Domaine


L'automne, ses jardins mourants sous les lourds édredons de cendre et plumes d'eau, l'automne a ses pen- sées de neige

Après la traversée des bois, après
le pré qui dégringole et qui débouche
inexplicablement

sur une route envahie de verdure, on est arrêté pour un instant par une grille aux épis de rouille, dont l’usage depuis s'est perdu

Une maison surplombe la colline, on arrive devant un nombre incommensurable de fenêtres., la façade est cassée de blanc, il n'y a plus rien qui veille, pas la moindre lumière

(Pour un peu l'on entendrait
les airs d’un bal au salon, la toupie
du temps s’affole),

des nuages gris là-haut, parcourent le ciel entier Entre eux, un vide à vous donner le vertige, le vide là-haut du grand résonateur

On pousse des portes – à chaque fois sur une absence, un battement se répercute de chambre en chambre Essaims de mouches, plafond qui bourdonnent

Egon Schiele
Maison avec des bardeaux
(1915)

Grand Cahier.125.Dispersion.006.Bifurcations.09

Plus rien ne viendra


Déserte la cour la nuit
la neige tassée – des pas
dans la neige et les rires enfuis

Seul un silence,
une lanterne qui veille,
qui déblaie un coin de nuit

Les murs sont gelés,

la barrière est démise
Il n'y a pas de vent dans la haie
mais les feuilles frémissent

Le chat,

le poil hérissé par le froid,
d'un bond franchit la cour

et du rebord,

regarde à travers la vitre
la maison noire et vide
Gino Severini
Le chat noir
(1911)

Grand Cahier.124.Refonds.002.Hortense.08

Déroulé


Chemin, l’écheveau du chemin se dévide vers la gauche, inaperçu parmi la poudre des rochers, des écailles anguleuses hérissées de touffes de pins sauvages, une forme peut-être et vague un rêve de dragon dans la brume

De biais l'emprunte un homme que suit le plus petit des hommes son portefaix

Au détour d'une paroi de papier (elle s’évanouit de blan- cheur, la tête fière) la quille d'un village surgit dans le clairsemé des baumes, le désordre des nuées

Est-ce un casque, des bois râcheux de guerrier qui s'a- vancent, des toits peints de sang courbés comme des sabres ?

Terrés de frayeurs dans leur nid de chaumes et de bran- ches, les hommes disparaissent, ne se voient plus ; rien ne se voit plus que la peur

Les buissons crissent d'aragnes Le pinceau a tracé dans le ciel déchiqueté d'orages, tout un jeu de plans effondrés involontaires, tout un jeu de plis dans l'air, d'œils de kami, de froissements

Sous les arbres noircis qui l'ombragent, le chemin, c'est aussi parfois la fraîcheur du ruisseau, le lait d'un serpent dans les anfractuosités de la terre, un enfant, un vieillard aux longues manches traversant le pont de pierres

C’est une rampe qui s'incline, un rideau qui coulisse et qui s'ouvre, une autre vue, des branches qui percent à même la roche fleurie Le damier des joncs envahissant l'espace des eaux plates

Jusqu'aux mâts détourés, jusqu’à ces quelques pavillons frais badigeonnés ; les hommes s'affairent, marchandent sous l'auvent ; une barque se perd dans les vapeurs du lac

山水長巻 (さんすいちょうかん)

Grand Cahier.123.Cinquante-trois relais.040.Sur la route.02 {•••}


Sesshû Toyo
Sansui chokan (1486)


*
Détail - centre du lé 2/6
Détail du précédent - partie gauche
Détail du précédent - partie droite

Haboku sansui

*
Sesshû Toyo - Haboku sansui (1495)

Sesshû Toyo


Trois brindilles de mûrier
Font un temple
La couleur naît
Des portes du ciel À peine
L'encre touche-t-elle une figure
Celui-ci gravit des marches
Rien,
Une paix
Sur la montagne où se perd
Le sentier
Le mot s'évase


雪舟 等楊

Grand Cahier.122.Cinquante-trois relais.040.Sur la route.03 {•••}

Maison de verre


24 fois 40 blocs carrelés Et encore 24 fois 80 morceaux de verre et plus, scellés dans l'acier

Comme une lanterne japonaise qui flotte dans l'espace, comme une membrane translucide inondée par le soleil, la lune et les étoiles

Une double échelle jaune de flammes soudain l'éveille

Rouge est la signature dans le métal

Machine à vivre
aux yeux de tous Machinerie de théâtre
pour se mettre en scène, beau navire
de l'âme

Contre les parois de glace des vannes ouvrent les feux à la cantonade Étages sur pilotis où le spectacle se déroule

La maison est un décor de verre... de verre et de bron- ze La maison est rubis de neige où fleurit l'arbre

31, rue Saint-Guillaume (Paris 7ème)
Architecte Pierre Chareau
(1928)

Grand Cahier.121.Révolvie.002.Maisons de verre.02

Athanor


La montagne s'identifie au four
Avec ses bains-marie
Ses charbons et ses cendres
La maison en est la partie supérieure
La chambre et le couvercle de verre
Le vaisseau de l’alambic forme un nid
Où dragon et sa femme vivent
Le feu se résout dans l'humide
Mais la lune s'imprègne du soleil
Leur fils tourne au blanc et au rouge
Le serpent aussi devient rouge A l'origine
Feu, faible ou fort selon la volonté
Il habite une caverne
Les Indes Orientales se colorent vif-argent

Athanor
Laboratoire alchimique
XVIIème siècle

Grand Cahier.120.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.06

La fabrique du jardin


J’allais roue libre ce jour-là
sous la ramée ornamentale des charmes, emporté par la douceur du mail Depuis

la vue là-haut de la pagode
 jusqu’à la septième perspective,
  je déboulais

Tout était souffrance et mourait tendrement tout repre- nait vie j’écoutais les rythmes et les sons, les mélodies au passage des ombres, sous une peuplée d'insectes

En bas dans le creuset, en haut vers les étages, les ors les sangs qui s’accrochaient, le fer de la roue qui piétinait, le sang qui battait contre les tempes

J'écoutais la terre débordant devant moi Comme il sa- vait le dire s'étendait à perte de vue

« La fourrure des eaux sous le capuchon des larmes »

Tout serait
à reconstruire
Ces formes ces êtres

au plus près, alentour dans la spirale maintenant cha- que fois plus serrée seul désormais : tout

à reconstruire
à ressortir de l'obscure
gravité charnelle

Christy Lee Rogers
Muses - photographies aquatiques
(2018)

Grand Cahier.119.Révolvie.033.D'après, contraste.06

Est-il aux alentours...


Est-il, aux alentours d'un transparent gazon des prés, plus parfait miroir, plus argenté qu'une eau fraîche, une source inconnue sans rien ni chants d'oiseaux qui troublent, ni feuilles tombées des arbres qui l'ombragent,

Est-il un lieu plus propice au repos...

N'éprouvez-vous pas devant tout ce silence – comme une inquiétude ?
Souvenez-vous d'elle,

Elle qui s'est retirée, le front rougi – quelle honte, quelle honte – solitaire
vers quelques fonderies

De son corps desséché, les os et les rochers, bois obscurs qui résonnaient, rendez sa voix qui ne peut que redire, qui jamais ne se peut détacher

Shoichi Hasegawa
Verger
(1973)

Grand Cahier.118.Refonds.008.Verger des eaux.01

Toujours l'homme


De l'astre, là-haut dégringole un air glacial
La mer ressasse tout le temps la même phrase
Tourné vers l’effroyable hostilité des pierres
L’homme accroupi près du feu fabrique son arme

Démuni, il sait qu’il devra bientôt se battre
Peu importe le prix, la chose ou le motif,
Ce n’est rien d’autre qu’un minuscule combat !
Fait qui jamais ne s’inscrira sur une table

Umberto Boccioni
Stati d'animoI - Quelli che vanno
(1911)

Grand Cahier.117.Dispersion.021.Bifurcations.06

À la dame de turquoise


Selon le vœu et la formule, mettez près de la source des chiffons aux branches.

Que l’eau claire emporte ces fleurs offertes, ces feuilles qui s’enroulent en guirlande au fil du courant.

Passez le petit pont de bois, penchez-vous, et par le milieu de la rambarde faites briller vos pièces d’or.

Ou plutôt non, préférez quelques menues monnaies sans valeur comme autant de lettres indéchiffrables.

Pensez fortement une chose, une seule avec force, elle aura peut-être pour vous, dans la suitée des jours, un sens

Shoichi Hasegawa
Au cours de la vie
(1973)

Grand Cahier.116.Refonds.008.Verger des eaux.04

Zocalo


J’y rêverai peut-être en mourant…
Qui ne peut que se perdre en un temps
improbable

J’ai le désir, ne serait-ce qu’un moment,
d’un climat plus salubre,
d’une place quadrillée de soleil
où les hommes tiendraient debout dans le silence,

aiguilles immobiles
résolvant l’équation des heures

Je voudrais sur ce banc de fer forgé,
aller m’asseoir
pour lire à l’ombre un livre, l’ombre puissante
des verts âhuacuahuitls 

De la terrasse surélevée d’un café de jade, porter
mes regards vers les ruelles
à petits pavés ronds sans voitures ;
vers les fleurs orange qui percent du feuillage
des flamboyants,
couleurs des bougainvillées,  jacarandas,
acacias où jouent les écureuils ;
vers les bouquets de ballons de polyester
de rose et d’argent

Je voudrais en faire le tour,
m’en aller discourir avec lenteur, reconnaître
chaque point cardinal sous le ciel bleu,
et pour finir m’approcher
de cet espace interdit ou presque – si n’étaient
les enfants, là à trouver le passage –
colonne musicale décorée,
kiosque désert légèrement décentré
qui s’anime

lorsque la nuit met en scène le son
inventeur de demain
Zócalo de la ciudad de Puebla
Cuetlaxcuapan
(1531)

Grand Cahier.115.Refonds.001.D'une motion.10

Au caliduc


L’hiver s’avançait très loin dans la saison, l’hiver bous- culait la campagne avec rudesse, plus rien d’autre n’existait que l’hiver, plus rien d’autre que la neige

La pièce était déserte en son milieu Un poêle de faïence chuintait dans un angle comme une écharde plantée, bleue

Il suffisait au locataire de ces lieux de monter les deux ou trois marches que nul panneau n’interdisait – de se retirer du froid pour trouver dans cette zone une loge à ne pas vivre

Le nombre des hommes depuis longtemps s’amenui- sait, piétinant la cendre sans rien voir S’ils s’apprêtaient à disparaître, ce ne pouvait être que par ce goulet malgré la masse incommensurable de leurs biens, les yeux salis de suie, le dos courbé

L’un d’eux parfois tombait sur le côté, dans le coin le plus sombre Il commençait à creuser dans le sillon, à des- siner sans comprendre des formes imprécises, des penta- grammes, une sorte d’alphabet composé de cercles et de croix, laissant glisser lentement une fine poussière entre ses doigts

Winterthurer Kachelöfen
Joseph Keiser, Zoug (Suisse)
(1889)

Grand Cahier.114.Cahier bleu-vert.007.Parages.16

Kauma


Vous vous épanouissez
dans la lumière
de la jeunesse,
violettes ce matin

Lierre
de frais ramage cœur
vrillé d’ombres le
lierre des heures se déroule

Je tiens tout entier
dans le silence des heures

Large comme un contre-exemple,
la terrasse fardée de soleil
est le prétexte à ouvrir
quatre prunelles de vin noir au jour

Que la parole y soit féconde,
l’exclamation d’une voix d’homme

Verger d’avril,
on a posé l’échelle
contre le cerisier,
les cerises sont rouges

et vont tacher les mains
Inévitablement
depuis le fond du ciel,
un été brûlant s’annonce

Shoichi Hasegawa
Rhapsodie
(1980)

Grand Cahier.113.Refonds.008.Verger des eaux.02

Aux approches


Il y a beaucoup trop de blanc
De cris d’ivoire en haut des toits
Comment pourrais-je regarder ?

Je ferme l’œil au blanc qui hurle

Que puis-je espérer des fumées 
Des suies du foyer qui s’élèvent
L’air est une étoffe d’eau grise

Le dernier coin de bleu s’efface
Un froid intense s’est blotti
Au carré neutre du clocher –

Roux de gueule chassant qui passe

À pied des aboiements furieux
De mur en mur se répercutent
Vont se perdre dans les lointains

Paul Klee
« L'homme approximatif » de Tristan Tzara
(1931)

Grand Cahier.112.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.12

Le peintre


Nombreux sont les chemins permettant d’accéder à ces lieux, à ces grandes places découvertes – places désertes entourées de porches crottés – surdimensionnés à l’endroit des chevaux, depuis les venelles abruptes avec la rivière en contre-bas jusqu’aux escaliers de bois taillés dans la glaise du coteau

Il avait suivi le décor des anciennes ruelles Il s'était ap- proprié, numérateur de ses forces, une bâtisse dont l'usage s'est perdu,

un vaste pavillon aux abords d'un jardin de clarté – remuements de vies infimes, âmes et souffles dans les hauteurs, chamboulements de boiseries sonores,

et dans l’ouverture, après les arbres, un avancement de docks, une carène qui se détache, coquille de sable évoquant les cornes de la mer

Il appréciait (il désirait) depuis longtemps, il avait lucide choisi l'excès, l'exubérance, il invitait et déclarait que tous les travaux sont de lumière, que notre effort est une haleine de lumière

Il ne savait faire autrement que – trouver, et voulait le montrer, le tenir dans l’évidence, comme une flamme native

Une réduction eidétique du chien rouge, une laque Plus rien en lui qui ne relève d'une folie Il avait gardé le corps nettement tracé, brillamment détaché du fond, les membres bien élancés Et la tête était posée là, à plat qui vous regarde

Toutes les têtes sont mortelles qui bouillonnent d’un sang noir Étoupes de cordages qui ressortent et masques de goudron sur la toile Il avait voulu que le matériau soit brut, la force aveugle, terrassée Le genou tombant dans la poussière, nécessaire comme une blessure

Exposé au mieux, le jazz cryptogamique, le fluide vert
Et comment l'homme devient le jardin du verbe, une écume libre, une parole lorsque la mer se retire et laisse longues s’étirer les algues

Par la fenêtre solitaire on pouvait voir au loin les crêtes endormies, le coq de feu du soir qui brillait sur la Perrine

Michel Maurice
De nos frères blessés
(2017)

Grand Cahier.111.Révolvie.034.Le horzain.05

Chien rouge


Chien qui se mord, fauve qui grogne, folie tournante que le poil d'une idée raidit, touffes de pensées que la rage reborde

Je plains ta vie restreinte à son grillage de rosiers

Chien mordre
Chien d'avril perdu
Chien réel dans ses fientes
Chien qui happe et qui se blesse, chien
Sans issue

Ton maître dit qu'il t'aime, qu'il te laisse croupir là pour ton bien D'ailleurs cela suffit n'est-ce pas, où irais‑tu courir, vers quels espaces libres de la cour ?

Tourne, ton maître te nourrit, tourne, ton maître t’apaise, d’un peu de sa parole, des lippées de ses franches Il t'aime, dit-il Il t'aime...
Franz Marc
Der rote Hund
(1911)

Grand Cahier.110.Refonds.003.Ighizan.01

Il court...


Il court –
il court au travers des champs
d’herbes mauvaises,
remués de vents et de soleils d'après‑midi –
hurlements de cristal, rayures
dans toute l'étendue
du bleu

Ighizan souffre,
Ighizan pleure au pied de l'arbre
Sa fuite est improbable,
vers où pourrait-il fuir ?
Il pleure
Les cercles du ciel
doucement s'engrènent

– Passe la tête et vois
le très grand vide,
animent les astres,
détache une pomme Ighizan
Aussi longtemps qu'il le faudra, ouvre
une blancheur
Géomètre puisque tu sais,
aux environs du cœur, donne-nous
l'exacte mesure

Camille Flammarion
D'après la gravure de L'atmosphère, météorologie populaire
(1888)

Grand Cahier.109.Refonds.003.Ighizan.03

Ighizan en ces lieux...


Ighizan en ces lieux songe
Il pose un genou,
son corps se délasse,
au point noué d'un tapis de Tunis

Une musique tourne, fait la roue,
s'y mêle une tristesse et le désir
qui va, qui s'agrandit
Sa tête d'aube libère
une envolée de merles blancs

Dans le grenier, parmi
les feuillets de pluie, les feuillets
de soleil, roi vêtu d’encre et de papier
chaque jour, Ighizan resonge

Nul ne sait jusqu'où il s'en ira,
nul ne sait s'il franchira
Grossi de menaces,
tout le ciel se prépare
Un fin cheveu noir borne sa tombe

Encre de Victor Hugo
Voilures
(1862)

Grand Cahier.108.Refonds.003.Ighizan.04

Turzhunell

Zao Wou-Ki
Danse de la neige
(1955)

L'hiver s'élargit dans la grisaille. Cette frilosité palpitante de plumes, blanches comme fragile rubanée blanc grisé de collier noir, de ses griffes marque l'indéchiffrable carré de l'ardoise ;

L'ergot qui gratte traces la raye elle s'ébroue

L'hiver est calme, et rien n'arrêtera jamais la pluie soyeuse et monotone, ni la lucarne ouverte au dernier cran

Le jardin, je le dis dépeigné, ce matin triste, est-il triste ? à du mal à composer avec un jeu de folles amourettes et de longues fétuques, le jardin est envahi, le pont craque et glisse, on ne pourra bientôt plus passer

L'oiseau, 
de tous nos consanguins 
le plus ardent à vivre...
*
Saint-John Perse

Grand Cahier.107.Refonds.007.Les passants.O6

L'épervier

Mario Prassinos
Tapisserie de l'atelier Suzanne Goubely (Aubusson)
d'après le carton « Cherchez l'oiseau »
(1956)

L'épervier, que lui importe, n'est pas un homme

Il chasse, il chasse l'oiseau, il se mange Battent ses ailes, battent rapides ses ailes arrondies

Assipiter nissus, zagaie dans les planches du vent, gris-bleu sombre délavé de fauve

Tu es chez toi, je te décris : sourcil blanc étroit ou absent, rouge orangé sur les joues et les flancs Ta femelle est grande, tes petits sont grands, de liserés roussâtres dessus, barrés de bruns plus larges dessous Tu aimes les pins, les lieux secs, et la résine pour ton nid

Étincelle au soleil, alternant, ailes à demi-repliées, les séries de coups dans l'air et, œil scrutateur, les longs vols planés

Pourquoi craindrais-tu l'homme, tu vas dans ses jardins, furtif, toujours aux aguets, tu t'y avances

Si l'on te voit, c'est la panique,
Épervier !

L'oiseau, 
de tous nos consanguins 
le plus ardent à vivre...
*
Saint-John Perse

Grand Cahier.106.Refonds.007.Les passants.O5

Psyché sous les houles


La feuille
Celle de l'aspen, aussi feuille et suc de l'érable
Celle qui se joue, qui est flamme – ici redite
En tous lieux mille fois
Dans les prairies d'eau et le vert fuseau des peupliers
La petite miroitante qui se retrousse

Au vent, la page
Au lieu-dit perdu de la page
Les mots nombreux sont oubliés, sont repris
Seront imprimés
A peine en pointillés, dans les marges
Et la transparence d'esprit

Le coup d'aile, le battement
Ailes qui battez, qui tant de fois ont battu l'air
Noires, le signe inlassablement répété
Parmi les jours et les nuits
La chair du rythme l’humus du temps

Le grain, le trésor amassé, le silo de paillettes
Foison du grain de blé
Par quoi cela commença-t-il ?
Géminé, lettre à mordre, si dur sous la dent
Que l'homme, que l'homme à la dent dur
Cailloux de soleil

L'encre !

Tosa Mitsuoki
Érable d'automne aux laisses de poèmes
(entre 1654 et 1681)

Grand Cahier.105.Cahier bleu-vert.016.Scories.10

Merle noir

Guillaume Corneille
Jeux d'été
(1960)

Ah ! Massignieu de Rives sonore, béjaune mon frère très commun parmi les cerisiers, j'entends l'orage qui tonne et s'éloigne

Bonheur sur terre au crépuscule de juin, tu me prends le cœur
*
Et puis tu es monté hardi au-dessus du toit d'ardoises, jusqu'au sapin, je t'ai vu par la lucarne choisir la branche la plus haute

Et moi je sais que tu chantes simplement pour chanter puisque tout s'est tu

Sans vergogne, turdus merula et bien d'ici Tu bâtirais ton nid sur la fourche d'un rosier Aussi je te cède volontiers les salades et les fraises de mon jardin pour la clarté si franche de ton chant

L'oiseau,
de tous nos consanguins
le plus ardent à vivre...
*
Saint-John Perse

Grand Cahier.104.Refonds.007.Les passants.O2

Le rossignol

Guillaume Corneille
Oiseau né du paysage
(1999)
Il n'est pas de ce pays, dit-on, le rouquin d'Afrique mais il chante Oh ! bien peu de choses, quelques trilles à l'envi, non point des mélodies mais alors,

Il fait crier le frais couvert des buissons, les fourrés de prunelliers et d'aubépines Vous passez par-là, sur la route un soir venu d'avril – vous tournez la tête, il vous surprend Mais pour le voir n'y comptez pas, il est discret

Peut-être vous montrera-t-il le bout d'une aile brune, furtive une rectrice, un cœur de crème

  Aimez donc Philomèle

L'oiseau, 
de tous nos consanguins 
le plus ardent à vivre...
*
Saint-John Perse

Grand Cahier.103.Refonds.007.Les passants.01

Resserrement


Noire,

une fine flamme fend l’air
pénètre par la porte
entr'ouverte l'été

– Phalènes qui tournoyaient
autour de la lampe,
vous vous brûlez les ailes
comme syllabes dispersées

Une ombre plus légère
qu’un pleur
a traversé la chambre
Une minute éblouie
par un peu de fraîcheur

Fixé dans l'angle mort,
le travail se resserre
en un point de lumière

Le temps
continue d’avancer
lentement vers le soir
Aucun nuage ne recouvre plus le ciel,
la journée fut si chaude

Que les herbes
ont jauni
et les feuilles rouillé

Conversation d'alcôve
Par Kou K'ai-tche ou d'après lui
(344-406)

Grand Cahier.102.Dispersion.021.Bifurcations.07

Préparatifs


Entends-tu le clocher qui sonne ? je m’éveille, le clocher ce matin sonner la cinquième heure, le jour ne veut plus te quitter,

Tu t’habilles et tu sors

Je descendrai dans un instant la rue,
par l’eau noire de la nuit rafraîchie, du côté de l’église après les marches Sur la place

que raccordent des volutes, le fronton triangulaire Si dehors elle est simple et sévère, y brûle une inquiétude, un foisonnement d’ors, d'ombres, et de prières

Seul reverdit le désir du lointain Allons marcher sur les quais, où resserrés de fleurs spirituelles, l’aube pointe

Un fredon de barques se balance, d’un même rythme, une pensée Belle à tout reprendre

Saint-Michel de Vaucelles
Caen, Calvados
(XIIe - XVe - 1780)

Grand Cahier.101.Refonds.009.Voies rompues.03

Entre les ronceraies...


Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte

Dédicace à M.C.

Gustav Klimt
Der Apfelbaum I
(1912)

Grand Cahier.100.Cahier bleu-vert.013.Passages.00

Endurance


Le talon d’une attaque ferme
Souple mais têtue la cheville
Heurtant la caillasse des routes
Un pas d’une calme cadence
Dans les yeux formes et reflets
Des saisons de vives couleurs
Ainsi libre joyau s’assemble
Là selon ta force et ton propre
Au lieu de ton attente un monde
Séjour cordial et jour nouveau

Paul Klee
Avec les aigles
(1918)

Grand Cahier.099.Cahier bleu-vert.013.Passages.02

Qu'aurions-nous pu dire ?


Sous les mêmes travaux la même vie lente
Unit les fermes du bocage
La route nous était familière
La ville au dos
Nous pensions à notre ami
À ses mots à saveur de chemins
Mots de nos joies et peines
Et qui sont de même et parfaite nature
Que ce simple feuillage
Et les herbes vivaces
Nous pensions à cet ami
Qui nous parlait de notre attache
À ce Pays
Et qui maintenant ne nous parlerait plus

  Le vent tombé
    Le jour en son plein
      Sembla vouloir s'arrêter là

Fabienne Ruault Lichet
Art postal
(2017)

Grand Cahier.098.Refonds.011.Contre-feux.11

La vie était simple...


La vie était simple
en ce temps-là ! Si simple et si

vivante C’était un bouquet
d’impatience pour demain,
une bouffée de soleils tôt venus,
une nichée d’oiseaux piaillant
qui becquette

Élan de sève ou de résine
Si simple vie, végétale poussée
comme givre du froid cristallin de la terre

Le ciel s’en va trop vite, le ciel
le soir s’assombrit par la lucarne,
s’en va jeter de pleines poignées
de vent qui vont bousculer les arbres

Comme une respiration
puissante allant sur le pays

Théodore Hannon
Route de la Sauvenière
(1880-1887)

Grand Cahier.097.Dispersion.097.Bifurcation.06

Un corps flotte


Souvent les pas nous mènent vers
ce lieu sans bords, la mer unie, le ciel démesuré con- fondus dans la grisaille

Lentement tourne sur son axe, le grand cylindre à mu- sique, émetteur d'un son grave, qui – dans l'épaisseur de l'air – s'enfonce lentement

Il n'y a plus rien à voir, toutes les visions s'effacent dans cet unique vide gris Une présence non située occupe l'autre côté de l'espace

La phrase s'achève la phrase en ces trois points noirs, bétonnés de fers rouillés, de pontons hachés par les sables

La falaise comme un couteau pénètre les brouillards venus des pôles Une mouette observe plane au-dessus, va se poser pour un temps sur un plongeoir

Les pas nous mènent vers la jetée, nous poussent
à descendre les marches,
à toucher l'
eau

Gustave le Gray, La Grande Vague
papier albuminé d’après négatifs sur plaque de verre au collodion
(1857)

Grand Cahier.096.Dispersion.021.Bifurcation.05

Et puis


Une dentelle de haies
Autour d'un soleil rouge

Des toits d’argile ou d’ardoise
Qui peu à peu s’estompe

Un avion près des nuages
Formant la croix,   le désir

De pays lointains

Le soir tombé nous laissa
Sur ce pré vert   et puis

Le froid   la
Nuit

Kazimir Malevich
Composition suprématiste - Avion en vol
(1915)

Grand Cahier.095.Révolvie.001.Cahier bleu-vert.003.Perditions.19

Le lever


Le ciel nocturne
est comme un drap
qui se déchire / la chambre,
elle a fraîchi
plus fraîche que le jour
qui reblanchit par la fenêtre

Sur l’un de ses bords,
elle est encor
agrémentée
d’un parsemé d’étoiles,
une ligne de rose qui s'étire

Penché au dénoué de ton
âme ta joue a les couleurs
de l'aube caressante,
tu ouvres une paupière…

Ce qui d’un coup s’envole
fait battre mon cœur Encore et
toujours un moment

s'accoude et découvre
l’aile d’un si beau corps où l'or

et l'ombre jouent

Henri Fantin-Latour
Le lever
(1872)

Grand Cahier.094.Révolvie.030.Effets de l'aube.07

Un goût


Grand mur blanc,
moellons de soleil jetés
Le mortier sèche et tombe

mangé de lierres
noircis de baies
Et peut-être de quelques roses

Seule une lumière
aux ombres variées
une musique, un air

pour unique mémoire

Puis le silence
plus vaste que la mer
plus brillant que les neiges

Ô l'immense plaine du bleu sur le toit de cette maison !

Maria Helena Vieira da Silva
Mémoire
(1966-1967)

Grand Cahier.093.Révolvie.031.Maisons de verre.16

Grives


C’est une haie bleue séparant
des ciels de seigle
des arbres noircis par le gel
un pain de neige

L'hiver plein de santé
se nourrissait de froid

Vol,
une troupe de grives divague
soûle de vents
par les chemins perdus

Pieter Brueghel l'Ancien
Les chasseurs dans la neige
(1565)

Grand Cahier.092.Refonds.002.Les passants.11

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte