Les commencements


Il aimait à se promener sous les préaux
ou dans les rues étroites,
la tête lège,

à voir le défilé des façades sobres et fortes bâties voici deux siècles entiers
alors que le ciel parfaitement bleu nous parlait encore,
avec leurs combles mansardés,
les larges corniches,
les œils-de-bœuf d'où le regard se perd,

s’en aller aux endroits délaissés,
sur la place nue entourée de tilleuls effrayer le dortoir des étourneaux,

debout dès le petit matin pour entendre la fontaine
puis joyeux
frapper portes et volets

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire (2013)

Grand Cahier.220.Refonds.002.Hortense.09

Conte


Le fils de la ferme voisine a coupé au travers du pré, a franchi le chemin bourbeux. Il a descendu, trois heures son- naient au village, sous la basse frondaison des pommiers : des fruits trop mûrs éclatèrent dans l'ombre. Son pas est lourd et ses bottes sont vertes. La maison contournée, il est entré dans la salle commune, a salué l'homme qui l'attend les coudes sur la table puis s'est assis, a bu le cidre offert

« Allez donc jouer dans le grenier, les enfants ! » dit l'hom- me qui se penche. La fenêtre s'ouvre sur le petit jardin, ses bords semés de pensées sont aussi chargés de couleurs que les ciels du bocage. Mais dans cet après-midi d'été l'univers est rond, les marches brûlent et les boules de marbre lustré à l'extrémité de la rampe en cuivre du perron reflètent tout un jeu d'éclats d'or et de courbes. « Allez ! » dit-il encore

Pour accéder au grenier il faut grimper l'escalier accolé au mur d'ouest (la pierre est humide et moussue), éviter le rebord branlant du palier d'où se découvre la route qui mène au bourg, enfouie sous deux épaisses haies, pousser une porte mal ajustée

Un reste de récolte, un vieux fusil enveloppé dans sa toile huilée, des habits passés de mode, divers objets et bibelots brisés dont l'usage s'est perdu, tout ceci, un trésor pour des yeux, dans la pénombre et la poussière, donne l'occasion d'infinies distractions

On a oublié ce qui se trame en bas. Le soleil fait la roue, les jeux côtoient les rêves. Ils ne s'interrompront que bien plus tard et pour un bref instant, un choc sourd, un long gémis- sement. On est sans pouvoir sur les choses qui passent. Demain, on trouvera la hache à la même place, la niche sera vide, la chaîne détendue et l'eau du seau aura taché les herbes du fossé
Olivia Rolde
Life Zone
(2019)


Grand Cahier.177.Refonds.002.Hortense.07

Ils sont partis...


Ils sont partis le repas terminé au plus fort instant du jour avec des rires joyeux et les paroles vives que prête le vin, l'imminence d'un départ pour une fête où se retrou- veront les amis de longue date, en disant qu'il ne fallait pas s'inquiéter et que la nuit ne sera pas tombée que déjà ils seront de retour

Ils ont dit mais la terre a tourné, mais l'horloge a sonné. Dix heures qu'elle a sonnées. Et la colère et l'inquiétude ont recouvert son cœur

La nuit est venue dans sa froideur de reine, jusqu'au bord de la fenêtre, irrésistible et lente comme une eau. Est-ce une bouche ? Toute clarté n'est pourtant pas absente. Le ciel passe avec un balancement de seigle, sous le vent d'ouest

Les voix aimées ? il y songe sûrement, et peut-être même, auprès de la barrière, les entend-il déjà. Cela va s'animer. Pourquoi en douterait-il ? Ah ! Ouvrir la porte, voir le rayon se poser sur l'allée et, courir, oublier la peur qui gagne, la pièce jaune sous l'ampoule et tous les bruits amplifiés qui venaient du plafond

Guillaume Le Baube, Olivia Rolde
Territoires
(2013)

Grand Cahier.212.Refonds.002.Hortense.06

Chute du ciel


Du bout de la ruelle, à l'aplomb des rochers,
la maison carrée de l'enfance nous fait signe

Le vent du large sentant le sel a soufflé
Que toute pierre est grise,

et quel étroit jeune homme !
avec autour son petit jardin de guingois

Des fourmis jaunes innombrables tourbillonnent
La mauvaise herbe va-t-elle à nouveau chanter ?

Avril, les bouquets d'astres, nos chemises bleues
L'escalier se raidit qui descend vers la plage

Ce n'est plus qu'une barre où la nuit met le coude,
où les lointains s'effacent

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.219.Refonds.002.Hortense.05

Grand règne


Plus personne ne vivra à cette extrémité de la maison. On a cloué les volets. La collection d'insectes, la table nue, les photos de familles sont époussetées avec méthode. Un homme est mort. Étroit, l'escalier monte à l'étage dans l'ombre. On trouve comme avant de hauts lits de chêne sur rails et des édredons moelleux, nous n'y dormirons plus.

La lumière se rattrape à la terrasse, contre les murs blanchis. La grille verte surplombe une route de boue, un village net ou le chemin de fer.

Garçons et filles, le soir venant, s'asseyaient sur le rebord. Le figuier disparaissait au bout du champ, les hirondelles bientôt ne passaient plus. Chaque vie devenait si proche que les voix se taisaient.

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.215.Refonds.002.Hortense.04

L'irrémédiable


De la cave luisante jusqu'aux lattes poussiéreuses du grenier, du jardin envahi par les taupes à la margelle du puits où, effrayé, curieux, hésite un enfant, il ne reste rien.

Le cerisier vieux sous la tempête, le soir, lâcha ses fruits. Un cerf‑volant s'accrocha dans les branches et le panier fut rouge. Joyeux, il rapporta le tout.

Ailleurs on construit des huttes de roseaux, on étend un linge usé, on fait son pain recuire. La route qui vraiment ne veut pas s'arrêter se perd droite aux champs.

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.214.Refonds.002.Hortense.03

Les vies diverses du talus


Prenez la route noire en sortant du village, vous verrez, vous entendrez peut-être, au jardin haut perché, la femme en sarrau bleu. A ses lèvres s'accroche une verrerie d'oi- seaux fins, d'oiseaux multicolores, des oiseaux d'opérettes. Jeune, elle sourit au bel été mais il lui faut courber l'échine. L'air est sec et le travail pénible. Sarclage des chiendents, binage vont former pour aujourd'hui son lot de pauvreté. Si parfois elle relève la tête, c'est pour voir son enfant, sa vie si chère, assis dans l'escalier ou dans le creux des herbes longues. Il joue, il découvre, il ne sent pas les heures qui passent. Il y a tant à découvrir, tant à déloger des fissures du muret.

Theodoros Stamos
Stèle du monde
(1948)

Grand Cahier.213.Refonds.002.Hortense.02

13ème sonnet


Voller Apfel, Birne und Banane,
Stachelbeere ... Alles dieses spricht
Tod und Leben in den Mund ... Ich ahne ...
Lest es einem Kind vom Angesicht,

wenn es sie erschmeckt. Dies kommt von weit.
Wird euch langsam namenlos im Munde ?
Wo sonst Worte waren fließen Funde,
aus dem Fruchtfleisch überrascht befreit.

Wagt zu sagen, was ihr Apfel nennt.
Diese Süße, die sich erst verdichtet,
um, im Schmecken leise aufgerichtet,

klar zu werden, wach und transparent,
doppeldeutig, sonnig, erdig, hiesig — :
O Erfahrung, Fühlung, Freude — riesig !

Paul Cezanne
Pommes, poires, raisins
(~1879)

Pomme entière, banane et poire,
Groseille… Tout cela dit mort
Et vie dans ta bouche… On dirait…
Lisez-le dans les yeux d’un enfant

Qui les goûte. Venu de loin cela va-t-il
Ineffable lentement fondre en bouche ?
Là où étaient des mots s’écoulent des vestiges
Libérés par surprise de la pulpe des fruits.

Osez dire ce que vous appelez pomme.
Ce sucré, qui d’abord se condense pour,
Au sein du goût se dresser doucement,

Y devenir clair, vif et transparent,
Ambiguë, ensoleillé, terrestre, d’ici – :
Ô savoir, toucher, plaisir –, Immensité !

Rainer Maria Rilke - Sonnets à Orphée - 1.13

*
Tout questionnement de l'homme
engageant son être ultime
comme sa situation dans le monde
s'enracine dans ses premières expériences

(Maurice Blanchot)

Grand Cahier.NNN.Refonds.002.Hortense.00

D'un premier jardin
craquant
d'eaux vertes


Le terreau noir et de graisse, grouillant d'insectes à cuirasse d'or : marionnettes qui combattent dans l'éther, pinces, rostres fouillant la mort, gorgé du lait vert et des humeurs jaunâtres – le terreau tassé, marqué des pas de qui prend soin parmi les larges feuilles assoiffées, les rhubarbes qui font claquer des lèvres, les choux montés non point encore en graine, les chicorées diverses – le terreau, l'enfant y creuse une tombe pour le chaton qu'il vient de tuer, puis retourne à ses jeux de soleil vu sur l'aile sublime d'une belle-dame, à ses courses qui jamais n'auront franchi le front blanc des troènes

Olivia Rolde - Zone refuge
(2017-2018)

Grand Cahier.157.Refonds.002.Hortense.01

Entre vaud et valais


De soigneuses plantations
de petites oranges vertes
et de fermes abricots,
tout leur être à n'être pas encore,
vives
enserrés dans la chaleur

J'ai soif et ne peux boire
qu'une eau de chaude réglisse
au fil de routes poussiéreuses,
je marche vers la plus extrême des fatigues

Franc-bord, alpes bernoises,
suivant le cours d'une calme rivière,
j'avise une grotte – à l'entrée
je paye mon écot,
le ticket poinçonné, j'admire

une fontaine figée, j'évite
une méduse de craie, j'enjambe
instable une rambarde –

Touche l'eau
Plat poisson nu sans yeux sous les spots

Paul Klee
Magie des poissons
(1925)

Grand Cahier.297.Refonds.010.Syllabes.08

Déroulé


Chemin, l’écheveau du chemin se dévide vers la gauche, inaperçu parmi la poudre des rochers, des écailles anguleuses hérissées de touffes de pins sauvages, une forme peut-être et vague un rêve de dragon dans la brume

De biais l'emprunte un homme que suit le plus petit des hommes son portefaix

Au détour d'une paroi de papier (elle s’évanouit de blancheur, la tête fière) la quille d'un village surgit dans le clairsemé des baumes, le désordre des nuées

Est-ce un casque, des bois râcheux de guerrier qui s'avancent, des toits peints de sang courbés comme des sabres ?

Terrés de frayeurs dans leur nid de chaumes et de branches, les hommes disparaissent, ne se voient plus ; rien ne se voit plus que la peur

Les buissons crissent d'aragnes. Le pinceau a tracé dans le ciel déchiqueté d'orages, tout un jeu de plans effondrés involontaires, de plis dans l'air, d'œils‑de‑kami, de froissements

Sous les arbres noircis qui l'ombragent, le chemin, c'est aussi parfois la fraîcheur du ruisseau, le lait d'un serpent dans les anfractuosités de la terre, un enfant, un vieillard aux longues manches traversant le pont de pierres

C’est une rampe qui s'incline, un rideau qui coulisse et qui s'ouvre, une autre vue, des branches qui percent à même la roche fleurie. Le damier des joncs envahissant l'espace des eaux plates

Jusqu'aux mâts détourés, jusqu’à ces quelques pavillons frais badigeonnés ; les hommes s'affairent, marchandent sous l'auvent ; une barque se perd dans les vapeurs du lac

Huang Gongwang
Habiter dans les monts Fuchun
(Yuan, 1347-1350)

Grand Cahier.123.HŌEIDŌ.Refonds.001.D'une motion.11

Les portefaix se lassent
et leurs bras abandonnent les fardeaux
balots de jour ficelés dans de mauvaises toiles à matelas
Les quais s'étirent
et ce sont de longues dalles de hantise
pavés-fantômes
dont chaque aspérité est le souvenir d'un os

Michel Leiris
Savannah, Haut mal (1943)

Choses vives


Assise en un sofa elle lit qu'elle aime, sur des cahiers de bandelettes reliés par des ficelles, plus que tout Li Chang-Yin.

Larmes de cire à la chandelle, sèches coquilles de litchis. Une épingle de tête ornée de fleurs tombe à terre, on l'oublie.

Sei était laide, sauf au-dessous du menton. In- telligente vaniteuse et sensible, infiniment curieuse.

Mêlés de cette herbe cueillie indifférente sans oreilles, myosotis et chrysanthèmes qui, Sei, aurait bien pu l'entendre ?

Sei Shonagon
Notes de chevet $62
(~ l'an 1000)

Grand Cahier.164.Refonds.001.D'une motion.09

Lieux des fleurs


Indulines pensées qui forcez le passage, vous re- prendrez le ciel, vous, timides, allantes sous les arceaux du pré

Rafflesias trop larges, lippues, briques au pied de vigne, nœuds pape des moussons, quel climat pestilentiel et vorace !

Et vous, chrysanthèmes, crocs du guerrier, j'aime la rigueur de vos traits, l'ordre à la courbe d'un pétale, vous soumettrez la pierre au sabre

Cérase, couleurs naissantes, aubes sur un jardin de Kobori Enshù, près d'une maison de papier

Kobori Enshù
「永井信濃守宛消息」

Grand Cahier.230.Refonds.001.D'une motion.06

Frairie du prince


Atome de midi jaune tulipe,

belle herbe offerte à la fourche des grand-routes, jeune ou vieux midi portant livrée, autour de la table, assoyons-nous, servie, surchargée comme une abondance des Flamands.

C'est les pains blonds, les fromages à la pie, les volailles poissons secs jambons, hanaps orfévrés et fruits en coupe.

Que jouissent les corps ! Que les voix s'y tiennent pour l'éternité ! dans les rires de vivre et le bruissement de guêpes
Jan Davidszoon de Heem
Nature morte avec Jambon, Homard et Fruits
(~1653)

Grand Cahier.247.Refonds.001.D'une motion.04

De quel endroit vont-ils surgir...


De quel endroit vont-ils surgir ? Longues tiges, bouquet jeté, comme fleurs qui éclatent. Je tends la main, je touche l'horizon. Écoute, les sonorités dans l'air du jour qui ne vient pas. Blanches et mates. Le vent glisse sur les algues, sou- lève un peu d'écume

Et si j'attends, et si je doute, assis sur ce rebord, entre le rêve et le réveil, entre le ciel et la mer immobile, comme un brouillard qui se détache avec lenteur, et si j'espère... toute barque amarrée est un poing de pensées
Claude Monet
Impression, soleil levant
(1872)

Grand Cahier.331.Refonds.001.D'une motion.01

On dit que le temps...


J’espérais une ligne qui ne s’arrête pas à droite de la page mais se jette au-delà, franchis- sant d’un bond les marges, léger bloc de souffle poursuivant son trait dans toutes les directions.

En tous sens, des virgules, des boucles, des crochets, des accents, dirait-on, à toute hau- teur, à tout niveau ; déconcertants buissons d'accents. »

Henri Michaux


La lenteur est une puissance redoutable, car elle a la passion de l'immobilité avec laquelle, un jour, elle se confondra
*
Edmond Jabès


Elle traîne, elle nous dépose et s'insinue

la remontée du temps qui bout à la surface des jours à la fleur des eaux –
le blanc précipité égrené de l’horloge,
la mousse des jours devenue liquide
transparente et sans bord...

Qui ne prend selle portera le bât

la ralentie gobe les sons rit dans son poing ou fait la perle à la sortie des courants d’air, la ralentie à un moment ou à un autre
se dissout dans l’origine
et rebondit sur le Néant parfait
du mouvement

L’homme a disparu
toute sensation est absente

Grand Cahier.628.Refonds.001.D'une motion.00

Parallèles (L do D. 10)


Depuis longtemps, ces phrases
que j’ai pu dire
sont sans mémoire
– depuis longtemps ces phrases (réécrites sans cesse) n’ont plus de liens avec moi-même Pareilles

à ces gens à qui je parle, ou qui me parlent, mais que j’écoute à peine fasciné
– en tous sens –
par leur physionomie, la fréquence et le rythme de leurs mots qui s’en vont ou qui viennent

J’ai le souvenir sensible D’une inflexion de voix, d’un geste de la main ; je note
avec une précision photographique une mimique mus- culaire, l’émotion affichée sur leur visage Une expression faciale Qui les éclaire

Mais ce qu’ils ont pu me dire, ne m’en souviens – et que leur ai-je dit déjà de mon côté – à eux, voulais-je m’adresser vraiment – et eux, était-ce à moi qu’ils voulaient s’adresser ?

Car ces phrases me sont devenues
étrangères
et ont suivi leur voie

Nous vivons,
séparés par l’oubli désormais Nos chemins
de vie sont parallèles

Henri-Michaux
Meidosem
(1948)

Grand Cahier.634.Alentour de Soares.002.Trois fils.03




Livro do desassossego ldod 10

E assim sou, fútil e sensível, capaz de impulsos violentos e absorventes, maus e bons, nobres e vis, mas nunca de um sentimento que subsista, nunca de uma emoção que continue, e entre para a substância da alma.
Le livre de l'intranquillité ldod 10

Je suis fait ainsi, futile et sensible, capable d'impulsions violentes qui m'ab- sorbent, bonnes et mauvaises, nobles et viles, mais jamais d'un sentiment qui subsiste, jamais d'une émotion qui dure et pénètre la substance de l'âme.

Tudo em mim é a tendência para ser a seguir outra coisa: uma impaciência da alma consigo mesma, como com uma criança inoportuna;
um desassossego sempre crescente e sempre igual.

Tout en moi aspire à être en suivant d'autres voies : une impatience de l'âme envers elle-même, comme avec un enfant importun ;
une intranquillité toujours croissante et toujours égale.

Tudo me interessa e nada me prende. Atendo a tudo sonhando sempre; fixo os mínimos gestos faciais de com quem falo, recolho as entoações mili- métricas dos seus dizeres expressos;
mas ao ouvi-lo, não o escuto, estou pensando noutra coisa, e o que menos colhi da conversa foi a noção do que nela se disse, da minha parte ou da parte de com quem falei.

Tout m'intéresse et rien ne m'arrête. À tout un chacun, je réponds, tout en rêvant ; je note les moindres mouvements faciaux de mon interlocuteur, recueille les intonations millimétrées de ses expres- sions verbales ;
mais l'entendant, point ne l'écoute, je pense à autre chose, et ce que je retiens le moins de la conversation, ce sont les thèmes abordés, venant de ma part ou de la part de celui qui parlait.

Assim, muitas vezes, repito a alguém o que já lhe repeti, pergunto-lhe de novo aquilo a que ele já me respondeu;
mas posso descrever, em quatro palavras fotográficas, o semblante muscu- lar com que ele disse o que me não lembra, ou a inclinação de ouvir com os olhos com que recebeu a narrativa que me não recordava ter-lhe feito.

Ainsi, bien souvent, je répète à quel- qu'un ce que je lui ai déjà dit, je l'interroge de nouveau sur un sujet auquel il a déjà répondu ;
mais je peux décrire, en quatre mots photographiques, les mimiques de son visage lorsqu'il me dit ce dont je ne me souviens plus, ou sa tendance à n'écouter qu'avec les yeux mon discours, lorsque je répète ce que je ne me souvenais pas lui avoir déjà dit.

Sou dois, e ambos têm a distância — irmãos siameses que não estão pegados.


Je suis deux, et l'un et l'autre gardent leur distance — frères siamois que rien ne relie.


Sublime comptable... (L do D. 4, 5)


Sublime comptable De la ville De Lisbonne
écrivant les mots de son salut
claironnant l'aurore Qui l'engendre,

Comme au désert
le moine éloigné dans sa solitude,
l'ermite percevant dans les pierres Et les grottes
la substance d'un Christ

Ces chiffres, ces marques du registre, dont les lignes sont tracées à la règle
Sont bruits du monde eux aussi, monde qui recèle tout un peuple d'exilés qui en font la valeur

– le moine, l'ermite, le navigateur le

poète toutes les portes qui mènent aux Indes Et à l'orient de toutes les musiques –

Et ces marques banales Du néant valent bien les mots rimés qui s'additionnent, et qui s'alignent dans le tissu de ma vie
Henri Michaux
Sans titre
(1950-1970)

Grand Cahier.633.Alentour de Soares.041.Trois fils.002



Livro do desassossego ldod 4

... e do alto da majestade de todos os sonhos, ajudante de guarda-livros na cidade de Lisboa.

Mas o contraste não me esmaga — liberta‑me; e a ironia que há nele é sangue meu. O que devera humilhar-me é a minha bandeira, que desfraldo; e o riso com que deveria rir de mim, é um clarim com que saúdo e gero uma alvorada em que me faço.

A glória nocturna de ser grande não sendo nada! A majestade sombria de esplendor desconhecido... E sinto, de repente, o sublime do monge no ermo, do eremita no retiro, inteirado da substância do Cristo nas pedras e nas cavernas do afastamento do mundo.
Le livre de l'intranquillité ldod 4

...et de la hauteur de la majesté de tous les songes, aide-comptable de la ville de Lisbonne.

Mais un tel contraste ne m'accable pas — il me libère ; et l'ironie qu'il contient est mon sang. Ce qui devrait m'humilier est l'étendard que je déploie , et le rire avec lequel je devrais rire de moi est un clairon avec lequel je salue et engendre une aubade en laquelle je m'invente.

Être grand sans être rien, gloire nocturne ! Sombre majesté d'une splendeur inconnue...Et soudain j'éprouve le sublime du moine dans son désert, de l'ermite dans sa retraite, découvrant la substance du Christ dans les pierres et les grottes de son éloignement du monde.





Livro do desassossego ldod 5

Tenho diante de mim as duas páginas grandes do livro pesado; ergo da sua inclinação na carteira velha, com os olhos cansados, uma alma mais cansada do que os olhos. Para além do nada que isto representa, o armazém, até à Rua dos Douradores, enfileira as prateleiras regulares, os empregados regulares, a ordem humana e o sossego do vulgar. Na vidraça há o ruído do diverso, e o ruído diverso é vulgar, como o sossego que está ao pé das prateleiras.

Baixo olhos novos sobre as duas páginas brancas, em que os meus números cuidadosos puseram resultados da sociedade. E, com um sorriso que guardo para meu, lembro que a vida, que tem estas páginas com nomes de fazendas e dinheiro, com os seus brancos, e os seus traços à régua e de letra, inclui também os grandes navegadores, os grandes santos, os poetas de todas as eras, todos eles sem escrita, a vasta prole expulsa dos que fazem a valia do mundo.

No próprio registo de um tecido que não sei o que seja se me abrem as portas do Indo e de Samarcanda, e a poesia da Pérsia, que não é de um lugar nem de outro, faz das suas quadras, desrimadas no terceiro verso, um apoio longínquo para o meu desassossego. Mas não me en- gano, escrevo, somo, e a escrita segue, feita normalmente por um empregado deste escritório.
Le livre de l'intranquillité ldod 5

J'ai devant moi les deux grandes pages d'un lourd registre ; je relève de son inclinaison sur le vieux pupitre, avec des yeux fatigués, une âme encore plus fatiguée que mes yeux. Par delà le néant que cela représente, le magasin aligne, jusqu'à la rue des Douradores, ses éta- lages réguliers, ses employés réguliers, l'ordre humain et le calme ordinaire. Il y a un bruit différent derrière les vitrines, et ce bruit différent est ordinaire, comme est ordinaire le calme aux pieds des étals.

Je baisse des yeux neufs sur les deux pages blanches, où mes chiffres appliqués ont inscrit les résultats de l'entreprise. Et avec un sourire que je garde pour moi, me vient à l'esprit que la vie, dont ces pages font partie, avec leurs noms d'affaire et sommes d'argent, avec leurs espaces, lignes et écritures tracées à la règle, inclus aussi les grands navigateurs, les saints hommes et les poètes de toutes les époques, tous sans aucune inscription, vaste descendance expulsée de ceux qui font la valeur du monde.

La couverture elle-même du registre dont j'ignore la nature, m'ouvre les portes de l'Inde et de Samarcande ; et la poésie de la Perse, qui n'est d'aucun pays, fait de ses quatrains, sans rime au troisième vers, un soutien lointain pour mon intran- quillité. Mais sans me tromper, j'écris, j'additionne, et les écritures s'enchainent, tracées normalement par un employé aux écritures.

Mélopée des villes... (L do D. 3-1)


Mélopée des villes, des chanteurs de rues

Des automobiles et des trains surgis ici, en mon âme, et là-bas aussi bien — Quelle différence cela fait-il l'en-dedans et l'au-dehors — l'essentielle inexistence en moi et hors de moi des choses

L'univers ne tient-il pas tout entier dans l'étroite lucarne de tes yeux, dans le coquillage océanique de tes oreilles

(pulpe et graine sous la dent, fraîche salive des nuits, fumée du vent qui froue dans les fossés)
Sens-tu

Le rythme d'encre au bout de tes doigts

Le rythme accordé de l'être avec le monde, sans avan- ce ni retrait, s'en allant d'un même pas

Le son d'un triangle parfait

Pedro Alves
Largo do Duque de Cadaval - Rossio
(Lisbonne 2018)

Grand Cahier.632.Alentour de Soares.Trois fils.01



Livro do desassossego LdoD 3

Amo, pelas tardes demoradas de Verão, o sossego da cidade baixa, e sobretudo aquele sossego que o contraste acentua na parte que o dia mergulha em mais bulício. A Rua do Arsenal, a Rua da Alfândega, o prolongamento das ruas tristes que se alastram para leste desde que a da Alfândega cessa, toda a linha separada dos cais quedos tudo isso me conforta de tristeza, se me insiro, por essas tardes, na solidão do seu conjunto. Vivo uma era anterior àquela em que vivo; gozo de sentir-me coevo de Cesário Verde, e tenho em mim, não outros versos como os dele, mas a substância igual à dos versos que foram dele. Por ali arrasto, até haver noite, uma sensação de vida parecida com a dessas ruas. De dia elas são cheias de um bulício que não quer dizer nada; de noite são cheias de uma falta de bulício que não quer dizer nada. Eu de dia sou nulo, e de noite sou eu. Não há diferença entre mim e as ruas para o lado da Alfândega, salvo elas serem ruas e eu ser alma, o que pode ser que nada valha, ante o que é a essência das coisas. Há um destino igual, porque é abstracto, para os homens e para as coisas — uma designação igualmente indiferente na álgebra do mistério.

Mas há mais alguma coisa... Nessas horas lentas e vazias, sobe-me da alma à mente uma tristeza de todo o ser, a amargura de tudo ser ao mesmo tempo uma sensação minha e uma coisa externa, que não está em meu poder alterar. Ah, quantas vezes os meus próprios sonhos se me erguem em coisas, não para me substituirem a realidade, mas para se me confessarem seus pares em eu os não querer, em me surgirem de fora, como o eléctrico que dá a volta na curva extrema da rua, ou a voz do apregoador nocturno, de não sei que coisa, que se destaca, toada árabe, como um repuxo súbito, da monotonia do entardecer!
Le livre de l'intranquillité LdoD 3

J'aime, par les longues soirées d’Été, le calme de la ville basse, et par dessus tout, redoublé par contraste, le calme de ces quartiers qui, le jour plonge dans le plus grand des vacarmes. La rue de l'Arsenal, la rue de l'Alfândega, le prolongement des rues tristes qui s'étirent vers l'est au bout de l'Alfândega, le tranquille alignement des quais, tout cela réconforte ma tristesse, si je m'engage et rejoins par ces soirées leur solitude.Je vis alors dans une ère antérieure à celle où je vis et me réjouis de me sentir le contemporain de Cesàrio Verde, et j'ai en moi, non des vers semblables aux siens, mais la substance même de ceux qu'il fit. Et je traine jusqu'à la nuit, avec une sensation de vie pareille à celle de ces rues. Le jour, elles sont remplies d'un vacarme qui ne veut rien dire ; le jour elles sont remplies d'une absence de vacarme qui ne veut rien dire non plus. Le jour, je suis nul, la nuit je suis moi. Il n'y a pas de différence entre moi et les rues du côté de l'Alfândega, sauf qu'elles sont rues, et que je suis âme. et cette différence peut-être ne vaut rien devant ce qu'est l'essence des choses. Hommes et choses ont un égal destin, car il est abstrait – une désignation également indifférente dans l'algèbre du mystère.

Mais il y a autre chose... Au cours de ces heures lentes et vides, me vient à l'esprit montant de l'âme, une tristesse de tout l'être, l'amertume d'être tout en même temps, une sensation mienne et une chose externe, qu'il n'est pas en mon pouvoir de modifier. Ah, que de fois mes propres rêves se sont-ils ainsi dressés, choses devant moi, non pour se substituer à ma réalité, mais pour m'avouer leur ressemblance avec elle ; et moi, les refusant, de moi ils surgissaient vers le dehors, comme ce tramway qui s'éloigne au bout de la rue, ou la voix nocturne du crieur public annonçant, je ne sais quoi, qui se démarque, mélopée arabe, soudainement jaillie dans la monotonie du crépuscule. 

J’espérais...


J’espérais une ligne qui ne s’arrête pas à droite de la page mais se jette au-delà, franchissant d’un bond les marges, léger bloc de souffle poursuivant son trait dans toutes les directions.

« En tous sens, des virgules, des boucles, des crochets, des accents, dirait-on, à toute hauteur, à tout niveau ; déconcertants buis- sons d'accents. »

Henri Michaux


Grand Cahier.475.Refonds.001.D'une motion.00

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte