Peut-être un verre...


Peut-être un verre, une chaleur de rhum, la déception d'un souvenir toujours dysharmonique, peut-être suffit-il que la radio diffuse une musique

Le sable se creuse. Le sable s'anime d'un crabe, issu de nulle part une bête pour le moins curieuse, une chose articulée, et qui va de travers

Peut-être venait-il du lac, peut-être s'éveillait-il à l'exis- tence comme sèmes de l'eau, si calme si bleu qui, en d'au- tres circonstances eut déroulé une si naturelle gravitation

Jean Fautrier
Composition
(1958)

Grand Cahier.307.Refonds.010.Syllabes.15

Retour en terre


L'heure est triste, en vérité. Il en est ainsi depuis tou- jours quand l'heure avance. N’être pas là, ne pas y être, n’être pas né serait bien mieux – en dernière extrémité

Mais depuis peu, je regarde et je sais, avec une roue dans le cœur qui commence à tourner, le lieu maintenant où nous sommes

Avant qu’elle ne revienne, il en faudra des cent, des mille et des mille à tourner autour de l'astre, tourner autour de ce point de lumière si paisible dans la nuit

Avant que l'herbe ne repousse, l'infime regain des mots qu’on a perdus, qu’on a oublié depuis longtemps, l'hélio- trope des mots qui ressortent des êtres

C’est ainsi que j'ai vécu, progressant parcourant cette disposition, depuis toujours dans l'obsession que j’en avais, sans aucune haine en vérité, lentement, jusqu’à ce qu’il soit l’heure

Pierre Alechinsky
Niveau d'eau I V XII IV
(2013/2014)

Grand Cahier.325.Refonds.010.Syllabes.14

Si elles n'existaient pas...


Si elles n’existaient pas, il faudrait les inventer. Nous n'avons apporté qu'une substance mauvaise au moulin. Nous ne croyons plus comme autrefois les reconnaître en un regard, passé le seuil des larmes délicieuses. Nous voudrions, après avoir bien réfléchi et ressenti le poids de tout ce temps de silence et de solitude, trouver au bord des mots des choses très légères – des ombres qui filent sur la route, des fumées d'herbes près du talus, des bruits tranquilles, des grappes de fleurs minuscules et sucrées. Comme une voix qui vibre et qui s'apaise et qui s'accorde avec elles

(Nos pensées sont tristes et le songe est amer au cœur qui nous renverse)

Jean Fautrier
Bouquet
(1928)

Grand Cahier.403.Refonds.010.Syllabes.09

Entre vaud et valais


De soigneuses plantations
de petites oranges vertes
et de fermes abricots,
tout leur être à n'être pas encore,
vives
enserrés dans la chaleur

J'ai soif et ne peux boire
qu'une eau de chaude réglisse
au fil de routes poussiéreuses,
je marche vers la plus extrême des fatigues

Franc-bord, alpes bernoises,
suivant le cours d'une calme rivière,
j'avise une grotte – à l'entrée
je paye mon écot,
le ticket poinçonné, j'admire

une fontaine figée, j'évite
une méduse de craie, j'enjambe
instable une rambarde –

Touche l'eau
Plat poisson nu sans yeux sous les spots

Paul Klee
Magie des poissons
(1925)

Grand Cahier.297.Refonds.010.Syllabes.08

Chasseur en ce temps-là


Chaque matin, j'allais poser de frais délié, attentif à ce qui viendrait s'inscrire, blanches sur les pages de l'aube (grive jocasse ou merle noir parmi les vignes) appâtés par jeux de conséquences et miroirs, mes pièges, mes lacs garnis de gluau, mes rets ; j'allais mais, sans la ruse ça n’allait pas suffire, sans le brisement du silence, car j'imite et fascine d'un souffle au travers du corps, les tromperies d'un appeau ; la besace pleine, j’aurais voulu contenir le chant ! ce mot très haut perché, difficile à surprendre, j’aurais, mais ça n'était jamais ça – ça n'était que duvets dépenaillés, plumes cassées, chair sanglante, chairs tremblantes et chaudes, et à jamais la source ne pourrait l’épuiser. Irrassasié, déçu, le cœur insatisfait, j'allais, c'est sûr, de nouveau me lever tôt, à recommencer la chimère

Jean Fautrier
Étude pour le grand nu noir
(1926)

Grand Cahier.398.Refonds.010.Syllabes.07

À chaque fois...


À chaque fois que je m'approche, à chaque fois que je m'accoude
C’est le même plaisir immédiat, c’est la même douleur qui s’éveille
Accroché à l'écho d'une voix entendue dès l'enfance, une voix que je rêve, que j'entends, jeune et qui chante légère, ressentie le long du corps ensommeillé
À chaque fois, à chaque phrase déchiffrée, à chaque feuille agrafée de grand format sur le mur de crépi d'une chambre

C'était l'été, je ne me souviens plus des mots, j'en ai même oublié l'émotion. Elle est pourtant vivace, habillée de jachère, incompréhensible, elle venait de
L'oiseau le feurre
L'arme

Et depuis ce jour j'ai tâché de reproduire, dans les temps qui m'étaient impartis, les conditions de sa venue

Jean Fautrier
Trois têtes
(1954)

Grand Cahier.406.Refonds.010.Syllabes.02

Viviers d'avenirs


Étourdies par le vent,
emportées arrêtées contrées, remontant le fleuve d'hi- ver, soumises
au mauvais temps, elles vont en vagues, se haussent descendent se croisent
Leur cri de lanière est un gréage

Ah le beau navire,
les toits rouillés ! C’est une volée de neige qui varie. Serrons au plus près,
et toutes voiles destinées,
qu'il file et qu'il tangue suivi de son quadrille d'ailes

Loïc Venance
Mouettes à Prefailles, le 1er janvier
(2018)

Grand Cahier.277.Refonds.009.Voies rompues.07

Trois mesures de folie


La mer ne veut plus être la mer, le ciel ne veut plus être le ciel, le champ peut-il être le champ ?

L'eau est mate, l’air est blanc chargé de blanches mous- sures, tourbières glacées de sonorités concaves, tournantes langueurs, voix tonitruantes au départ éperdues d'espace et ouatées, issues des formidables architectures de fer. Ordres et phares. Je vois des foules en mouvement

Le ciel est invisible, la mer invisible, le champ s'étend

Des hommes guettent quelques ailes en reste, fusil contre l'épaule. Les uns, l'oreille agrandie, vont dans la froi- dure, ils piétinent au champ de salicorne

Épaves de navires et grues
Région nantaise
(44300)

Grand Cahier.280.Refonds.009.Voies rompues.08

Les navires


Les cotres les goélettes (maquettes sous le verre) le brick en ses meubles cuivrés, toutes les pièces des eaux vives dorénavant sont enfermées

Ce n’est plus que poudre aux yeux, petite monnaie qui tinte, quincaillerie du fond des poches pour des touristes corsaires

Et quand bien même, l'Amérique a suivi d'autres routes. Fortune a passé malgré le cri de mer

À toutes les couvées d'oiseaux de langue jaune, violentes têtes, vous becs de granit, je le dis, désormais les parasols ont poussé pour l'attardé. Le bar est ouvert jusqu'à minuit

Miettes noires, grillent les mots.

Le corps de garde la mer
y donne ce goût d'algues,
une soupe épaisse et douce
Edouard Adam père
Départ de régate au passage du bateau comité
(EA : 1847 – 1929)

Grand Cahier.273.Refonds.009.Voies rompues.06

Au gré des déplacements


D'abord on a senti une odeur plate, une odeur de fleuve qui venait par le milieu d'une terre d'argile craquelée.
Ensuite on a roulé en soulevant de fines poudres de velours.
Le ciel, avant d'atteindre à la fraîcheur de l'eau fauve, se mit à crier une note très aiguë d'oiseau.
Enfin, on descendit vers la berge et ce fut la Loire, le beau nom féminin de Loire, clair et ouvert.

Va-t-on s'arrêter ? On s'arrête, mais non c'est
L'horizon des bancs de sable et des remous qui vous arrête.

L'eau parfois y pèse un certain temps puis se retire. Étonnées, les herbes sauvages se relèvent, s'ouvrent de larges espaces

Comme délaissés par le pinceau de Ni Zan

Ni Zan
(倪瓚, 1301–1374)

Grand Cahier.281.Refonds.008.Verger des eaux.10

Arsenal nord


Cet œil comme un soleil solide. Elle est simple ici et forte et de toute éternité parmi les joncs de la lumière, la barque échouée, le pli de ses voiles bleues.

C'est une mort à n'en plus finir, pierre ouvrée de l'eau que le temps délabre.

D'une rive à l'autre la place est une foule énervée de chaleur. La brève traversée ! un instant, cueillir un bouquet d'ombres, le jeter aux genoux de l'église et poursuivre par le fin réseau des ruelles.

Canaletto (Giovanni Antonio Canal)
Campo San Pietro di Castello, avec l’Arsenal
(vers 1725)

Grand Cahier.318.Refonds.008.Verger des eaux.08

Déambulation


Contournons quelques bosquets –
il y a de la caillasse, l'ai-je dit ?
de la boue et de fines ornières.
Quel passage qui suinte d'un brouillard d'hiver !
ainsi que la marque d'un doigt glissé contre une vitre –
bien d'autres fouillis variés de tiges.
Ce que c'est que la vie !

D'ailleurs, voyez,
parmi les longs roseaux,
ces coquilles, ces pétales qu'une fauvette y déposa
comme une chute de ciel bleu léger

et, plus loin, voyez
l'épaisse nappe de lentille
où se plante une forte fleur grenat de julienne.
C'est unique à dire
un marais comme ça, cingriesque

Chaïm Rosenthal
Nature XI
(1938-2012)

Grand Cahier.263.Refonds.008.Verger des eaux.07

Prisme


N'avons-nous pas jeté trop de fois le filet pour espérer sortir des mailles un poisson vif ?

A la recherche neuve d'une image, n'avons-nous pas tourné le prisme, et trop de fois ? Continus, délabrés, (couru notre bocage) les bords de nos routes ombragés, les murs qu'envahissent les ronces, nous les longerons encore sans y rencontrer rien que nous ne connaissions déjà.

Il arrive pourtant, qu’à telle taille un jour, s’anime le miroir. Que l’œil s’y prenne c’est peu de choses. Mais son idée, et si vague, et la démarche.

Paul Jenkins
Phénomène Prisme Miroir
(1984)

Grand Cahier.262.Refonds.008.Verger des eaux.06

Un passant


Je n’oublierai pas votre grande âme

Bel oiseau dont les ailes se plient et se déplient battant le jour le ciel plus bleu

Je n’oublierai pas votre voyage ni votre œil perçant qui trouve la proie !

Votre vertige en fondant vers la terre

Cela c’est le même pour nous Bel oiseau de plumes noires ou blanches

Je vous accompagne et salue votre libre et haut pas- sage

Marc Chagall
Nature morte au grand oiseau
(1968)

Grand Cahier.618.Cahier bleu-vert.001.Ébauches.03

À la dame de turquoise


Selon le vœu et la formule, mettez près de la source des chiffons aux branches.

Que l’eau claire emporte ces fleurs offertes, ces feuilles qui s’enroulent en guirlande au fil du courant.

Passez le petit pont de bois, penchez-vous, et par le milieu de la rambarde faites briller vos pièces d’or.

Ou plutôt non, préférez quelques menues monnaies sans valeur comme autant de lettres indéchiffrables.

Pensez fortement une chose, une seule avec force, elle aura peut-être pour vous, dans la suitée des jours, un sens

Shoichi HASEGAWA
Au cours de la vie
(1973)

Grand Cahier.116.Refonds.008.Verger des eaux.04

L'idée du bouvreuil


Passager du Nord-Est, en gorge de pivoine ou gris manteau madame, on te dit petit-bœuf. Les Bretons te di- sent baron.

Pyrrhula deux fois, le doux caractère. Tu fais révérences jolies et gracieux mouvements, moinillon bien nourri. L'autre jour – méfie toi ! j’entendais tes dious mélancoliques près des fruitiers.

Évite la cage,
De trop de chènevis, calotin devenu noir, tu perdrais les couleurs à défaut de la vie. Ce que l'on aime chez toi, c'est la simplicité et le bon naturel,

Malgré les propos d'un grand sensible :

« On s'arrêtait pour écouter le délicat barbotis, éna- mouré de fraîcheur, d'un bouvreuil se baignant dans la mignonne baignoire minuscule de nymphembourg qu'est la corolle d'une rose blanche. »

Marcel Proust, le temps retrouvé
Katsushika Hokusai
Bouvreuil et cerisier pleureur
(1834)
Grand Cahier.359.Refonds.007.Les passants.07


L'oiseau,
de tous nos consanguins
le plus ardent à vivre...
*
Saint-John Perse

Le phénix


Ni principe qui le produit, ni recette savamment concoc- tée, il est sur terre unique et toujours
renouvelé – multiple.

Herbes et fruits ne le nourrissent point. Il en est le verbe et le reflet, son plus parfait miroir, lui qui vit de la douceur des larmes, de l'amome poivré, de l'encens

Comme une horloge réglée pour des siècles, au temps venu, de son bec et de ses ongles il construit

sur un chêne chez nous son nid, ailleurs sur un palmier et son poids n'est rien si ce n’est le lent balancement d'une palme, une datte dorée, l'huile et le sucre des pays du Sud

Il y met, y rajoute une couche de cannelle : de ces brin- dilles de nard appréciées des anciens. De la myrrhe, des morceaux de cinname

Il s'endort dans le feu des parfums

Mais toujours il renaît, à lui-même toujours égal, jeune braise au milieu des cendres grises

Quand le temps sera venu de la tombe et du berceau, à la force de ses ailes, il ira porter l'offrande jusqu’aux portes du soleil

L’oiseau benou, phénix d’Héliopolis
tombe d’Inerkhaou - Thèbes, Égypte
(XXe dynastie)

Grand Cahier.346.Refonds.007.Les passants 08


L'oiseau, 
de tous nos consanguins 
le plus ardent à vivre...
*
Saint-John Perse

Verger des eaux

*



Fraîches fontaines, sources claires
Traversant l'ardeur de l'été
L'enrouement de vos gerbes vives
La voix de vos graviers tournés
Douce sur le bord de vos rives
M'endort… et sous cette brise légère,
Je rêve d'une ancienne amie
Qui me disait : "... du sommeil, l'eau
Et la terre éveille, qui les gardait l'une
Doucement de murmurer, l’autre
En maintes fleurs de se parer,
Belle de couleurs nonpareilles ..."


( ... Louise Labé, Sonnet XV ... )
Shoichi HASEGAWA
L'eau vive
(1971)

Grand Cahier.071.Refonds.008.Verger des eaux.00 {•••}


Est-il aux alentours...



Est-il, aux alentours d'un transparent gazon des prés, plus parfait miroir, plus argenté qu'une eau fraîche, une source inconnue sans rien ni chants d'oiseaux qui troublent, ni feuilles tombées des arbres qui l'ombragent,

Est-il un lieu plus propice au repos...

N'éprouvez-vous pas devant tout ce silence – comme une inquiétude ?
Souvenez-vous d'elle,

Elle qui s'est retirée, le front rougi – quelle honte, quelle honte – solitaire
vers quelques fonderies

De son corps desséché, les os et les rochers, bois obscurs qui résonnaient, rendez sa voix qui ne peut que redire, qui jamais ne se peut détacher

Grand Cahier.118.Refonds.008.Verger des eaux.01 {•••}


Kauma



Vous vous épanouissez
dans la lumière
de la jeunesse,
violettes ce matin

Lierre
de frais ramage cœur
vrillé d’ombres le
lierre des heures se déroule

Je tiens tout entier
dans le silence des heures

Large comme un contre-exemple,
la terrasse fardée de soleil
est le prétexte à ouvrir
quatre prunelles de vin noir au jour

Que la parole y soit féconde,
l’exclamation d’une voix d’homme

Verger d’avril,
on a posé l’échelle
contre le cerisier,
les cerises sont rouges

et vont tacher les mains
Inévitablement
depuis le fond du ciel,
un été brûlant s’annonce

Grand Cahier.113.Refonds.008.Verger des eaux.02 {•••}


Éléments



Je ne veux rien dire
si ce n'est la terre au goût de menthe qui mêle ce matin le ciel et l'eau

D'un ciel
au large flanc d'aigue-marine parcouru d'hirondelles, de ce ciel qui se fond au lac lorsqu'une barque y danse sous la lente avancée des eaux

La terre
comme une opale,
Non qu'elle en exprime seulement l'hydrophane, mais pour la forme aussi que l'on donne à la taille, mais pour le feu dessus

De l'or léger qui tombe, la terre
De celle-là qui nous dit, qui nous renvoie à nos racines de lumière

Grand Cahier.073.Refonds.008.Verger des eaux.03 {•••}


À la dame de turquoise



Selon le vœu et la formule, mettez près de la source des chiffons aux branches.

Que l’eau claire emporte ces fleurs offertes, ces feuilles qui s’enroulent en guirlande au fil du courant.

Passez le petit pont de bois, penchez-vous, et par le milieu de la rambarde faites briller vos pièces d’or.

Ou plutôt non, préférez quelques menues monnaies sans valeur comme autant de lettres indéchiffrables.

Pensez fortement une chose, une seule avec force, elle aura peut-être pour vous, dans la suitée des jours, un sens

Grand Cahier.116.Refonds.008.Verger des eaux.04 {•••}


Anagogique



D'où reçut-elle un sens ? Elle qui n'est plus que reflet, composition de quelques nonpareilles, au regard d'un réel disparu, d'un trop bel éphémère

« Montagnes nouvelles référées là-bas aux présentes mais, ici, un fond bleu légèrement plus sombre, une grande voile tendue,

L'eau du lac unie à l'air chargé de brumes, de gris de rose mêlé, forme la texture même de l'image,
Qui vibre

Seul un angle d'or, ainsi que le paquebot blanc plein de gaîtés TRAVERSÉE DU LÉMAN

sur la proue duquel il tombe, semble un tout compact aux lignes nettement tracées »

Assis sur le quai je vous regarde partir J'y resterai jus- qu'à ce que la nuit vienne clarifier le ciel et la montagne, jus- qu'à ce que je puisse voir les étoiles et les feux de vos maisons

Grand Cahier.204.Refonds.008.Verger des eaux.05 {•••}


Prisme



N'avons-nous pas jeté trop de fois le filet pour espérer sortir des mailles un poisson vif ?

A la recherche neuve d'une image, n'avons-nous pas tourné le prisme, et trop de fois ? Continus, délabrés, (couru notre bocage) les bords de nos routes ombragés, les murs qu'envahissent les ronces, nous les longerons encore sans y rencontrer rien que nous ne connaissions déjà.

Il arrive pourtant, qu’à telle taille un jour, s’anime le miroir. Que l’œil s’y prenne c’est peu de choses. Mais son idée, et si vague, et la démarche.

Grand Cahier.262.Dispersion.022.Minutes et figures.13 {•••}


Déambulation



Contournons quelques bosquets –
il y a de la caillasse, l'ai-je dit ?
de la boue et de fines ornières.
Quel passage qui suinte d'un brouillard d'hiver !
ainsi que la marque d'un doigt glissé contre une vitre –
bien d'autres fouillis variés de tiges.
Ce que c'est que la vie !

D'ailleurs, voyez,
parmi les longs roseaux,
ces coquilles, ces pétales qu'une fauvette y déposa
comme une chute de ciel bleu léger

et, plus loin, voyez
l'épaisse nappe de lentille
où se plante une forte fleur grenat de julienne.
C'est unique à dire
un marais comme ça, cingriesque

Grand Cahier.263.Refonds.008.Verger des eaux.07 {•••}


Arsenal nord



Cet œil comme un soleil solide. Elle est simple ici et forte et de toute éternité parmi les joncs de la lumière, la barque échouée, le pli de ses voiles bleues.

C'est une mort à n'en plus finir, pierre ouvrée de l'eau que le temps délabre.

D'une rive à l'autre la place est une foule énervée de chaleur. La brève traversée ! un instant, cueillir un bouquet d'ombres, le jeter aux genoux de l'église et poursuivre par le fin réseau des ruelles.

Grand Cahier.318.Refonds.008.Verger des eaux.08 {•••}


La tarasque nous bouscule



Sa liberté est celle des eaux soudaines, crues subites, sources brusques jaillies bondissantes, torrent né en force au dégel des cimes.
Ordre des cimes.

Sa liberté est gerbe, foudre qui descelle.

Son corps est aux couleurs de l'arc-en-ciel. Qu'elle s’en aille d’un coup d’aile rejoindre les nuages, elle, la bête faramine qui sème le trouble en tous lieux.

Tarasque, furie, bec de canard, laisse-toi séduire, écoute la voix qui te console, la douce voix des lavandières.

« Lagadeou, lagadigadeou, la Tarascou
Lagadeou, lagadigadeou, lou Casteou »

Grand Cahier.133.Refonds.008.Verger des eaux.09 {•••}


Au gré des déplacements



D'abord on a senti une odeur plate, une odeur de fleuve qui venait par le milieu d'une terre d'argile craquelée.
Ensuite on a roulé en soulevant de fines poudres de velours.
Le ciel, avant d'atteindre à la fraîcheur de l'eau fauve, se mit à crier une note très aiguë d'oiseau.
Enfin, on descendit vers la berge et ce fut la Loire, le beau nom féminin de Loire, clair et ouvert.

Va-t-on s'arrêter ? On s'arrête, mais non c'est
L'horizon des bancs de sable et des remous qui vous arrête.

L'eau parfois y pèse un certain temps puis se retire. Étonnées, les herbes sauvages se relèvent, s'ouvrent de larges espaces

Comme délaissés par le pinceau de Ni Zan

Grand Cahier.281.Refonds.008.Verger des eaux.10 {•••}


Côté nord



Près des bords ombragés du lac, Ophélie depuis toujours, flotte parmi les joncs Ses lèvres depuis toujours se sont fermées, blanches folies ; elles ne chanteront plus ni ballades, ni chansons.

L'eau est glaciale où sa robe s'évase Elle a rejeté son front vers l'arrière ; son regard s’est porté quelque part entre les herbes Le monde est incertain comme un ciel défait de grisaille et de vents

Les fleurs d'orties – ou pâquerettes, ou boutons d'or – sur son corsage les fleurs sont des vœux qu'en toute inno- cence elle fit
(Ce serpent de rêves, à quoi bon…) les pâles iris et pervenches dans l'onde, ces fleurs qui se dispersent, le doigt de cire et le moine des morts

Elle avance lentement vers des rivages inconnus Quel secret dialogue poursuit-elle ? Que balbutient ses lèvres ?

Grand Cahier.224.Refonds.008.Verger des eaux.11 {•••}


Tout une fois


Au creux du jour, il repose, immobile, insoucieux, nuque appuyée contre le bois d'une solive. Il dort.

L'horizon s'est éloigné, il n'y a plus que l'air et l'eau, une ligne ouverte et monotone. Il se tient seul, remuant les lèvres sans rien dire –

Et le temps passe indifférent qui sasse et qui ressasse –

Une barque se balance sur le miroir du vent. Parmi les feuilles froissées d’automne, une feuille retombe.

Replié sur lui-même à lui-même semblable, il ne veut pas ouvrir les yeux, il ne veut pas se retourner.

Parfait amant, perdu dans l'ombre, il ne fait que dormir. Jamais ne se réveille, si fort que soit le bruit du monde.

Cy Twombly
Couronnement de Sesostris
(2000)

Grand Cahier.027.Refonds.008.Verger des eaux.12 {•••}

Fuir


Pour quelle raison se fiait-il à ces marques ? Jaunes, tracées à flanc de montagne de loin en loin sur le tronc d'un chêne. Le chemin qu'il s'obstinait à suivre s'avérait improbable. Lorsqu'il atteindrait la ligne des crêtes, pourrait-il trouver dans la paroi rocheuse un passage, une brèche lui donnant accès à l'autre côté ?
Il en doutait
Mais il continuait d'avancer, glissant sur la terre grasse, les feuilles mortes, la pierraille affleurant

Il ne voulait pas voir sur sa droite la grande horloge comtoise qui battait les minutes, ni, jeté sur les hauteurs, les grammes du soleil

Je ne crois pas qu'il fuyait, d'ailleurs peut-on fuir ! Le monde est étroit, instantanément atteignable aussi vaste soit-il et peuplé

Ce n'était pas là son premier départ. Il y avait eu d'autres parcours. Il connaissait bien ce pays, il y possédait quelques maigres arpents de bois dans une géographie complexe de ravins et de pâtures. Il se souvenait, comme en pointillé sur une carte, d'avoir gravi cette colline, enjambé ces barbelés, puis contourné le plateau d'en face pour redescendre par les combes, jusqu'au village demeuré in- visible ; quelques masures abandonnées, une route impra- ticable qui se fondait en un sentier de ronces, un semis de graviers

Il n'oubliait pas – proche, étrange, au détour d'un bosquet alors qu'il longeait un ruisseau frais sous le couvert – l'œil de biais d'un cheval blanc

Paul Gauguin
Cheval blanc
(1898)

Grand Cahier.337.Refonds.004.Printemps, cheval.04

Météore


Avant que d'entrer tout de go par la fenêtre avec ces yeux de loutre vive, tes toques du vent, tes fourrures, laisse ! que je tourne la tête trop soudain
Le temps

Je te salue, sort incertain du soir qui sombre. La boîte a roulé du monde empli d'un bruit d'os

L'aurai-je aimé l'éblouissante eau bleue du ciel, solide sur les toits sonnant comme une bille qui bondit, et tant, qu'aux pavois de la fête je te hisserai
Météore !

Albrecht Dürer
Melencolia I
(1514)

Grand Cahier.261.Refonds.003.Ighizan.12

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte