Échappée


Il sonne à l'orée chavirant, lourd et tardif sur les campa- gnes de clair repos,
le pas

Promesse quand la croisée nous offre son bouquet d'étoiles, aux noiseraies du calme cœur, d'une vêture.

Mais s'il nomme le lieu
qui le dispose à graver son nom quand les pierres fleurissent en mil ardoises,
lui, le décidant qui déplie le jour, abrupt ;
l'Hôte
qui, sur le seuil de la maison, nous reçoit.
Où prend-il sa stature ?
La terre en ce temps baye et le ciel dévide. Chaque pas frayant est un risque.

Aussi ton emblème sera le visage des sentiers. Effort et joie. L'accueil précaire de leurs destins.
Rien jamais ne s'achève, le dieu est bref.
Une échappée –
simple pas de danse, sous le ciel de la terre, –
de l'homme.
Toujours il se retire.
Écoute et regarde. Il faut garder mémoire. Sauras-tu venir à sa rencontre ? Sauras-tu répondre à sa brusquerie ?

Et sur les campagnes sonne le pas. Entre deux ciels d'orage, l'oiseau chiffre les soleils prochains.
Et le cœur patiente. Et le cœur s'atourne.
Au levant d'une force, un monde se rassemble, ouvrir les lèvres à hauteur de source, boire et le corps vivifié, citer les prodiges vus, inventer les nouveaux luxes,
cela sera notre gloire.

Et remercions le temps car nous sauvons notre éternité.

Enfin que selon sa guise le cœur agisse.

Paul Klee
Hauptweg und Nebenwege
Chemin principal et chemins latéraux
(1929)

Grand Cahier.631.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.02

Voies rompues


Quand le soleil eut brisé la vitre...
Comme un souvenir ancien, comme une idée du pre- mier jour, lente une eau grise et froide, une eau de neige envahit le chemin

– La mer a monté jusque-là, route mouillée

Les mâts balancés, la voile ronde, flaques et talus font un paysage. Le ciel est de glace, batelier muet. Il fait un froid certain. La boue colle au talon, il faut un effort à chaque pas

Le soleil en ressac éclabousse la route

De jeunes ormeaux sans tête sans bras s'alignent, s'en vont droits se perdre jusqu’à cette cassure. La terre est morte à l'horizon, la terre

Aux abords d'un chemin venteux, s’effondre ; s'ouvre la plaine, l'étendue de la ville avec son poids de pierres

On entend, cela vient se briser, le bruit des ateliers, d'un garage aux portes rouges – le travail du fer, bruits des jardins ouvriers, pépiements, draps qui claquent. Rien

La route basse et droite continue vers le centre probable. C'est un après-midi calme qui se perd et la ville imperceptiblement s'étire

Jacques Villon
Paysage aux environs de la Brunié
(1959)

Grand Cahier.001.Cahier bleu-vert.012.Ébauches.01

A perdu le goût...


A perdu le goût et demande
Quelqu'un pour jeter un peu de terre, un témoin de cet homme, du choix qu'il fit
D'oublier les étoiles
Et les nuits
Où la pleine lune emplie la nuit

Un dernier souvenir, quelqu'un pour se pencher au-dessus du trou qu'il a creusé et choisi au flanc d'une colline ocre et décharnée, un dernier geste venant de ceux qui restent
À cet être qu'il fut. Appuyé contre le mur, il a grimpé

Jusqu'à n'en plus pouvoir
Et n'a rien pu saisir aux barreaux de l'échelle
Qu'une poussière
De cerises

Marc Chagall
L'échelle de Jacob
(1976)

Grand Cahier.308.Refonds.011.Contre-feux.14

Fumée s'élève


Est-ce moi peut-être est-ce un autre
On a rasé la niche rouge
Comme on bouscule un vieux gravier
Déjections miettes blancs tessons
Les oiseaux de l'hiver picorent
Et moi je me souviens de moi

Quel fouillis quel déséquilibre
C'est lieu banal en ce bocage
En ce village racorni
Ton air m'obsède mur fermé
Mur aux fenêtres dispersées
Maison de fausses proportions

Hélène Baumel
Fenêtre sur cour
(1988)

Grand Cahier.301.Refonds.011.Contre-feux.14

Rien qui dépasse


Un souffle emporte la poussière d'un bout à l'autre de la rue. Les trottoirs désertés sont bouillis de soleil

Dimanche de juin aboie de solitude

Qui peut croire en cette fin de millénaire que quelque chose existe encore. La ville est un cache-misère de trop de mailles rabattues, la ville reproduit la ville et se ressemble, identique en chacun de ses points. On empile les fenêtres, on rallonge les heures. Je me penche au dehors,

et regarde par le biais, au défaut de l'enfilade,

inquiet de qui s'en va
Une silhouette indécise, dans une vague de chaleur, un homme qui veut fuir, et qui s'éloigne à disparaître

Maurits Cornelis Escher
Relativity, l'escalier infini
(1953)

Grand Cahier.335.Refonds.011.Contre-feux.06

Hier


Le froid m'a pris l'oreille et le thorax. Je ne vis plus que de pierres, quelques souvenirs au bout d'une terrasse étroite et reléguée vers le dernier étage. Gris moineau, ciel étamé

Il en ressort un bruit quand même, un cliquetis de secrétaire

En bas, le sol gronde, passe et repart. Les couleurs sont perdues quand la vie se resserre. Temps sensible brusqué de désirs avec un vol immense, inachevé comme toujours

Pierre Alechinsky
Sur les onze coups de midi
(1993)

Grand Cahier.328.Refonds.011.Contre-feux.05

Une réelle amie ?


L'amour avec fracas, dit-on jeté par la fenêtre, parti cla- quée la porte sur les doigts depuis muré. Plus de regards, et ne désire ni ne convoite puisqu'il n'est d'espoir

J'avance au long de corridors de pierres de rues régle- mentées. Tête neutre sable gris serrée de calculs parcimo- nieux. La vie sèche. D'une rage à vouloir souffler les vitres, péter le ciel en pile de savoirs

Clara Lieu
Chute : Émergence - 2
(2013)

Grand Cahier.322.Refonds.011.Contre-feux.04

Lorsque demain déchante...


Lorsque demain déchante

les jardins de travers sont en nombre. Ici s'étage. Une route débordée qui tire à l'amour jusqu'à ce clos, cet autre. Charbons éteints. Idées perdues. L'âge rompt les corps, les plie, les tord et l'âme aussi

...Et le feu s'éteindrait ? Mais trop de choses ont traversé, trop de gens sont venus et se sont éloignés. Les retenir, personne ne peut jamais, dire, le sait-on ? Ni rien commettre. Laissons là ces blessures. Quand cela serait que de revivre, rien de mieux !

Nous mangerons encore des fagots de vent

Sara Favriau
Où, prologue pour une chimère
(2017)

Grand Cahier.321.Refonds.011.Contre-feux.03

Fuir, où donc fuir...


Fuir, où donc fuir, l'ami Blaise
de Pevek à Butembo
dont ne fit la périégèse
ni toi, menteur ! ou Larbaud ?

 Car voilà des solitudes
la terre ronde et les trains
stoppés là de lassitude,
l'ombre à l'homme qui n'est rien

Zao Wou-Ki
Paysage au soleil
(1950)

Grand Cahier.260.Revolvie.NNN.L'univers de la chauffe.nn

Que dit la nuit...


Que dit la nuit
des feuilles mortes ?
L'année passée, celles d'avant
pourrissent au fossé. J'ai tant
d'amis perdus de toutes sortes

Que dit le jour ?
Que dit la forte amour des mots
qui va chassant de par le pré
L'arme du temps taille des ans
la chair à l'os

Cédric Le Corf
Souvenir de la villa Médicis
(2015)

Grand Cahier.266.Refonds.009.Contre-feux.01

Ça va aller où la poésie ?


Ça va aller où la poésie ? Enfin quoi ! les araignées trot- tinent. C'est une nuit d'été qui se termine, qui se termine… Ma jambe glisse hors du lit

- Frais qu'il fait, ma belle, dors ! parmi les draps blancs, les draps bien chaud fourrés de rêves

J'ai la colline à gravir ; quelques arpents de terre où se perdre, malgré les cartes dépliées, les signes judicieux (laies, sentiers, layons aléatoires, points géodésiques, et la croix, et le cercle, et trois points d'une ruine .·. / PF / SP / CT / C / limites) sur projection conique
Conforme de Lambert

Mais j'y suis, je n'ai pas de regrets. Oui, ça va, rien n'est pareil !

Goudron velouté de givre. Un lapin va traverser la route. L'aube violette fuit craintive. En obliquant vers Soleil-Bœuf, on foule tassée la cendre

Ici, proche du ciel, d'un coup de couteau, libre enfin !

Le versant sud-oriental de la klippe de Soleil-Bœuf
vu du SE depuis le col de Combeau
(entre Grande et Petite Autane)

Grand Cahier.274.Refonds.010.Syllabes.20

Au fond des lacs bleus...


Au fond des lacs bleus du Groenland, une algue se nourrissait du fer de la poussière d'étoiles filantes

Et le temps passa. Le soleil de ce côté-ci reprit ses chemins défournés de lumière. On parla de nouveau. Il y avait eu l'immense durée du désert

Qui pouvait savoir ce que serait le dernier, du seul vent chanteur qui épouse la pierre au hameau abandonné, de quelle charge ?

Il fut léger, raya justement le ciel

Kris Asla, Aloha, Oregon (USA)
Météore des Léonides passant devant Orion
(Novembre 2017)

Grand Cahier.324.Refonds.010.Syllabes.19

La feuille


Qu'il soit prorogé dans le lit de l'air ou non, le chant de l'alouette est hors d'atteinte. C'est un souffle qui cligne là-haut

Penchés sur la feuille sans visage, disant les mots d’une voix blanche

Prenez, allez jusqu'à la ruine. Le piège est à placer dans les gorges du loup. Ses mâchoires vont se fermer

Sur ceux qui saignent, et ceux qui hurlent, ceux qui s'avancent en silence des roseaux et offrent prise aux vieux désirs

Aux ombres plus anciennes, les glissantes lumières du palus des morts, les hommes de chiffons

Penchés sur la feuille sans miroir, gageant leurs mots à fond perdu

Antoni Tàpies
Creu i R
(1975)

Grand Cahier.408.Refonds.010.Syllabes.18

Depuis Lascaux


Marquée des fers des manganèses des couleurs premières, quand l’esprit réchampit de l’ombre – car vrai- semblablement il entend quelque chose – à bout de bras à pousser sa barque vers les abords du Signe

Tracées bien plus tard, dénotées quant à elles – les pattes d’oiseau dans la neige, écailles et coches divines sur les os – relèvent‑elles de l’invisible, d’un fonds de musique sur la mâche des jours ?

Grande est la matière, obscure est la prescience qu'il en a, l'homme grimpé depuis l'Indéchiffrable sur les parois des grottes du réel

Dès l’aube, un geste sans cesse à reprendre, un geste toujours à définir

Maurice Thaon
Reproduction Lascaux
(1941-1942)

Grand Cahier.487.Refonds.010.Syllabes.17

L'inutile


Écrit-on une chose une seule une fois

Le peu de choses qui nous tient à cœur, peut-être une motion perçue, autrefois entrevue sur un chemin des écoliers, qui va prendre une vie, et pour des années nous laisser désemparé sur le bord, affublé à chercher le nom. On affabule

Dès les premiers coups de vent le chapeau s'envole. Ces brindilles qu'on amasse ont-elles un sens ?

On dérange, on bouscule en vain, l'immensité réduite à rien, on se déplace. L'heure a passé. Il se fait tard. On est gagné par la fatigue, on étouffe à regret un dernier bâillement

« Allez petit, à quoi ça sert de se frotter les paupières ». On s'endort, il est temps

Jean Fautrier
L'Homme qui est malheureux
(1947)

Grand Cahier.379.Refonds.010.Syllabes.16

Peut-être un verre...


Peut-être un verre, une chaleur de rhum, la déception d'un souvenir toujours dysharmonique, peut-être suffit-il que la radio diffuse une musique

Le sable se creuse. Le sable s'anime d'un crabe, issu de nulle part une bête pour le moins curieuse, une chose articulée, et qui va de travers

Peut-être venait-il du lac, peut-être s'éveillait-il à l'exis- tence comme sèmes de l'eau, si calme si bleu qui, en d'au- tres circonstances eut déroulé une si naturelle gravitation

Jean Fautrier
Composition
(1958)

Grand Cahier.307.Refonds.010.Syllabes.15

Retour en terre


L'heure est triste, en vérité. Il en est ainsi depuis tou- jours quand l'heure avance. N’être pas là, ne pas y être, n’être pas né serait bien mieux – en dernière extrémité

Mais depuis peu, je regarde et je sais, avec une roue dans le cœur qui commence à tourner, le lieu maintenant où nous sommes

Avant qu’elle ne revienne, il en faudra des cent, des mille et des mille à tourner autour de l'astre, tourner autour de ce point de lumière si paisible dans la nuit

Avant que l'herbe ne repousse, l'infime regain des mots qu’on a perdus, qu’on a oublié depuis longtemps, l'hélio- trope des mots qui ressortent des êtres

C’est ainsi que j'ai vécu, progressant parcourant cette disposition, depuis toujours dans l'obsession que j’en avais, sans aucune haine en vérité, lentement, jusqu’à ce qu’il soit l’heure

Pierre Alechinsky
Niveau d'eau I V XII IV
(2013/2014)

Grand Cahier.325.Refonds.010.Syllabes.14

Si elles n'existaient pas...


Si elles n’existaient pas, il faudrait les inventer. Nous n'avons apporté qu'une substance mauvaise au moulin. Nous ne croyons plus comme autrefois les reconnaître en un regard, passé le seuil des larmes délicieuses. Nous voudrions, après avoir bien réfléchi et ressenti le poids de tout ce temps de silence et de solitude, trouver au bord des mots des choses très légères – des ombres qui filent sur la route, des fumées d'herbes près du talus, des bruits tranquilles, des grappes de fleurs minuscules et sucrées. Comme une voix qui vibre et qui s'apaise et qui s'accorde avec elles

(Nos pensées sont tristes et le songe est amer au cœur qui nous renverse)

Jean Fautrier
Bouquet
(1928)

Grand Cahier.403.Refonds.010.Syllabes.09

Entre vaud et valais


De soigneuses plantations
de petites oranges vertes
et de fermes abricots,
tout leur être à n'être pas encore,
vives
enserrés dans la chaleur

J'ai soif et ne peux boire
qu'une eau de chaude réglisse
au fil de routes poussiéreuses,
je marche vers la plus extrême des fatigues

Franc-bord, alpes bernoises,
suivant le cours d'une calme rivière,
j'avise une grotte – à l'entrée
je paye mon écot,
le ticket poinçonné, j'admire

une fontaine figée, j'évite
une méduse de craie, j'enjambe
instable une rambarde –

Touche l'eau
Plat poisson nu sans yeux sous les spots

Paul Klee
Magie des poissons
(1925)

Grand Cahier.297.Refonds.010.Syllabes.08

Chasseur en ce temps-là


Chaque matin, j'allais poser de frais délié, attentif à ce qui viendrait s'inscrire, blanches sur les pages de l'aube (grive jocasse ou merle noir parmi les vignes) appâtés par jeux de conséquences et miroirs, mes pièges, mes lacs garnis de gluau, mes rets ; j'allais mais, sans la ruse ça n’allait pas suffire, sans le brisement du silence, car j'imite et fascine d'un souffle au travers du corps, les tromperies d'un appeau ; la besace pleine, j’aurais voulu contenir le chant ! ce mot très haut perché, difficile à surprendre, j’aurais, mais ça n'était jamais ça – ça n'était que duvets dépenaillés, plumes cassées, chair sanglante, chairs tremblantes et chaudes, et à jamais la source ne pourrait l’épuiser. Irrassasié, déçu, le cœur insatisfait, j'allais, c'est sûr, de nouveau me lever tôt, à recommencer la chimère

Jean Fautrier
Étude pour le grand nu noir
(1926)

Grand Cahier.398.Refonds.010.Syllabes.07

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte