Quelques intranquillités

*


Penso às vezes que nunca sairei...



Je me dis que jamais je ne pourrai partir d’ici, je me dis que je ne partirai pas avant d’avoir fini, je partirai toujours trop tôt, je me dis que je devrais l'écrire

Mais il me faudrait l’éternité...

NÃO O PRAZER, NÃO A GLÓRIA, NÃO O PODER: A LIBERDADE, UNICAMENTE A LIBERDADE

Je n’aime pas les plaisirs répétés jusqu’à l’ennui, les fai- blesses glorieuses qui se perdent dans l’oubli. Et je déteste trop la mort pour aller amonceler les cadavres du pouvoir

La liberté seule m’agrée, la liberté loin des platitudes et des banalités de l’humain

PASSAR DOS FANTASMAS DA FÉ

Le réconfort de la foi ne vaut pas le prix de ses fantô- mes. Et que dire des abstractions de la raison qui nous gâche un si beau voyage

UM DESDÉM CHEIO DE TÉDIO POR ELES,

Si loin de nous, si loin de nous que tout cela

QUE DESCONHECEM QUE A ÚNICA REALIDADE PARA CADA UM É A SUA PRÓPRIA ALMA, E O RESTO ...

Faisons table rase, décapons le vernis des bontés, la nécrose des sidérations sociales. L’art seul nous libère.

Une phrase bien construite…

Michel Maurice
Les exils - suite 7 (2009-2010)

Grand Cahier.609.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.01 {•••}


Une bruine de soleil



OLHO, COMO NUMA EXTENSÃO AO SOL QUE ROMPE NUVENS, A MINHA VIDA PASSADA

Une bruine de soleil soudain
traversant les nuages
expose la ville indubitable la ville
où je vis au grand jour

À la surface remontent nombreuses bien des indéci- sions de mon passé

une chose est certaine pourtant  Celle
que l’on voit depuis le pont
qui enjambe
une eau toujours nouvelle

cette ville où je suis et qui m’est inconnue
– Sans mémoire,
étranger ne sachant pas comment
il a pu parvenir
jusqu’ici –

Car s’ignorer soi-même c’est vivre,
et s’affairer est le lieu du penser La seule pensée le seul souci pour la plupart Mais cette bruine d’un seul tenant
et lustrale
c’est notre motion

Notre monade la plus intime et la plus extrême, terre ouverte tout autant que fermée
Le cri remonté du fond de l’âme

SABER DE SI, DE REPENTE, COMO NESTE MOMENTO LUSTRAL, É TER SUBITAMENTE A NOÇÃO DA MÓNADA ÍNTIMA, DA PALAVRA MÁGICA DA ALMA

Grand Cahier.610.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.02 {•••}


Extérieur



O SILÊNCIO QUE SAI DO SOM DA CHUVA ESPALHA-SE,
NUM CRESCENDO DE MONOTONIA CINZENTA,
PELA RUA ESTREITA QUE FITO


Le sommeil qui naît des bruits de la pluie s’enfonce De tout le poids de sa monotonie grisâtre Dans le lit de la rue dans l’obscur

J’essaie de me tenir éveillé, debout contre la vitre

Mais cette chute effilochée d’une eau m’entraîne Vers ces fonds où n'existe plus rien où il n’est plus rien à éprouver Ni les pensées ni les joies communes Ni les fortes distinctions qu’apporte

l’en-dehors au cœur. Et que reste-t-il de l’être alors ?

face à la tristesse de la pluie extérieure Les lointains disparus aux vallées encaissées Le frais et le rose multiple des montagnes

SER QUALQUER COISA QUE NÃO SINTA O PESAR DE CHUVA EXTERNA,
NEM A MÁGOA DA VACUIDADE ÍNTIMA...
PERDER-SE ENTRE PAISAGENS COMO QUADROS
NÃO-SER A LONGE E CORES...


Grand Cahier.612.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.03 {•••}


Choses du temps



O AMBIENTE É A ALMA DAS COISAS
CADA COISA TEM UMA EXPRESSÃO PRÓPRIA, E ESSA EXPRESSÃO VEM-LHE DE FORA. CADA COISA É A INTERSECÇÃO DE TRÊS LINHAS, E ESSAS TRÊS LINHAS FORMAM ESSA COISA: UMA QUANTIDADE DE MATÉRIA, O MODO COMO INTERPRETAMOS, E O AMBIENTE EM QUE ESTÁ...


Une chose affirme ses aîtres sous le halo d’une lune rousse. Si la pente des nuages est à la pluie, que nous dit‑elle des lendemains, avec l’expérience de son âge, proprement des environs ?

Assise à la fourche trifide du chemin, ayant même part – très spirituelle bien entendu autant que matérielle mais vivant dans le milieu qui lui convient et que, familier nous connaissons

Ou que nous croyons connaître car au bout du compte, au dehors elle nous échappe

Elle dont je tairai le nom – est le morceau d’une matière qui cause en moi une impression

Cette impression se compose des idées – qu’elle est d’une matière – que j’appelle sous cet aspect d’un nom – auquel est associé des buts et des usages

Cette chose n’est pas seule. Non. En elle se reflète, avec elle ou contre elle d’autres choses qui vivent, et la transforment, et lui confèrent une âme, allant ou venant de l’extérieur

Et nous, nous ne voyons que la lumière de tout cela – dans le jour, le petit jour où nous sommes, un parmi les autres constatant le signe et la couleur qu’elle a

Ses taches et ses éraflures – fruit du fouet des herbes du temps et qui forment toutes ensembles, le nombre le plus intime de son être

Grand Cahier.616.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.04 {•••}


Enfance



UM MOMENTO ME SENTI ALTO, COMO
A CRIANÇA NUM BALOUÇO,
CADA VEZ DESSAS TIVE QUE DESCER

À ce moment de notre enfance
Qui monte au ciel des balançoires
Tout est possible,
rien n’est réel
Et si parfois la chute arrive
On se relève on recommence
Ce n’est qu’un jeu un trop de vie
Une douleur sans conséquence

Que signifie en ce moment,
Le mot « dehors »
cette jetée d’exil
Il est alors sans expérience
On le bouscule ? Il recommence
À s’envoler dans la merveille
De tout le jour, dans la lumière
D’un grand soleil chargé d’idées

De tant de vies imaginées
Il rêve encore on voit briller
Tous les possibles dans ses yeux

Grand Cahier.620.Alentour de Soares.003.Quelques intranquillités.05 {•••}


D'une conscience



L’homme saura-t-il
un jour
  décrire
la géographie de sa conscience,
historien

dépoussiérer, établir éclairer
d’un nouveau jour
des archives
de sensations
Créer, pour la cuisine ou le laboratoire (entre chimie et alchimie) – d’une bouilloire
de ses mots,
d’une cornue
de ses sens

Alliage réfléchi de bronze et de glaive – le plus parfait
des instruments
d’où sortira ce miroir de nos rêves
avec la précision, la consistance et l’éclat d’une matière d’un or réel
générant son propre espace
sa propre histoire
créant une dimension nouvelle,
aux autres s’ajoutant, un monde

ensembles
aussi bien que vivants, d'une réelle égalité

... EM NÓS UM ESPAÇO REAL COMO O ESPAÇO QUE HÁ ONDE AS COISAS DA MATÉRIA ESTÃO, E QUE, ALIÁS, É IRREAL COMO COISA.

NÃO SEI MESMO SE ESTE ESPAÇO INTERIOR NÃO SERÁ APENAS UMA NOVA DIMENSÃO DO OUTRO.


Grand Cahier.638.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.06 {•••}


À chaque fois



ABRO A JANELA PARA O VER. NÃO O VEJO AINDA. SAIU.
TEVE, PARA COMIGO, O DEVER VISUAL DE SÍMBOLO;
ACABOU E VIROU A ESQUINA.
SE ME DISSEREM QUE VIROU A ESQUINA ABSOLUTA,
E NUNCA ESTEVE AQUI,
ACEITAREI COM O MESMO GESTO COM QUE FECHO A JANELA AGORA.


Chaque fois
que j’ai voulu bâtir, usant du matériau de mes rêves, par habitude machinant ce beau symbole qui vise le grand autre

chaque fois
surgissait de cette immensité, un vide une béance ouverte plus avant, qui me bousculait comme une marion- nette, comme un pantin par le travers, pauvre bout de chif- fon ballotté par le vent

Je me trouvais à chaque fois
un peu plus désarmé, vacant au hasard dans les rues désertes, ne sachant plus quels étendards hisser des prochaines batailles

À chaque fois
je n’ai pu retenir pas même une fleur, une fleur sanglan- te des marais, baignée d’une eau de clair de lune

Marchant avec difficulté,
ignorant aveuglé, chaque fois m’enfonçant plus avant dans la boue et la tourmente des roseaux

Grand Cahier.621.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.07 {•••}


Le vieil homme



AGORA MESMO, QUE ESTOU INERTE NO ESCRITÓRIO,
E FORAM TODOS ALMOÇAR SALVO EU, FITO,
ATRAVÉS DA JANELA BAÇA,
O VELHO OSCILANTE


Les collègues du bureau
sont partis manger, la vie s'est arrêtée, inerte

en face du bureau là-bas sur le trottoir,
ne reste plus que ce vieil homme, je
l’observe par la vitre –
indifférent
attentif à l’inexistant – ne connaissant de la justice,
que l'injustice

Bientôt, son regard sans plus rêver / se détourne,
à jamais il s’écarte des hommes

Ce qu’il fut dans sa vie, quelle importance !
Parti et revenu, aucun bâti, aucun oukase qui fut dit, jamais n'a résisté au temps. Les rêves jusqu’au bout
sont épuisés

Je le vois lentement s’éloigner
et disparaître
dans un angle absolu,
son devoir de symbole accompli. Se pourrait-il dès lors qu’il n’ait jamais vécu ?

Grand Cahier.622.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.08 {•••}


Cœur tors



ESTAS PÁGINAS, EM QUE REGISTO COM UMA CLAREZA QUE DURA PARA ELAS, AGORA MESMO AS RELI E ME INTERROGO.

Les pages perdues où je consigne / Ces quelques instants de mon passé / Je les lis parfois et m’interroge / Sur leur poids de sens et de possibles

À quoi ont-elles bien pu servir / A qui serviront-elles encore / Qui était celui qui écrivait

Suis-je moi-même lorsque j’écris / Disparu depuis long- temps plus loin / Absent. Où suis-je en cet instant, /
cœur
/ tors,
brûlé, épuisé de lumière / Comme le tournesol drama- tique / Homme là-haut distinguant mal les / Aîtres des vivants dans la vallée

COMO ALGUÉM QUE, DE MUITO ALTO, TENTE DISTINGUIR
AS VIDAS DO VALE ...


É NESTAS HORAS DE UM ABISMO NA ALMA
QUE O MAIS PEQUENO PORMENOR ME OPRIME / COMO UMA CARTA DE ADEUS.


Ainsi je me contemple moi-même / Paysage indistinct très confus / Brouillard dans l’âme – nu accablé

Comme une lettre d’adieu qu’on ferme / Sous l’étouf- fement des conclusions

Perpétuellement je me réveille / À l’envi de crier à tue-tête / Ressortissant d’un sommeil profond

Allant d’une sensation à l’autre / Comme le cortège des nuages / parsemant de soleils reverdis / l’herbe tâchée d’ombres des prairies

Grand Cahier.624.Alentour de Soares 043 Quelques intranquillités 09 {•••}


Destin



BASTA-NOS, SE PENSARMOS,
A INCOMPREENSIBILIDADE DO UNIVERSO;
QUERER COMPREENDÊ-LO É SER MENOS QUE HOMENS,
PORQUE SER HOMEM É SABER QUE SE NÃO COMPREENDE.



Me voici sur le toit, et je suis seul au monde
étranger devenu

Voir, c’est être
éloigné lucide et arrêté – Laissons
là l’a-
nalyse la
trame

On s’aveugle à trop voir, on en perd le langage
les choses se retirent

Être homme, c’est savoir l’incompréhensible et
le sans-fond de la boite

Il y a des paquets qui sont bien ficelés,
sans adresse à personne

Il y a des couteaux ou des clefs pour ouvrir

Il y a les livres (des autres) qu'on me tend
mais leurs pages sont blanches

ou remplies de poussière, et il faut les récrire

– L’émotion est dehors dans la clarté, multiple
– L’émotion est dedans unitive et profonde

Une pensée revient S’écoule une rivière

Grand Cahier.639.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.10 {•••}


Préfère



O PERFEITO NÃO SE MANIFESTA
O SANTO CHORA, E É HUMANO

DEUS ESTÁ CALADO


Tu me dis que le parfait
Jamais / ne se manifeste

Préférer le saint qui pleure
au dieu taiseux, inhumain,
Au monstre d’indifférence

Disons que décidément
L’absolu n’existe pas

Oui, préfère au monstre d’in-
différence, inhumain, au
dieu taiseux le saint qui pleure

De longtemps je te l’accorde

Rien, je crois n’a plus de vie
Dans ces sortes d’infinis

Grand Cahier.625.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.11 {•••}


Sonhador



Existe-t-il en chacun de nous
un quantum de / Rêve
comme il existe un quantum

d’ / Action, et comment

démultiplie-t-il ainsi ses ailes 
dans le tournoiement de cette mousse
qui nous engendre un jour

nous éveille 
sans nous avoir dicté ?

Ce quantum, n’est-il pas préférable
à ces dieux idé(o)aux (ou ce dieu impossible
qui n’explique rien)

et nous ressemblent trop

nous, qui existons quand même
proton ci-devant / dimensionné /
envers et contre tout

O QUE MATA O SONHADOR É
NÃO VIVER QUANDO SONHA;

O QUE FERE O AGENTE É
NÃO SONHAR QUANDO VIVE.


Grand Cahier.798.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.14 {•••}


Si vivre...



Si vivre était de se tenir à la fenêtre
Éternellement immobile

Comme un panache de fumée
Si vivre était toujours

Ce même instant crépusculaire
Venu endolorir la courbe des collines

Si vivre était du moins
Ne rien commettre aucune action

Ne rien permettre
À nos lèvres blanchies du péché d’un seul mot

Si vivre était
Pouvoir tenir cet impossible

COMO UM FUMO PARADO, SEMPRE, TENDO SEMPRE
O MESMO MOMENTO DE CREPÚSCULO


Pablo Picasso
Table devant la fenêtre à Saint-Raphaël (1919)

Grand Cahier.603.Alentour de Soares.043.Quelques intranquillités.12 {•••}

Collages

*


       Ce ne sont là
       que des
       impressions décousues

Dommage,

la rive d’/ICI
jamais ne fut ni ne sera
la rive d'en /FACE

depuis trop longtemps
      il n'y a plus rien à dire
      je ne dirai plus
rien

« Il y a / la chose sous le mot / rien / et quelqu’un dans personne … sous Personne il y a

le portement d'un visage » disait Valère

les dieux se sont retirés
plus aucun dieu n'existe que
       le rien

aujourd'hui
nous ne lutterons pas /

nous rassemblerons
nous nous pencherons

sur le livre des sensations
(en suivant en écoutant) les sens
de nos nerfs cérébraux

Ni seul et dans la chambre, silencieux, plein de scru- pules, et minutieux d'éruditions,

bavardant au milieu de la foule
Mais sur le seuil, à l'écoute, et chantant
à mi-voix

Fernando Pessoa
Livro do Desassossego
édition, Jerónimo Pizarro (Tinta de China)
(10/2013)

Grand Cahier.787.Alentour de Soares.042.Collages.01 {•••}


Le fil



Que tu veuilles démêler
tes pensées   comme un écheveau
multicolore

où bien voir encore
surgir dans l'espace – nouvelle
une figure,

) ils font ainsi les enfants
de ces jeux de ficelle qu’ils tissent
entre leurs doigts écartés (

tu n'oublieras pas qu'il ne faut
jamais lâcher
le brin du pouce originel

Grand Cahier.596.Alentour de Soares.042.Collages.02 {•••}


L'immense



L’immense est devenu trop

prégnant, et
tant de fois millionnaire

envahissant
tout
démesurément – il n’est plus assez de
mots pour le
dire

(Myrillion, Tria-contillion, N-plex…

Ce que nous
faisons
ne vaut pas trois
sous

Notre conscience
est nulle, comptablement

Grand Cahier.597.Alentour de Soares.042.Collages.03 {•••}


Les dieux



Les dieux n’ont plus part au monde, retirés en nous-mêmes, ils se taisent —

Indifférente est la nature,
sans bords démesurément ne choisissant rien —

Hasard, papillon magnifique musardant sur ton front —

Dans les courbes de la plage,
brûlant se devine / coquille en ce temps-là / et nacré mais depuis mort, le pli du désir de rien

(on lit toujours des contes mauresques à l’enfant

il n’y a plus à choisir : entre les blés et la touffeur des ronces vague réminiscence qui s’étiole au milieu des cyprès la dis- tance à l’abîme se prolonge)

qu’ils soient encore – parmi les hommes – ou se soient retirés, – nous dépendons – étroitement – de ce qu’ils sont – mais eux-mêmes – en ce qu’ils sont, – dépendent – étroi tement – de la nécessité

Grand Cahier.598.Alentour de Soares.042.Collages.04 {•••}


Deus é o existirmos e isto não ser tudo



« Dieu, c’est que nous existions, et que tout ne se ramène pas à cela seulement » nous dit Soares

Ou peut-être … et qu'elle nous excède en tout
et c'est notre petitesse alors qui devient : difficilement acceptable

Dieu ne nous a pas rêvés, ne nous rêve pas, ne nous rêvera jamais Nous sommes seuls au monde, et c'est depuis notre lucarne qu'il faut que le monde soit ou ne soit pas

Quel est donc ce rien qui le précède ?
(tout étant rassemblé / il n'y a pas de précédent / tout précédent se rassemble pour un suivant / tout suivant est l'effacement d'un précédent / tout étant dispersé...)

Sans distance nulle mémoire

, c’est l’étrangeté de l’existence imprédicative, l'essen- tielle énergie – lumière matière – yeux tristes d'une vie toute entière tournée vers le rien

De quelle absurdité sommes-nous si proche ? Cendres incandescentes un si court laps de temps

Dieu n’est qu’une réponse, une réponse trop courte qui ne tient pas la distance Dieu est une réponse qui annule la question Une réponse ? À quoi bon

Dieu est un empêcheur d’être
nécessaire, pour certains

Grand Cahier.599.Alentour de Soares.042.Collages.05 {•••}


(Être)



Par un vague matin de congé sans histoires,

  je m’apprêtais à exister,
    officiellement désœuvré,
marchant de long en large,
      rêvant des rêves décousus,
  revêtant le réel
    d’idéaux irréalisables
    
– J’avais au cœur

la honte d’avoir négligé / d’importantes démarches / de ne pas avoir accompli / des ambitions possibles,

fortuitement

tenu de longues
et substantielles
conversations

inexistantes – vues de l’extérieur,

ce moi aux songeries
  sans repos ni grandeur,
    aux flâneries sans but
      ni raison d’espérer,
qui déambulait à voix basse,
    usant toutes ses heures

en des promesses  des impressions de liberté
lorsqu'il divague dans le cloître
de son intimité

ce moi / sachant que rien ne tient, suivant le savoir non savoir des hommes,
n'était

qu'un (être) minuscule inachevé, tête vide positionnée
devant l’absurde

Grand Cahier.600.Alentour de Soares.042.Collages.06 {•••}


Incertitude



Grosses tardives des gouttes de pluie
tombaient par la fenêtre ouverte encore
et l’on sentait des fraîcheurs indécises,

l'azur s’en allait à l’assaut du ciel
azur quand les nuages se retirent
de ce côté-ci de château Saint-Georges

Était-il venu le moment de se réjouir ?
Une angoisse indéfinie persistait
comme une sensation de vivre et de mourir, mais qui s’éloigne un peu, mais qui s’absente au jour

À la fenêtre penché, regardant haut perché, la route sans rien voir, j’étais à l’abandon
– j'étais

pareil /à ces chiffons
servant /à nettoyer les saletés
étendus sur le rebord /à sécher,
/là oubliés et salis languissant
sur l’appui /à leur tour

Grand Cahier.601.Alentour de Soares.042.Collages.07 {•••}


Quatre heures...



Quatre heures
L’horloge sonne claire
Je gis dans l’entre-deux des rêves,
les pensées endormies
Tout est univers NU,
abstrait,
réglé en colonnes de chiffres,
construit de négations nocturnes

Fatigué,
je parviens anxieux
à la connaissance physique
du mystère des choses...

ourlé
d’une lueur qui vient de loin

Cesser, dévider, bousculer
cette conscience...

En finir, cesser d’être enfin,
n’être plus qu’une trace

UNE survivance métaphorique :

L’absurde oscillation des feuilles
d’une plante grimpante
accrochée à l’encadrement

d’une lucarne ouverte sur la nuit

Grand Cahier.602.Alentour de Soares.042.Collages.08 {•••}


Ombre



Dans la clarté de la nuit
le vent

soulève lentement
des choses VAGUES

nombreuses
et sombres

qui ne sont pas le LINGE étendu
à l’étage

mais l’ombre impalpable
ACCORDÉE avec les
choses

Grand Cahier.606.Alentour de Soares.042.Collages.09 {•••}


Nuit



le monde sans limites
appelé univers
a-t-il encore
des raisons d’exister
lorsque tout dort
vaste trop vaste
est son programme
truffé de tant d’erreurs
replié sur lui-même
tournant pour rien
\des bruits là-haut
\éclats de vitre tête folle
\ou simple poussière
d'un dieu mort – la nuit est muette
au fond est un tombeau

*
l'inutile bannière
de ton casernement,
effilochée
flottant dans l’air
pour rien ni pour personne

Grand Cahier.607.Alentour de Soares.042.Collages.10 {•••}


Refuge




Affluant de l’extérieur,
nous sommes tous envahis, par le bruit du monde bousculés, par le chahut des circonstances

du grand dehors

Il suffit pourtant, d’une belle journée
de soleil, et l'insistante venue d’une ombre pointant la campagne

pour, sensible nous rétrécir
vers le dedans

Nous ne trouvons plus alors qu’un pauvre refuge dans la maison sans portes qui se dit

nous-même

Grand Cahier.608.Alentour de Soares.042.Collages.11 {•••}


Nous



À peine sommes-nous que mouche ;

perclus de familier
tourné vers l’inconnu

nous, à l’intersection
de la raison rien d’autre

que la conscience d’un insecte
sur le tronc d’arbre de la vie,
un nom gravé en minuscule

no pó do necessário,
o meu nome


dans la poussière
du nécessaire,

les yeux rivés
– a minha escritura / com a morte. Com a morte?

sur les vitres colorées d’une cellule
au-dedans de ses grilles

Grand Cahier.613.Alentour de Soares.042.Collages.12 {•••}


Porque eu
sou do tamanho do
que vejo



J’ai la dimension de mon regard,
dit Caeiro

Ce que je vois
est l’étendue de la lumière
À la taille de ma rétine
et dans l’esprit

Son reflet dans mentis
dit l’être à sa manière
Du fond du puits des émotions
jusqu’aux étoiles

si froides,
éternelles,
et si hautaines –
le pouvoir du pli
est sans limites

est regard
qui relie les choses disparates,

ouvrant au mouvement

Grand Cahier.614.Alentour de Soares.042.Collages.13 {•••}


Lux



Peut-on vraiment se réjouir

de l’étroitesse et de la clarté des Lumières ?
Quelle impression joyeuse peut-on ressentir
devant ce vaste paysage policé ?

Vie sans ombre des dieux anciens
se reposant de leur mystère

– Ce moment de délire,
cet excès de mesure

sentido / não sentido –

Être clavecin sensible
qui se pense seul au monde
persuadé que passe en lui
l’harmonie de l’univers
Louis Michel van Loo
Portrait de Denis Diderot (1767)

Grand Cahier.615.Alentour de Soares.042.Collages.14 {•••}

Décembre


Le brun l'emporte jusqu'aux trois quarts, chênes serrés, feuilles jaunâtres

Nul ne passe ni rien

Les froids barreaux des tours, le donjon carré qui ferme à jamais l'horizon, plus rien que

Le goût, rien que la bave des chiens, le sang

Ne va pas trop tarder, veneur : annonce la fin, sonne de la corne, souffle, écœuré le voici le

Sanglier jeté comme une souche

Dans le cercle gris de la mort – l'hallali, neuf contre un, jonché, autant de tours, gueules acharnées

Décembre
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.371.Très Riches Heures.012

Novembre


Une telle emphase était-elle nécessaire pour une gau- lée de glands ?

La pose est théâtrale

En robe rose et peut-être bas blancs sur les mollets, nuit spéculaire, c'est un grillage d'ombres – les deux autres se gaussent – et s'abritent sous les chênes, appuyés sur leur bâton

Il n'y a pas que les gouris qui fugnent le sol, à s'égarer ainsi de leur ran. Bonhomme et débonnaire, de pelage gris, un chien veille

D'un château de rêve, né sous le signe du scorpion ne reste plus qu'un jeu de cubes, une tour trop basse aux flancs délabrés des collines

On distingue franchie, au-delà de la noirceur des troncs, le feuillage soulevé, dentelé du fond bleui, un semblant de paysage

Verte une rivière qui sinue, le soupçon d'un village

Novembre
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.370.Très Riches Heures.011

Octobre


La SEINE trace en l'exact milieu un bandeau

Aveuglement des quais, porte étroite percée dans la muraille

Ferme est le fond du tableau

Sous chacune des bretèches, on arrime les barques – des groupes se reflètent dans l'eau, une ombre s'adosse au mur – on promène un chien noir un chien blanc, on discute

L'angle des tours est un cal posé sur les dents de la herse engoncée dans la terre

À l'horizontale, rayée calcaire, la terre amendée pres- que violette

Ligne dans l'axe et troènes par six, un archer franc parmi les banderoles protège de son arc les champs de l'avant-scène

Des pies froides et des corneilles picorent près du sac blanc et du sac noir

La tristesse est grande du semeur, ses pas s'éloignent

Claque le fouet, raideur pesanteur des labours

Octobre
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485).

Grand Cahier.369.Très Riches Heures.010

Septembre


Lorsque la LOIRE prend ses couleurs à l'aube suppo- sée en contrebas

(La Porte des Champs est ouverte, il n'y eut jamais de vignes à cet endroit)

On le voit briller comme aux jours de fête le château des fleurs, la silhouette d'amour

Haute se tient, disait René, l'idéale chose celestielle, la blanche robe des fées sur le socle ja piecza des guerres

Un carré de tours crénelées trilobées tout en tiges segmentées, lys élancé vers le bleu

Une flottante forêt de girouettes et de pignes miroitantes sur la panne des plombs

Que font-ils ces paysans, plus bruns que grive qui se gave, saoulés de raisins roux, tournés vers nous, ne nous regardant pas, l'œil vague

Bleu, blanc, rouge, elle est enceinte, tête dans les ceps indifférente affairée

Ce n'est que la note moqueuse, ce n'est que l'indignité d'un COLOMBE

Septembre
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.368.Très Riches Heures.009

Août


Fenaison tardive, des hommes-gerris au bain se rafraî- chissent mais rose est la terre à l'orée de ce bois,

l'esprit s'envole ailleurs
Depuis la gauche un couple venant poursuit le dialogue d'amour

S'agit-il d'une chasse ou de cour à sa dame ? Jeux hiéroglyphiques, ce que veut l'oisiveté du temps

C'est le vol d'un faucon allant piller corneille

Un homme en chapeau de paille attentif et résolu – sa compagne surprise, manche rouge et robe noire sur cheval gris – s'apprête à libérer les armes de son poing
(
Un homme en chapeau de paille attentif et résolu – sa compagne surprise, manche rouge et robe noire sur cheval gris – s'apprête à libérer les armes de son poing
)
Le fauconnier, leurre encharné à la ceinture, surveille de l'oiseau chacun des mouvements

Elle est blanche la livrée d'un autre

Il se tient droit solitaire, harnaché de bleu cette fois-ci, non plus de vert

Du même amble souverain qu'en mai, devant lui gambadent les deux petits chiens que l'on disait d'oysel

Août
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.367.Très Riches Heures.008

Juillet


Je ne le crois pas, baigné par les eaux du CLAIN, hau- tement défendable

Est-ce vraiment qu'un château en l'espèce arrêterait des sarrasins, dissuaderait l'anglais de "certaines chouses tou- chans certains tractiés" malgré

La force de la pierre aveugle, la butée d'un triangle à chaque pointe fermé d'une tour, le rejet, l'exil vers l'intérieur du familier décor des fenêtres

Sur les eaux, une chapelle étrangement s'expose à tous les passages – le fort est relié par une coursive au spirituel – ils iraient jusqu'à convertir les goulées de vent s'ils le pouvaient – un couple de cygnes doucement s'approche acclimatant les lieux

Faisait-il, le seigneur, muette lecture de ce livre même au fil des heures canoniales ?

Le paysan habillé de petits draps, le berger, sa femme en bleu qui nous tourne le dos, mettons-les en avant par volonté

On n'a pas conservé les proportions et ce pourrait-être

Si n'était les tons jaunes sur un vitrail, une baie trans- figurée par la lumière, la représentation des gestes, des outils de leur labeur, du nourrir et du vêtir

Couper à la faucille les blés parsemés de coquelicots, prendre la laine entre les forces, mouton serré sur le genou

Juillet
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.366.Très Riches Heures.007

Juin


Que les grands ciels pâlis à hauteur des toits d'ardoise du Palais composent pour le temps du bonheur une clarté française en ce mois d'herbes fauchées

Tout est courbe élégante, aussi bien les rives de la SEINE qui renferme des vignes que l'autre côté de l'eau

Avec la ligne des meules, la ligne des saules, l'ample mouvement des faux, les corps souples de trois paysans

Chapeautés, vêtus de lins blancs gris et roses, qui tail- lent en cadence leur andain

Tout est féminine blancheur, comme celle-là qui se pro- tège de l'azur intense par un voile, qui râtelle, qui amasse d'une fourche-fière les foins

Dans l'axe domine le bois de cèdre de la croix, haute chapelle de verre et sainte, violet recueil à cette heure où prie peut-être le roi

Juin
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.365.Très Riches Heures.006

Mai


Cornes cornets et flûtes, aux quatre points cardinaux, sonnez trompettes en désordre

Pignons, échauguettes vers les remparts et les toits de la Cité

Montez votre mai aux étages, ornez de feuilles vos coiffes blanches, mettez des glaïeuls, des rameaux verts aux fenêtres

Est-ce le PRE-AUX-CLERCS ce bois touffu serré où la fête se donne ?

Foule attentionnée autour des dames, de leur livrée de mai vêtues, robes teintes des cristaux de malachite, la verte couleur tendre du printemps

Je dis que c'est le même cheval blanc de parade qu'en août en un miroir

Mai
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.364.Très Riches Heures.005

Avril


Longtemps resteront incertaines

L'arc de deux barques tirant le filet sur l'étang du roi, le cours tranquille de l'ORGE à DOURDAN

Choses qu'un instant l'on crut voir, choses anachro- niques

Des vergers réguliers à la façon de Versailles, la contre-perspective d'une cour de l'époque d'Heian

Propos recueillis d'un historien, choses précisément dites

C'est un jardin clos du moyen âge entouré de treilles tissées de tiges de saules, vergier d'amour, jardinet des simples – l'hortus conclusus vers le ciel grand ouvert

Le paysage à proportion n'est pas… chose naturelle, où sommes-nous ?

Les regards se croisent en ce lieu de verdure, comme un bouquet de fleurs violettes cueillies des jeunes filles

Elle échange avec le Prince, elle qui n'avait que onze ans, yeux baissés l'anneau, et le Duc attendri :

– « Ah qu'il fait bon regarder, la gracieuse bonne et belle ! »

Haute ceinture, sous les seins, resserrée, juste bouclée, manches ouvertes, soit amples, soit lacées, houppelande taillée dans drap de laine et drap d'or, fréquemment fourrés, les satins, les velours figurés

Avril
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.363.Très Riches Heures.004

Mars


Il pleut, berger s'enfuit sur la terre à gauche

Mélusine vole au-dessus du château, annonce-t-elle un malheur à LUSIGNAN ?

La tour de l'Horloge pourtant, la barbacane tient le fond

Précisément peints d'une texture à quatre temps les murs blanchis protègent le quadrille des champs noirs

Et pour chacun des travaux de la terre, la route qui diverge au point d'une montjoie

Le détail de ces vies minuscules absorbe le regard, à qui donc va le gain ?

L'espace a boutonné sa veste de travers

Dix mille tonneaux de Saintonge ou d'Aunis, vins clairs vendus bon an, partiront vers DAMME près de BRUGES

Sur le devant de la scène, un vieillard en cotte fatiguée et surcot blanc – pousse le coutre

Faisant contre-sens la force tranquille, presque une ombre projetée des bœufs

Mars
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.362.Très Riches Heures.003

Février


« Je suis sans couvert et sans lit,
Côtes ne connaissent que pailles
Et lit de paille n'est pas lit,
Et en mon lit n'est fors que pailles. »

S'il les présentent ainsi comme au théâtre, ouverte la maison l'étable et le blanc revers de janvier, à la grièche de l'hiver

C'est qu'intérêt peut-être il porte – aux pauvres gens

Les FRERES ont fait l'esquisse, le peintre est anonyme et n'a pas de vergogne

Que femme trousse un peu sa robe aux claquements du feu, ce n'est pas moquerie

Quatre ruches de paille sommeillent, en ces temps où le miel est précieux

Le toit est percé de la bergerie, tous ils s'entassent sous la neige. Près des fagots je vois une picorée hardie de corbeaux

Voici contre le froid mon conseil : souffle dans tes doigts, abats les arbres, frappe et conduis l'âne, jusqu' au village

« Je suis sanz coutes et sanz liz,
N'a si povre juqu'a Sanliz. »

Février
Les Très Riches Heures
du duc de Berry
(1410-1485)

Grand Cahier.361.Très Riches Heures.002 (Pauvreté Rutebeuf)

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte