Souffrir non souffrir


Triste nous sommes triste d’expériments, dans l’ordre infini des raisons, l'homme de notre époque est triste, plus triste qu'un Philerme, trop voulenteux à tout aspre martyre

Il n'est femme née femme qui ne soit homme qui ne se dise vouloir être pomme lisse comme jardin violat mais décidée oiseau sans ailes et dans l'attaque oiseau terreux

N’eut-il pas mieux valu traiter d’un autre événement, toute sûreté et paix brisée, que les temps révolus gâter sa chance ?

Il n’est plus bords de Saône d’herbes et de joncs, ni feuilles-cheveux, ni blanches mains-rameaux pour finale- ment non faire cette saulaie

Edvard Munch
Jeunes filles sur un pont - Pikene på broen
(1901)

Grand Cahier.272.Dispersions.024.Vulnéraire.01

Teiles


Rideau bleu
fatigué de lumières, délavé de ses intempéries, le réel submerge
de couleurs christiques
les replis du tableau
Le cadre et la fenêtre ont disparu derrière le voile, la barre à l’horizon des faits, dans la clarté nue
du paysage

Traces monochromes dans les blancs tout d’abord et les bleus puis le soir venu, tâchées de bruns, lanières flamboyantes. Il fallait que le navire et sa cargaison se délivre de sa gangue de glaise, que la matière se révèle, énigmatique pour signer enfin l’étendue de la toile

Formes rondes
à la Rubens qui n’arrivent pas, figures sans visage, aborderez-vous aussi aux coteaux du réel,
endormies dans les limbes

Daniel Caspar - expo. L'envol d'Icare (2012)
Grand Arc Noir
(1997)

Grand Cahier.592.Dispersion.023.Instantanés.18

Mehndī


Elle a de l'ombre au coin des yeux, un mascara de pensées inattendues

Le henné de la fleur de ses mains la fait sourire

Elle a des jambes longues et blanches, lisses des seins frais pressés

Des courbes, à la folie des courbes aussi

Une nuque au duvet d'oisillons qui crie dans l'âme

Elle est fine à malices, vive lorsqu'elle dit les mots choisis qui lui viennent

Et qui l'emportent. Tout en elle est femme vérité, ce qu’elle vaut, ce qu’elle sait

Aussi tient-elle – ici – la tête haute

Modèle Fleur de cachemire
pour mehndī au henné
(मेहन्दी)

Grand Cahier.132.Dispersion.023.Instantanés.17

Trois fois, une autre


J’ai noté trois fois de suite
une même impression. Je l’ai déposé comme il convient sur un petit morceau de matière

Il est chargé d’une électricité statique, selon le nombre et le code mémorable des couleurs

Je ne m’inquiète pas (du reste) ni de la rime ou du cadrage, c’est du pareil au même

À chaque fois je me dis
« Est-ce le bon moment, suis-je placé au bon endroit »
je n’en sais rien – Est-ce important ? Cette question, il me faudra m’en occuper un peu plus tard

Ce que je garde en tête, ce qui compose mon désir tient en un seul et même instant. C’est lui qui me donne le goût

des jardins ouvriers que je vois – un arrosoir des plates-bandes une fontaine improvisée – le feu âcre des feuilles mortes dans un coin retrait

À chaque fois que je me rapproche
à chaque fois c’est la barrière. Roses fleurs des murs. Lierre en plein cœur de la ville

Paule Persil Faguier – Meilleure Ouvrière de France –
Calligraphie : Je pars en voyage
(2019)

Grand Cahier.564.Dispersion.023.Instantanés.16

Photographie


À cet instant qu’avais-je au bord des yeux ?
Quel cadre pouvais-je accorder au vent ?

Un paisible taureau sous les ombrages
Dans les fossés, un peu trop de lumière
Et quatre bois plantés là de travers

Comment s’organisent-elles les choses
Pour vous donner dans l’œil tant de plaisirs ?

La terre est sèche. Trois gouttes de sang
Tachent l’herbe et le mouchoir de plastique
Accroché au barbelé tourne au bleu

Pourquoi les bêtes près de l’abreuvoir
Tremblent-elles comme paille dans l’ombre ?

Galice
Vallée du Bierzo
(Photo de Cassonade : 2015)

Grand Cahier.556.Dispersion.023.Instantanés.15

Affût


Parfois j'arrive, dès le matin,
tête effilochée qui s’étire dans les transparences de la nuit j’observe l’aube

À peine sortie des limbes de ses blanches araignées tissant les eaux du canal

Je guette une mouette plantée ahurie droite sur ses pattes dans l’eau scrutant les cercles

Je clique
d’aucuns disent
Je tire

chasseur dans l’entre-deux sans trop savoir
au feu des yeux

James Abbott McNeill Whistler
Nocturne : bleu et argent – Chelsea
(1871)

Grand Cahier.554.Dispersion.023.Instantanés.14

Inaction


Crayonner le visage entrevu devant soi, se décaler un peu, chercher un meilleur angle, et s’il le faut tourner autour.

D’un coup de plume épousseter son paletot.
Un clic, un œil suffisent à nous débarrasser de tout l'ennui du monde

Si jamais l’idéal ne peut être rendu, le son même du cristal résonne au bout des doigts, quand l'éclat des couleurs finit par révéler l’objet

Dans le lointain voyez comme il est, le monde, voyez comme il vit contenu dans l’obscure clarté de l'appareil photographique. Le monde égoïste futile et chaotique

Jean Bazaine
Vent sur les pierres
(1971)

Grand Cahier.483.Dispersions.023.Instantanés.13

L'automobile


L'auto qui passe a mis son clignotant, l'auto qui tourne, l'auto qui suit les lacets vicinaux, rouages en campagne, l'auto s'y perdra

Sais-tu ce que tu veux girouette grinçante au gré du vent, coquelet, les nuages chanter ?

Le soir est un jardin déboussolé. Agua ardiente comme fruits brûlés, tel suc extrait d'un végétal, toute une phosphorescence de grumes, rondes chairs, les fleurs magiques des images répandent l'entêtant parfum parmi les plates-bandes ici variées qui s'échelonnent

Tournent les heures. Que mon bocage se complique ! la dix-huitième à l'appui de ma fenêtre s'endort dedans les haies profuses. Je veux monter sur la colline et me coucher long dans l'herbe dans l'extase des grands départs et la douceur voluptueuse des retours
L'auto glisse son aiguille, l'auto tisse sa rime au tissu de ma nuit, à mon poème à la minuit

Paul Sérusier
Route dorée
(1903)

Grand Cahier.293.Dispersion.023.Instantanés.12

De l'autre côté


J’ai rarement le souvenir des jours passés
du temps et des lieux attachés à ces clichés
Les têtes, je les connais les têtes, y compris
la mienne. C’est étrange de les voir ainsi

dans les tons noirs et blancs. Caractère accentué
– une touche jaunie, une froissure ancienne
une impression –, la trace d’un chemin suivi
qui me revient, et me rappelle un autrefois

une chose inattendue mise auprès de moi
là déposée, ne m'appartenant plus en propre
S'agît-il de quelqu'un d'autre, d'une autre vie ?
Cela ne veut pas dire avoir oublier tout

des éternels soleils, dans les jeux de l’enfance
et soudain, les futurs arrêtés, entrevus
les instants absolus, nombreux mais décalés...
Ah ces photographies. Pas une qui soit mienne

Mais que sont-elles qui me touchent et qui m'effraient ?

Joshua Flint
The Banquet
(2016)

Grand Cahier.571.Dispersion.023.Instantanés.11

Pique-nique


Par un dimanche d'automne, calamiteux, un dimanche en famille à cravates, malgré une incertaine hydrographie et la tournure de la rose des vents, on se décide à partir

Le choix s'est porté vers le point le plus haut du bocage, ici ou là, à deux pas du relais hertzien, une place indécise

Une herbe sèche qui convient. Déballons que je mange. La nappe. Un œuf, deux, trois. Le pylône a grincé dans ses câbles

Bouffées de musique et voix de journalistes font la grand-roue avant de s'enfuir au détour des sapins. Il sem- blerait qu'un roi nègre se cache. Il siffle derrière un fourré de nuages

Le temps s’enforcit, tourne au mauvais temps. La chasse aux moustiques est ouverte, elle annonce la pluie. Vite, replions la nappe, jetons les miettes. Remontons en voiture et filons à la buvette

Fernand Léger
Les loisirs
(1949)


Grand Cahier.226.Dispersions.023.Instantanés.10

Escalade


Le vélo rouge déposé
contre une roche en bord de route j’observais, l’aspect schisteux pris par la pierraille j’observais ces quelques gravats du domérien qui ne m’inspiraient pas confiance

Oui, c’était rien qui vaille,
du out

Dès les abords de la ravine, le sol déboula sous mes pieds – J'avançais péniblement (une chaleur de plomb ameutait le silence) je me brûlais les mains aux herbes desséchées,
je m'appuyais du pied

contre les maigres arbustes, m'
accrochais aux racines qui poussent, et qui s’enfoncent
dans les décombres

Je me hissais,
ne sachant comment faire,
suivant les traces d’un chemin de chèvre, sec et nerveux, suffoquant jusque là‑haut, j’arrivais au bout d'un certain temps, tout le temps d'une grande fatigue, pour me trouver

Île dans l'âme, distante

une île découverte en l’air, seul devant cette vue à vous couper le souffle, les pensées refluant

debout sur la jetée d'un étroit plateau de pignade… noyé dans un lac bleu de solitude un ciel…

Paul Cézanne
La Montagne Sainte Victoire vue depuis la carrière de Bibemus
(1897)

Grand Cahier.356.Dispersion.023.Instantanés.09

Les fauves


Ils vont s'asseoir sur les gradins…

S’ils sont venus s’asseoir près du grand cercle en retenant leur souffle, c’est pour y voir (ils ont payé) le coup de griffe Quand le sang coule !

Comme une aiguille plantée au centre, il a su garder la tête froide, il a su
conserver la maîtrise alors ils applaudissent… 

S’ils applaudissent c’est qu’ils enragent. Et ils tournent avec rancœur autour des grilles

Et du dompteur De son fouet, en habit impeccable, au milieu de ses cages

il fait claquer en l’air tout le jeu de ses boucles Main-tenant que gradins et cages sont vides

Henri de Toulouse Lautrec
croquis et dédicace
à son ami Arsène Alexandre « en souvenir de ma captivité »
daté du 11 avril 1899

Grand Cahier.189.Dispersions.023.Instantanés.03

Gerti


Sur un fond vide posée de face, distincte élégamment de tout le décorum
rouge et argent, assise découpée absente,
les yeux fermés, la tête qui se tourne vers un songe,
main dans le manchon reprise, séparée du corps qui s'appuie à la taille et se disloque

Ou lignes élancées, planche nue dressée
au milieu du désir,
svelte lavis d'ocre et stupéfiantes rougeurs, décharnée vulnérable comme un christ,
les bras croisés sur la poitrine

Quel éloignement du regard, quelle tristesse quand s'exhibe sur la chair l'armature du sexe !

Egon Schiele
Gerti Schiele
(1909 & 1910)

Grand Cahier.435.Dispersions.023.Instantanés.12

Les plus belles fleurs...


Les plus belles fleurs (et les plus éblouissantes) attei- gnent leur climax dans les endroits les plus extrêmes
Elles poussent en nombre
sous les rigueurs du mont Caucase

Au-dessous de l’escalier fume un samovar d'argent

Elle est serrée de taille, dans son casaquin de velours rouge. Tulipe, elle est à battre

On voit depuis la mezzanine, les miroirs de l'entrée qui s'enflamment. Le fauteuil a tourné sur son axe. Il n’en fallait pas plus pour que la pierre
saignât de toutes ses oreilles
La soirée fut courte, la nuit irrémédiable. Les phares n’éclairaient plus qu’un passage endormi

Il y eut un éclat de rire dans les tourbières. C'était sans compter que l'hiver les couvrirait de blanc, qu'une neige dorénavant atténuerait les sons

Vassily Kandinsky
Improvisation V - Parc
(1911)

Grand Cahier.193.Dispersions.023.Instantanés.07

Casal


Ils se lisent l’un et l’autre et se traversent

Rien ne viendra les séparer, ni les orties inévitables – car peut-on se dire sans endroits sauvages, sans parties où il ne fallut abandonner – ni les souches d'amours
qui furent
vertes,
ni l'armoise vulgaire

Ils se regardent, ils se lisent, et ne se troublent point, ouverts et seuls. Ils ne prêtent
attention à rien d’autre qu’eux-mêmes

Ils s'assoient sur le banc que, plus tard,
la neige va couvrir

Marc Chagall
Les amoureux de Vence
(1957)

Grand Cahier.207.Dispersions.023.Instantanés.05

Progrès d'une forme


Elle hésite à poser la touche
L'univers comme il va
n'est pas de son exemple
A chacun sa beauté

Le bruit, les tumultes du jour
brisent une vue
qu'elle disait transparente

Ce pourrait être
un visage effleuré sinon
qui se détourne

Ressortir cette douleur,
composer avec elle,
elle l'éprouve ; hésite

Mais les points de couleurs
finiront par aviver la toile et freiner
l'eau portante
comme un lit de gravier,
seront choisis avec lenteur

La campagne alentour
va se taire
De grands portraits
qu'elle signe et le soleil
occupent l'atelier

Marie Spartali Stillman
Madonna Pietra degli Scrovigni
(1884)

Grand Cahier.208.Dispersions.023.Instantanés.04

Je vous reconnus...


Je vous reconnus tel samedi de mars au matin enso- leillé qui s'annonçait puissant

Je vous attendais près d'une pierre

Votre venue du fond du cours, imperceptible, fut bientôt parmi les fleurs ordonnées
des jardins la seule occupation du jour

Qu'un tissu de ciel vous habille

Marc Chagall
Bouquet aux amoureux volants
(1947)

Grand Cahier.216.Dispersions.023.Instantanés.03

Fil d'or


Il ressemble à l’oyat qui se plie sur la dune par temps sec, au chardon bleu mordant

Il n’aime pas les choses qui n’en font qu’à leur tête, il attend il espère un équilibre

Et c’est le moment qu’elle a choisie. Et elle s’approche et lui touche la joue. La fille est maigre, a le pied bot

Les moments véritables de cette journée seront consti- tués d’un trajet d’autobus, de quelques heures secrètes. Plus tard, ils seront pour le garçon aussi prégnant que l’Oudjat

Seront son œil
son amulette porte-bonheur

Pablo Picasso
Figures au bord de la mer
(1932)

Grand Cahier.192.Dispersions.023.Instantanés.01

Einst dem Grau der Nacht enttaucht


Lettres, lettrines, rotes d'écriture au calibre du vitrail, cursives inhumaines, ligatures kaléidoscopiques, chiffres prismatiques, petits carrés colorés qui vont trop vite, beaucoup trop vite, en bloc, jetés des deux côtés de la barre


Vif-argent, runes
Ou rehaut de peinture ? Attrapez le fil car

Jadis – surgi de la nuit du gris
Lourd devenu trop cher
Enforci du feu
Grossi de Dieu puis vaincu le soir

Forêt d'épouvante alors
Dans le bleu de l'éther
Echappé par-dessus les névés
Retrouvant les astres avisés – Jadis


Quand
De l'effacement des signes d'un coup d'aile le jeu des couleurs, indéchiffrables toujours, de cet abîme remonte.


Einst dem Grau der Nacht enttaucht Dann schwer und teuer und stark vom Feuer Abends voll von Gott und gebeugt Nun ätherlings vom Blau umschauert, entschwebt über Firnen, zu klugen Gestirnen.
Paul Klee (1918)

Grand Cahier.394.Dispersions.022.Minutes et figures.18

ICI


Jamais il ne fut inventé le pays des hommes composé de tous les jours Et des nuits, que ce soit par les dieux ou les démons revers peut-être
Il n'y a qu'un petit peuple de gens ordinaires, vous, moi, aussi notre voisin probablement, c'est bien insupportable

C'est insupportable qu'ils aient envahi ce pays les hom- mes ordinaires
Mais où habiter, où ? …ailleurs ?
Impossible d'y vivre
Rien n'existe, ailleurs… que le désert
Or, vous le savez
Il est plus difficile de vivre dans le pays désert que dans le pays des hommes

Puisque partir nous ne pouvons, puisque rester il le faut bien, faisons en sorte qu'il devienne – ici – un tant soit peu
Confortable,
Que soit la vie éphémère un court laps de temps
Vivable

Une voix de poète se déclare ainsi, ou du peintre Sur la feuille une trace, un dessin Ceux-là sont précieux

Qui apaisent le monde
Et enrichissent le cœur des hommes


Natsume Soseki Oreiller d'herbes
Illustration Hattori Aritsune
(1906)

Grand Cahier.387.Dispersions.022.Minutes et figures.17

Porcelaine secrète


Et la quintessence pour des siècles fut perdue
On dit – c'est Zhao qui nous dit

Qu'elle sortit, ainsi qu'un trésor de céladon, d'une qua- lité de pâte et de glaçure aux couleurs éclatantes, des fours de Yue

Les vers ineffables de Lu Guimeng parlent de verdure et d'émeraude
Ses longs poèmes antiques, bleu-vert ou dans les tons jaune et vert, louent de cette porcelaine la beauté secrète

Ainsi nous perdîmes pour dix siècles une clef, un savoir précieux qui ne fut pas retrouvé

En dépit des treize pièces toutes enveloppées de soie dans une boîte ronde peinte en roux de la crypte Famen où depuis si longtemps fumait la flamme d'un brûle-parfum

Porcelaine Yue
de la dynastie des Tang
(618 – 907)

Grand Cahier.410.Dispersions.022.Minutes et figures.16

Érinna


De cette époque incertaine jusqu’à aujourd’hui, deux mille quatre cent ans ont dû passé.

Érinna était connue (l’est-elle encore?) pour avoir écrit, à dix-neuf ans un livre de poèmes – poèmes de peu de pages mais d’une grande force

et de beaucoup de vie. Si sa vie fut plus vivante, elle mourut jeune. Elle mourut jeune à ce qu'on dit. C'est tout ce que nous savons d’elle

Jamais nous ne lirons aucun de ses poèmes, ni le moindre écrit... si ce n’est quelques fragments d’un papyrus :

… de toi, je gémis sous le poids d’un lourd chagrin. Et nos jeux tout chauds encore, resteront dans mon cœur à jamais ; les jeux hélas auxquels nous nous plaisions ne sont plus que cendres...

Asclépiade l’avait lu, En lui rendant hommage, il nous l’a dit ; mais de son doux travail, jamais ne nous a rien transmis

Simeon Solomon
Erinna de Lesbos
(1886)

Grand Cahier.404.Dispersions.022.Minutes et figures.15

Cublai


Il s'est fait construire un palais de marbre démesuré, embellie suprême au pays des orages d’herbes,
salles chambres corridors sont décorés de choses naturelles

Il se souvient des temps nomades
– au poing le gerfaut –

des courses après le vent, des chasses
le léopard en croupe en des plaines fortifiées où sont fontaines et rivières, prairies ou bosquets

Il y tient en pâture de grands cerfs et des hardes de biches. Tout un miroir de chevreuils qui aboient et qui sautent

Il quitte

afin d’échapper aux chaleurs des mois d’été,
le marbre pour la tente montée de bambous qu’il gar- dait autrefois en morceaux paquetés

Dehors dedans, une peinture –
de bêtes d’oiseaux d’arbres et de fleurs profuses – un toit soutenu par les pattes du dragon – des piliers dorés couverts d'un épais vernis –
et les bambous
fendus par le milieu et qui forment deux tuiles – de quinze pas et de trois palmes, que rien ni l’eau ne gâte

L'édifice est léger, tendu contre le vent par deux cents cordages tressés dans la meilleure des soies

Vers le nord, par les prés reverdis, les forêts de bouleau, il possède un haras de dix mille juments, là-bas trottant, aussi blanches que sont les neiges en hiver

Les membres seuls de sa lignée ainsi que les Horiat (honneur et privilège) pourront en boire le lait

Marco Polo - Le livre des Merveilles
Ménagerie du grand Khan - XIVème siècle
Marco Polo - Le livre des Merveilles
Chasse au léopard - XIVème siècle

Grand Cahier.354.Dispersion.022.Minutes et figures.14

Marco


« De la terre ou du ciel »
Tel est le nom français des montagnes de Sugiu

Marco lorsqu'il descendit vers Quinsai nota que la rhubarbe y pousse en grande perfection et que le gingembre est bon marché Ainsi

pour un gros de Venise, quarante livres de frais
et du bon

Il alla jusqu’à compter les six mille ponts de pierres qui surplombent les eaux de la cité, où deux galères pouvaient passer de front

Il s'étonna du très grand nombre d'habitants, des gran- dissimes quantités de soie, de la sagesse des marchands, de la subtilité des hommes dans tous les arts, magiciens, philosophes et grands mires naturels

Mais de l'ouvrage maniéré des jardins inoubliables
Rien ne dit

Jardin de rocailles de la Forêt du Lion,
狮子林园 - Shizi Linyuan
(aménagé à partir de 1348)

Grand Cahier.411.Dispersions.022.Minutes et figures.13

Les Tagides


Portugal, tu n'as pas su garder tes richesses comme savent le faire les anglais qui tant manient le bâton à phy- nance, mais tu as bien d'autres beautés, casa do bom café
Ils vinrent à Praia da Rocha de Faro. Ils ont bu tes portos, fils aimés de Vénus, découvreurs des rotondités de la terre

Eanes franchissant l'infranchissable Bojador
Dias que la tempête emporta vers le rugissement des Sud, et au retour qui découvrit le passage. Il ouvrit la voie à
Gama ramenant de Calicut, girofles, muscades, le poivre ardent et la fleur séchée de Banda

« Não há certeza doutra, mas suspeita »

Cabral avec sa flottille de treize caravelles, et le bon millier de lisbonnins, ont-ils vraiment découvert le bois Brésil le jour de Santa Cruz ?
Magalhães malgré la traîtrise de son roi fera le grand tour, ou du moins en son nom Del Caño pilotant « La Victoire »

Portugal qui donna portulans, yeux, et corps et vérité, souviens toi des leçons du vieillard. Avait-il raison, avait-il tort ?
Si l'antique royaume se dépeuple un autre en son for viendra né des forêts exubérantes. Tel est le destin de feu de l'homme, estranha condicão !

Gens humana ruit per vetitum nefas

E vós, Tágides minhas, pois criado
Tendes em mi um novo engenho ardente
Luís de Camões
(1572)

Grand Cahier.323.Dispersions.022.Minutes et figures.12

Bakin


Sous un faible éclairage – sous le halo de sa lanterne ronde, la nuit tombée, Bakin voulut recomposer son Hakkenden

Personne dès lors n'osa plus venir le déranger. La mèche à huile qui crépitait parfois, le chant d'un grillon ressorti du silence occupaient seuls cette longue nuit d'automne

Presque imperceptible au début, un point lumineux remua dans sa tête …une, dix, vingt lignes. A mesure que le pinceau traçait les signes, le petit point lumineux augmentait de volume

Il savait d'expérience ce qui allait advenir. Il se tint sur ses gardes et surveilla scrupuleusement l'avancée des caractères

L'enthousiasme est la mèche d'une flamme qui brûle. Si l'on ne sait la préserver, elle s'éteint dans l'instant. « Ne te presse pas, approfondis ta pensée, chuchota Bakin, retiens la main qui devance la pensée ! »

Mais déjà dans sa tête, le petit éclat de ciel de tout à l'heure devenait plus grand, une coulée de lumière, une voie lactée sous la voûte noircie l’entraînait, plus rapide qu'un fleuve, plus redoublé de force qu’un torrent

Ses oreilles n'entendaient plus le chant du grillon, ses yeux ne craignaient plus le peu de clarté de la lampe. Son pinceau allait, souple et rapide

Bakin écrivait, courbé sur son plan de travail, penché comme un lutteur, avec acharnement

d'après Akutagawa Ryûnosuke

Illustration du Nanso Satomi Hakkenden
de Kyokutei Bakin
(1767 - 1848)

Grand Cahier.472.Dispersions.022.Minutes et figures.11

Pyrrhon d'Élis


Pyrrhon, l'ami des Indes, comme il fait la toilette à son cochon de lait, chante au retour ce refrain d'Homère : « La masse des feuilles vaut la lignée des hommes »

Au fil des saisons d’en rajouter

Ce sont des guêpes, ce sont des mouches, Homère, des oiseaux piaillant aux frondes ensoleillées des bois

L'automne venant, la flamme faiblit, le désir s'évapore, tombe une cendre. Alors les hommes se dépouillent, ils se soumettent au vent qui les emporte

Quand l'hiver blanchit les routes, ils pourrissent, ils s'enfouissent dans la terre

Une embellie de printemps les suscite parfois, les recolore. Et pour un instant, pour un instant seulement, ils brillent dans la lumière

L'égalité d'humeur du philosophe Pyrrhon dans l'orage
Petrarca Meister
(1485-1560)

Grand Cahier.400.Dispersions.022.Minutes et figures.10

À six heures de Nice


Sur une affiche vieille parue voici bientôt un siècle, pliée en quatre et rangée pour l'oubli, par l'usure

Cette robe de lin noir que porte une jeune femme au visage blanc et doux coiffée d'un chapeau de paille, lèvres roses souriantes à peine et yeux baissés vers les mains d'une même blancheur, mains qui de rouge et de bleu tricotent un bas de laine – cette robe à hauteur du genou semble percée

Montant une jument de poils roux, balancée en cadence aux chocs sourds des sabots non ferrés, pour bride, un lien de mauvais chanvre dont se démet la cavalière (c'est le chemin journalier tant de fois parcouru) et suivie de ses chèvres brunes productrices d'un lait maigre et de goût fort qu'une servante, sa compagne maintient dans un baquet la tête droite, ou remplissant les deux outres, sacs de peaux cousues et jetés sur le garrot de l'alezane

Elle tourne le dos, indifférente à la mer qui écume sous le vent, aux montagnes là-bas couvertes d'oliviers, les beau- tés de son pays

Affiche de Calvi en Corse
Éditions Clouet
P. L. M. (1857-1938)

Grand Cahier.156.Dispersions.022.Minutes et figures.09

Les énigmes d'Érasme


J'aime cette chambre printanière, son dallage aux étoi- les et soleils de zelliges. Regarde ces murs

Tous les arbres qu’on voudra, d'essences distinctes, y sont peints, et les êtres et les oiseaux d'espèces rares ou connues par quelque étrangeté

– Que dit cette chouette qui se cache là-haut ?

– Elle nous parle en grec : "Sois prudent, dit-elle. Je ne vole pas pour tout le monde". Ici, un aigle déchire un lièvre, près d'un scarabée vit un roitelet, ennemi mortel de l'aigle

– Et l’hirondelle que tient-elle dans son bec ?

– Un brin de chélidoine qui te rendra la vue

– Et le caméléon changeant, allant et venant de terre, le mot qui le nomme est un lion !

– Gueule béante, il secrète un venin et plante sa langue comme figuier sauvage

– Qui est donc ce joueur de flûte ?

– Un chameau débauché, un singe magot qui nous joue du pipeau

Hans Holbein le Jeune
Portrait d'Érasme
(1523)

Grand Cahier.317.Dispersions.022.Minutes et figures.07

Euthymie


La nuit est fidèle à ses secrets. Dans les plis de sa robe se tiennent affections et terreurs

Elle est depuis toujours gardienne et se tiendra toujours, trois fois parsemée d'or, à la fourche des chemins invoquant sur les gelées d'avril une lune de soufre

Écoute aux alentours revenir les échos de sa voix

Elle a remué les airs légers aussi bien que les roches, désigné sans la moindre hésitation chacune des plantes par son nom, ressorti tout un pain de saveur de l'obscurité des eaux, elle a su inverser

l'en-allée des choses, et jusqu'au cours du monde

Maintenant que sa flamme s'apaise, vois comme elle a mis la force sous le joug, d'une pierre de discorde, elle a tué celui qui tue. Le sommeil lui-même a gagné l'infatigable

N’hésites pas, reçois le trésor de cette laine. Elle l’a conquis pour toi, ne trahis pas ta promesse…

Gustav Klimt - Hygie,
détail de la fresque « Médecine »
peinte pour le plafond de l’Université de Vienne (1901-1907)
et détruite par les nazis

Grand Cahier.154.Dispersion.022.Minutes et figures.16
Grand Cahier.154.Intérieurs, Extérieur Voix.004.Demeures.10

Dutilleux ces derniers temps


Ce qui les anime ce qui fait qu’elles songent c’est le rythme. Claquements sur excès accentuations

Les heures, les grandes plages sonores, les puissantes remontées qui battent

Le groupe est homogène des cuivres, des contrebasses divisées en trois rangs

Le monde est constamment sous la menace, le dérapage et la folie

Mémoire des ombres

Je doute que l'homme sur la terre améliore sa position. Quoiqu'il en dise quoiqu'il en pense, en dépit de quelques exceptions

Fugitives trois voix d’enfants

Une progression, une vague fondamentalement abstraite, du plus profond des cordes graves pour atteindre au paroxysme éclatant de la lumière

Dominante bleue, la trame de l'orchestre moins tendue

Un sentiment de doute, une interrogation, avant que n'apparaisse le mouvement d'horloge implacable qui ponctue

La partition


Henri Dutilleux : Métaboles (1964)
par Celibidache


Grand Cahier.396.Dispersions.022.Minutes et figures.05

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte