Une scolie


Une scolie s’envole depuis les dormants d’une porte busquée, indifférente à tout ce qui n’est pas de son occupation. Trouvera-t-elle le compost qui lui convient, les bois pourris où piquer le ver blanc ?

Le vent a médité le poids des heures et des jours sur l’étang. Les joncs commencent à l’envahir

Petit à petit, les souvenirs se sont effacés, va‑t‑on s’endormir ? L’épreuve est manquée, harassé d'avoir gravi la côte, vers Bois-Jésus

Il en a fallu de l’audace pour franchir ainsi la route et le potager. Gagnée de frayeurs, une biche éperdue donne soudain son dernier coup de sabot sur les rails

d'après Barend Van Orley
Belles chasses de Guise
(1488 - 1541)

Grand Cahier.575.Dispersion.025.Envols au jardin.06

Botanique


À droite, le parterre étiqueté de plantes frileuses. Longs alignements de tiges en patience. Des fleurs, des couleurs viendront quand le temps changera. Certaines sont rentrées et choyées par des hommes positifs. Le bâtiment s'alourdit d'un siècle entier

À gauche, elles voudraient crever les verrières, bocaux d'Afrique, d'Amazonie, potages vireux de tous les lieux chauds. Vous les sentiriez poussant racines dans vos bronches

Entre deux rangées de pensées, bleues ou jaunes, l'al- lée monte jusqu'au magnolia. Une horloge indique toujours la même heure

Les gens s'empressent sous le hall, ils ont recouvert les tables de toiles cirées. On achète, on vend, les yeux brillent, en connaisseurs

Sureau noir Sambucus Aegopodium
Drosera plante carnivore Viburnum
(1869)

Grand Cahier.218.Dispersions.025.Envols au jardin.05

La Tour des lettres


Ce ne sont que des bouts de vie, oppressants
Des jours qui se meurent, brindilles envolées,
Et des nuits, et de tristes rappels d’erreurs
De mauvais chemins qu’on ne peut oublier

Je vais divagant sur les grèves de Loire
Où Ronsard, Rabelais, Descartes vécurent
Je vais sur les pas de Cingria, au bord
Des eaux. Je sais, fines dames des jardins

Trouver les grandes juliennes authentiques
J’en ai pris des clichés près d’une pelouse
Près d’une cage de fer en perroquet

On peut y voir les nombres trois, deux et un
Le rouge et la lettre A – philosophique –
Des bouquets taillés au calme des bassins

Guy Resse
Collage
(1955)

Grand Cahier.574.Dispersions.025.Envols au jardin.04

Les lettres


Elles ne sont pas sorties
Du panier rond de Saint-Cyr
Ni graffitées ni perchées
Sur le mur des escaliers
Mais trouvées dans les collines
Les lettres semées dans l’herbe
O jaune, A rouge, K bleu

Dans les haies et les bosquets
Des grandes mythologies
Ce sont les pièces d’un puzzle
Gentiment proportionnées
À la taille des enfants
Belles têtes qu’on enseigne
À toute philosophie

Paul Klee
Ruinen mit Styliten
(1918)

Grand Cahier.566.Dispersions.025.Envols au jardin.03

Oe l'après-midi


Au coin de l'œil progresse une ombre grise

Le temps se couvre, les stands, bâchés d'un vilain vert, sont dressés entre le grillage de l'entrée et le kiosque dé- sert. Ce jour-là, une banderole indique au piéton qui dé- rive, en larges lettres et mots gras, qu'il s'agit d'une Ren- contre : la XXème

Irai-je tout à l'heure au jardin des Prébendes, lire

quelques pages détachées des vieux livres d'histoire, feuilleter les albums écornés et jaunis, les cartes postales en noir et blanc ?

Du noir
s’amoncèle au-dessus des saules,
une jeune fille est là
qui se hâte

(
Weiß
schimmerts vorbei an der Weide:
ein Mädchen,
das eilt.

)

Des gouttes tombent sur le lac, l'air se fait plus lourd. Deux cygnes tournent en rond, inquiets. L’orage est annon- cé pour bientôt

Olivia Rolde
Carnaval sauvage
(2010)

Grand Cahier.336.Dispersion.025.Envol au jardin.02

Il se promène, il veut s'instruire...


Il se promène, il veut s’instruire. Il écoute les conseils, occupé des usages, de l'origine et de l'espace. De la ligne à l'horizon qui va s'ouvrir, et des jours, et des jours qui s'allongent…

Arpentant le bocage, il s'ennuie

Une ombre chante tout d’un coup et s’enfuit aussitôt. Farouche et solitaire, cachée dans les fourrés

Voudrait-il la mettre en cage, une cage dorée – comme le sont les sots petits moineaux qui savent y faire et n’ont pas d’ombre ?

« Je te dis que je veux, séduit, faire un pas ». De son bec elle aiguise les signes, file aux astres

J.-P. Claris de Florian, illustré
par des artistes japonais
(1895)

Florian, Le rossignol et le Prince
Grand Cahier.240.Dispersions.025.Envols au jardin.01

Troupeau d'astres


Fiévreux demain aura
La même taille
Fine à rejoindre les mains
La même peau
Demain sera comme hier
Mais sur la ligne des prairies
Toujours tu vois le troupeau d'astres
Piétinant la poussière
Et le grand bruit va te bousculer
T'arrachera plus sûrement le cœur
Que ces lèvres cuivrées

Isabelle Tabin-Darbellay
Fourrure d'automne
(2016)

Grand Cahier.211.Dispersions.024.Vulnéraires.16

Une branche...


Une branche nouvelle
et plus fine où tenir

chaque jour

ce n'est pas se disperser
mais diviser l'émotion,
la reprendre longuement

et, flexible
comme un bois de coudrier

fouetter l'air

Max Ernst
Loplop, « supérieur des oiseaux »
(1932)

Grand Cahier.210.Dispersion.002.Vulnéraires.13

À la cave inépuisable


Le jour a jauni, je bois forte et fraîche une eau qui pétille, c’est elle qui m’enchante et je l'appelle, arbre aux cigales. Murmure solaire, semis de mots, bouilloire

du bleu. Sous les ra et fla de la lumière, les idées sont prises de vertige, la pensée tournoie et se défixe

Écorce noire des pins, oliviers calcinés, que vont-elles chanter les scies de l'invisible ?

Dans l'air exténué de soif où se fanent les fleurs, elles boivent le suc, les sirops mûris de soleil

Vincent van Gogh
Oliviers avec ciel jaune et soleil
(1889)

Grand Cahier.227.Dispersions.024.Vulnéraires.14

Hors clôture


Il n’avait pas encore compris à quoi cela pouvait rimer qu’il refusait déjà.

Son instinct lui disait :

« si précieuse, si désirée soit-elle, il existe autre chose, là-bas toujours possible »

Aussi opposa-t-il un non catégorique à chacune des offres, aux enchères proposées

Il lui avait fallu un temps considérable pour arriver jusqu’à ce lieu, à cet espace – d’une géométrie éblouis-sante où la route s'égare

Il avait tant hésité, tant tergiversé avant de s’engager avant de décider d’arrêter son manège, définitivement

qu’il n’osait plus s’approcher de ces colonnes… Il suf-fisait pourtant d’un seul coup d’aile

Une herbe jeune embaumait sous les pas Un arbre comme ornement d'oubli lui octroyait le dépôt d'ombres

André Derain
L'estaque route tournante
(1905)

Grand Cahier.232.Dispersion.024.Vulnéraire.13

De cet amas de verre...


De cet amas de verre et de bouteilles,

de verre
d’un vert bouteille, introuvable aujourd’hui, d’un verre
qui vire au noir,
nacré (sanglante écaille)
d’un monde bu jusqu’à la lie. Enivrante liqueur
d’un monde passager, étiqueté de rêves, consigné, et qu’il faut reprendre, laver, remplir
à nouveau d’un soleil liquide

Mais le verre est coupant. Ne va pas te blesser ni te saigner les mains. Ne prends pas ce tesson, il ne reste plus rien de son éclat d’hier

À aimer autant le désordre, tu risques de souffrir

Dans l’atelier où tu mélanges les couleurs, n’accueille et ne reprends, que les plus banales, litres et formes oubliées, bouteilles ordinaires
dans les tons crème (ou verts)
d’un Morandi
et vois en elles, éclats de verre un jour brisés
comme s’allient, comme se fondent, comme demeurent, inexorablement visibles

– Bec de glace
Oiseau qui se reflète
Copeau insaisissable
Vivante arête

Giorgio Morandi
Natura morta di vasi su un tavolo (1931)
gravure sur cuivre à l'eau forte

Grand Cahier.081.Dispersion.024.Vulnéraires.12

Concert


La route s'encaisse entre deux gros murs sans apprêt, de bossage franc, surhaussés d'un empilement de briques
Pas une vue qui dévie, un goulet

On va la suivre puisque dit-on, la musique est au bout

Le portail est ouvert, il ne reste rien d’
Autre qu'une enseigne et ses pommes de flammes

Que le corps d'un bâtiment qui s'absente parmi les châ- taigniers du jardin
Que la paille du silence dans les airs

Qu’importe, on va danser tout notre saoul, chasser au loin les amours qui tournent en rond

Paul Cézanne
La carrière de Bibémus
(1895)

Grand Cahier.238.Dispersion.024.Vulnéraire.11

À quoi bon


À quoi bon résister, commis l’irréparable

Il n’est plus d’autre voie, la seule à emprunter,
qu’une voie obligée avec ses conséquences

Pourquoi chercher puisque le temps a basculé
Et s’orienter vers un ailleurs sans consistance

À quoi bon s’entêter, s’opposer à autrui
Affronter l’incompréhension et leur mutisme

Une fois (les mots du silence et du reproche)
Irrévocablement dit, une fois encore

la porte du train s'est ouverte sur la nuit

Il y a
des reflets dans la vitre dont on a perdu le sens. On ne voit dans le wagon qu’un homme seul près de sa couchette et qui voudrait dormir. Le sas et le soufflet s’ouvre et se referme, la vitre bouge à l'heure et au lieu d'un fracas géant de fer à la mesure de l'infini

Paul Delvaux
Femme à la rose
(1936)

Grand Cahier.291.Dispersion.024.Vulnéraires.10

Partie hongroise


Les reflets du miroir sont-ils archéologues ? Toujours ils nous racontent

les péripéties d'un même film – un petit coup de balai et c’est l'histoire – qui recommence. Incessant miroitement – coup de balai – et nous voici sur la route en forêt, sous la pluie

« Le camionneur pour la énième fois va s'arrêter sous de tristes néons. Les pneus crissent. La femme a relevé le col de son imperméable et dirige ses pas vers la station abandonnée »

L'histoire qui recommence. Il pleut. Une femme perdue, sa vie renversée qu'on jette à la fosse et l'inutile gaspillage aux reflets du miroir

dans la chambre il y a dans le mur une vieille armoire où sont rangées les deux pendules rouges, oeils-de-la-nuit-sortent-du-coin, la porte baille, ajoute de l'ombre à son double et des soupçons

Un cri, une poupée dans les refonds, blanc, un corps mort tombé dans l'escalier

Zigzags à la vitre je travaille, je décompte les coups
Horloge, tonnerre, balai !

Paul klee
Bedrohte Stadt Pinz
(1915)

Grand Cahier.286.Dispersions.024.Vulnéraires.09

Elle est vivante ici...


Elle est vivante ici la retombée
sur le seuil de cette porte, le soir venant

Il n'y a plus de refuge que le silence
il n'y a plus de lieu que dans l'oubli

Comme un tapis venu de Tabriz et signé
dans le kilim, noué au centre de la soie

Parties d’un médaillon à seize lobes des formes rondes contrastées de motifs géométriques
des arabesques florales
ornent
un fond bleu pâle S’ensuit
la rouge vigueur sans le velours des bords

Comme un bruissement de paroles
une pelletée de terre
une musique inattendue
Note absolument fortuite qui

déchire
qui détend la dernière
corde des jours
et qui nous jette dénué de sens

au dehors

Tapis de Tabriz, Kirman (Iran)
motif « Herati »
XVIIe siècle

Grand Cahier.249.Dispersions.024.Vulnéraires.08

Dans ce coin d'Oze


on aime bien le champ qui change,
ses couleurs de lavande
en rangs peignés,
régulièrement disposées
avec ces deux arbres perdus en plein milieu,

trop petits pour la région.
Nous sommes grands
Nous sommes chansonniers
de cet endroit, ébahi planté là
devant ce qui miroite un peu le soir venu,

et quand bien même
y aurait-il,
assoiffé,
quelques milliards
de pièces d'or

dispersées
sur cette terre – saccagée
que nous serions là
à le dire,

victorieux
dans notre langue

Bernard Cathelin
Champs de lavande
(Drôme - 1994)

Grand Cahier.357.Dispersion.024.Vulnéraires.07

Cette femme...


Cette femme est suspendue à son lustre,
il ne lui reste plus la moindre solution. Il faudra bien la dépendre quand
plus rien n’éclairera ses angoisses

Breloques, verroteries, pacotilles –
vous qui vous jouez de la lumière, vous êtes
le triomphe d’une pièce bourgeoise

Allons prendre le grand air
routes qui chuintaient, fuyons ces mystères, ô poupées de maïs dépenaillées,
retournons vers les champs verts

Max von Moos
Schlangenzauber
(1930)

Grand Cahier.187.Dispersion.024.Vulnéraires.06

Double jeu


Petite déambule
à la faveur ensoleillée des rues

La ville est séparée en deux. D’un côté la ville qui dres- se ostentatoire, ses falaises de craie, de l’autre la ville ren- versée, boueuse
mal dite
et qu'on marque au charbon

Vivante est la mémoire. La route est longue et difficile. Il y a tant de barrières à franchir. Soufreteux, il faut tenir. Et résister à tant de forces ouvrières

(à l’aigle rédempteur qui dégringole)

mais le cheval qui rue mais le cœur qui bat, marquée des quatre ocelles sur la peau du taureau

Petite est femme en robe rose à col de fleur,
chevilles fragiles, regards duplices. Elle joue des vanités dans les miroirs du corridor

Henri de Toulouse-Lautrec
Femme se frisant
(1891)

Grand Cahier.183.Dispersion.024.Vulnéraires.05

Souffrir non souffrir


Triste nous sommes triste d’expériments, dans l’ordre infini des raisons, l'homme de notre époque est triste, plus triste qu'un Philerme, trop voulenteux à tout aspre martyre

Il n'est femme née femme qui ne soit homme qui ne se dise vouloir être pomme lisse comme jardin violat mais décidée oiseau sans ailes et dans l'attaque oiseau terreux

N’eut-il pas mieux valu traiter d’un autre événement, toute sûreté et paix brisée, que les temps révolus gâter sa chance ?

Il n’est plus bords de Saône d’herbes et de joncs, ni feuilles-cheveux, ni blanches mains-rameaux pour finale- ment non faire cette saulaie

Edvard Munch
Jeunes filles sur un pont - Pikene på broen
(1901)

Grand Cahier.272.Dispersions.024.Vulnéraire.01

Teiles


Rideau bleu
fatigué de lumières, délavé de ses intempéries, le réel submerge
de couleurs christiques
les replis du tableau
Le cadre et la fenêtre ont disparu derrière le voile, la barre à l’horizon des faits, dans la clarté nue
du paysage

Traces monochromes dans les blancs tout d’abord et les bleus puis le soir venu, tâchées de bruns, lanières flamboyantes. Il fallait que le navire et sa cargaison se délivre de sa gangue de glaise, que la matière se révèle, énigmatique pour signer enfin l’étendue de la toile

Formes rondes
à la Rubens qui n’arrivent pas, figures sans visage, aborderez-vous aussi aux coteaux du réel,
endormies dans les limbes

Daniel Caspar - expo. L'envol d'Icare (2012)
Grand Arc Noir
(1997)

Grand Cahier.592.Dispersion.023.Instantanés.18

Mehndī


Elle a de l'ombre au coin des yeux, un mascara de pensées inattendues

Le henné de la fleur de ses mains la fait sourire

Elle a des jambes longues et blanches, lisses des seins frais pressés

Des courbes, à la folie des courbes aussi

Une nuque au duvet d'oisillons qui crie dans l'âme

Elle est fine à malices, vive lorsqu'elle dit les mots choisis qui lui viennent

Et qui l'emportent. Tout en elle est femme vérité, ce qu’elle vaut, ce qu’elle sait

Aussi tient-elle – ici – la tête haute

Modèle Fleur de cachemire
pour mehndī au henné
(मेहन्दी)

Grand Cahier.132.Dispersion.023.Instantanés.17

Trois fois, une autre


J’ai noté trois fois de suite
une même impression. Je l’ai déposé comme il convient sur un petit morceau de matière

Il est chargé d’une électricité statique, selon le nombre et le code mémorable des couleurs

Je ne m’inquiète pas (du reste) ni de la rime ou du cadrage, c’est du pareil au même

À chaque fois je me dis
« Est-ce le bon moment, suis-je placé au bon endroit »
je n’en sais rien – Est-ce important ? Cette question, il me faudra m’en occuper un peu plus tard

Ce que je garde en tête, ce qui compose mon désir tient en un seul et même instant. C’est lui qui me donne le goût

des jardins ouvriers que je vois – un arrosoir des plates-bandes une fontaine improvisée – le feu âcre des feuilles mortes dans un coin retrait

À chaque fois que je me rapproche
à chaque fois c’est la barrière. Roses fleurs des murs. Lierre en plein cœur de la ville

Paule Persil Faguier – Meilleure Ouvrière de France –
Calligraphie : Je pars en voyage
(2019)

Grand Cahier.564.Dispersion.023.Instantanés.16

Photographie


À cet instant qu’avais-je au bord des yeux ?
Quel cadre pouvais-je accorder au vent ?

Un paisible taureau sous les ombrages
Dans les fossés, un peu trop de lumière
Et quatre bois plantés là de travers

Comment s’organisent-elles les choses
Pour vous donner dans l’œil tant de plaisirs ?

La terre est sèche. Trois gouttes de sang
Tachent l’herbe et le mouchoir de plastique
Accroché au barbelé tourne au bleu

Pourquoi les bêtes près de l’abreuvoir
Tremblent-elles comme paille dans l’ombre ?

Galice
Vallée du Bierzo
(Photo de Cassonade : 2015)

Grand Cahier.556.Dispersion.023.Instantanés.15

Affût


Parfois j'arrive, dès le matin,
tête effilochée qui s’étire dans les transparences de la nuit j’observe l’aube

À peine sortie des limbes de ses blanches araignées tissant les eaux du canal

Je guette une mouette plantée ahurie droite sur ses pattes dans l’eau scrutant les cercles

Je clique
d’aucuns disent
Je tire

chasseur dans l’entre-deux sans trop savoir
au feu des yeux

James Abbott McNeill Whistler
Nocturne : bleu et argent – Chelsea
(1871)

Grand Cahier.554.Dispersion.023.Instantanés.14

Inaction


Crayonner le visage entrevu devant soi, se décaler un peu, chercher un meilleur angle, et s’il le faut tourner autour.

D’un coup de plume épousseter son paletot.
Un clic, un œil suffisent à nous débarrasser de tout l'ennui du monde

Si jamais l’idéal ne peut être rendu, le son même du cristal résonne au bout des doigts, quand l'éclat des couleurs finit par révéler l’objet

Dans le lointain voyez comme il est, le monde, voyez comme il vit contenu dans l’obscure clarté de l'appareil photographique. Le monde égoïste futile et chaotique

Jean Bazaine
Vent sur les pierres
(1971)

Grand Cahier.483.Dispersions.023.Instantanés.13

L'automobile


L'auto qui passe a mis son clignotant, l'auto qui tourne, l'auto qui suit les lacets vicinaux, rouages en campagne, l'auto s'y perdra

Sais-tu ce que tu veux girouette grinçante au gré du vent, coquelet, les nuages chanter ?

Le soir est un jardin déboussolé. Agua ardiente comme fruits brûlés, tel suc extrait d'un végétal, toute une phosphorescence de grumes, rondes chairs, les fleurs magiques des images répandent l'entêtant parfum parmi les plates-bandes ici variées qui s'échelonnent

Tournent les heures. Que mon bocage se complique ! la dix-huitième à l'appui de ma fenêtre s'endort dedans les haies profuses. Je veux monter sur la colline et me coucher long dans l'herbe dans l'extase des grands départs et la douceur voluptueuse des retours
L'auto glisse son aiguille, l'auto tisse sa rime au tissu de ma nuit, à mon poème à la minuit

Paul Sérusier
Route dorée
(1903)

Grand Cahier.293.Dispersion.023.Instantanés.12

De l'autre côté


J’ai rarement le souvenir des jours passés
du temps et des lieux attachés à ces clichés
Les têtes, je les connais les têtes, y compris
la mienne. C’est étrange de les voir ainsi

dans les tons noirs et blancs. Caractère accentué
– une touche jaunie, une froissure ancienne
une impression –, la trace d’un chemin suivi
qui me revient, et me rappelle un autrefois

une chose inattendue mise auprès de moi
là déposée, ne m'appartenant plus en propre
S'agît-il de quelqu'un d'autre, d'une autre vie ?
Cela ne veut pas dire avoir oublier tout

des éternels soleils, dans les jeux de l’enfance
et soudain, les futurs arrêtés, entrevus
les instants absolus, nombreux mais décalés...
Ah ces photographies. Pas une qui soit mienne

Mais que sont-elles qui me touchent et qui m'effraient ?

Joshua Flint
The Banquet
(2016)

Grand Cahier.571.Dispersion.023.Instantanés.11

Pique-nique


Par un dimanche d'automne, calamiteux, un dimanche en famille à cravates, malgré une incertaine hydrographie et la tournure de la rose des vents, on se décide à partir

Le choix s'est porté vers le point le plus haut du bocage, ici ou là, à deux pas du relais hertzien, une place indécise

Une herbe sèche qui convient. Déballons que je mange. La nappe. Un œuf, deux, trois. Le pylône a grincé dans ses câbles

Bouffées de musique et voix de journalistes font la grand-roue avant de s'enfuir au détour des sapins. Il sem- blerait qu'un roi nègre se cache. Il siffle derrière un fourré de nuages

Le temps s’enforcit, tourne au mauvais temps. La chasse aux moustiques est ouverte, elle annonce la pluie. Vite, replions la nappe, jetons les miettes. Remontons en voiture et filons à la buvette

Fernand Léger
Les loisirs
(1949)


Grand Cahier.226.Dispersions.023.Instantanés.10

Escalade


Le vélo rouge déposé
contre une roche en bord de route j’observais, l’aspect schisteux pris par la pierraille j’observais ces quelques gravats du domérien qui ne m’inspiraient pas confiance

Oui, c’était rien qui vaille,
du out

Dès les abords de la ravine, le sol déboula sous mes pieds – J'avançais péniblement (une chaleur de plomb ameutait le silence) je me brûlais les mains aux herbes desséchées,
je m'appuyais du pied

contre les maigres arbustes, m'
accrochais aux racines qui poussent, et qui s’enfoncent
dans les décombres

Je me hissais,
ne sachant comment faire,
suivant les traces d’un chemin de chèvre, sec et nerveux, suffoquant jusque là‑haut, j’arrivais au bout d'un certain temps, tout le temps d'une grande fatigue, pour me trouver

Île dans l'âme, distante

une île découverte en l’air, seul devant cette vue à vous couper le souffle, les pensées refluant

debout sur la jetée d'un étroit plateau de pignade… noyé dans un lac bleu de solitude un ciel…

Paul Cézanne
La Montagne Sainte Victoire vue depuis la carrière de Bibemus
(1897)

Grand Cahier.356.Dispersion.023.Instantanés.09

Les fauves


Ils vont s'asseoir sur les gradins…

S’ils sont venus s’asseoir près du grand cercle en retenant leur souffle, c’est pour y voir (ils ont payé) le coup de griffe Quand le sang coule !

Comme une aiguille plantée au centre, il a su garder la tête froide, il a su
conserver la maîtrise alors ils applaudissent… 

S’ils applaudissent c’est qu’ils enragent. Et ils tournent avec rancœur autour des grilles

Et du dompteur De son fouet, en habit impeccable, au milieu de ses cages

il fait claquer en l’air tout le jeu de ses boucles Main-tenant que gradins et cages sont vides

Henri de Toulouse Lautrec
croquis et dédicace
à son ami Arsène Alexandre « en souvenir de ma captivité »
daté du 11 avril 1899

Grand Cahier.189.Dispersions.023.Instantanés.03

Gerti


Sur un fond vide posée de face, distincte élégamment de tout le décorum
rouge et argent, assise découpée absente,
les yeux fermés, la tête qui se tourne vers un songe,
main dans le manchon reprise, séparée du corps qui s'appuie à la taille et se disloque

Ou lignes élancées, planche nue dressée
au milieu du désir,
svelte lavis d'ocre et stupéfiantes rougeurs, décharnée vulnérable comme un christ,
les bras croisés sur la poitrine

Quel éloignement du regard, quelle tristesse quand s'exhibe sur la chair l'armature du sexe !

Egon Schiele
Gerti Schiele
(1909 & 1910)

Grand Cahier.435.Dispersions.023.Instantanés.12

Les plus belles fleurs...


Les plus belles fleurs (et les plus éblouissantes) attei- gnent leur climax dans les endroits les plus extrêmes
Elles poussent en nombre
sous les rigueurs du mont Caucase

Au-dessous de l’escalier fume un samovar d'argent

Elle est serrée de taille, dans son casaquin de velours rouge. Tulipe, elle est à battre

On voit depuis la mezzanine, les miroirs de l'entrée qui s'enflamment. Le fauteuil a tourné sur son axe. Il n’en fallait pas plus pour que la pierre
saignât de toutes ses oreilles
La soirée fut courte, la nuit irrémédiable. Les phares n’éclairaient plus qu’un passage endormi

Il y eut un éclat de rire dans les tourbières. C'était sans compter que l'hiver les couvrirait de blanc, qu'une neige dorénavant atténuerait les sons

Vassily Kandinsky
Improvisation V - Parc
(1911)

Grand Cahier.193.Dispersions.023.Instantanés.07

Casal


Ils se lisent l’un et l’autre et se traversent

Rien ne viendra les séparer, ni les orties inévitables – car peut-on se dire sans endroits sauvages, sans parties où il ne fallut abandonner – ni les souches d'amours
qui furent
vertes,
ni l'armoise vulgaire

Ils se regardent, ils se lisent, et ne se troublent point, ouverts et seuls. Ils ne prêtent
attention à rien d’autre qu’eux-mêmes

Ils s'assoient sur le banc que, plus tard,
la neige va couvrir

Marc Chagall
Les amoureux de Vence
(1957)

Grand Cahier.207.Dispersions.023.Instantanés.05

Progrès d'une forme


Elle hésite à poser la touche
L'univers comme il va
n'est pas de son exemple
A chacun sa beauté

Le bruit, les tumultes du jour
brisent une vue
qu'elle disait transparente

Ce pourrait être
un visage effleuré sinon
qui se détourne

Ressortir cette douleur,
composer avec elle,
elle l'éprouve ; hésite

Mais les points de couleurs
finiront par aviver la toile et freiner
l'eau portante
comme un lit de gravier,
seront choisis avec lenteur

La campagne alentour
va se taire
De grands portraits
qu'elle signe et le soleil
occupent l'atelier

Marie Spartali Stillman
Madonna Pietra degli Scrovigni
(1884)

Grand Cahier.208.Dispersions.023.Instantanés.04

Je vous reconnus...


Je vous reconnus tel samedi de mars au matin enso- leillé qui s'annonçait puissant

Je vous attendais près d'une pierre

Votre venue du fond du cours, imperceptible, fut bientôt parmi les fleurs ordonnées
des jardins la seule occupation du jour

Qu'un tissu de ciel vous habille

Marc Chagall
Bouquet aux amoureux volants
(1947)

Grand Cahier.216.Dispersions.023.Instantanés.03

Fil d'or


Il ressemble à l’oyat qui se plie sur la dune par temps sec, au chardon bleu mordant

Il n’aime pas les choses qui n’en font qu’à leur tête, il attend il espère un équilibre

Et c’est le moment qu’elle a choisie. Et elle s’approche et lui touche la joue. La fille est maigre, a le pied bot

Les moments véritables de cette journée seront consti- tués d’un trajet d’autobus, de quelques heures secrètes. Plus tard, ils seront pour le garçon aussi prégnant que l’Oudjat

Seront son œil
son amulette porte-bonheur

Pablo Picasso
Figures au bord de la mer
(1932)

Grand Cahier.192.Dispersions.023.Instantanés.01

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte