L'infini


Sempre caro mi fu quest'ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell'ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e mirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo ; ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando : e mi sovvien l'eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Così tra questa
Immensità s'annega il pensier mio :
E il naufragar m'è dolce in questo mare.

Et je redis,

Toujours me fut chère cette ferme colline
Et cette haie qui, de toutes parts,
Dérobe à mes regards le lointain horizon.
Mais, solitaire, assis là regardant
L'interminable espace au-delà d'elle,
Et le surhumain silence, dans mon esprit
Se forme une très profonde quiétude ;
Alors, peu s'en faut que le cœur ne défaille.
Et comme j'entends bruire le vent dans le feuillage ;
Cet infini silence, et cette voix, je les compare,
Je me souviens de l'éternel, et des saisons passées,
De celle d'aujourd'hui, présente et vive
Et de son chant. Aussi dans cette immensité
S'abolit ma pensée. Et dans cette mer…
Qu'il est doux le naufrage.

Giacomo Leopardi – Canti XII
Biblioteca Nazionale Napoli
(1818-1819)

Grand Cahier.380.Révolvie.034.Le horzain.17

D'après : contraste

*


Les Lusiades



Ainsi nous ouvrîmes ces mers

Que nulle génération n'avait ouvertes avant nous, voyant les îles nouvelles et les cieux nouveaux qu'avait découverts Henri le généreux

Laissant à main gauche les monts et les bourgs de Mauritanie, terre où jadis régna Antée

Car à main droite une autre terre, nous n'avons pas la certitude mais de son existence la présomption

***

« Assi fomos abrindo aqueles mares.
Que geração algùa não abriu,
As novas llhas vendo e os novos ares
Que o generoso Henrique descobriu ;
De Mauritânia os montes e lugares,
Terra que Anteu num tempo possuiu
Deixando à mão esquerda, que à direita
Não há certeza doutra, mas suspeita. »

Luís Vaz de Camões, Os Lusiades – Canto V Estrofe 4

Adamastor
Palácio Hotel do Buçaco
(1888 - 1907)

Grand Cahier.166.Révolvie.033.D'après contraste.01 {•••}


En asclépiades majeurs



Tu ne quaesieris (scire nefas) quem mihi, quem tibi
Finem di dederint, Leuconoe, nec Babylonios
Temptaris numeros. Vt melius quidquid erit pati,
Seu pluris hiemes seu tribuit Iuppiter ultimam,
Quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare
Tyrrhenum. Sapias, uina liques et spatio breui
Spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit inuida
Aetas : carpe diem, quam minimum credula postero.

Horace, Odes, I, XI

Ne cherche pas à savoir (c’est sacrilège de le savoir) à quelle fin toi et moi nous sommes voués par les dieux

Fuis les horoscopes babyloniens, Leuconoé

Il vaut mieux supporter ta destinée comme elle vient, que plusieurs hivers t’accorde encore, Jupiter magnanime ou que soit le dernier, cet hiver qui se brise sur les rochers de la mer tyrrhénienne

Vis sagement, filtre ton vin, mesure tes plus longues espérances à la brièveté de la vie

Pendant que nous parlons, le temps déjà s’enfuit, jaloux

Cueille le jour

Crois le moins possible aux lendemains

Grand Cahier.593.Révolvie.033.D'après contraste.02 {•••}


Le mont Tchong-nân



J'habite depuis peu le mont Tchong-nân

Au milieu du chemin de ma vie la vérité devint manifeste

J’ai fait bâtir une demeure tardive près des montagnes du Midi. On reconnaît l’esprit du lieu dans les détours du chemin qui serpente. Une joie m’envahit devant la beauté du paysage

Je veux m’y rendre seul

Je remonte jusqu’à la source le cours d’eau qui s’ame- nuise pour contempler la naissance des nuages

Voyez comme ils varient les semeurs de forêts ! Nos plaisanteries n’ont pas, à vrai dire, le souci du temps

Mais le tableau qui se cache dans cette facture se dé- voile peu à peu

Et dans les poussières d’une dépouille de cigale je dé- couvre tout ce qui flotte et qui flâne 

Je veux, passé l’âge, appréhender dans le même ins- tant le dehors et le dedans des choses

Grand Cahier.586.Révolvie.033.D'après contraste.03 {•••}


Insatisfaction



Les vingt premières années de ma vie m’ont fait comprendre que le monde en valait la peine. Les cinq années suivantes, lumières et ténèbres devinrent les deux faces d'un même réel. Là où naît la lumière, l’ombre se brise. J'aborde aujourd’hui la trentaine, voici ce que je pense

« Plus profonde est la joie et plus profonde est la mélancolie, plus grand est le plaisir et plus grande est la souffrance

Qui veut les séparer ne tiendra pas le coup, qui veut s'en débarrasser fera vaciller le monde

L'argent est important mais, si vous accumulez les choses importantes, elles vous poursuivront dans votre sommeil

L'amour vous rend heureux mais, si vous augmentez le bonheur de l'amour, vous aurez la nostalgie du passé où vous n'aimiez pas encore

L'homme d’État qui emporte et enthousiasme des millions d'hommes, soutient sur son dos l'énorme poids du monde

Vous regrettez d'avoir oublié l'exquis repas auquel on vous avait convié. Mais ce festin, le goûter sur le bout du doigt ne vous aurez pas rassasié. Et vous auriez eu des relents à le dévorer jusqu’à n’en plus pouvoir »

Grand Cahier.490.Révolvie.033.D'après contraste.04 {•••}


La pensée dérive...



La pensée dérive seule
en ces terres, jusqu'à l'extrême

Si le pied droit glisse sur le bord glisse d'une pierre anguleuse qui tangue le pied gauche rétablit l'équilibre et stabilise

Je n'ai pas eu mal, je me retrouve assis par bonheur sur un mètre carré de roche mais j'ai perdu la boite de peinture que je portais en bandoulière. Je me relève et je vois le lointain comme un seau d'eau renversé

Une cime. Elle est couverte d'ombres lourdes, couverte de verdures, des cryptomères sans doute, cyprès ou roses fleurs de cerisiers sauvages étagés – vagues traînées incolores plongées dans un épais brouillard

Je n’ai pas eu mal, je me relève et c'est pour voir, juste en face, au plus près qui se détache un mont chauve. On dirait qu'il va s'effondrer. Le flanc à nu me semble avoir été tranché d'un coup de hache. Il plonge à pic au fond de la vallée

Cet arbre sur le sommet, ce ne peut être qu'un pin rouge. Le ciel se découpe avec netteté entre les branches. J’avance jusqu'au bout des cent mètres où le chemin se perd mais cette cape rouge qui remue, y parviendrai-je en montant ?

Le chemin est difficile qui fait un angle aigu. Je contour- ne un rocher, je parviens à passer

J'aperçois sur le coteau des fleurs de colza. Le chemin s'aplanit maintenant. A droite il y a un taillis, à gauche les champs de colza qui restent en vue

De temps à autre je piétine des dents-de-lion, des gerbes de feuilles en dents de scie qui poussent à profusion avec une perle jaune en leur centre. Fasciné par le colza, je m'en veux d'avoir piétiné les dents-de-lion. Je me retourne et ce sont toujours des perles jaunes qui rayonnent au cœur des feuilles en dents de scie

Quelle insouciance ! Reprenant
mon chemin, je continue de réfléchir

Grand Cahier.491.Révolvie.033.D'après contraste.05 {•••}


La fabrique du jardin



J’allais roue libre ce jour-là
sous la ramée ornamentale des charmes, emporté par la douceur du mail Depuis

la vue là-haut de la pagode
 jusqu’à la septième perspective,
  je déboulais

Tout était souffrance et mourait tendrement tout repre- nait vie j’écoutais les rythmes et les sons, les mélodies

au passage des ombres, sous une peuplée d'insectes En bas dans le creuset, en haut vers les étages, les

ors les sangs qui s’accrochaient, le fer de la roue qui piétinait, le sang qui battait

contre les tempes J'écoutais
la terre
débordant devant moi

comme il savait le dire s'étendait à perte de vue La four- rure des eaux sous le capuchon des larmes

Tout serait
à reconstruire
Ces formes ces êtres

au plus près, alentour dans la spirale maintenant cha- que fois plus serrée seul désormais : tout

à reconstruire
à ressortir de l'obscure
gravité charnelle

Grand Cahier.119.Révolvie.033.D'après contraste.06 {•••}


Je me suis levé trop tard



Le jour dans ses étoffes d'eau n'avait aucun courage Le réveil sonna Je me suis levé J'ai pris le filet à provisions et je suis sorti

Il pleuvait Des gouttes lourdes, éparses Un camion passa sur la route brillante, camion chargé de troncs d'arbres (il y a là-bas des forêts humides au sol moussu), camion qui se dirigea vers le port où les troncs seraient embarqués

J'achetais le journal, le pain, le lait et je rentrai La pluie se fit plus dense Le soleil sans suite tirait ses rideaux

Encore un jour sans rien, un jour parmi les autres Et dans ton hégire, à chaque pas, tu trébuches sur ton ombre

ou son absence

Où est-elle,
et suave l’idée même ?

Quelqu’un te saisit par le col, te montre un phénomène – une couleuvre future – mais tout est flanqué par terre

Il suffit pour aujourd’hui
d’une chose d'un souvenir incertain
remembrance d’après

Grand Cahier.127.Révolvie.033.D'après contraste.07 {•••}


Les indicateurs



Après les temps refroidis de ces lieux de tristesse
les jours reviennent

Tels ces couples d'oiseaux –
tourterelles qui boivent
aux urnes fréquentées de marbre et de jaspe

Car les mots en leur for entretiennent
eux aussi et le mort et le vif

Ils indiquent
un chemin au milieu des possibles J'ai conquis
auprès d’eux ma façon

Lien tissé et retissé à l'envers et à l'endroit,
au motif d'une étoffe précieuse
Antique dessin renaissant de ses cendres

Poussant de loin en loin, hors des broderies d’usage,
de nombreux fils

Grand Cahier.140.Révolvie.033.D'après contraste.08 {•••}


Cette idole...



Écoute les mots qu’elle (te dit
et) prononce

à ton oreille, « la fille à
lèvre d’orange » A. R.


Il y a tant de choses dites,
aussi compare :

Le fruit à pulpe, on l’aperçoit
comme une orange

dit la lèvre pulpeuse
et pareille à ce fruit

donc aussi et au sens étendu,
dit la lèvre

sa couleur est or ange

Ni rose ni rouge
elle est bizarre et sensuelle –

bien étrange est (dite) cette fille
en trois mots

et connotée douze fois Ah,
la bonne phrase !

Grand Cahier.143.Révolvie.033.D'après contraste.09 {•••}


L'humour



L'humour nettoie les champs de l'esprit, dissous au chalumeau les connexions qui, passagères, l'insinuent et le figent, qui virulentes, risquent de s’incruster dans sa pulpe mentale, et la « durcifier »

disait, Aimé Césaire

L’humour dément l’habituation,
secoue le noyau tenace des souvenirs
et la machine raisonnante –

Qui dit que le libre-arbitre n’existe pas
est un menteur !

Toutes ces synapses, ces capteurs
qui nous jouent la solution,
tout le réseau de cette interface moteur,
cette proprioception,

est « subvertible »

Dissous par tes chants maldorors – à violents coups de barres de fer sur les crânes, grand chaman littéraire – les sédimentations de l’univers à l’intérieur des univers

Grand Cahier.144.Révolvie.033.D'après contraste.10 {•••}


Phare de l'avant



Une vie de poète est temps de poésie,
qui le met tout en œuvre,
et le temps de sa vie

Or, que sait-il du temps
– ce qu’il fait de sa vie
ce qu’il en sait

ce qu’il en dit
– par le rythme du verbe,
le mensonge en avant 

Mais ce programme n’est pas
l’impeccable que tu crois,
de longue date élaboré

tu t'obstines à vouloir
l'impossible Le temps n'en finit pas
de déserter le temps

Papillons, vous vous brûlez les ailes

Les mots voudraient entrer
qui cognent à la vitre,
fascinantes chimères

Ce qui t’emporte et te retient,
ce sont l’immensité du ciel,
le vide éperdu de couleurs,

et de l'autre côté, le jour
réconfortant et la mort ressaisie

Grand Cahier.146.Révolvie.033.D'après contraste.11 {•••}


Beatris et Jehannet



Beatris et Jehannet s’en vont
au bois de muguet Ce fut
de nouveau la saison douce
Ils ont raison les rossignols
de cajoler au temps de mai,
il est joli Les prés verts
sont de fleurs recouverts,
les vergers se remplissent de fruits
Couleurs de froid perdues,
couleurs retrouvées et revues
Que la rose est belle en son bruit
au chapeau de la dame !
L'amant fait ses aveux,
l'oiseau chante latin
Douce est la saison nouvelle,
toutes choses s'éveillent
qui de joie se maintient

(D'après la Manekine de Beaumanoir)

Grand Cahier.163.Révolvie.033.D'après contraste.12 {•••}


Sonate d'été



Fruits pourris, odeur entêtante.
L'air est noir d'un essaim de mouches,
Arbres et buissons, au soleil
Sonnent, bourdonnantes clairières !

Brune et bleue la mare est profonde,
Flambant des reflets d’un feu d’herbes.
Ils chantent les murs de fleurs jaunes,
Et frémissent de cris d’amour.

Lents papillons qui se pourchassent,
Ivres, dansant dans les herbages,
Ton ombre s’étend sur le thym,
Les merles clairs chantent d’extase.

Un nuage exhibe ses seins
Raidis, feuilles et baies l'entourent.
Tu vois près des sombres sapins,
Grimaçant un squelette au violon.

Georg Trakl

Grand Cahier.570.Révolvie.033.D'après contraste.13 {•••}


Égine



Îles à l’horizon qui légères dansez
Entre le ciel et l’eau, ports et poussières d’iles
A peine précisées dans la blancheur de l’air
Seriez-vous lasses du bonheur d’émerger ?

La solitude affirme aujourd’hui son seul corps
Sculpture sans sculpteur, déesse sans les hommes
Géante femme, rien que femme. Trop parfaite
Pour qu’un homme ose même en vivre le désir

Elle seule élabore une courbe précise
De ces brumes de formes là-bas murmurant
L’animation s’enfouit dans la terre poreuse
La solitude au jour entière se dévoile

Elle s’abandonne, bras ouverts au soleil
Elle s’offre en pâture amusante au regard
Douce, elle attend la venue de l’unique germe
Et le flot agité pulvérise l’image

(avec et d'après) Yves Mahélin

Grand Cahier.578.Révolvie.033.D'après contraste.14 {•••}


Naissance



Nolan’n rêvant dans les hauteurs
Aux prémices des neiges
Iras-tu, vagabond
Soleilleux, homme allant
Sur les sentiers de nos montagnes,
Ambassadeur du Mvett
Nommer en bleu l’Atarega ?

Comment il fut – sans forme
Eyo’o surgissant du tout

(pour David)

Grand Cahier.580.Révolvie.033.D'après contraste.15 {•••}


Le gymnosophiste



Enfoncé dans la solitude
Depuis longtemps rhinocéros
J’habitais l’arbre au fond du pré
Ce gros figuier qui présentait des cannelures
Était de la taille d’un homme

Je vivais de fruits et de fleurs
J’observais règles et préceptes
Vacant à la contemplation
Respectant si bien la vie que pas même un chien
N’aurait trouvé os à ronger

Le monde poussait sa racine
Je refusais la corruption
Un creux au cœur de l’existence
Aggravait les désirs. Je fuyais tout contact
Immobile près du tombeau

Grand Cahier.589.Révolvie.033.D'après contraste.16 {•••}


Il y a



Toujours cette nature – au premier jour
Cet invraisemblable fouillis de nerfs

L’ordre du sauvage qui va nous dire
Qui va nous réfléchir vers le dehors

Il y a oui mais il n’y a personne
Personne à mettre au compte d’il y a

Rien s’avance masqué sans nous connaître
Et derrière le masque il n’y a rien

Rien que la mer, immense et multiforme
Où chaque influx ne rend justice à l’autre

avant de disparaître

Grand Cahier.623.Révolvie.033.D'après contraste.17 {•••}


La maison



De briques,
est faite la maison, de vent est fait
le songe en son dedans

le songe
avec le vent s'enfuit
mais la maison perdure Elle

insiste la maison
accumule la poussière

attendant le nouveau
de cet (x) attendant après
les locataires
jusqu'au tourbillon prochain du vent

Seule la
pensée résiste au temps
celle de Qui arrive
et qui s'en va,

seul
dans la métamorphose du moment

Grand Cahier.629.Révolvie.033.D'après contraste.18 {•••}


Les alouettes 2



Elles surgissent du fond des champs
dorés, les alouettes qui grisollent,

tirelire, tirelire !

Elles croisent dans l’air
leurs sœurs qui redescendent,
formant une croix se rejoignant 

J'en conclus, montant ou descendant,
qu’elles continueront de ce côté-ci
d’agir avec vigueur

Le printemps nous endort,
les chats dédaignent les souris

L’homme est oublieux de ses dettes,
il ne se soucie plus du lieu de l'âme
et sa raison s'égare

Seules les fleurs jaunes du colza
nous réveillent
et le chant des alouettes

Grand Cahier.492.Révolvie.033.D'après contraste.21 {•••}


Apollinaire



ni la paix ni la haine
en ton nom –
seules
sont dédoublées tes ailes

où est le serpent qui siffle dans ton ciel / quel est ton abri dans cette guerre ?

tu disais « que la guerre est jolie

mais l'avant
de la guerre où l'on pense à l'amour
ses chants ses longs loisirs qui donne du courage
cette bague polie ah mon Lou ce pays

mais l'après, ces trous à hommes partout, partout !
on en a la nausée / des boyaux des obus / des débris de projectiles / des cimetières »

Eugène Montfort
Portrait de Guillaume Apollinaire
travesti en Louise Lalanne
(1909)

Grand Cahier.728.Révolvie.033.D'après contraste.22 {•••}

En des temps opposés


Seul assis
Dans cette forêt de bambous
Entouré de mystère

À nouveau
Je joue de la cithare
Et je récite ces vers
Longuement

   Je les connais par cœur

Il n'y a pas de traces des hommes dans l’ombre
Que le clair de lune qui répand ses rayons

   Wang Wei

Nous regardons avant
Nous regardons après
Nous voulons ce qui n'est pas

Notre bonheur le plus sincère
Est le plus empreint de douleurs

Les plus douces chansons nous disent
Nos plus tristes pensées

   Percy Shelley

Emil Nolde
Les fleurs du jardin, aquarelle
(1925-1930)


Grand Cahier.485.Révolvie.033.D'après, contraste.20

Le temps


Nous regardons avant et après
nous parlons de tout

mais ce qui me travaille,
en ce moment

ce passé là dans le lointain,
ce qu’il en reste

hier, avant et tout à l’heure, il y a une seconde à peine, comme il est dit dans le moment présent, il est

tout entier en moi-même,
et aussi vrai qu’il me possède

aussitôt il disparaît
effacé quelques secondes après

au profit de l’inconnu, notion
à la fois invisible et personnelle

Nous voulons ce qui n’est pas, ce qui n’est plus
nous dit Shelley

Mais que nous dit Wang Wei ?
– (tous et chacun) nous vivons pour l’instant, ayant peur de le perdre

Frantisek Kupka
Le temps passe - l'instant
(1921)

Grand Cahier.484.Révolvie.033.D'aqprès, contraste.19

La maison


De briques,
est faite la maison, de vent est fait
le songe en son dedans

le songe
avec le vent s'enfuit
mais la maison perdure Elle

insiste la maison
accumule la poussière

attendant le nouveau
de cet (x) attendant après
les locataires
jusqu'au tourbillon prochain du vent

Seule la
pensée résiste au temps
celle de Qui arrive
et qui s'en va,

seul
dans la métamorphose du moment

Paul Klee
Revolvierenden Haus - Maison tournante
(1921)

Grand Cahier.629.Révolvie.033.D'après, contraste.18

Il y a


Toujours cette nature – au premier jour
Cet invraisemblable fouillis de nerfs

L’ordre du sauvage qui va nous dire
Qui va nous réfléchir vers le dehors

Il y a oui mais il n’y a personne
Personne à mettre au compte d’il y a

Rien s’avance masqué sans nous connaître
Et derrière le masque il n’y a rien

Rien que la mer, immense et multiforme
Où chaque influx ne rend justice à l’autre

avant de disparaître

Kurt Jackson
L'attrape-lumière
(2002)

Grand Cahier.623.Révolvie.033.D'après, contraste.17

Le gymnosophiste


Enfoncé dans la solitude
Depuis longtemps rhinocéros
J’habitais l’arbre au fond du pré
Ce gros figuier qui présentait des cannelures
Était de la taille d’un homme

Je vivais de fruits et de fleurs
J’observais règles et préceptes
Vacant à la contemplation
Respectant si bien la vie que pas même un chien
N’aurait trouvé os à ronger

Le monde poussait sa racine
Je refusais la corruption
Un creux au cœur de l’existence
Aggravait les désirs. Je fuyais tout contact
Immobile près du tombeau

La tentation de saint Antoine
de Gustave Flaubert (1874)
Odilon Redon

Grand Cahier.589.Révolvie.033.d'après.16

Naissance


Nolan’n rêvant dans les hauteurs
Aux prémices des neiges
Iras-tu, vagabond
Soleilleux, homme allant
Sur les sentiers de nos montagnes,
Ambassadeur du Mvett
Nommer en bleu l’Atarega ?

Comment il fut – sans forme
Eyo’o surgissant du tout

(pour David)

Masque casque Fang
Gabon
(~1950)

Grand Cahier.580.Révolvie.033.D'après, contraste.15

Égine


Îles à l’horizon qui légères dansez
Entre le ciel et l’eau, ports et poussières d’iles
A peine précisées dans la blancheur de l’air
Seriez-vous lasses du bonheur d’émerger ?

La solitude affirme aujourd’hui son seul corps
Sculpture sans sculpteur, déesse sans les hommes
Géante femme, rien que femme. Trop parfaite
Pour qu’un homme ose même en vivre le désir

Elle seule élabore une courbe précise
De ces brumes de formes là-bas murmurant
L’animation s’enfouit dans la terre poreuse
La solitude au jour entière se dévoile

Elle s’abandonne, bras ouverts au soleil
Elle s’offre en pâture amusante au regard
Douce, elle attend la venue de l’unique germe
Et le flot agité pulvérise l’image

(avec et d'après) Yves Mahélin

Henri Edmond Cross
Les Iles d'Or
(1891-1892)

Grand Cahier.578.Révolvie.033.D'après, contraste.14

Sonate d'été


Fruits pourris, odeur entêtante.
L'air est noir d'un essaim de mouches,
Arbres et buissons, au soleil
Sonnent, bourdonnantes clairières !

Brune et bleue la mare est profonde,
Flambant des reflets d’un feu d’herbes.
Ils chantent les murs de fleurs jaunes,
Et frémissent de cris d’amour.

Lents papillons qui se pourchassent,
Ivres, dansant dans les herbages,
Ton ombre s’étend sur le thym,
Les merles clairs chantent d’extase.

Un nuage exhibe ses seins
Raidis, feuilles et baies l'entourent.
Tu vois près des sombres sapins,
Grimaçant un squelette au violon.

Georg Trakl
Zdzislaw Beksinski (1929-2005)
Sans titre
(~1990)

Grand Cahier.570.Révolvie.033.D'après, contraste.13

Insatisfaction


Les vingt premières années de ma vie m’ont fait comprendre que le monde en valait la peine. Les cinq années suivantes, lumières et ténèbres devinrent les deux faces d'un même réel. Là où naît la lumière, l’ombre se brise. J'aborde aujourd’hui la trentaine, voici ce que je pense

« Plus profonde est la joie et plus profonde est la mélancolie, plus grand est le plaisir et plus grande est la souffrance

Qui veut les séparer ne tiendra pas le coup, qui veut s'en débarrasser fera vaciller le monde

L'argent est important mais, si vous accumulez les choses importantes, elles vous poursuivront dans votre sommeil

L'amour vous rend heureux mais, si vous augmentez le bonheur de l'amour, vous aurez la nostalgie du passé où vous n'aimiez pas encore

L'homme d’État qui emporte et enthousiasme des millions d'hommes, soutient sur son dos l'énorme poids du monde

Vous regrettez d'avoir oublié l'exquis repas auquel on vous avait convié. Mais ce festin, le goûter sur le bout du doigt ne vous aurez pas rassasié. Et vous auriez eu des relents à le dévorer jusqu’à n’en plus pouvoir »

Liang Kai
Un immortel à l'encre éclaboussée 潑墨
(Début du XIIIème siècle)

Grand Cahier.490.Révolvie.033.D'après, contraste.04

Le mont Tchong-nân


J'habite depuis peu le mont Tchong-nân

Au milieu du chemin de ma vie la vérité devint manifeste

J’ai fait bâtir une demeure tardive près des montagnes du Midi. On reconnaît l’esprit du lieu dans les détours du chemin qui serpente. Une joie m’envahit devant la beauté du paysage

Je veux m’y rendre seul

Je remonte jusqu’à la source le cours d’eau qui s’ame- nuise pour contempler la naissance des nuages

Voyez comme ils varient les semeurs de forêts ! Nos plaisanteries n’ont pas, à vrai dire, le souci du temps

Mais le tableau qui se cache dans cette facture se dé- voile peu à peu

Et dans les poussières d’une dépouille de cigale je dé- couvre tout ce qui flotte et qui flâne 

Je veux, passé l’âge, appréhender dans le même ins- tant le dehors et le dedans des choses

Vue de Si-Ngan-Fou
Chine, 19ème siècle

Grand Cahier.586.Révolvie.033.D'après, contraste.03

En asclépiades majeurs


Tu ne quaesieris (scire nefas) quem mihi, quem tibi
Finem di dederint, Leuconoe, nec Babylonios
Temptaris numeros. Vt melius quidquid erit pati,
Seu pluris hiemes seu tribuit Iuppiter ultimam,
Quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare
Tyrrhenum. Sapias, uina liques et spatio breui
Spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit inuida
Aetas : carpe diem, quam minimum credula postero.

Horace, Odes, I, XI

Ne cherche pas à savoir (c’est sacrilège de le savoir) à quelle fin toi et moi nous sommes voués par les dieux

Fuis les horoscopes babyloniens, Leuconoé

Il vaut mieux supporter ta destinée comme elle vient, que plusieurs hivers t’accorde encore, Jupiter magnanime ou que soit le dernier, cet hiver qui se brise sur les rochers de la mer tyrrhénienne

Vis sagement, filtre ton vin, mesure tes plus longues espérances à la brièveté de la vie

Pendant que nous parlons, le temps déjà s’enfuit, jaloux

Cueille le jour

Crois le moins possible aux lendemains

Philippe de Champaigne
(1602-1674)
Vanité

Grand Cahier.593.Révolvie.032.D'après, contraste.02

L'univers de la chauffe

*


Chaussée



C’est un froissement continuel
sur la chaussée le soir

Dards, dardelles,
garrot des phares, dansez, tournez,
envolez-vous rondes javelles

Allez-vous-en courir en ville

Les rues illuminées sont effrayantes
– étroites bouillonnant
d’orages de flammes de tungstène

Plus rien ne vit
plus rien ne meurt, ici tout brûle
On ne respire

Un chapelet de vitres éclate
sous l'affaissement de la nuit

André Masson
Orage dans la nuit
(1963)

Grand Cahier.014.Révolvie.032.Maison de verre.01 {•••}


En ce temps-là



En ce temps-là le matin
Je venais près des machines
Douces dentées roues câlines
Travaillant fer ou sapin
Tôt levé à mon labeur
Étourdi par tant d'ardeurs
De bielles de bruits de graisse

Mais aujourd'hui c'est le chiffre
Si je vais dans l'atelier
D'un bonjour à l'ouvrier
Qui pour l'oubli de ses affres
Sifflote mon cœur à moi
Peut souffrir aussi du poids
Ce temps-là des amours mortes.

Grand Cahier.298.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.05 {•••}


Sur l'écaille des rives..



Sur l'écaille des rives, toutes les administrations du bien-être surchargent l'ancienne coque et le poids cintre et romps les portées à l'endroit précis d'enchâssement des nouveaux métaux et verres précieux

On peut découvrir sur le dos des tortues des coraux de vieux roses, blanchissant leur squelette

On peut voir aussi parfois une orque franchir la passe d’un bond à l’endroit précis où se dorent au soleil veaux de mer et ballons-sirène

Au-dessus des toits briquetés de rouge à l’endroit précis où sont logées les statues de plâtre, déchets des rebords des fenêtres, copeaux charbonneux stridulant de chaleur, la ronde effarante des martinets raye l’acier des cieux

Grand Cahier.008.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.23 {•••}


Athanor



La montagne s'identifie au four
Avec ses bains-marie
Ses charbons et ses cendres
La maison en est la partie supérieure
La chambre et le couvercle de verre
Le vaisseau de l’alambic forme un nid
Où dragon et sa femme vivent
Le feu se résout dans l'humide
Mais la lune s'imprègne du soleil
Leur fils tourne au blanc et au rouge
Le serpent aussi devient rouge. A l'origine
Feu, faible ou fort selon la volonté
Il habite une caverne
Les Indes Orientales se colorent vif-argent

Grand Cahier.120.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.06 {•••}


Euphémie



Quel risque y a-t-il pour l'ouvrier, en cette époque incertai- ne à marcher sur une poutre ? L'œil clos,

le front couvert de cendre,
   ne voyant rien
     des fumées rousses
       qui lentement s'échappent

au-dessous de lui,
ignorant tout du danger
des cuves d'huile, des
bains irisés d'acides verts

Il avance loin du sol jonché de pailles
D’en bas, on l’aide, on lui crie après, on l’invective à coup d’ordres impératifs ou prétendus conseils de prudence

Mais qu'importe !
Il avance,
il s'obstine,
il veut at-
teindre le toit chauffé de tôle que perce une triste lucarne de poussière et de feu

Grand Cahier.075.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.07 {•••}


Dans l'univers de la chauffe,



l'homme en bleu connaît bien l'odeur du fioul. Ces traces brunes lui font penser aux longues lanières de varech qui recouvrent la plage.

Pour entrer dans le local,
on doit appuyer fortement sur la barre
d'une porte métallique.

La peinture est usée. Les murs de parpaings sont nus, on respire un air sec. Aucun meuble aucun outil rien ne doit être abandonné dans le voisinage du feu.
Une force commande
ici

tout l'immeuble.
Chaque jour, l'homme revient et s'inquiète
du niveau de l'aiguille.

L'hiver est refoulé, la neige a fondu.
Il surveille

Grand Cahier.NNN.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.08 {•••}


, De la ligne



La ville aujourd'hui c'est un calcul incessant

aux registres du bordier
, tous les actes à pointer
, le chiffre
, c'est un mat écrasement
sous des pattes pelotées

Et surtout le souci d'une montre

J'avance donc,
comme toi, comme lui,
passe le pont

Sur la rive,
les administrations du bien-être surchargent

l'ancienne coque
, et le poids cintre et rompt les portées

à l'endroit précis d'enchâssement
des nouveaux métaux et verres précieux

Grand Cahier.225.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.09 {•••}


Architecte



C'était mardi dimanche il y a longtemps,
par une journée que l'hiver de sa hache avait rendue gélive et en dépit du col relevé de ma veste,

l'écharde au cœur, j'allais de rue en rue, la ville un peu brouillée, la tête ailleurs

D'épais blocs de bétons bouchent un ciel de pluies, de vents, se dressent droits. Quel décor !

Je marchais sur une place immense, il n'y avait rien à rencontrer, le temps ici n'existe plus. Je demandais :

« De quelle étoffe est-il donc fait,
l'architecte qui a conçu cela,
où est sa peau, dans quel placard
oubliée desséchée rongée
tête à poussière, corps saigné !? »

On peut marcher sur une place immense…

mais battre le ban, porter son nom, se vêtir propre-ment, faire en sorte qu’un être soit visible aux yeux de tous, mettre une chose en évidence

Décide-t-on une ville ?
Où, la formule, et quel, l'affect ? Le ciel nécessaire ressemble-t-il à celui-ci ? Vous savez, lourd, bas, minéral

Je ne vis rien de plus que des choses banales, répé- titives sur cette place épuisée, aux édicules improbables

Je voulus établir le décompte de ces grains minuscules. Je battis des ailes – à n’en pouvoir mais
rien n'y fit, pauvre volaille !

Grand Cahier.194.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.10 {•••}


Forge



Tu rentres saoul plus grand qu'un soir de banlieue La bouteille du ciel crache sa lie sur la ville

Quel mauvais foie !
Au dégoût des lèvres on voit que se prépare un orage
Tête bouillie dans soupe d'usines

Ton squelette se souvient du fracas des presses, le cambouis sous le pied, la cadence dans les bras

Les carreaux du travail tombent Tu pousses le verrou Le soleil se coince dans l'étau

Des vitres fulgurent du béron de la nuit
C'est une jaunisse de chambres à l'odeur de chaud où d'horribles ménages s'égorgent

Grand Cahier.228.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.11 {•••}


Aux approches



Il y a beaucoup trop de blanc
De cris d’ivoire en haut des toits
Comment pourrais-je regarder ?

Je ferme l’œil au blanc qui hurle

Que puis-je espérer des fumées 
Des suies du foyer qui s’élèvent
L’air est une étoffe d’eau grise

Le dernier coin de bleu s’efface
Un froid intense s’est blotti
Au carré neutre du clocher –

Roux de gueule chassant qui passe

À pied des aboiements furieux
De mur en mur se répercutent
Vont se perdre dans les lointains

Grand Cahier.112.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.12 {•••}


Une aile se recolore



Son charme un peu vert, les dix-sept ans d'une Backfishe, Berlin – ses façades blanches, ses balcons dorés, si jolie si claire si pimpante, la frivolité et ses promesses : dixit Jules Huret
C'était…

Aujourd'hui la ville en deux le mur de graffitis après ravage et repoussée tête folle ; une ruine commémore. Anarchiques, de nouveaux buildings prolifèrent comme surgeons. Le grand cercle d'une passerelle métallique tourne jusqu'au délire. Pilotis sur jachère. La neige fondue, boueuse

Demain,
Ce que sera Potsdamer Platz, taillée au couteau brun de la finance et du divertissement, jeux laser et néons clinquants sur grillage aluminium. L'ordre au carré d'un empilement de fenêtres büros

Après déménagement, on ira voir (l'éclairage nocturne y sera féerique) une rétrospective Fritz Lang avec projection des fers et des ruines Metropolis au Stella-Musical-Theater

Grand Cahier.315.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.13 {•••}


Éclipse



Je me souviens d’une pluie fine
interminable un jour,
le ciel était dans les tons gris, c'était un jour d'éclipse, le ciel transparaissait
rendant le fond plus triste encore,
une idée me vint que peut-être…

Une autre fois, le cœur me manque pour le dire

J'ai descendu la rue. De moi-même j'ai suivi le cours du rail. J'ai bousculé le monde et pourtant rien ne m'en reste

Le soleil ne brille
qu'à sa moitié. Il est 16 heures 30 exactement. Une femme, le corps que l'âge a déformé, traverse le pont. Auprès de l'écluse, un pêcheur accoudé à la rambarde pêche avec indifférence. L'écume hurle par‑ dessous

Je porte mon effort. Arriverais-je comme il le faut,
juste à temps, au point de
conjonction, qu'y a-t-il donc à voir ? Je m’en inquiète
L'œil me fera mal ces quelques jours. Un brin d'herbe, un excès de vent suffisent

Grand Cahier.332.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.14 {•••}


La nuit approche



Sur la base du rapport de police, on pouvait dire
qu’il roulait trop vite

À tombeau ouvert !

Camion perdu dans les lacets… des virages trop serrés, des routes de montagne… Il s’est laissé emporter, la citerne aura versé dans l'ornière

L'eau est noire et se mêle à la boue

Il aura suffi que se mettent à rougir les crêtes d'Orcières
pour que surgisse d'en bas, du creux du val
– fuyant une douleur, le triste oiseau du soir

Le village est désert, décimé par les suies, façonné par l’azote marqueur des hommes Les ombres se dispersent en courant, traversent les ruelles Fantomatiques, elles s'effilo- chent et s'évaporent

C'est à cette heure un millier d'aîtres qui s'éteint,

et fait silence Dès lors il faut se hâter Donner son congé Suivre la sente verte

Grand Cahier.130.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.15 {•••}


Terres gastes



Les cheminées d’une raffinerie fument, lointaine dans ses flammes, les brûlots naphténiques rendent partout la nuit quadrillée d’aromates

Un vent froid venu des plaines du nord tombe sur le camp. Une femme est sortie de sa roulotte, et réclame obsé- quieusement ses gages

D’un même mouvement, les deux ouvriers qui travail- laient tout-à-l’heure aux fours de reformage vont se garer de chaque côté de la voie

Ils se mettent alors à chorégraphier un ballet de gestes identiques avant de s’enfermer sans mot dire

dans leur case. Chacun prend ses quartiers,
y pose sa lanterne. Lentement, les feux de l’usine s’a- menuisent...

Bientôt viendront les cendres

Au-delà du grillage, au devant de leur maître, on entend les aboiements des chiens, jusqu'au pluriel vagabondage dans les crosses de terre

Grand Cahier.557.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.16 {•••}


Là où je vis



Sèche et neuve la ville et sans amours, filante coloriée comme au laser ;

souvent, souvent je marche dans la rue,
j’avance d’un pas,
je m'avance un peu plus chaque jour
et les bruits dans la foulée eux aussi s'avancent, et re- bondissent d'un bout à l'autre de l'axe,

les vitres s'effacent, les chromes réfléchissent ;

souvent, souvent, je vois des hommes tous en boule, yeux gris, têtes grises certifiées, serrées en masse, étroi- tement laurées

Je pense pour ma part vivre un âge d'or d’un généreux factice, dans le loisir et le souci d'hygiène. L'hôpital

est une citadelle imprenable qui domine la ville.

Les canaux sont remblayés depuis longtemps, depuis le grand dessèchement – c'était après la guerre –

depuis plus d'eau, plus un mort / ou bien trop d’eau, trop de morts et cetera

Tout s’approprier ne donne rien, y manque une saveur Faudra qu’on s’accommode ma sœur, mon frère

Grand Cahier.309.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.04 {•••}


Techno-manies



Aujourd’hui
que se répand l’inéluctable,
que l'addict plastique imputrescible des anges
explose
et que gire au cœur des océans
toute une boue de désirs,
qui donc

regarde encore ?
Ne suffirait-il pas que l'on ouvre les yeux,
ne serait-ce qu’une fois,
pourtant qui le veut ? Tout ce gâchis...

Tous ces déchets, toutes ces modes imposées
à nos vies, pour le seul profit de quelques-uns. Objets et rebuts, débauches d'ébauches, tire-l'oeil à demi formés, ou saute-à-l'oeil qu'on oublie aussitôt consommés...

Beauté ne se voit si ne connaît regard qui la regarde

Existent-elles encore ces vieilles choses
entreposées contre un dernier talus, comme un amas de feuilles desséchées, oubliées dans un coin, soleils dispersés qui marcheraient encore à coup sûr si l'on avait du soin

C'est pourquoi nous vous fuyons à tire d’aile Ô
techno-manies, vous qui régnez
lâchez la manivelle

Grand Cahier.316.Recueil.032.L'univers de la chauffe.03 {•••}


Certains disent...



Certains disent mais qu’importe,

en résumé…
Jésus est mort, clouté, pendu ou non au bois patibulaire

Le Christ en croix, une invention tardive, une incom- préhension latine née des traductions du grec

Hélène en son palais Sessorien ne fit que disperser les quelques fragments du vrai corps aux quatre points car- dinaux

Jésus est mort trahi vendu
– soufflé à tous les vents –
Fol-en-Christ, un fait divers parmi tant d’autres. Ensei- gné, trop vite oublié

Le pape « et super hanc petram » a pris la place. Empereur des barbares instituant les supplices, sanctifiant les reliques

Qu’il ait été pendu à la traverse ou bien « affigere » à une croix, les principes de l’empire aussitôt épuisés, le Christ envahit Rome

Grand Cahier.489.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.17 {•••}


Affines



L'été a chuté par la fenêtre
a décliné de désespoir

la fenêtre grande ouverte

on a tout épuisé
tout est consommé

au fond du puits,

il n’est plus
aucune

eau

plus rien à pardonner,
plus rien à oublier,

que reste-t-il à partager ?

Ne veux-tu pas pleurer,
ne veux-tu pas chanter

le soir rougit par la fenêtre

Quelque chose pourrait-il
s’annoncer encore

un ailleurs existe-t-il ?

Mes sœurs, allons voir ensemble
accordés, si nous trouvons

dans les veilles des nuits d’or
des soleils de liberté

Grand Cahier.056.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.18 {•••}


Tableau noir



Pars vers ton pays, sans hésiter
demande à tes adelphes, sur toutes choses
et prends part à la douceur

des choses parle tout bas tu connais
le jeu des alliances tu sais depuis longtemps, celles
qui t’appartiennent

Nomme-les dans ta langue,
et ne laisse à personne le soin
de les nommer à ta place,

car insensible son action te dépossède

Ne crains pas que du sang coule,
c'est vivier d'avenirs,

verse ton sang qu’il se mêle
au pollen des routes

Égrène les cailloux chapelet de prières
adressées à chacun des lieux que tu recherches

Abîme tes couleurs

dans les refonds sédimentés du tableau noir,
traverse les eaux troubles, dénombre les atomes,
accorde-les aux rythmes de ta phrase et vois,

comme ils composent
et s’éclaircissent,
ou se rassemblent
et s’agglutinent,
dans le phosphore
de ta mémoire

N'aie plus d'inquiétude, ignorant
où cela mène, où commence le jeu

Ne chante pas
si devant toi n'est qu’une souche d’arbres morts,

dedans est caché
quelqu’un qui te veut du mal

Ample est la nuit qui s’équilibre au jour

Grand Cahier.080.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.19 {•••}


Rappel d'enfer



à quoi pouvaient-ils bien servir / ces piliers jetés / d’un jour à l’autre sur le sol / ce mur noirci / restes d’une vora- cité / d’un égar/ment des hommes,

Infimes mouvements cycliques, particules – du vide, re- lâchant leurs virions dans la graisse des jours

« Mais quand donc finiront-elles ces guerres : inutiles, gagnées ou perdues »

interroge un passant fatigué aux cheveux blancs

On y meurt encore aujourd’hui
dans le râle des gorges
dans l’étreinte des ronces

Des orages insensés grondent sous le ciel immonde Le pré est piqueté de fer et de gravats S’ouvre silencieux vers une nuit sans étoiles

Nul ne propose
le vent donne ses ordres – l’herbe est légion

Grand Cahier.138.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.20 {•••}


Vue de Loire



Loin du trouble des eaux,
la rabouilleuse à contrecœur,
allait en plein soleil
– j’essayais de raccommoder
Orphée et Eurydice,

Passez gabares
Passez – piétons piétonnes –
il y aura toujours
au fil du rail, un flot plus fort
dessous le pont Wilson

As-tu jamais chanté,
héron craintif,
au pied des bancs de sable
L’époque est trop bruyante pour toi,
et les heures

en vain s’égrènent
sous les coups du tonnerre

Entre ses becs,
le pont se déboîte
où la ronde s’engouffre

Mosaique d'une maison gallo-romaine
Saint-Romain-en-Gal
(Vienne, an 0)

Grand Cahier.636.Révolvie.032.L'univers de la chauffe.21 {•••}

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte