Vauvert

*


Partir



Il est trois heures
Dans une chambre aux limites de la ville, quelqu'un s'éveille. Il faut se lever. Les paupières sont lourdes et les rêves battent de l'aile
De nouveau, les doutes qui poignent

Mais il est trop tard, c'est l'heure
Couper la sonnerie,
en silence et dans le noir,
se lever, s'habiller

Hier, on a rempli le sac et consulté les cartes. Vérifier qu'on n'a rien oublié. Entrebâiller la porte en silence et partir…

Quand le coup de vent
et la pointe du jour sépareront ciel et terre, ligne bleuissant, là-bas, près de la haie lointaine

Nicolas de Staël
Paysage du midi
(1953)

Grand Cahier.591.Révolvie.035.Vauvert.01 {•••}


Bords de Meuse



Ancrée
dans les vignes du soleil, la rivière
est aussi paisible, entre ses deux talus verts
que la tranchée du canal On
passe au-dessus

puis au-dessous du pont
On est pris dans les nœuds
du village On s’interroge, va-t-on démêler
le mystère On ne va pas se prendre la tête,
malgré le contredit des cartes

Piégé entre quai et parapet, ici là Perdu et retrouvé, indécis en lévitation / pétaradant

au final On est sorti quand même grimpant Avec difficultés par des tunnels
Ah ! Qu’il est beau
le pays

vu

des hauts
bords
de ces alpes

Grand Cahier.558.Révolvie.035.Vauvert.02 {•••}


Transition



L’heure a mûri
bientôt va se jouer un beau match

Ils vont se battre sans vergogne entre les mâts. C'est un jeu de nuages c'est un jeu de go, et dans nos stratégies, des plumes de canard

La patrouille a zébré le ciel, tout ce vacarme est trico- lore. Clignement des lumières, les jaunes les rouges mais aussi les bleu-rose. Le bout du quai nous lancerait-il des signaux ?

Voyez comme ils insistent. Les silhouettes des grands arbres nous surveillent, aux alentours du lac

Il faut toujours les vénérer du coin de l’œil…

Grand Cahier.559.Révolvie.035.Vauvert.03 {•••}


Calcarine



Des deux côtés de la route les blés jaunissent
La terre est un plâtre gris en train de sécher
Il y a à toutes les branches des fruits rouges
Les haies s’enchevêtrent de métal et de baies

Dans la campagne profondément je m’avance
Je pousse à la roue jusqu’au plan de Savonnières
Jusqu’au scintillement des eaux calmes du Cher
Où s’appuieront sur le vent les plus sombres gabares

Il me prend tout d’un coup l’envie de m’arrêter
Immobile, non loin des coteaux, dans les grottes
L’envie de voir, goutte après goutte prendre forme
La robe cristalline des menues objets

Grand Cahier.563.Révolvie.035.Vauvert.04 {•••}


Épopée en H mineur



J’aurais dû me douter de la nécessité
d’un guide à l’évasion !

J’irai sans peur, j’irai quand même
à bord d’un tube en taule rudimentaire, enfermé, rempli de vapeurs essentielles, un tube gris d’une époque cinquan­tenaire qui traversa les Sahara

Trente kilomètres, une panne, une heure à peine… Ce n’est que le frigo qui a grillé l’alternateur, dans quoi suis-je donc embarqué ?

Un diable rouge se balance à la fenêtre
Il me gâche la vue !
Elle est ronde la boule avec une boussole

Allez, j’irai sans peur, j’irai quand même
photographiant des tracteurs verts, montant (perdu dans les Tyrol) jusqu’au lac haut perché pour redescendre vers les rives du Danube, dans la fureur des bielles

Sur les bras sur les jambes, ils se jettent, ils sont gros, ils sont avides, attaquant épaule ou cheville,

et quand les feux s’éteignent, on n’entend plus que les péniches qui bourdonnent, et pour gâcher le tout, un temps à déchausser les pneus

Grand Cahier.565.Révolvie.035.Vauvert.05 {•••}


Déblais



Relais bleus, filets violets, gaine bakélite
Poutrelles et feuilles mortes, langue de terre

Sucre des bétons électriques qui s’enfuient
Qui s’alignent sur les rails, ou talus qui monte

TGV flèche de biais, verte
Dans la clue des eaux et des cages
Des bricolages sur les prés

Des bouts furieux, du fond des bois
des sons, à la belle ordonnance,
grondent des lointains qu’on entend

Grand Cahier.569.Révolvie.035.Vauvert.06 {•••}


Ce que c’est que le sens



Si cœur premier tourne dans le sens d’une montre
au point x des engrenages paradoxaux
dans quel sens, cœur second
tourne-t-il ?

Diverge-t-il
où va-t-il s’égarer, dragon de Cracovie,
dans la boue, sous la pluie
des Carpates ?

Arrêtées
sur le bord de la route, vous brûlez
aussi bien que mil trois cents
voitures

Mais si cœurs
vous vous enflammez dans les banlieues,
dites-vous – qu’à la tangente alors –
on vous aime…

Grand Cahier.567.Révolvie.035.Vauvert.07 {•••}


Habiter



Chaque jour on s’égare un peu plus
À suivre des chemins de traverse

On va, on avance sans savoir
Chacun souhaite rentrer chez lui

Qui le veut, dans les lointains du monde
Peut bien croire oublier d’être ici

Mais si près du bleu des origines
Que nous reste-t-il encore à vivre

Lorsque la terre, au froid de la roche
Est neige, et se perd en ses hauteurs

Grand Cahier.577.Révolvie.035.Vauvert.08 {•••}


Incomplétude



(A piece of evidence) est une absurdité
Car dans une (obvious) est un jour une clarté
Est clair, pour un temps, ce qui est délimité
Si le soi est la définition de la vie
(Un intérieur, un extérieur – une limite
Il n'y a jamais de parenthèse finale !
L'infini, qui n'existe pas, est sans limites

Dieu n'est pas clair !
Et l'existence indémontrable
quant à la sienne...

Mais parlons des raisons du langage, de ces mots, ces pièces à conviction, de quoi ces éléments de preuve, sont-ils une évidence, mais de quelle évidence parle-t-on

car il n’est rien dit de nouveau, le temps est l’envie de rester dans le jour, à vif, rapide et constamment dans le repos de la lumière pour ne pas décrocher du dehors

sans cesse il faut sauter par-dessus le néant qui nous guette, le temps est l’envie de rester

soi-même, le temps, l’invention de la vie qui veut rester sur la vague, la vie, l’invention de l’amour qui se donne et qui donne la vie pour rester dans la rumeur

le temps, l’invention de la mort, la mort l’invention de la vie, la vie luttant contre la vague, la vague qui déferle, la vague qui emporte

(pour Maud)

Grand Cahier.581.Révolvie.035.Vauvert.09 {•••}


Aiôn



Ce temps,
que nous avons construit
au cours de notre courte existence,
qu’est-il donc

face à la mer
immensément improbable,
instant qui clapote dans la nuit –

face à la mer
sans temps sans lieu sans bord,
qui jamais n’a commencé,
qui jamais n’en finira

Ici,
face à la mer nous voulions qu’il brille...
mais que peut bien vouloir dire – vouloir,
au sillon creusé des peines...

comme une fleur éphémère,
une lueur de luciole
disparue l’instant d’après

Grand Cahier.582.Révolvie.035.Vauvert.10 {•••}


Le reste e(s)t la question



Dîtes-moi ce que sont les nombres ?

Pythagore à Crotone
nerfs et cerveau d’Alcméon, dîtes-moi

Si tout est nombre l’unité est
son principe

transcendante monade

l’un n’est pas le nombre du tout
l’un est le principe du nombre

immuable tout en puissance
indivisible

inimaginable est ce qui suit l’infini
précédent du zéro

mais dîtes-moi

Pythagore à Crotone
nerfs et cerveau d’Alcméon, dîtes-moi

d’où vient la différence ?

Grand Cahier.585.Révolvie.035.Vauvert.11 {•••}


Dis...



Dis-moi,
enfant perché sur le dos d’un homme,

wî-
wala,
wisowiso

Où se cache-t-il
le douroucouli
des écorces noires ?

Sans fin et relégué
au clair de lune,
va-t-il chanter et rappeler

par ses milliers de cris
les rapaces qui dorment ?

Grand Cahier.587.Révolvie.035.Vauvert.12 {•••}


Ressac



Accroché au barreau de l’échelle,
incertain du temps qui reste à vivre –
écoutant, venues de toutes parts

les bribes d’une phrase qui arrive
et nous découvre

accroché, emportées comme akène
au fil du vent (la vague s’enroule et déferle,
l’eau est lisse et reflue –

il est si court le temps)
Les mots bientôt seront oubliés

Cette batture
entre deux paquets de mer
en est l’estrec

À peine a-t-on
compris que déjà, il nous faut
disparaître

Grand Cahier.588.Révolvie.035.Vauvert.13 {•••}


U



plus
tu écriras le mot
sur l’ensemble du ciel moins
tu percevras la
lettre

tu auras
beau de ta flamme en
déchirer le tissu
tu ne percevras
du monde

qu’une déchirure
immense
(incessamment)
qui se creuse et nous
échappe

Grand Cahier.590.Révolvie.035.Vauvert.14 {•••}


Aujourd'hui



Je dis qu’il faut être... veillant
professeur de sensualités

éveilleur des émotions d’une âme endormie

babillard remuant bras et jambes
dans le berceau de la nature

Je dis aussi qu’il faut aimer
la paisible férocité du jour

comme celle des nuits

le jeu continu des couleurs
la profondeur de l’infini

les beautés diverses du monde
la lumière oubliée

qui monte inconnue
des Espaces

le lieu de notre jour et notre unique vue

Grand Cahier.604.Révolvie.035.Vauvert.15 {•••}


Sisyphe



Tout ce travail n'est jamais rien

– la plupart du temps, je roule une pierre, j’ai des sou- cis, j’ai mes affaires. Des petits riens ; je m’en occupe, sans y penser… ou je rêvasse. Et puis il y a, cette-chose-qui-va-naître, comment pourrait-elle naître pour n’être jamais rien ?

Mais les raisons sont difficiles à démêler, ces raisons d’être, sont-elles associées à tous les autres qui sont là, à l’autre

comme il va, comme il passe et qui est un grand mystère

Et cet être cet autre, qui est-il, est-ce moi est-ce toi, improbable lecteur ? Roule-t-il une pierre, lui aussi ? J’ai toujours en tête un autre en moi qui lit, et voit mes fautes, là, au lieu-dit à l’insu, m’empêchant d’aller en bien ou en mal où je voudrais…

Et plus tard lorsque enfin j'arrive en haut de la côte, j’essaie d’oublier tous ces travaux, tous ces panneaux de signalisation pour laisser l’autre y revenir, et les lire en toute inconnaissance

Mais chaque fois, il y a (entre deux mots) un rien, un petit rien d’être, un quelque chose qui ne va pas.

Il n’est jamais content, jamais ! Je change alors, ajoute un mot, un mot que je regrette un autre et recommence…

Il faut pourtant qu’arrive un jour – Ai-je échoué ai-je réussi ? où je ne puisse plus jamais, où je ne puisse plus changer, quoi que ce soit

Il est en moi, dans tout mon être comme un tatouage indélébile, il est en moi la chair du monde

Grand Cahier.626.Révolvie.035.Vauvert.16 {•••}


Paroles



Tout proverbe a ses limites…

Certains diront qu’il vaut mieux
parfois se taire – soit dit
le silence est d’or,

mais d’autres les entendant
affirmeront à l’inverse
la parole est d’or –
est marquée du sceau de l’or –
inscrite en lettres d’or… Oui,

c’est vrai, mais alors
il faut lire entre les lignes
là où il n’y a pas de mots
mais des blancs ou des silences
ou l’absence d’une lettre
sur le clavier ‘azerty’
d’une Corona

Pour ma part je pense
que la poésie est l’or
des mots (

saisis en plein vol…
qu’il faut tamiser longtemps…
pour obtenir à la fin…

une pépite)
qui sera de silence ou
  d’ébahissement

Grand Cahier.635.Révolvie.035.Vauvert.17 {•••}


Ex-voto



Acacia des 4 vents, stylets d'oiseaux, jour dans l'ocre et le rouge. Il a fait froid long- temps. À l'extrémité de la hague tournoient les mots, j'étaye

Oui, je sais, précaire est la cassine – j'entends les trilles et les rondes, jusqu'à vouloir tenter le pas, jusqu'à ce coin perdu, jusqu'à la nuit. Le temps, sévère nous est compté.

Côte normande, Cap de la Hague
(1974)

Grand Cahier.630.Révolvie.035.Vauvert.18 {•••}

L'univers de la chauffe

*


Chaussée



C’est un froissement continuel
sur la chaussée le soir

Dards, dardelles,
garrot des phares, dansez, tournez,
envolez-vous rondes javelles

Allez-vous-en courir en ville

Les rues illuminées sont effrayantes
– étroites bouillonnant
d’orages de flammes de tungstène

Plus rien ne vit
plus rien ne meurt, ici tout brûle
On ne respire

Un chapelet de vitres éclate
sous l'affaissement de la nuit

André Masson
Orage dans la nuit
(1963)

Grand Cahier.014.Révolvie.032.Maison de verre.01 {•••}


Sur le pont Bir Hakeim



La digue pour que rien ne tourne ni ne croule
Dans l’axe une colonie de fleurs sans parfum
Corolles alanguies sur leur pailler d’or vert

Le gouffre des eaux noircies hurle sous le pont
L'écume crépite jetée des bouches d’ombre
Des ciels volent en éclats s’en vont percuter
Du bout des doigts le reflet changeant des verrières

Filets d’eau pleurant doucement près de la rampe
Comme coeurs désunis des ciguës aquatiques,
Blanches toxines pour le ventre des poissons

Grand Cahier.011.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.22 {•••}


En ce temps-là



En ce temps-là le matin
Je venais près des machines
Douces dentées roues câlines
Travaillant fer ou sapin
Tôt levé à mon labeur
Étourdi par tant d'ardeurs
De bielles de bruits de graisse

Mais aujourd'hui c'est le chiffre
Si je vais dans l'atelier
D'un bonjour à l'ouvrier
Qui pour l'oubli de ses affres
Sifflote mon cœur à moi
Peut souffrir aussi du poids
Ce temps-là des amours mortes.

Grand Cahier.298.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.05 {•••}


Sur l'écaille des rives..



Sur l'écaille des rives, toutes les administrations du bien-être surchargent l'ancienne coque et le poids cintre et romps les portées à l'endroit précis d'enchâssement des nouveaux métaux et verres précieux

On peut découvrir sur le dos des tortues des coraux de vieux roses, blanchissant leur squelette

On peut voir aussi parfois une orque franchir la passe d’un bond à l’endroit précis où se dorent au soleil veaux de mer et ballons-sirène

Au-dessus des toits briquetés de rouge à l’endroit précis où sont logées les statues de plâtre, déchets des rebords des fenêtres, copeaux charbonneux stridulant de chaleur, la ronde effarante des martinets raye l’acier des cieux

Grand Cahier.008.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.23 {•••}


Athanor



La montagne s'identifie au four
Avec ses bains-marie
Ses charbons et ses cendres
La maison en est la partie supérieure
La chambre et le couvercle de verre
Le vaisseau de l’alambic forme un nid
Où dragon et sa femme vivent
Le feu se résout dans l'humide
Mais la lune s'imprègne du soleil
Leur fils tourne au blanc et au rouge
Le serpent aussi devient rouge. A l'origine
Feu, faible ou fort selon la volonté
Il habite une caverne
Les Indes Orientales se colorent vif-argent

Grand Cahier.120.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.06 {•••}


Cordée



Quel risque y a-t-il pour l'ouvrier à marcher ainsi sur une poutre ? À notre époque,

L'œil clos,
le front couvert de cendre,

   ne voyant rien
     des fumées rousses
       qui lentement s'échappent

au-dessous de lui,
ignorant tout du danger
des cuves d'huile, des
bains irisés d'acides verts

Il avance loin du sol jonché de pailles
On lui crie après d'en bas on l’invective à coup d’impératifs ordres prétendus conseils de prudence

Mais qu'importe !
Il avance,
il s'obstine,
il veut at-
teindre le toit chauffé de tôle que perce une triste lucarne de poussière et de feu

Grand Cahier.075.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.07 {•••}


Dans l'univers de la chauffe,



l'homme en bleu connaît bien l'odeur du fioul Ces traces brunes lui font penser aux longues lanières de varech qui recouvrent la plage

Pour entrer dans son local,
il doit fortement appuyer sur la barre
d'une porte métallique

La peinture est décrépie Les murs de parpaings sont nus, on respire un air sec Aucun meuble aucun outil rien ne doit être abandonné dans le voisinage du feu
Une force commande
ici

tout l'immeuble
Chaque jour, l'homme revient et s'inquiète
du niveau de l'aiguille

L'hiver est refoulé, la neige a fondu
Il surveille

Grand Cahier.NNN.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.NN {•••}


, De la ligne



La ville aujourd'hui c'est un calcul incessant

aux registres du bordier
, tous les actes à pointer
, le chiffre
, c'est un mat écrasement
sous des pattes pelotées

Et surtout le souci d'une montre

J'avance donc,
comme toi, comme lui,
passe le pont

Sur la rive,
les administrations du bien-être surchargent

l'ancienne coque
, et le poids cintre et rompt les portées

à l'endroit précis d'enchâssement
des nouveaux métaux et verres précieux

Grand Cahier.225.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.09 {•••}


Architecte



C'était mardi dimanche il y a longtemps,
par une journée que l'hiver de sa hache avait rendue gélive et en dépit du col relevé de ma veste,

l'écharde au cœur, j'allais de rue en rue, la ville un peu brouillée, la tête ailleurs

D'épais blocs de bétons bouchent un ciel de pluies, de vents, se dressent droits. Quel décor !

Je marchais sur une place immense, il n'y avait rien à rencontrer, le temps ici n'existe plus. Je demandais :

« De quelle étoffe est-il donc fait,
l'architecte qui a conçu cela,
où est sa peau, dans quel placard
oubliée desséchée rongée
tête à poussière, corps saigné !? »

On peut marcher sur une place immense…

mais battre le ban, porter son nom, se vêtir propre-ment, faire en sorte qu’un être soit visible aux yeux de tous, mettre une chose en évidence

Décide-t-on une ville ?
Où, la formule, et quel, l'affect ? Le ciel nécessaire ressemble-t-il à celui-ci ? Vous savez, lourd, bas, minéral

Je ne vis rien de plus que des choses banales, répé- titives sur cette place épuisée, aux édicules improbables

Je voulus établir le décompte de ces grains minuscules. Je battis des ailes – à n’en pouvoir mais
rien n'y fit, pauvre volaille !

Grand Cahier.194.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.10 {•••}


Forge



Tu rentres saoul plus grand qu'un soir de banlieue La bouteille du ciel crache sa lie sur la ville

Quel mauvais foie !
Au dégoût des lèvres on voit que se prépare un orage
Tête bouillie dans soupe d'usines

Ton squelette se souvient du fracas des presses, le cambouis sous le pied, la cadence dans les bras

Les carreaux du travail tombent Tu pousses le verrou Le soleil se coince dans l'étau

Des vitres fulgurent du béron de la nuit
C'est une jaunisse de chambres à l'odeur de chaud où d'horribles ménages s'égorgent

Grand Cahier.228.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.11 {•••}


Aux approches



Il y a beaucoup trop de blanc
De cris d’ivoire en haut des toits
Comment pourrais-je regarder ?

Je ferme l’œil au blanc qui hurle

Que puis-je espérer des fumées 
Des suies du foyer qui s’élèvent
L’air est une étoffe d’eau grise

Le dernier coin de bleu s’efface
Un froid intense s’est blotti
Au carré neutre du clocher –

Roux de gueule chassant qui passe

À pied des aboiements furieux
De mur en mur se répercutent
Vont se perdre dans les lointains

Grand Cahier.112.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.12 {•••}


Une aile se recolore



Son charme un peu vert, les dix-sept ans d'une Backfishe, Berlin – ses façades blanches, ses balcons dorés, si jolie si claire si pimpante, la frivolité et ses promesses : dixit Jules Huret
C'était…

Aujourd'hui la ville en deux le mur de graffitis après ravage et repoussée tête folle ; une ruine commémore. Anarchiques, de nouveaux buildings prolifèrent comme surgeons. Le grand cercle d'une passerelle métallique tourne jusqu'au délire. Pilotis sur jachère. La neige fondue, boueuse

Demain,
Ce que sera Potsdamer Platz, taillée au couteau brun de la finance et du divertissement, jeux laser et néons clinquants sur grillage aluminium. L'ordre au carré d'un empilement de fenêtres büros

Après déménagement, on ira voir (l'éclairage nocturne y sera féerique) une rétrospective Fritz Lang avec projection des fers et des ruines Metropolis au Stella-Musical-Theater

Grand Cahier.315.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.13 {•••}


Éclipse



Je me souviens d’une pluie fine
interminable un jour,
le ciel était dans les tons gris, c'était un jour d'éclipse, le ciel transparaissait
rendant le fond plus triste encore,
une idée me vint que peut-être…

Une autre fois, le cœur me manque pour le dire

J'ai descendu la rue. De moi-même j'ai suivi le cours du rail. J'ai bousculé le monde et pourtant rien ne m'en reste

Le soleil ne brille
qu'à sa moitié. Il est 16 heures 30 exactement. Une femme, le corps que l'âge a déformé, traverse le pont. Auprès de l'écluse, un pêcheur accoudé à la rambarde pêche avec indifférence. L'écume hurle par‑ dessous

Je porte mon effort. Arriverais-je comme il le faut,
juste à temps, au point de
conjonction, qu'y a-t-il donc à voir ? Je m’en inquiète
L'œil me fera mal ces quelques jours. Un brin d'herbe, un excès de vent suffisent

Grand Cahier.332.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.14 {•••}


La nuit approche



Sur la base du rapport de police, on pouvait dire
qu’il roulait trop vite

À tombeau ouvert !

Camion perdu dans les lacets… des virages trop serrés, des routes de montagne… Il s’est laissé emporter, la citerne aura versé dans l'ornière

L'eau est noire et se mêle à la boue

Il aura suffi que se mettent à rougir les crêtes d'Orcières
pour que surgisse d'en bas, du creux du val
– fuyant une douleur, le triste oiseau du soir

Le village est désert, décimé par les suies, façonné par l’azote marqueur des hommes Les ombres se dispersent en courant, traversent les ruelles Fantomatiques, elles s'effilo- chent et s'évaporent

C'est à cette heure un millier d'aîtres qui s'éteint,

et fait silence Dès lors il faut se hâter Donner son congé Suivre la sente verte

Grand Cahier.130.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.15 {•••}


Terres gastes



Les cheminées d’une raffinerie fument, lointaine dans ses flammes, les brûlots naphténiques rendent partout la nuit quadrillée d’aromates

Un vent froid venu des plaines du nord tombe sur le camp. Une femme est sortie de sa roulotte, et réclame obsé- quieusement ses gages

D’un même mouvement, les deux ouvriers qui travail- laient tout-à-l’heure aux fours de reformage vont se garer de chaque côté de la voie

Ils se mettent alors à chorégraphier un ballet de gestes identiques avant de s’enfermer sans mot dire

dans leur case. Chacun prend ses quartiers,
y pose sa lanterne. Lentement, les feux de l’usine s’a- menuisent...

Bientôt viendront les cendres

Au-delà du grillage, au devant de leur maître, on entend les aboiements des chiens, jusqu'au pluriel vagabondage dans les crosses de terre

Grand Cahier.557.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.16 {•••}


Là où je vis



Sèche et neuve la ville et sans amours, filante coloriée comme au laser ;

souvent, souvent je marche dans la rue,
j’avance d’un pas,
je m'avance un peu plus chaque jour
et les bruits dans la foulée eux aussi s'avancent, et re- bondissent d'un bout à l'autre de l'axe,

les vitres s'effacent, les chromes réfléchissent ;

souvent, souvent, je vois des hommes tous en boule, yeux gris, têtes grises certifiées, serrées en masse, étroi- tement laurées

Je pense pour ma part vivre un âge d'or d’un généreux factice, dans le loisir et le souci d'hygiène. L'hôpital

est une citadelle imprenable qui domine la ville.

Les canaux sont remblayés depuis longtemps, depuis le grand dessèchement – c'était après la guerre –

depuis plus d'eau, plus un mort / ou bien trop d’eau, trop de morts et cetera

Tout s’approprier ne donne rien, y manque une saveur Faudra qu’on s’accommode ma sœur, mon frère

Grand Cahier.309.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.04 {•••}


Techno-manies



Aujourd’hui
que se répand l’inéluctable,
que l'addict plastique imputrescible des anges
explose
et que gire au cœur des océans
toute une boue de désirs,
qui donc

regarde encore ?
Ne suffirait-il pas que l'on ouvre les yeux,
ne serait-ce qu’une fois,
pourtant qui le veut ? Tout ce gâchis...

Tous ces déchets, toutes ces modes imposées
à nos vies, pour le seul profit de quelques-uns. Objets et rebuts, débauches d'ébauches, tire-l'oeil à demi formés, ou saute-à-l'oeil qu'on oublie aussitôt consommés...

Beauté ne se voit si ne connaît regard qui la regarde

Existent-elles encore ces vieilles choses
entreposées contre un dernier talus, comme un amas de feuilles desséchées, oubliées dans un coin, soleils dispersés qui marcheraient encore à coup sûr si l'on avait du soin

C'est pourquoi nous vous fuyons à tire d’aile Ô
techno-manies, vous qui régnez
lâchez la manivelle

Grand Cahier.316.Recueil.032.L'univers de la chauffe.03 {•••}


Certains disent...



Certains disent mais qu’importe,

en résumé…
Jésus est mort, clouté, pendu ou non au bois patibulaire

Le Christ en croix, une invention tardive, une incom- préhension latine née des traductions du grec

Hélène en son palais Sessorien ne fit que disperser les quelques fragments du vrai corps aux quatre points car- dinaux

Jésus est mort trahi vendu
– soufflé à tous les vents –
Fol-en-Christ, un fait divers parmi tant d’autres. Ensei- gné, trop vite oublié

Le pape « et super hanc petram » a pris la place. Empereur des barbares instituant les supplices, sanctifiant les reliques

Qu’il ait été pendu à la traverse ou bien « affigere » à une croix, les principes de l’empire aussitôt épuisés, le Christ envahit Rome

Grand Cahier.489.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.17 {•••}


Affines



L'été a chuté par la fenêtre
a décliné de désespoir

la fenêtre grande ouverte

on a tout épuisé
tout est consommé

au fond du puits,

il n’est plus
aucune

eau

plus rien à pardonner,
plus rien à oublier,

que reste-t-il à partager ?

Ne veux-tu pas pleurer,
ne veux-tu pas chanter

le soir rougit par la fenêtre

Quelque chose pourrait-il
s’annoncer encore

un ailleurs existe-t-il ?

Mes sœurs, allons voir ensemble
accordés, si nous trouvons

dans les veilles des nuits d’or
des soleils de liberté

Grand Cahier.056.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.18 {•••}


Tableau noir



Pars vers ton pays, sans hésiter
demande à tes adelphes, sur toutes choses
et prends part à la douceur

des choses parle tout bas tu connais
le jeu des alliances tu sais depuis longtemps, celles
qui t’appartiennent

Nomme-les dans ta langue,
et ne laisse à personne le soin
de les nommer à ta place,

car insensible son action te dépossède

Ne crains pas que du sang coule,
c'est vivier d'avenirs,

verse ton sang qu’il se mêle
au pollen des routes

Égrène les cailloux chapelet de prières
adressées à chacun des lieux que tu recherches

Abîme tes couleurs

dans les refonds sédimentés du tableau noir,
traverse les eaux troubles, dénombre les atomes,
accorde-les aux rythmes de ta phrase et vois,

comme ils composent
et s’éclaircissent,
ou se rassemblent
et s’agglutinent,
dans le phosphore
de ta mémoire

N'aie plus d'inquiétude, ignorant
où cela mène, où commence le jeu

Ne chante pas
si devant toi n'est qu’une souche d’arbres morts,

dedans est caché
quelqu’un qui te veut du mal

Ample est la nuit qui s’équilibre au jour

Grand Cahier.080.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.19 {•••}


Rappel d'enfer



à quoi pouvaient-ils bien servir / ces piliers jetés / d’un jour à l’autre sur le sol / ce mur noirci / restes d’une vora- cité / d’un égar/ment des hommes,

Infimes mouvements cycliques, particules – du vide, re- lâchant leurs virions dans la graisse des jours

« Mais quand donc finiront-elles ces guerres : inutiles, gagnées ou perdues »

interroge un passant fatigué aux cheveux blancs

On y meurt encore aujourd’hui
dans le râle des gorges
dans l’étreinte des ronces

Des orages insensés grondent sous le ciel immonde Le pré est piqueté de fer et de gravats S’ouvre silencieux vers une nuit sans étoiles

Nul ne propose
le vent donne ses ordres – l’herbe est légion

Grand Cahier.138.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.20 {•••}


Vue de Loire



Loin du trouble des eaux,
la rabouilleuse à contrecœur,
allait en plein soleil
– j’essayais de raccommoder
Orphée et Eurydice,

Passez gabares
Passez – piétons piétonnes –
il y aura toujours
au fil du rail, un flot plus fort
dessous le pont Wilson

As-tu jamais chanté,
héron craintif,
au pied des bancs de sable
L’époque est trop bruyante pour toi,
et les heures

en vain s’égrènent
sous les coups du tonnerre

Entre ses becs,
le pont se déboîte
où la ronde s’engouffre

Mosaique d'une maison gallo-romaine
Saint-Romain-en-Gal
(Vienne, an 0)

Grand Cahier.636.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.21 {•••}

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte