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La porte...


La porte, elle a pour elle
une lumière à chanter,
porte et carrelage
(comme on lance le fil,
l'avenir est en jeu),
d'un côté puis le ciel,
palais de la poussière
et des toupies de vent

Il y va la tête fourrée
d'un mille des pailles,
l'enfant, siffle et se jette
à la route la droite sans bords,
lui, perdus les pantins,
ces tas qu'on dépenaille
en l'année révolue

Maréchal, il est temps et plus
de sortir les tricoises

Reg Cartwright
Album Bundles (Soft Machine)
(1975)

Grand Cahier.245.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.14

Juillet


C'est dit, le ciel est lourd il ment, nous ne renverserons pas la tête en arrière
sous les feux mouillés
s'ils claquent dans la nuit peut-être
en corolles éployées,

cette fois encore,
nous ne prononcerons pas comme la foule gaiement
les ho et les ha qu'ils jettent en bouquets
à leur grenaille tricolore

Nous irons nous terrer dans l’ombre Visage enfoui dans l’oreiller, nous partirons vers le sommeil Éteignez donc cette lumière :

« A demain, fusantes Bengales »

Voilà des draps par la lucarne. Le temps
est à la girandole, aujourd’hui Le jour respire Il reste une ou deux roues qui s'accrochent
à l'humeur du bocage
Ravivée par la fraîcheur du matin, la chaleur des nuits des chambres s'envole

Paul Klee
Orientalischer Lustgarten
(1925)

Grand Cahier.244.Cahier bleu-vert.002.Passages.13

Oiseau-machine


– Insère la clef dans la serrure et tourne à fond, de gauche à droite afin que le ressort se tende, il chantera, a dit l'empereur du Japon à l'empereur de Chine

– C’est un objet automatique presque parfait Sa voix est régulière, son avance est très précise et sa cadence Mais il lui manque, dit-il, un je-ne-sais-quoi ! Et si je voulais te l'expliquer humblement (le démonter, analyser le mécanis- me et son réglage, comment sont joués les airs et comment ils s'enchaînent) vingt-cinq volumes n’y suffiraient pas, épais et remplis des kanjis les plus complexes

– Une chose encore – appréciable – compare avec l'original ! Quand il joue il brille d'or, comme bracelets, comme épinglettes

Un soir, le 366ème soir de l'année du rossignol alors qu'il répétait la même chanson pour la 1441ème fois de la journée, on entendit un "cric" venant de l'intérieur, quelque chose sauta : "clac" Les rouages s'emballèrent (tchoc, tchoc, tchoc) et la musique s'arrêta

Illustration d'un conte musical de Lionel Bord
d’après Le rossignol et l’empereur de Chine (1843)
de Hans Christian Andersen

Grand Cahier.242.Cahier bleu-vert.018.Parages.05

Les intentions affines


Ce que tu dis c'est simple

c'est qu'il y eut un jour,
hysope en ce réduit
quatorze rue de Lim.,

une tournure,
un mouvement de tête, surpris
nouvelle, une vue

et de là,
jamais plus lâchée,

va débouler jusqu'au cèdre

Ne rien épuiser ni retenir, c'est possible Nos amis vont parler, nous donnent des conseils On les écoute car l'oreille est magnanime, mais les chemins s'ordonnent, mais l'ar- mature où trouve-t-elle son hermine ?

Le chant s'élève, les plumes volent Mordu, ciselé com- me à l'angle d'un soleil Ne cherche pas, voici du pauvre et du fragile, nous sommes forts Teinte au fond des poches la monnaie de l'empire

Vassily Kandinsky
Impression V (Parc)
(1911)

Grand Cahier.241.Cahier bleu-vert.013.Passages.12

Les simples abords


Cette direction l'autre comme on s'y conduit

vers le champ
près de l’eau,

deux ponts : soit de fer ou bitumé
se recroisent,

une baraque les surplombe,
et ceci sous le ciel rondi bleu d'un feuillage

C'est à prendre au plus court
mais la terre est étroite sur laquelle il faut marcher

Le pommier de pommes jaunes s'anime, une chair s'ef- fraie et s'enfuit On ne sait plus bien On serait presque ébloui

quand passent sur de minces barques les rameurs

Paul Klee
Betroffener Ort
(1922)

Grand Cahier.239.Cahier bleu-vert.013.Passages.11

Le pavillon


De ce pavillon du bocage à la haute verdure, après avoir gravi la route sinueuse raidie, le goudron chuintant par un soir parfumé de sauge et gaufré de noisettes

(il se tient, neuf, à l'écart du village, boutisses râpées, joints jointoyés, peinturettes clinquantes, bois vernis)

De ce bout de pelouse, volubiles nous allions, ainsi que cet ami, en veste de chasse et sabots noirs, l'œil clair, par le travers d'un essart qui dégringolait jusqu'au sable fin de la rivière

Alors qu'il se penchait, sa voix, son discours habituel insouciant déhanché de rires, laissa place nette au songe, relatant véridique les faits, précis qu'on aurait pu croire une forme prendre essor que le buisson d'à côté frémit

Jean-Baptiste Camille Corot
L'étang de Ville-d'Avray
(~ 1867)
 

Grand Cahier.237.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.06

Peugue


Côté noir du jour,
suivant des routes qui ne sont
ni de campagne ni de ville, à moins
de trois kilomètres d'un bras de mer,
on roule

Le décor est en place
Disons qu'il y a dans l'air
un sable micacé

Ha,
j'entends les voix qui parcouraient les lignes,
chuchotées les mots, voici tant d'années

Je voudrais planter mes yeux en terre,
l’eau de mes yeux déborde
il pleut,

Des gouttes glissent sur le fil, la mer s'éloigne
De petits soleils bleutés tombent sur l'asphalte

Charles-François Daubigny
Eaux débordées d'une rivière, se dit peugue en gascon - bras de mer en français
(1817-1878)

Grand Cahier.236.Cahier bleu-vert.006.Retrouvailles.11

Ces nippes...


Ces nippes qui nous allaient si bien, à l'envi de vos bou- tiques percluses aux modes anciennes desséchées

ont pris, elles aussi, l'odeur et le cati des jours frottés à trop de douleurs

Aussi qu'on les jette !
Après tout, il y aura toujours un vent dehors pour forcer la porte, et c'est cela qui nous soucie

Qu'importe la peau !
Les yeux, nos yeux nous piquent
C'est la poussière sans remède ou presque

On bordera pour voir la route avec le blanc des peupliers

Zina Katz
Familia
(2016)

Grand Cahier.234.Cahier-bleu-vert.016.Scories.02

S'il vient, qu'il vienne !


La nacelle se
heurte, quand la jette le vent
contre la berge,
lourde chargée en vrac

de l'ombre-chevalier,
des civelles insaisissables, lottes,
meuniers, grémilles
– la verte des graviers

Il enjambe le bord, arrime
et se tient droit
Longue en fut la préfixion
mais la joie plus grande

Aujourd'hui, à qui donc le dois-je ? que je l'entends

Voici des accents neufs, une allée large avec de meil- leurs pavements

Tant mieux car le soir tombe alors je me dépêche, tant mieux si je suis seul

L'horloge sonnera, fréquente sur la page, rentrons la cargaison

Paul Klee
Sindbad, der Seefahrer
(1923)

Grand Cahier.233.Cahier bleu-vert.013.Passages.10

La sieste


Mon ami, traversons cette jachère, elle est depuis son abandon, couverte l’an dernier d’une herbe plate

Nous irons jusqu'à la bouche d'eau des feuillages Légè- re est la pente à cet endroit

Allons sur la varenne Racontez-y vos histoires, dites-nous les horreurs du passé Prenez le temps qu’il faut,
nous l’avons

Je ne sais si vos brochets seront tout à l'heure aussi mordants que vos explications,

mais je suis prêt à vous croire Laissez votre verve s'é- pancher, naturellement je me tiens coi

Je me réserverai par la suite (on ne peut rêver mieux) un nid de hautes herbes et d'insectes
à ce coude ensoleillé de la rivière

Jacques d’Arthois
Paysage boisé avec rivière
(~1665 - 1670)

Grand Cahier.206.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.07

Travaux en cours


Il y aurait
d'un côté la pierre,
le bloc de marbre
extrait de la montagne,
et de l'autre
le feu de l'homme,
soit la braise

qu'il transporte dans un sac !

Je joindrai les deux
et ce métier de mots
affinera le corps
par le jeu successif
à coups de masse
des pointes, gradines, ciseaux
puis râpes

Existe-t-il plus belle présentation
que la nudité d'un corps ?

Un homme se fait,
se dresse dans la pierre
ah ! rendre visible
la forme d'une épaule,
un torse et le reste
pressenti au brut !
On devrait parler de gloire

Torse d'un faune
Villa Negroni, Rome
(1er siècle av JC)

Grand Cahier.205.Cahier bleu-vert.013.Passages.03

Torpeur


Lorsque le fleuve …
Le ciel par-dessus la colline comme une voie sans fin frôle passant bas, de ses voiles légères, la cime des sapins

Lorsque les bêtes …
La pluie venue couvrant, si serrée, si dense, les champs gorgés d'eau, lorsque les bêtes sous le couvert se pressent

Que le toit, que l'œil …
Chape d'ennui, que le toit n'est plus qu'au long bruit sourd, que l'œil en vain cherche entre les nuages un rayon

Soucieuses du repos, et du bien de tous, vont leur chemin les simples, et l’homme…

dans le calme et la durée, l’homme
s'endormirait presque aux battements de l'horloge

Eugène Boudin
Paysage avec vaches
(~1881)

Grand Cahier.203.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.08

Vous et moi


Le dortoir est au réveil
un fouillis de sacs,
d'objets divers et personnels,
déballés dans la hâte
Tu poses un pied nu sur le sol carrelé,
le jour s'est levé
Tout dort

Comment suivre tes pas ?
(c'est une buée légère),
à peine ont-ils paru qu'ils disparaissent,
il reste tant d'incertitudes

Ébloui
par le grand morceau bleu de la vitre,
avance‑toi
Tes habits sont des rêves,
voiles d'ombre pliées, si les yeux te font mal

Ce matin, un arpent du ciel
a mis la nappe sur la table
O mon âme,
sois la première à dire avant qu'ils ne s'éveillent,
cette fraîcheur de l'aube

Fernand Léger
Le réveille-matin
(1914)

Grand Cahier.202.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.04

T par T


Nous n'aurions jamais dû quitter l'ombre fraîche du chêne, ni la maison chaulée

La porte s'ouvre, bruissent d'insectes les tournesols sous la fenêtre La route est sans talus qui longe notre pré Nous aurions dû rester

Il eut suffi de traverser, de descendre trois ou quatre marches, de s'asseoir

Peut-être la chaise verte de jardin nous attend-elle encore, et la rambarde au bois non dégauchi, le champ dévale
Jusqu'au ruisseau, la roue écume

Comme il est bon parfois de n'être que regard !

Et nous aimions à nous tourner plein sud, à voir, serrée, la montagne d'orages légère au-dessus des nuées puis cet éventail de collines

Vers l'ouest, le temps s'étage en de multiples haies, le temps, en des haies de couleurs

Vue des Pyrénées
Talabère par Tourdun
(près de Marciac)

Grand Cahier.201.Cahier bleu-vert.017.Retrouvailles.02

La même cour


C'est toujours la même cour,
le même carré de bâtiments sans toit,
carré de terre aplanie
plantée d'arbres nus, lieu gris
où vers quatre heures, certes
les enfants pour l'éternité joueront,
mais ceux-là aussi vont vieillir

C'est toujours la même cour et,
puisque je bats retraite,
cessent les cris,
s'éloignent les bruits
et d'entre ces murs s'éveillent,
de quelle profondeur ?
silencieuse et familière, une présence

René Magritte
La tempête
(1932)

Grand Cahier.195.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.09

Le banc, la chambre


Le banc, l'herbe a blanchi
Les couleurs du matin
sont plus visibles, chaque détail
est plus tranché
Il fait un froid certain
La terre douce est un duvet

Si simples si nombreuses les images

Les mouettes tournent dans la cour avec

un cri Tout est calme
Il y a des ciseaux de soleil
qui se glisse dans la chambre
où tu reposes
et sous tes paupières closes
des rêves pleins la tête

Zao Wou-Ki
Paysage
(1945)

Grand Cahier.181.Cahier bleu-vert.008.Carnet de tristesse.08

Retrouvée


Pourquoi regretter ce qui fut,
les jours morts, le temps gâché ? L'ennui de ces jour- nées n'avait-il pas sa force ?

Il est rare mais c'est le sort commun, il est inespéré d'être là au bon moment

quand, fugitive, une ombre coupe la route, surgie des haies, traverse et pour un bref instant s'arrête et te regarde

Tu rentres et tu n'as rien saisi, rien n'est resté entre tes mains Nulle image qui te hante si ce n'est le lent décours

Mais pourquoi regretter ?
Cette fine pluie d'hiver sur le toit calme, le fauteuil où tu t'assieds, la lampe

(est-ce toi lisant ou bien elle qui veille ?) dans le silence et le frais, à peine ponctué, à peine crispant la nuque,

oui, cette mi-clarté d'hiver qui ne pèse pas comme un nuage gris, ce simple janvier sans une neige, lui aussi avait une richesse

Markus Lüpertz
Die Verabredung
(große Laterne - 1978)

Grand Cahier.180.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.07

Lieux de pauvreté


Les fruits envolés
et puis tombés
iront renaître en d'autres terres

La cour sablée s'entoure
de bâtiments,
d'un poids de fenêtres mortes

L'hiver s'installe
— Vois !

les branches raidies, les écorces mouillées,
glissantes,
et tout cela qui se tient et tremble

La vie n'est pas trouvée

Les lèvres sèches,
les doigts bleuis par trop de froid,
ne veille plus qu'une carcasse !

Qui voudrait rester au milieu de cette cour,
le frêne qui se dit peuplé ?

La coupure est nette à ses racines

Il suffit pourtant d'un corps, une om-
bre simple qui s'approche,

et ce feuillage d'oiseaux devient
jour surpris, air froissé

Pablo Picasso
Paysage de neige
(~ 1924)

Grand Cahier.178.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.06

Cela s'achève


J'ai vu par la fenêtre
     une nuit
   la lune
envahir tout l'espace
le ciel jaunir

La terre dure
ne fût jamais aussi froide

Je hais cette chambre
emplie de larmes

Les murs gelés
        d'hier
        étaient illuminés,
il y avait foule

Un jour de fête,
on se prépare, on achète

la terre entière pour un enfant

Je ne pourrais plus dormir
J'ai revu les amis
Ils m'ont laissé

Jan Sluijters
Paysage de pleine lune
(1910)

Grand Cahier.176.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.05

Voies rompues


La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage Le ciel est de glace, batelier muet Il fait un froid certain La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Puis la route s'effondre au bord du bois, s'ouvre la plai- ne, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jar- dins ouvriers, pépiements, draps qui claquent

La route basse et droite continue vers le centre proba- ble C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imper- ceptiblement s'étire
Voies rompues, version 1

Maurice de Vlaminck
La route
(1926)

Grand Cahier.175.Cahier bleu-vert.015.Carnet de tristesse.04

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte