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Au bout du compte


À l'extrémité d’une branche, un merle sur le frêne en face, imite les hésitations du soir

On se souvient du temps de pierre
quand des blocs entiers du ciel coupaient la sente, la nuque arquée comme d'une mule, les angles déchirant la plante

Nulles couleurs alors
Des souches, la roche et les premiers paquets de neige

À quoi tous ces efforts ont-ils bien pu servir ?

Le réconfort d'un café chaud – là-haut – entre les plan- ches d'un réduit qui donne

sur une vue ?
Décidément bien peu de choses

Shitao
Conversation avec la montagne
(1707)

Grand Cahier.223.Dispersion.020.Les filets du temps.15

Des ailes...


Il y a des choses qui ont des ailes, naturellement,

et qui sont de ce monde ;
des amours légères, des mots choisis, des arbres, etc.

Je précise – non point des arbres mais des choses
qui ont des ailes
et qui sont dans des arbres,

et, en ces lieux s’apprêtent...

Partir d'un tronc noueux et aller, aller
Jusqu'au brusque arrachement des ailes, jusqu’à l'envol

des plumes bleues
Car toujours elles en laissent

Pierre Alechinsky,
avec un poème de Yves Bonnefoy
rue Descartes à Paris « Murs
de l'an 2000 »

Grand Cahier.209.Dispersion.020.Les filets du temps.01

Le désordre des verbes


L'herbe est grasse,
l'herbe est longue du pré
qui résiste à la faux,
les secondes qui durent,
les vivantes

La fleur de lys
au toucher de velours,
la fleur au hasard parsemée
Sa douceur sa couleur jaune d'or
Une goutte de lait

Sur l’étendue des cheveux d'herbes,
sur le pré d’autrefois qui se penche
– les enfants aux longues jambes,
des hauts déboulent
avec leurs rires

Comme un article machinal avec ses pattes d'angle,
comme un lustre fameux d'insecte,
une à une à l’envers des gravités,
il égrène les tiges

Tic, un rouage s'enclenche

Tac, un verbe s'en échappe

J'ai fauché les herbes du chemin,
je les acucherai
avant que ne vienne au vent
l’idée de s’en mêler

Auguste Renoir
Chemin montant dans les hautes herbes
(1876-1877)

Grand Cahier.200.Dispersion.020.Les filets du temps.04

Aux Pisons


Surprenant, inquiétant
le sentiment qui veut comprendre

J’écris puis me relis, me vois
exigeant lecteur/chercheur d'une accointance parfaite entre un son et une image, avec l’échappement consécutif du sens, étrange et scandaleux

Il en existe un autre toujours caché sous le premier
Mais à quoi bon ? Il est bien caché et on l'ignore S'il se révèle, il est trop clair
L'un des deux doit disparaître qui va gâcher l'affaire

Je veux dire : rien qui ne se vive, qui ne se peigne en beau désordre, une ligne première… et puis
les autres

Raccourcir les distances, rapprocher l’éloigné depuis longtemps Reprendre son cadavre, le rajeunir de ses an- nées chaque fois plus nombreuses,
sans rime ni raison, vivre au for des mots,
écrire et décompter sur les doigts de la main, replacer comme il faut parmi ceux d'aujourd'hui, sans le point qui termine

Ernest Pignon-Ernest
Épidémies, Naples
(1988-1995)

Grand Cahier.186.Dispersion.020.Les filets du temps.02

Le tracé de l'oreille et de la main


Un premier corbeau s’envole Il est blanc de calcite

et la nuit des entrailles est encerclée du feu des lampes Les mèches fument Les cavités sont carbonées de graisse

Rêves sous un crâne, homme du rêve,

tu guides la bouffonnerie des troupeaux célestes, le quadrille des petits chevaux sauvages

Tu fais danser la spirale bosselée des trois aurochs

Les lignes blanches à têtes mouchetées convergent vers le même point, une foisonnante ramure de cerfs

C’est le premier surgeon des nerfs Une poussée de l’âme comme dendrites

Grotte de Lascaux
Mégalocéros
(vers -18 000)

Grand Cahier.184.Dispersion.020.Les filets du temps.03

Les filets du temps

*


Des ailes



Il y a des choses qui ont des ailes, naturellement,

et qui sont de ce monde ;
des amours légères, des mots choisis, des arbres, etc.

Je précise – non point des arbres mais des choses
qui ont des ailes
et qui sont dans des arbres,

et, en ces lieux s’apprêtent...

Partir d'un tronc noueux et aller, aller
Jusqu'au brusque arrachement des ailes, jusqu’à l'envol

des plumes bleues
Car toujours elles en laissent

Pierre Alechinsky,
avec un poème de Yves Bonnefoy
rue Descartes à Paris « Murs
de l'an 2000 »

Grand Cahier.209.Dispersion.020.Les filets du temps.01 {•••}


Aux Pisons



Surprenant, inquiétant
le sentiment qui veut comprendre

J’écris puis me relis, me vois
exigeant lecteur/chercheur d'une accointance parfaite entre un son et une image, avec l’échappement consécutif du sens, étrange et scandaleux

Il en existe un autre toujours caché sous le premier
Mais à quoi bon ? Il est bien caché et on l'ignore S'il se révèle, il est trop clair
L'un des deux doit disparaître qui va gâcher l'affaire

Je veux dire : rien qui ne se vive, qui ne se peigne en beau désordre, une ligne première… et puis
les autres

Raccourcir les distances, rapprocher l’éloigné depuis longtemps Reprendre son cadavre, le rajeunir de ses an- nées chaque fois plus nombreuses,
sans rime ni raison, vivre au for des mots,
écrire et décompter sur les doigts de la main, replacer comme il faut parmi ceux d'aujourd'hui, sans le point qui termine

Grand Cahier.186.Dispersion.020.Les filets du temps.02 {•••}


Le tracé de l'oreille et de la main



Un premier corbeau s’envole Il est blanc de calcite

et la nuit des entrailles est encerclée du feu des lampes Les mèches fument Les cavités sont carbonées de graisse

Rêves sous un crâne, homme du rêve,

tu guides la bouffonnerie des troupeaux célestes, le quadrille des petits chevaux sauvages

Tu fais danser la spirale bosselée des trois aurochs

Les lignes blanches à têtes mouchetées convergent vers le même point, une foisonnante ramure de cerfs

C’est le premier surgeon des nerfs Une poussée de l’âme comme dendrites

Grand Cahier.184.Dispersion.020.Les filets du temps.03 {•••}


Le désordre des verbes



L'herbe est grasse,
l'herbe est longue du pré
qui résiste à la faux,
les secondes qui durent,
les vivantes

La fleur de lys
au toucher de velours,
la fleur au hasard parsemée
Sa douceur sa couleur jaune d'or
Une goutte de lait

Sur l’étendue des cheveux d'herbes,
sur le pré d’autrefois qui se penche
– les enfants aux longues jambes,
des hauts déboulent
avec leurs rires

Comme un article machinal avec ses pattes d'angle,
comme un lustre fameux d'insecte,
une à une à l’envers des gravités,
il égrène les tiges

Tic, un rouage s'enclenche

Tac, un verbe s'en échappe

J'ai fauché les herbes du chemin,
je les acucherai
avant que ne vienne au vent
l’idée de s’en mêler

Grand Cahier.200.Dispersion.020.Les filets du temps.04 {•••}


Sieste



Dormir dans les pannes du temps, quand l'heure indique après les plats, obstinément le chiffre quinze –

Rêver, ne serait-ce qu’un moment, après la becquée de quelques restes, à l'été du livre ou de l'enfance –

Voir, comme est le vin dans le verre

la rouge rondeur du soleil inaccessible, et le soir an- noncé, langueurs et fleurs épanouies, dans la chaleur accumulée –

Saules, penchez-vous sur le bord que je songe et re- pose. Dans cette étendue d'eau froide au regard de lune, je ne vois que moi-même –

Flambants miroirs ! De draps, de nappes, frais tendus les ciels sont apprêtés –

Dans la maison des hommes, on attend depuis toujours celui qui va chanter –

Grand Cahier.313.Dispersion.020.Les filets du temps.05 {•••}


Conjugaison



Je ne sais plus vraiment quel est mon nom, j’ai dû l’oublier ; si je le savais, je me dis que peut-être je l'écrirais

Tu ne sais pas ce que tu écris, ni ce que tu es, encore moins d'où tu viens ; ce sont là des choses que tu ignores ; tu n'écris pas tout ce que tu sais

Il ne sait pas quels sont les chemins qu’il dut empruntés pour venir jusqu’ici ; dans quels buissons il faut chercher, s'il le savait…

Nous ne savons pas le devenir de nos écrits, encore moins ce que nous y mettons, quelle partie de nous‑même ; nous n’écrivons que la langue d’un pays

Vous ne savez pas quand vous arriverez, et même arriverez-vous ; les yeux, vous les fermez pour que cela n'arrive en aucun cas ; vous y croyez ?

Ils ne veulent rien d’autre que croire, ne veulent rien savoir ; jamais ils n'écriraient, au grand jamais ; d’aucuns pour eux s'y employèrent ; au bout du compte existent-ils ?

Grand Cahier.355.Dispersion.020.Les filets du temps.06 {•••}


Dans les pas d'Alexandre



Je me hâte, je me précipite à la ligne. Je ne veux qu'une chose, elle est là, juste au bout

J'ai compté sur mes doigts, j'ai compté douze fois

Me dirais-je pour autant, poète ou précis comptable de ma langue, mon épicerie, épicier dans sa blouse, un crayon à l'oreille

Je note la commande. Il me faudrait une motion de cristaux verts, ce qu'il en reste ayant passé

Passe-poème,
rêve profond des nuits, poisson de zinc, ciel folié

Grand Cahier.399.Dispersion.020.Les filets du temps.07 {•••}


Entrevu



J'ai refait le chemin me voilà désœuvré. Je me suis aperçu qu’il manquait une pièce un moment. Poche percée, pièce perdue, un peu d'or. Vraiment presque rien.

Cela valait-il la peine d’y retourner, de remettre ses pas dans ses pas, de reprendre le chemin à l'envers, atten- tionné, tête songeuse, en haut en bas regardant ?

J’ai découvert nombre de passages ignorés la fois d'a- vant. Je me suis aperçu qu’il existait bien des traverses. Qui sont peu fréquentés, que la broussaille envahit. Que je n'ai pas suivis. Que je n’ai pas voulu suivre, occupé de mon or

Je me disais : plus de temps, il faudra revenir, peut-être un jour qui sait, ou que j'en dise …Et maintenant que je l'ai retrouvée ?

Grand Cahier.344.Dispersion.020.Les filets du temps.08 {•••}


Voix rompues



Voix rompues, langues étranglées percluses de mémoi- re, linges épinglés aux ficelles du vent

Langues et voix en allées, flottantes desséchées, qui vous empreigniez de troubles révoltes, de tant d'histoires emportées

Feux ressortis du plus lointain,
Jaillis de l'unique frappe d'un silex, éclats de feu perdu en des temps improbables

Nous voulions à notre tour parcourir les chemins dé- terrés mais la plupart des chemins d'autrefois sont coupés, leurs traces effacées défigurés de trop d'éboulis, d'arbres morts, d'arbres abattus. Peu de chemins sont encore pra- ticables

Nous voulions découvrir de la terre les stigmates, les anciens tremblements. Mais comment recomposer cela quand tout s'effondre et vient à disparaître sous la pesanteur des jours et le poids énorme des travaux

Grand Cahier.372.Dispersion.020.Les filets du temps.09 {•••}


Apud nos



L'heure est grise à la fontaine

L'eau
Va circuler dans les canaux de pierre, de chapes d'or et d'armoiries.

Elle a vu passer de rouges camails au temps des fée- ries. Son eau calme reflète le front des églises

Ce sont douze bornes qui l’encerclent et la protègent. L'arcane parfait d'un trèfle soutient sa base

L'eau
Va s'écouler des quatre mascarons aux cheveux des saisons

D'abord vers l'est les fleurs, l'été des épis, un automne frugivore. Puis la tête renfrognée d'un vieillard

Entre les pilastres, on peut lire (gravée) ce vers latin, énigmatique et lapidaire : « Nativos silices linquere nympha dolens »

Que la morsure du temps s’attaque à cette œuvre si elle veut, Veguère une figuiero, un cop, dins moun camin

Grand Cahier.381.Dispersion.020.Les filets du temps.10 {•••}


Dernières messageries



Rouge c'est un colis, l'adresse est au grenier du soir. Le timbre et le cachet lui disent des rivages
...les huppes du vent qui s'en vont, des rêves qui tour- noient, des lieux remplis de voix, des chuchotements, des bribes lointaines...
lui disent la mer, emplie de naufrages, la mer sans ces- se réinventant le ciel sur sa hanche

Grimpé sur l'escabeau, le soleil a penché sa tête, sa tê- te ronde à la lucarne. Les jouets s'abîment, les plus beaux

Que veut-il voir ? Que les ombres s'allongent ?

...les eaux lancinantes des tours, des roues de bois, les douces caresses d'objets, les peluches, des fantaisies d'as- semblages aux endroits de la ville...

Grand Cahier.268.Dispersion.020.Les filets du temps.11 {•••}


Baïkal



Notre barque s'avançait en silence sous la transparence des nuages, une loupe d'eau bleue enchâssée entre les côtes escarpées, une extraordinaire eau bleue glissait lim- pide accostée à notre barque

Pour quelle raison s’avance-t-elle ainsi, puisque le temps s’est endormi frôlé par les branches des sapins

Tout est calme. Rien ne nous presse. Nous laissons venir ce qui vient sans rien troubler des vies si proches sur les berges

Chevreuil grignotant les surgeons d'un bouleau
Loutres lustrées voyant de leurs grands yeux étonnés le morceau de bois dérivant
Le vent miaule
Et nous respirons en ramant dans la clarté des eaux du lac

Grand Cahier.349.Dispersion.020.Les filets du temps.12 {•••}


Imitazione



Lungi dal proprio ramo,
Povera foglia frale,
Dove vai tu ? Dal faggio
Là dov'io nacqui, mi divise il vento.
Esso, ornando, a volo
Dal bosco alla campagna,
Dalla valle mi porta alla montagna.
Seco perpetuamente
Vo pellegrina, e tutto l'altro ignoro.
Vo dove ogni altra cosa,
Dove naturalmente
Va la foglia di rosa,
E la foglia d'alloro.

En souvenir de Giacomo, je le redis,

Si loin de la branche originelle,
Pauvre feuille fragile,
Où t'en vas-tu ? – Le vent m'a séparée
Du fayard où je naquis.
Je m'en vais, il m'emporte
Et me tourmente je m'envole
Du bois vers les campagnes,
De la vallée vers les montagnes
Perpétuellement secouée.
Je vais, je voyage ignorée du prochain,
Je vais où vont toutes les choses,
Où naturellement vont
Aussi bien la feuille de la rose
Que la feuille du laurier.

Grand Cahier.378.Dispersion.020.Les filets du temps.13 {•••}


Tracer son chiffre...



Tracer son chiffre
sur les parois de la caverne

ne rime à rien
car dans dix mille ans, y aura-t-il encore quelqu’un pour lire et pour comprendre ?

J'écris sans rime dans la nuit, indifférent et sans souci, c'est ma raison, je n'y peux rien.

Je ne fais que vivre
et d’un écrit

trace mon chiffre un peu
sur la paroi

Grand Cahier.289.Dispersion.020.Les filets du temps.14 {•••}


Au bout du compte



À l'extrémité d’une branche, un merle sur le frêne en face, imite les hésitations du soir

On se souvient du temps de pierre
quand des blocs entiers du ciel coupaient la sente, la nuque arquée comme d'une mule, les angles déchirant la plante

Nulles couleurs alors
Des souches, la roche et les premiers paquets de neige

À quoi tous ces efforts ont-ils bien pu servir ?

Le réconfort d'un café chaud – là-haut – entre les plan- ches d'un réduit qui donne

sur une vue ?
Décidément bien peu de choses

Grand Cahier.223.Dispersion.020.Les filets du temps.15 {•••}


On ne peut pas dire...



On ne peut pas dire en ces lieux
qu'elle soit

précisément ... situable,
affirmativement ... vivante,
intimement ... liée,

qu'une part très personnelle
lui soit … attribuée,

non,
bien que ces arbres,

chêne ou châtaignier,
le buisson de mûres
et la boue du chemin

lui soient, en un souffle de vent
… restitués

René Magritte
La voix du sang
(1960)


Grand Cahier.409.Dispersion.020.Les filets du temps.16 {•••}

On ne peut pas dire...


On ne peut pas dire en ces lieux
qu'elle soit

précisément ... situable,
affirmativement ... vivante,
intimement ... liée,

qu'une part très personnelle
lui soit … attribuée,

non,
bien que ces arbres,

chêne ou châtaignier,
le buisson de mûres
et la boue du chemin

lui soient, en un souffle de vent
… restitués

René Magritte
La voix du sang
(1960)


Grand Cahier.409.Dispersion.020.Les filets du temps.16

Tracer son chiffre...


Tracer son chiffre
sur les parois de la caverne

ne rime à rien
car dans dix mille ans, y aura-t-il encore quelqu’un pour lire et pour comprendre ?

J'écris sans rime dans la nuit, indifférent et sans souci, c'est ma raison, je n'y peux rien.

Je ne fais que vivre
et d’un écrit

trace mon chiffre un peu
sur la paroi

Cy Twombly
Couronnement de Sésostris - VI
(2000)

Grand Cahier.289.Dispersion.020.Les filets du temps.14

Imitazione


Lungi dal proprio ramo,
Povera foglia frale,
Dove vai tu ? Dal faggio
Là dov'io nacqui, mi divise il vento.
Esso, ornando, a volo
Dal bosco alla campagna,
Dalla valle mi porta alla montagna.
Seco perpetuamente
Vo pellegrina, e tutto l'altro ignoro.
Vo dove ogni altra cosa,
Dove naturalmente
Va la foglia di rosa,
E la foglia d'alloro.

En souvenir de Giacomo, je le redis,

Si loin de la branche originelle,
Pauvre feuille fragile,
Où t'en vas-tu ? – Le vent m'a séparée
Du fayard où je naquis.
Je m'en vais, il m'emporte
Et me tourmente je m'envole
Du bois vers les campagnes,
De la vallée vers les montagnes
Perpétuellement secouée.
Je vais, je voyage ignorée du prochain,
Je vais où vont toutes les choses,
Où naturellement vont
Aussi bien la feuille de la rose
Que la feuille du laurier.

Mario Merz
Foglia
(1952)

Grand Cahier.378.Dispersion.020.Les filets du temps.13

Dernières messageries


Rouge c'est un colis, l'adresse est au grenier du soir. Le timbre et le cachet lui disent des rivages
...les huppes du vent qui s'en vont, des rêves qui tour- noient, des lieux remplis de voix, des chuchotements, des bribes lointaines...
lui disent la mer, emplie de naufrages, la mer sans ces- se réinventant le ciel sur sa hanche

Grimpé sur l'escabeau, le soleil a penché sa tête, sa tê- te ronde à la lucarne. Les jouets s'abîment, les plus beaux

Que veut-il voir ? Que les ombres s'allongent ?

...les eaux lancinantes des tours, des roues de bois, les douces caresses d'objets, les peluches, des fantaisies d'as- semblages aux endroits de la ville...

Pierre Alechinsky
Série Odessa Mama 3,5,7
(1994)

Grand Cahier.268.Dispersion.020.Vulnéraires.11

Apud nos


L'heure est grise à la fontaine

L'eau
Va circuler dans les canaux de pierre, de chapes d'or et d'armoiries.

Elle a vu passer de rouges camails au temps des fée- ries. Son eau calme reflète le front des églises

Ce sont douze bornes qui l’encerclent et la protègent. L'arcane parfait d'un trèfle soutient sa base

L'eau
Va s'écouler des quatre mascarons aux cheveux des saisons

D'abord vers l'est les fleurs, l'été des épis, un automne frugivore. Puis la tête renfrognée d'un vieillard

Entre les pilastres, on peut lire (gravée) ce vers latin, énigmatique et lapidaire : « Nativos silices linquere nympha dolens »

Que la morsure du temps s’attaque à cette œuvre si elle veut, Veguère une figuiero, un cop, dins moun camin

František Kupka
Les touches de piano, le lac
(1909)

Grand Cahier.381.Dispersion.020.Les filets du temps.10

Voix rompues


Voix rompues, langues étranglées percluses de mémoi- re, linges épinglés aux ficelles du vent

Langues et voix en allées, flottantes desséchées, qui vous empreigniez de troubles révoltes, de tant d'histoires emportées

Feux ressortis du plus lointain,
Jaillis de l'unique frappe d'un silex, éclats de feu perdu en des temps improbables

Nous voulions à notre tour parcourir les chemins dé- terrés mais la plupart des chemins d'autrefois sont coupés, leurs traces effacées défigurés de trop d'éboulis, d'arbres morts, d'arbres abattus. Peu de chemins sont encore pra- ticables

Nous voulions découvrir de la terre les stigmates, les anciens tremblements. Mais comment recomposer cela quand tout s'effondre et vient à disparaître sous la pesanteur des jours et le poids énorme des travaux

Victor Hugo
Taches voilures
(1860-1870)

Grand Cahier.372.Dispersion.020.Les filets du temps.09

Baïkal


Notre barque s'avançait en silence sous la transparence des nuages, une loupe d'eau bleue enchâssée entre les côtes escarpées, une extraordinaire eau bleue glissait lim- pide accostée à notre barque

Pour quelle raison s’avance-t-elle ainsi, puisque le temps s’est endormi frôlé par les branches des sapins

Tout est calme. Rien ne nous presse. Nous laissons venir ce qui vient sans rien troubler des vies si proches sur les berges

Chevreuil grignotant les surgeons d'un bouleau
Loutres lustrées voyant de leurs grands yeux étonnés le morceau de bois dérivant
Le vent miaule
Et nous respirons en ramant dans la clarté des eaux du lac

Jean Paul Riopelle
Sans titre
(1964)

Grand Cahier.349.Dispersion.020.Les filets du temps.12

Entrevu


J'ai refait le chemin me voilà désœuvré. Je me suis aperçu qu’il manquait une pièce un moment. Poche percée, pièce perdue, un peu d'or. Vraiment presque rien.

Cela valait-il la peine d’y retourner, de remettre ses pas dans ses pas, de reprendre le chemin à l'envers, atten- tionné, tête songeuse, en haut en bas regardant ?

J’ai découvert nombre de passages ignorés la fois d'a- vant. Je me suis aperçu qu’il existait bien des traverses. Qui sont peu fréquentés, que la broussaille envahit. Que je n'ai pas suivis. Que je n’ai pas voulu suivre, occupé de mon or

Je me disais : plus de temps, il faudra revenir, peut-être un jour qui sait, ou que j'en dise …Et maintenant que je l'ai retrouvée ?

Auguste Renoir
L'Estaque
(1882)

Grand Cahier.344.Dispersion.020.Les filets du temps.08

Dans les pas d'Alexandre


Je me hâte, je me précipite à la ligne. Je ne veux qu'une chose, elle est là, juste au bout

J'ai compté sur mes doigts, j'ai compté douze fois

Me dirais-je pour autant, poète ou précis comptable de ma langue, mon épicerie, épicier dans sa blouse, un crayon à l'oreille

Je note la commande. Il me faudrait une motion de cristaux verts, ce qu'il en reste ayant passé

Passe-poème,
rêve profond des nuits, poisson de zinc, ciel folié

Paul Klee
Engel noch weiblich
(1939)

Grand Cahier.399.Dispersion.020.Les filets du temps.07

Conjugaison


Je ne sais plus vraiment quel est mon nom, j’ai dû l’oublier ; si je le savais, je me dis que peut-être je l'écrirais

Tu ne sais pas ce que tu écris, ni ce que tu es, encore moins d'où tu viens ; ce sont là des choses que tu ignores ; tu n'écris pas tout ce que tu sais

Il ne sait pas quels sont les chemins qu’il dut empruntés pour venir jusqu’ici ; dans quels buissons il faut chercher, s'il le savait…

Nous ne savons pas le devenir de nos écrits, encore moins ce que nous y mettons, quelle partie de nous‑même ; nous n’écrivons que la langue d’un pays

Vous ne savez pas quand vous arriverez, et même arriverez-vous ; les yeux, vous les fermez pour que cela n'arrive en aucun cas ; vous y croyez ?

Ils ne veulent rien d’autre que croire, ne veulent rien savoir ; jamais ils n'écriraient, au grand jamais ; d’aucuns pour eux s'y employèrent ; au bout du compte existent-ils ?

Eklablog - Une œuvre inachevé de Loulou
le 22 octobre 2016 à 21h36

Grand Cahier.355.Dispersion.020.Les filets du temps.06

Sieste


Dormir dans les pannes du temps, quand l'heure indique après les plats, obstinément le chiffre quinze –

Rêver, ne serait-ce qu’un moment, après la becquée de quelques restes, à l'été du livre ou de l'enfance –

Voir, comme est le vin dans le verre

la rouge rondeur du soleil inaccessible, et le soir an- noncé, langueurs et fleurs épanouies, dans la chaleur accumulée –

Saules, penchez-vous sur le bord que je songe et re- pose. Dans cette étendue d'eau froide au regard de lune, je ne vois que moi-même –

Flambants miroirs ! De draps, de nappes, frais tendus les ciels sont apprêtés –

Dans la maison des hommes, on attend depuis toujours celui qui va chanter –

Pierre Bonnard
Femme dans un paysage
dit aussi La Sieste au jardin
(1914)

Grand Cahier.313.Dispersion.020.Les filets du temps.05

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte