas dans ses pas, de reprendre le chemin à l'envers, atten- tionné, tête songeuse, en haut en bas regardant ?

J’ai découvert nombre de passages ignorés la fois d'a- vant. Je me suis aperçu qu’il existait bien des traverses. Qui sont peu fréquentés, que la broussaille envahit. Que je n'ai pas suivis. Que je n’ai pas voulu suivre, occupé de mon or

Je me disais : plus de temps, il faudra revenir, peut-être un jour qui sait, ou que j'en dise …Et maintenant que je l'ai retrouvée ?

Auguste Renoir
L'Estaque
(1882)

Grand Cahier.344.Dispersion.020.Les filets du temps.08

Dans les pas d'Alexandre


Je me hâte, je me précipite à la ligne. Je ne veux qu'une chose, elle est là, juste au bout

J'ai compté sur mes doigts, j'ai compté douze fois

Me dirais-je pour autant, poète ou précis comptable de ma langue, mon épicerie, épicier dans sa blouse, un crayon à l'oreille

Je note la commande. Il me faudrait une motion de cristaux verts, ce qu'il en reste ayant passé

Passe-poème,
rêve profond des nuits, poisson de zinc, ciel folié

Paul Klee
Engel noch weiblich
(1939)

Grand Cahier.399.Dispersion.020.Les filets du temps.07

Conjugaison


Je ne sais plus vraiment quel est mon nom, j’ai dû l’oublier ; si je le savais, je me dis que peut-être je l'écrirais

Tu ne sais pas ce que tu écris, ni ce que tu es, encore moins d'où tu viens ; ce sont là des choses que tu ignores ; tu n'écris pas tout ce que tu sais

Il ne sait pas quels sont les chemins qu’il dut empruntés pour venir jusqu’ici ; dans quels buissons il faut chercher, s'il le savait…

Nous ne savons pas le devenir de nos écrits, encore moins ce que nous y mettons, quelle partie de nous‑même ; nous n’écrivons que la langue d’un pays

Vous ne savez pas quand vous arriverez, et même arriverez-vous ; les yeux, vous les fermez pour que cela n'arrive en aucun cas ; vous y croyez ?

Ils ne veulent rien d’autre que croire, ne veulent rien savoir ; jamais ils n'écriraient, au grand jamais ; d’aucuns pour eux s'y employèrent ; au bout du compte existent-ils ?

Eklablog - Une œuvre inachevé de Loulou
le 22 octobre 2016 à 21h36

Grand Cahier.355.Dispersion.020.Les filets du temps.06

Sieste


Dormir dans les pannes du temps, quand l'heure indique après les plats, obstinément le chiffre quinze –

Rêver, ne serait-ce qu’un moment, après la becquée de quelques restes, à l'été du livre ou de l'enfance –

Voir, comme est le vin dans le verre

la rouge rondeur du soleil inaccessible, et le soir an- noncé, langueurs et fleurs épanouies, dans la chaleur accumulée –

Saules, penchez-vous sur le bord que je songe et re- pose. Dans cette étendue d'eau froide au regard de lune, je ne vois que moi-même –

Flambants miroirs ! De draps, de nappes, frais tendus les ciels sont apprêtés –

Dans la maison des hommes, on attend depuis toujours celui qui va chanter –

Pierre Bonnard
Femme dans un paysage
dit aussi La Sieste au jardin
(1914)

Grand Cahier.313.Dispersion.020.Les filets du temps.05

Le désordre des verbes


L'herbe est grasse, l'herbe est longue du pré qui résiste à la faux, les secondes qui durent, les vivantes

La fleur de lys au toucher de velours, la fleur au hasard parsemée. Sa douceur sa couleur jaune d'or. Une goutte de lait

Sur l’étendue des cheveux d'herbes, sur le pré d’autrefois qui se penche toujours – les enfants aux longues jambes des hauts déboulent avec leurs rires

Comme un article machinal avec ses pattes d'angle, comme un lustre fameux d'insecte, une à une à l’envers des gravités, il égrène les tiges

Tic, un rouage s'enclenche. Tac, une herbe s'en é- chappe

J'ai fauché les herbes du chemin, je les acucherai avant que ne vienne au vent l’idée de s’en mêler

Auguste Renoir
Chemin montant dans les hautes herbes
(1876-1877)

Grand Cahier.200.Dispersion.020.Les filets du temps.04

Le tracé de l'oreille et de la main


Un premier corbeau s’envole. Il est blanc de calcite et la nuit des entrailles est encerclée du feu des lampes. Les mèches fument. Les cavités sont carbonées de graisse

Rêves sous un crâne, homme du rêve, tu guides la bouffonnerie des troupeaux célestes, le quadrille des petits chevaux sauvages. Tu fais danser la spirale bosselée des trois aurochs. Les lignes blanches à têtes mouchetées convergent vers le même point, une foisonnante ramure de cerfs

C’est le premier surgeon des nerfs. Une poussée de l’âme comme dendrites

Grotte de Lascaux
Mégalocéros
(vers -18 000)

Grand Cahier.184.Dispersion.020.Les filets du temps.03

Au plus proche


Surprenant, inquiétant
le sentiment qui veut comprendre

J’écris puis me relis, me vois
exigeant lecteur d'une accointance parfaite entre un son et une image, avec l’échappement consécutif du sens, étrange et scandaleux

Il en existe un autre toujours caché sous le premier.
Mais à quoi bon ? Il est bien caché et on l'ignore. S'il se révèle, il est trop clair.
L'un des deux doit disparaître qui va gâcher l'affaire

Je veux dire – rien qui ne se vive, qui ne se peigne en beau désordre, une ligne première… et puis
les autres

Raccourcir les distances, rapprocher l’éloigné depuis longtemps. Reprendre son cadavre, le rajeunir de ses an- nées chaque fois plus nombreuses,
sans rime ni raison, vivre au for des mots,
écrire et décompter sur les doigts de la main, replacer comme il faut parmi ceux d'aujourd'hui, sans le point qui termine

Ernest Pignon-Ernest
Épidémies, Naples
(1988-1995)

Grand Cahier.186.Dispersion.020.Les filets du temps.02

Des ailes...


Il y a des choses qui ont des ailes, naturellement, et qui sont de ce monde. Des amours légères, des mots choisis, des arbres, etc.

Je précise – non point des arbres mais des choses qui ont des ailes et qui sont dans des arbres, et en ces lieux s’apprêtent...

Partir d'un tronc noueux et aller, aller
Jusqu'au brusque arrachement des ailes, jusqu’à l'envol des plumes bleues

Car toujours ils en laissent

Pierre Alechinsky,
avec un poème de Yves Bonnefoy
rue Descartes à Paris « Murs
de l'an 2000 »

Grand Cahier.209.Dispersion.020.Les filets du temps.01

Cendres


Gisant là quelqu’un
sur le socle inerte
d’une casemate
aux murs blancs

froide est la Provence
février revient
sans air, sans l’odeur
des lavandes

Quelqu’un lèvre blanche
la bouche entr‘ouverte
n’a plus rien à dire
et se tait

Quelqu’un s’est éteint
laissant épuisé
son seul et unique
vêtement
Ferdinand Hodler
Valentine Godé-Darel mourante
(1915)

Grand Cahier.611.Dispersion.019.Baumes et regrets.16

Couteau du gel


Vous marchez à des fins extrêmes
N'y voyez pas
Mais vous marchez
Le quai de blocs glisse
Énormes sous la semelle
L'océan vous parle
D'une voix basse non comprise
Étroite la jetée, pontons qui s'étrécissent
Pressez-vous, pressez-vous
C'est l'embâcle !
Un corps flasque sur la vague se balance.
Vous avancez.
L'eau le ciel s'unissent gris

Franck Duminil
Variations d'aube XV
(1933-2014)

Grand Cahier.284.Dispersion.019.Baumes et regrets.15

Vieille mère...


Vieille mère, aujourd'hui, que dis-tu ?

• Le genou me fait mal. La charge est trop lourde. C'est des sueurs et de ronds boulets noirs qu'on ressort à pleins seaux

Et la vie ?

• Aime pas la fileuse, elle nous a

Qu'elle est belle pourtant !

• Eh bien, cours-y donc !

Nicolaes Maes
De spinster
(1652-1662)

Grand Cahier.253.Dispersion.019.Baumes et regrets.14

Anecdote


Madame Pereira

me fait part de l'étrange vérité d'un vol,
de sa découverte et
de sa résolution fortuite –
Nous échangeons nos sacs

mais
ce qu'elle me dit de cette affaire
(du triste sort d'un écolier)
je ne l'écoute pas

– Ah, le parfum de Nocibé qu'elle a !

À défaut du rêve, un porto numéroté
« Càlem Velhotes Fine Tawnies »
sera ma récompense,

Madame Pereira

Kees Van Dongen
La dame au chapeau noir
(1908)

Grand Cahier.358.Dispersion.019.Baumes et regrets.13

Étoile devant


Maisonnette peut être que fleur de saison
Ruine toujours
– Mon clos, ma toute noire
Je t'abandonne et je jette l'anneau
S'enfouisse !

Bague d'or en terre, vipère
Comme éclair venu de traverse me guérisse
Des beaux visages du bonheur
D'éternité de mort ensemble

Paul Klee
Tischgesellschaft
(1914)

Grand Cahier.283.Dispersion.001.Baumes et regrets.10

Une heure


Il existe chaque soir une heure au moins, si l’on y prête attention, vague et solitaire, une heure à surseoir

Quand la poussière des souvenirs amassés de tant d’amis à sa manière s’est figée

Une heure dans la pénombre des volets fermés, au temps suspendu, quand les meubles prennent vie, parlent et grandissent

Qu’on n’y prenne garde. C’est aussi vrai que sont vrais les contes pour enfants qui n’en finissent jamais

Marguerite Gérard
L’Élève intéressante, détail
(1786)


Grand Cahier.302.Dispersion.019.Baumes et regrets.10

Fragments


Toutes ces paroles échangées
et toutes ces pensées en vrac sont ordinaires
L’océan se retire,

selon le rythme et la scansion. La marée qui descend allonge les varechs

Bleus ou bruns, j’ai oublié
quelle était la couleur de tes yeux

Chacun à sa manière attendait beaucoup de ce voyage. Dis, est-ce encore loin Florence ? Ou bien Venise où s'ar- rêtent les trains
L'équilibre du rail marquera notre action.

Je vous salue grandes frayeurs. Le désastre est au bout c'est certain

Plus j’avance et plus je m’éloigne à
chaque instant librement tourné vers l’éphémère
Fuyez blancs évadés !

Manolo Valdés
Matisse como pretexto
(1987)

Grand Cahier.288.Dispersion.019.Baumes et regrets.09

Bout du monde


Quand voudrez-vous partir ?
Sera-ce demain si se lève le vent

qui vous agrée

Voyez des bateaux à quai les œuvres mortes. À deux pas du centre leurs mâts immobiles

plus rien ne bouge. Le temps s'est arrêté. Aujourd'hui s’est endormi, demain peut-être

Le souhaitez-vous ?

Sait-on jamais quel sera
l’ampleur de la vague, jusqu'où elle

portera, douce une pluie

s'est mise à tomber

Henri Rivière
Le coucher de soleil
(1898)

Grand Cahier.217.Dispersion.019.Baumes et regrets.08

Ta chance


Que te plaise le jet de dé sinon que rien ne change !

Un jeu,
ce n’est qu’un jeu, le chiffre du hasard ou la lettre d’un enfant adressé au jour,
sans fin sous les voûtes du temps,

la lettre n’a pour lui de sens, ne dit jamais rien de son fait, sans mise ou tenue mais le gain est très considérable

Et le plaisir est bien de voir
cette faible lueur devenir une somme d’étoiles
– figure qui se forme et s’affirme

Plus tard cependant les feuilles de l’été, si long soit-il, finiront par tomber et brunir. Le temps passe imperceptible, va

du souvenir jusqu'à l'oubli. C’est aussi indubitable que le ciel assombri de demain

Diego Rivera
El arquitecto Jesus T. Acevedo
(1915)

Grand Cahier.275.Dispersion.019.Baumes et regrets.07

L'inattendu


L'inattendu va revenir ce soir arbres si noirs. Il suffit d'un peu de vent, d’un léger déplacement. Un mot je suis, deux mots je tombe, et déjà désemparé

L'inattendu va refleurir, va ressortir de l'opacité du grand sommeil. Nous ne sommes plus qu’une machine verticale tournée vers le rien, recherchant à sa manière un ton, une simple note comme elle est

L'horloge rampe symétrique et nous surprend chaque jour sur le travail, à répéter les mêmes mots, à tracer les mêmes lettres. L'inattendu est au détour d'une route effondrée

Écoute la syrinx, mécanique divine perforant l'étendue

Léon Bakst - Étude de décor pour
Le prélude à l'Après-midi d'un Faune
(1912)

Grand Cahier.287.Dispersion.019.Baumes et regrets.06

Le temps nous manque...


pour atteindre au dehors
Nul jamais n’ira plus loin que soi-même
L'âge aussi vrai que l'enfance viendra
Du puits de lune où se trouvent les morts
Rien à craindre, ou à fuir – rien que reflet

Des profondeurs d'encre et de solitude
Quand la mer illusoire est sans refuge
Vaste pampa ouverte aux vents des cieux
Où l'homme n'est qu'une tête d'épingle
Plantée dans l’origine, et durement

George Androutsos
Crayon sur papier
(2013)

Grand Cahier.326.Dispersion.019.Baumes et regrets.05

Regrets


On a remisé le jour au placard à l'heure où je vous parle, jeté bas la veste

À force de travail, les copeaux sont tombés. L’espace est dégagé mais la forme produite, fut­­-elle bien décidée ?

À force de vouloir, sais-je encore si je sais ?

Il faudrait oublier, recommencer dès le début, mettre ses pas dans les pas déjà passés, éviter d’avoir connu,

dévoiler à nouveau le grand jour

Serge Plagnol
Paysage de Pan avec stèle
(2008)

Grand Cahier.259.Dispersion.019.Baumes et regrets.04

Partage


Plus le temps poussera son wagon suivant la douce oblique du rail – « Chauffeur, largue l'attelage » et la vie s'en va, grincent les eaux blanches – irrémédiable à ce point d'inertie

Et plus je paraîtrai ton semblable

Échelle, et mesure aussi bien, ta façon de choisir, les choses que tu aimes et celles-là qui te révoltent, je ne veux rien en dire. À chacun son effort. Le butoir est au bout

Et pour le moins y aura-t-il eu – avant que tout s'effon- dre, la lutte et le maintien, avec l'arrière-plan assumé des souvenirs

William Turner
Pluie, vapeur et vitesse
(1844)

Grand Cahier.243.Dispersion.019.Baumes et regrets.03

Ce corps


Apprends à vivre avec ce qui te heurte, ce qui te touche et se colle à ta peau
En bonne intelligence. Elles sont...

Elles ont été si longues ces années !
Laisse les aigreurs, les mauvais sentiments. Tiens-toi dans le retrait, observe et te dégage, il est temps

Vois comme il progresse dans son âge, comprends ce corps chaleureux si présent dans sa douleur. Qu’il s’en aille où il veut, quand bien même
ce serait vers le mal inéluctable

De toutes les façons
tu souffriras de ses insuffisances, de sa réclame. Prends comme il va,
son chemin sué de pierres

Marie-Christine Palombit
Organique
(2013)

Grand Cahier.327.Dispersion.019.Baumes et regrets.02

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte