Tenir


Ces longues laisses d’algues poursuivies lorsque l’eau de l’océan se retire
où m’ont-elles conduit ?

L’étendue de la plage maintenant, songe et
patiente

(dis-moi) sargasse
qu’attends-tu de cette houle, de ces vagues

quel retour du lointain
qui va te submerger, comment peux-tu rester dans cette vase, plantée à espérer que l’eau revienne
et que tout se relève

Piquet là / planté
mais il est trop tard

Face au
reflux,
n’est mal
château

qui
tienne
Henri Rivière (1864-1951)
Estampe N° 5 L'écume après la vague
1892 (Tréboul - Bretagne)

Grand Cahier.767.Cahier bleu-vert.014.Perditions.15

Les fleurs du moment


Abeilles de fer
aiguilles d’argent
vous garnissez
vos ruches du miel
des fleurs de sang vert,

nourrices de retour
épuisées par le sang jaune

Libellules de fer
et de mort, planant
quadrige d’ailes
au sang noir dévastant
la fleur des eaux

Cervelles de cuivre
et de silice, parfaits triangles

de symétrie aux reflets
du miroir numérique,
fleurs d’étincelles, sang glacé
des temps sans musique
des sentiments

vous êtes une même nature
animale-humaine
Odilon Redon
Fleur de sang
(1895)

Grand Cahier.766.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.20

Arrêt sur image


La vie bouge
aimant elle ingurgite
le mouvement qu'elle inventa
une fois pour toutes,

et lorsqu'elle
se fige

en moi, assis sur ce banc
au bord de cette blancheur, froide et matinale
où rien n'est différé

qu'y a-t-il à voir au dehors ? si ce n'est
mon temps de vivre

ai-je peur
de ce silence, de cet exécrable
espace désolé terre

gaste où d'entre les choses la justice
ne se rend plus

et que les images ne sont plus
comme au cinéma
l'une après l'autre substituées – si grand est leur nombre à chaque instant
Paul Cézanne
Homme assis
(1905/1906)

Grand Cahier.764.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.18


Le désir


est un phénix au
nom rouge ou palmier

ou doigt de lumière

paume d’une main
fertile
  alliance
victorieuse donnant
miel et vin

chimères
et poussière
du pain s’entourant
d’une douceur
de lait

le désir
est frondaison ou-
verte au soleil
ou fermée

sur sa nuit
d'une profondeur
immémoriale
Katsushika Hokusai
Phénix fixant les huit directions
(1818)

Grand Cahier.763.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.17

Le buisson


Cette échappée, était
impossible
incertaine et sans marque sans
appui je le savais

il eut été
préférable de suivre la courbe
et ses plis nombreux

qui conduisent
à l’infini mais blessé j'ai pris

(car il n’est d’autre vérité que le hasard –
aucune traces d'un itinéraire, il n’y a que des cairns – et rien ne se dit ou peut-être qu'ils se disent
ici et là différemment)

j'ai pris,
décidé et j'ai franchi d’un pas a-
percevant une clarté
le buisson de cette impasse
Jacob Isaacksz van Ruisdael
Le Buisson
(1649/1650)

Grand Cahier.762.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.16

Le plus petit morceau


qui soit
ne peut-il être jamais seul –

de rien ne se détache
unique et innombrable
unique et chargé de la toute

puissance de son être / dans une lumière
qu'il ne peut voir
unique point virtuellement chargé de tous les autres

s'il était seul
il ne serait en aucun lieu en aucun temps
s'il était seul et sans mesure

quel espace occuperait-il
occuperait-il tout l'espace

mais de quel espace s'agit-il ? S'agite-t-il, où puise-t-il son énergie, ce petit morceau d'une quelconque matière,

dans quelle lumière
et comment ferait-il
il y a en lui

la distance d'une étoile, d'un Soleil
au Centaure

et qu’est-ce donc
qui s’alterne puisqu’il est seul
Hans Hartung
T1982-U1
(1982)

Grand Cahier.761.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.15

Parturition


De ces obstructions,
de ces embarras

que dire
devant cette débauche de viscères
nu,

couvert d'urines,
(edere) qui vient d'être édité
du sexe de sa mère

qui le projette
mais qu'est-ce à dire :
recevoir, mettre au jour ?

Symptôme isolé maintenant

qui se dresse   encore
fébrile sur ses pattes
et souillé

petit animal jeté là dans la vie
pour y mourir
tu ne sais rien du jour

Réel étonné
à jamais flottant
illocalisé
Stanley William Hayter
Parturition
(1939)

Grand Cahier.760.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.14

Cheval


Et du cheval conserve l'adelphie
non la bêtise

  (qui n’est qu’humaine)

observe les autres
avec son oeil qui tourne de côté

mais conserve pur (c'est-à-dire, fait briller de ses crins) et le jour et la nuit

ensemble et sans mélange, alterne

« Le bleu, le Bleu monta...
Le Fin, le Pointu siffla...
...ce n'est que toi qui t'es déplacé. »

« Saut blanc après saut blanc.
et après ce saut blanc encore un saut blanc. »

dompte sa fougue,

qu'il ne fuit pas !
Et que la vie

devienne
Wassily Kandinsky
Cheval 'Der Blaue Reiter'
Les marches, trad russe Catherine Perrel
(1911)

Grand Cahier.759.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.13

Taureau


Souviens-toi du
taureau,
monade sans fenêtres

différance
obstruction

tête baissée
sabots et cornes

à l'encontre de l'intrus
ou de quiconque aurait cherché
à l'empêcher

– d'être libre
enfin
au-delà de la barrière

souviens-toi
de son souffle créateur
Pablo Picasso
Nature morte avec tête de taureau, livre et palette
(26.11.1938)

Grand Cahier.758.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.12

Choix


Cette route bien tracée
route désertique et droite
dos courbé où l'on s'échine
ces machines, évite-les

– mécaniques inhumaines
simulacres et plastiques
envahissent tout l'espace

D'un pas, préfère à côté
la ronce et les fleurs des bois

Aux champs, répand la semence
la floraison de folie

Sa naissance irréparable
et qui grandit et qui pousse
envahit tout, et délivre

emportée par un torrent
à la force irrépressible,
fétu dont le nom se perd
déposé dans les gravats
Franz Marc
Petite composition III
(1913-1914)

Grand Cahier.757.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.11

Chimères


Haut et fort
en ce temps-là brillaient
le soleil et la beauté

était première
Tu vivais dans l'ignorance

fasciné par une sorcellerie
de cornes
de cris et de becs d'oiseaux

un enchevêtrement de tubes organiques
des corps d'animaux-chimères
qui te ressemblaient

(Comment s'assemblerait ta vie ?)

comment allait-elle
s'assembler cette structure, à tous
commune, héraldique

Purs symboles
dont je pressentais les noms
et les filiations

au sein de cette ferme au cœur
de la nature
Gustave Moreau
La Chimère
(1867)

Grand Cahier.756.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.09

Incendiaire


La terre est verte et le ciel
est bleu

J'avance à grands pas
lourd est mon chemin de terre

Qu'y a-t-il au-dessous du temps
creusant notre destin

épuisant nos étoiles

Le monde dort encore
me suis-je réveillé trop tôt ?

Peut-être
que le champ brûle
je demeure en un lieu
incertain

Tous les champs brûlent
et nos cœurs saignent

Qui a allumé l'incendie
qui va l'éteindre

Il faut avancer toujours plus loin
c'est inéluctable

La terre est grise et le ciel
est noir

maintenant
Giuseppe Arcimboldo
Feuer / Feu
(1566)

Grand Cahier.755.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.08

Cosmos II


Tu t'adornes, embellissant ta nature
ton royaume en a-t-il vraiment besoin

la vie est là qui s'affirme et suffit
jeu de symétries, inégal équilibre

l'ordonnance est parfaite

Mais le temps inexorable où tu te maintiens
est une force indomptable qui use

et ton chemin se courbe et t'oblige

malgré l'écart
malgré le saut de côté
mais le creux du buisson
le passage

l'espoir et la merveille
Cette vie animale

à peine sortie du jardin
à peine sortie du lit des douleurs

auprès de la cloison gris-bleu des morts
Paul Cézanne
Le chemin du Mas Jolie à Château noir
(1900-1902)

Grand Cahier.754.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.07

Cosmos I


Sur le miroir de Singh, pavé d'images
des êtres composites se recroisent
Chacun à son échelle et son niveau
bien assorti s'accouple, dissemblable

Main tendu vers le reflet d'un tissu
alliant le kitch et les métaux précieux
Objets et corps mêlés du quotidien,
laideur ou beauté encombre ou attire

Cette accumulation de mauvais goûts
comme un tableau des séries policières,
t'incite à rechercher dans ce fouillis
un ornement réfléchi de mesures
Raghubir Singh
Miroirs d'une boutique de rue d'Haora, Bengale
(1991)

Grand Cahier.753.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.06

Le vieil homme


on dit que le temps suit sa ligne
imperturbable

mais c'est faux

on dit que le monde, ou la vie
l'air – l'eau – la terre et le feu des choses
suivent leur pente la seule
possible car elles
sont dans l'ignorance

mais c'est faux

le temps se dissipe et s'évapore
ne laissant que souvenirs dans la tête d'un vieil homme qui, troublé, résiste

lui-même retraçant
le chemin et ses aîtres, le chemin tant de fois
parcouru, poursuivi d'une étoile

et qui, peu à peu voit – tout
qui s'enfonce tout
qui s'efface
Jean-Honoré Fragonard
Un Philosophe lisant
(1768-1770)

Grand Cahier.752.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.05

Pirouette


Ces choses freinées là dans l'espace
on les voit,
floues d'abord
puis lentement plus précises

c'est un monde familier
et chargé d'inconnus qui s'anime

et ces choses,
on aimerait pouvoir les poursuivre
en n'ayant pour d'autre guide
que l'axiome du vivre

Elles qui se montrent,
et se cachent tout autant,
autour de quoi tournent-elles
continûment

et ce
quel que soit leur état
paisibles ou furieuses / ou contraintes

On les regarde
parfois on les attrape et les serre
très fort – pour exprimer leur nom peut-être

jusqu'à leur mort
František Kupka
Autour d'un point
(1920-1930)

Grand Cahier.751.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.04

Limite


Le cours de la parole
déchire
les temps épuise les eaux
efface les haies

laisse des lambeaux
accrochés au réel
et te renvoie

vers une ferme
assise auprès d'une fermette

séparées par un chemin
coudé

menant à l'inconnu
où circule des machines –

limite poreuse d'un
grammée
buissonnant de feuilles
ne pesant rien

que tu franchis alors
avec bonheur
Chaïm Soutine
Paysage avec personnages
(1918)

Grand Cahier.750.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.03

Rêves


Toutes les nuits, – s'empreignent dans la cire et puis s'animent –

bruits de vie, simagrées
de lettres insensées
enchaînements déchaînements de calembours
ou simulacres
ou fantômes libidineux

qui font des poses prenant corps
précipité de la mémoire
concrétion, condensation au fond du puits du cœur

joie pathétique ou angoisse – cris
bondissant sous les voûtes du portique

ni dedans ni dehors
au plus près du temps
Florence Dussuyer
Marie-Lou, endormie
(2015)

Grand Cahier.749.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.02

Demeures


Demain j'irai vers ma demeure
dernière

Bâties, elles le furent
de livres, et de rencontres, ou presque / de cette partie vivante des corps, elles le furent / d'écorces et de mémoires, à l'exception de la première

qui n'a pas de souvenirs
      (les mots du souvenir)
rien que des rêves, et des cris
ou de simples images sans mot ni paroles
livre de pages non encore écrites

emplies d'une vie animale, d'une vie liquide végétale aérienne et fleurie
– sèves sangs sueurs spermes

corps se touchant qui s'engendrent

Mais la dernière
   page ma dernière
      demeure elle, sera blanche
Pablo Picasso
Bacchanales d'après le Triomphe de Pan de Poussin
(1944)

Grand Cahier.748.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias.01

Joie


Chaque heure,
la rendre maintenant
suprême

qui fait de nous
bien plus

que cette agrégation
d'atomes,

ce que nous sommes
en vérité –
la somme unie

non résumée non située
de l'indéchiffrable
attirail

de notre corps
que même la voix ne
peut dire

Elle qui bâtit
chaque jour
son tissu de coups d'aile
Stela Barreto
Criações poéticas XXV
(2018)

Grand Cahier.747.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.36

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte