Fuir


Pour quelle raison se fiait-il à ces marques ? Jaunes, tracées à flanc de montagne de loin en loin sur le tronc d'un chêne. Le chemin qu'il s'obstinait à suivre s'avérait improbable. Lorsqu'il atteindrait la ligne des crêtes, pourrait-il trouver dans la paroi rocheuse un passage, une brèche lui donnant accès à l'autre côté ?
Il en doutait
Mais il continuait d'avancer, glissant sur la terre grasse, les feuilles mortes, la pierraille affleurant

Il ne voulait pas voir sur sa droite la grande horloge comtoise qui battait les minutes, ni, jeté sur les hauteurs, les grammes du soleil

Je ne crois pas qu'il fuyait, d'ailleurs peut-on fuir ! Le monde est étroit, instantanément atteignable aussi vaste soit-il et peuplé

Ce n'était pas là son premier départ. Il y avait eu d'autres parcours. Il connaissait bien ce pays, il y possédait quelques maigres arpents de bois dans une géographie complexe de ravins et de pâtures. Il se souvenait, comme en pointillé sur une carte, d'avoir gravi cette colline, enjambé ces barbelés, puis contourné le plateau d'en face pour redescendre par les combes, jusqu'au village demeuré in- visible ; quelques masures abandonnées, une route impra- ticable qui se fondait en un sentier de ronces, un semis de graviers

Il n'oubliait pas – proche, étrange, au détour d'un bosquet alors qu'il longeait un ruisseau frais sous le couvert – l'œil de biais d'un cheval blanc

Paul Gauguin
Cheval blanc
(1898)

Grand Cahier.337.Refonds.004.Printemps, cheval.04

Météore


Avant que d'entrer tout de go par la fenêtre avec ces yeux de loutre vive, tes toques du vent, tes fourrures, laisse ! que je tourne la tête trop soudain
Le temps

Je te salue, sort incertain du soir qui sombre. La boîte a roulé du monde empli d'un bruit d'os

L'aurai-je aimé l'éblouissante eau bleue du ciel, solide sur les toits sonnant comme une bille qui bondit, et tant, qu'aux pavois de la fête je te hisserai
Météore !

Albrecht Dürer
Melencolia I
(1514)

Grand Cahier.261.Refonds.003.Ighizan.12

Grand chien noir


S'il traversait chaque jour les grands herbages de la ville, c'est pour se rendre à son travail
... Ou bien venait y voir les déboulées de liberté d'un grand chien noir

Un voile persistait depuis des années devant ces yeux. Il s'étonnait : toutes ces masses plombées du ciel qui passaient, combien de fois passeraient-elles encore ?

Il arrivait aussi que cela s'anime autrement, comme une déchirure, avec des gouffres de vent. La foule alors se dispersait dans le saccage. Une boule blanche énorme s'en allait rebondir jusqu'au bord de la piste

Certains après-midi, il pouvait suivre au loin, crinière noir ployant sur l'encolure, les courses lissées d'un sulky emportait par le feu d'un pur-sang

L'hiver, l'eau glacée débordait les digues et s'endormait là pour un temps. Le médaillon du lac reflétait calme tout l'espace. L'air se figeait dans le bleu-gris. Il allait falloir attendre

Et puis il y aurait le retour du plus inespéré. Une même fuite verticale. Un toit par milliers de cerfs-volants. Happé vers le haut, par le vent, dans la plus belle exubérance des couleurs

Raoul Dufy
Le champ de courses, Ascot
(1937)

Grand Cahier.338.Refonds.004.Printemps, cheval.03

Tuerie de shôgun



Bashô dans ses voyages, dignes d'un Grand Tour, avait jugé suffisamment raffiné son cheval qui urine et n'avait pas dédaigné lui écrire un haïku :

Tiques poux et puces,
À l’octroi pisse un cheval
Nuit à mon chevet

René Sieffert ne signifie pas l'endroit et traduit à minima ainsi :

Les puces et les poux
et le cheval qui urine
près de mon chevet

Nicolas Bouvier, autre voyageur plus explicite, fournit le lieu et le sens mais en dehors du texte et dit, Shitomae – barrière du pisseur :

Puces et poux mordait
La nuit j’entendais le cheval
Pisser auprès de mon chevet

Ce ramené dans la langue des noms célèbres apparaît bien impropre et pour nous, contraire par excès de pro- saïsme. Il convient d'y préférer la ramenée de l’histoire, Mais que pouvons-nous comprendre du nom cité de l'octroi – si nous ignorons la légende :

Aussi offrons un Requiem pour le petit frère qui sou- lagea sa vessie en cet endroit pourchassé par les guerriers de Yoshitsune

Katsushika Hokusai
Portrait de Matsuo Bashō
(~1830-1944)


Grand Cahier.486.Refonds.004.Printemps, cheval.01

Sous des ciels froids et bleus...


Sous des ciels froids et bleus par les chemins de chaque jour, un homme à la marche cassée comme une marionnette allait sans trop savoir

Voulait-il fuir,
sentait-il à l'intérieur
une inquiétude,

s'évader d'une douleur
par la poussée de quelque excès ?

Homme grimpé sur son échafaudage d'os, que ton reflet se brise ! Corps de chiffons qui se déchire en ses éclats de glace

Au bout du fil une pensée, un fond de musique peut-être

Paul Klee
Angelus Novus
(1920)

Grand Cahier.329.Refonds.003.Ighizan.09

Le bois de sa tête...


Le bois de sa tête, après des siècles, penche. Casque de biais, cuirasse faussée, fils dormants. L'épée tombe des mains, la rondache inutile. Clouée, les bras ballants, toute de cuivre, la marionnette sicilienne, comme déhanché sca- rabée dans le jour vert

Des ruines d'Agrigente, l'un sur l'autre versés, deux cha- piteaux mêlent à l'acanthe un fouillis de lierre. Une sauge rutile. A propos de légende, la lucarne s'enflamme

Jusqu’à disparaître pour nos yeux lisons les pages d’histoires et de féeries, le toit sera le dernier carré d'om- bres. Sommeil sur des coussins de laine, rouges et bleus de mille nuits

Pupi-cavalieri siciliennes
(XIX siècle)

Grand Cahier.269.Refonds.003.Ighizan.02

13ème sonnet


Voller Apfel, Birne und Banane,
Stachelbeere ... Alles dieses spricht
Tod und Leben in den Mund ... Ich ahne ...
Lest es einem Kind vom Angesicht,

wenn es sie erschmeckt. Dies kommt von weit.
Wird euch langsam namenlos im Munde ?
Wo sonst Worte waren fließen Funde,
aus dem Fruchtfleisch überrascht befreit.

Wagt zu sagen, was ihr Apfel nennt.
Diese Süße, die sich erst verdichtet,
um, im Schmecken leise aufgerichtet,

klar zu werden, wach und transparent,
doppeldeutig, sonnig, erdig, hiesig — :
O Erfahrung, Fühlung, Freude — riesig !

Paul Cezanne
Pommes, poires, raisins
(~1879)

Pomme entière, banane et poire,
Groseille… Tout cela dit mort
Et vie dans ta bouche… On dirait…
Lisez-le dans les yeux d’un enfant

Qui les goûte. Venu de loin cela va-t-il
Ineffable lentement fondre en bouche ?
Là où étaient des mots s’écoulent des vestiges
Libérés par surprise de la pulpe des fruits.

Osez dire ce que vous appelez pomme.
Ce sucré, qui d’abord se condense pour,
Au sein du goût se dresser doucement,

Y devenir clair, vif et transparent,
Ambiguë, ensoleillé, terrestre, d’ici – :
Ô savoir, toucher, plaisir –, Immensité !

Rainer Maria Rilke - Sonnets à Orphée - 1.13

*
Tout questionnement de l'homme
engageant son être ultime
comme sa situation dans le monde
s'enracine dans ses premières expériences

(Maurice Blanchot)

Grand Cahier.NNN.Refonds.002.Hortense.00

Entre vaud et valais


De soigneuses plantations
de petites oranges vertes
et de fermes abricots,
tout leur être à n'être pas encore,
vives
enserrés dans la chaleur

J'ai soif et ne peux boire
qu'une eau de chaude réglisse
au fil de routes poussiéreuses,
je marche vers la plus extrême des fatigues

Franc-bord, alpes bernoises,
suivant le cours d'une calme rivière,
j'avise une grotte – à l'entrée
je paye mon écot,
le ticket poinçonné, j'admire

une fontaine figée, j'évite
une méduse de craie, j'enjambe
instable une rambarde –

Touche l'eau
Plat poisson nu sans yeux sous les spots

Paul Klee
Magie des poissons
(1925)

Grand Cahier.297.Refonds.010.Syllabes.08

Déroulé


Chemin, l’écheveau du chemin se dévide vers la gauche, inaperçu parmi la poudre des rochers, des écailles anguleuses hérissées de touffes de pins sauvages, une forme peut-être et vague un rêve de dragon dans la brume

De biais l'emprunte un homme que suit le plus petit des hommes son portefaix

Au détour d'une paroi de papier (elle s’évanouit de blancheur, la tête fière) la quille d'un village surgit dans le clairsemé des baumes, le désordre des nuées

Est-ce un casque, des bois râcheux de guerrier qui s'avancent, des toits peints de sang courbés comme des sabres ?

Terrés de frayeurs dans leur nid de chaumes et de branches, les hommes disparaissent, ne se voient plus ; rien ne se voit plus que la peur

Les buissons crissent d'aragnes. Le pinceau a tracé dans le ciel déchiqueté d'orages, tout un jeu de plans effondrés involontaires, de plis dans l'air, d'œils‑de‑kami, de froissements

Sous les arbres noircis qui l'ombragent, le chemin, c'est aussi parfois la fraîcheur du ruisseau, le lait d'un serpent dans les anfractuosités de la terre, un enfant, un vieillard aux longues manches traversant le pont de pierres

C’est une rampe qui s'incline, un rideau qui coulisse et qui s'ouvre, une autre vue, des branches qui percent à même la roche fleurie. Le damier des joncs envahissant l'espace des eaux plates

Jusqu'aux mâts détourés, jusqu’à ces quelques pavillons frais badigeonnés ; les hommes s'affairent, marchandent sous l'auvent ; une barque se perd dans les vapeurs du lac

Huang Gongwang
Habiter dans les monts Fuchun
(Yuan, 1347-1350)

Grand Cahier.123.HŌEIDŌ.Refonds.001.D'une motion.11

Les portefaix se lassent
et leurs bras abandonnent les fardeaux
balots de jour ficelés dans de mauvaises toiles à matelas
Les quais s'étirent
et ce sont de longues dalles de hantise
pavés-fantômes
dont chaque aspérité est le souvenir d'un os

Michel Leiris
Savannah, Haut mal (1943)

De quel endroit vont-ils surgir...


De quel endroit vont-ils surgir ? Longues tiges, bouquet jeté, comme fleurs qui éclatent. Je tends la main, je touche l'horizon. Écoute, les sonorités dans l'air du jour qui ne vient pas. Blanches et mates. Le vent glisse sur les algues, sou- lève un peu d'écume

Et si j'attends, et si je doute, assis sur ce rebord, entre le rêve et le réveil, entre le ciel et la mer immobile, comme un brouillard qui se détache avec lenteur, et si j'espère... toute barque amarrée est un poing de pensées
Claude Monet
Impression, soleil levant
(1872)

Grand Cahier.331.Refonds.001.D'une motion.01

On dit que le temps...


J’espérais une ligne qui ne s’arrête pas à droite de la page mais se jette au-delà, franchis- sant d’un bond les marges, léger bloc de souffle poursuivant son trait dans toutes les directions.

En tous sens, des virgules, des boucles, des crochets, des accents, dirait-on, à toute hau- teur, à tout niveau ; déconcertants buissons d'accents. »

Henri Michaux


La lenteur est une puissance redoutable, car elle a la passion de l'immobilité avec laquelle, un jour, elle se confondra
*
Edmond Jabès


Elle traîne, elle nous dépose et s'insinue

la remontée du temps qui bout à la surface des jours à la fleur des eaux –
le blanc précipité égrené de l’horloge,
la mousse des jours devenue liquide
transparente et sans bord...

Qui ne prend selle portera le bât

la ralentie gobe les sons rit dans son poing ou fait la perle à la sortie des courants d’air, la ralentie à un moment ou à un autre
se dissout dans l’origine
et rebondit sur le Néant parfait
du mouvement

L’homme a disparu
toute sensation est absente

Grand Cahier.628.Refonds.001.D'une motion.00

Parallèles (L do D. 10)


Depuis longtemps, ces phrases
que j’ai pu dire
sont sans mémoire
– depuis longtemps ces phrases (réécrites sans cesse) n’ont plus de liens avec moi-même Pareilles

à ces gens à qui je parle, ou qui me parlent, mais que j’écoute à peine fasciné
– en tous sens –
par leur physionomie, la fréquence et le rythme de leurs mots qui s’en vont ou qui viennent

J’ai le souvenir sensible D’une inflexion de voix, d’un geste de la main ; je note
avec une précision photographique une mimique mus- culaire, l’émotion affichée sur leur visage Une expression faciale Qui les éclaire

Mais ce qu’ils ont pu me dire, ne m’en souviens – et que leur ai-je dit déjà de mon côté – à eux, voulais-je m’adresser vraiment – et eux, était-ce à moi qu’ils voulaient s’adresser ?

Car ces phrases me sont devenues
étrangères
et ont suivi leur voie

Nous vivons,
séparés par l’oubli désormais Nos chemins
de vie sont parallèles

Henri-Michaux
Meidosem
(1948)

Grand Cahier.634.Alentour de Soares.002.Trois fils.03




Livro do desassossego ldod 10

E assim sou, fútil e sensível, capaz de impulsos violentos e absorventes, maus e bons, nobres e vis, mas nunca de um sentimento que subsista, nunca de uma emoção que continue, e entre para a substância da alma.
Le livre de l'intranquillité ldod 10

Je suis fait ainsi, futile et sensible, capable d'impulsions violentes qui m'ab- sorbent, bonnes et mauvaises, nobles et viles, mais jamais d'un sentiment qui subsiste, jamais d'une émotion qui dure et pénètre la substance de l'âme.

Tudo em mim é a tendência para ser a seguir outra coisa: uma impaciência da alma consigo mesma, como com uma criança inoportuna;
um desassossego sempre crescente e sempre igual.

Tout en moi aspire à être en suivant d'autres voies : une impatience de l'âme envers elle-même, comme avec un enfant importun ;
une intranquillité toujours croissante et toujours égale.

Tudo me interessa e nada me prende. Atendo a tudo sonhando sempre; fixo os mínimos gestos faciais de com quem falo, recolho as entoações mili- métricas dos seus dizeres expressos;
mas ao ouvi-lo, não o escuto, estou pensando noutra coisa, e o que menos colhi da conversa foi a noção do que nela se disse, da minha parte ou da parte de com quem falei.

Tout m'intéresse et rien ne m'arrête. À tout un chacun, je réponds, tout en rêvant ; je note les moindres mouvements faciaux de mon interlocuteur, recueille les intonations millimétrées de ses expres- sions verbales ;
mais l'entendant, point ne l'écoute, je pense à autre chose, et ce que je retiens le moins de la conversation, ce sont les thèmes abordés, venant de ma part ou de la part de celui qui parlait.

Assim, muitas vezes, repito a alguém o que já lhe repeti, pergunto-lhe de novo aquilo a que ele já me respondeu;
mas posso descrever, em quatro palavras fotográficas, o semblante muscu- lar com que ele disse o que me não lembra, ou a inclinação de ouvir com os olhos com que recebeu a narrativa que me não recordava ter-lhe feito.

Ainsi, bien souvent, je répète à quel- qu'un ce que je lui ai déjà dit, je l'interroge de nouveau sur un sujet auquel il a déjà répondu ;
mais je peux décrire, en quatre mots photographiques, les mimiques de son visage lorsqu'il me dit ce dont je ne me souviens plus, ou sa tendance à n'écouter qu'avec les yeux mon discours, lorsque je répète ce que je ne me souvenais pas lui avoir déjà dit.

Sou dois, e ambos têm a distância — irmãos siameses que não estão pegados.


Je suis deux, et l'un et l'autre gardent leur distance — frères siamois que rien ne relie.


Sublime comptable... (L do D. 4, 5)


Sublime comptable De la ville De Lisbonne
écrivant les mots de son salut
claironnant l'aurore Qui l'engendre,

Comme au désert
le moine éloigné dans sa solitude,
l'ermite percevant dans les pierres Et les grottes
la substance d'un Christ

Ces chiffres, ces marques du registre, dont les lignes sont tracées à la règle
Sont bruits du monde eux aussi, monde qui recèle tout un peuple d'exilés qui en font la valeur

– le moine, l'ermite, le navigateur le

poète toutes les portes qui mènent aux Indes Et à l'orient de toutes les musiques –

Et ces marques banales Du néant valent bien les mots rimés qui s'additionnent, et qui s'alignent dans le tissu de ma vie
Henri Michaux
Sans titre
(1950-1970)

Grand Cahier.633.Alentour de Soares.041.Trois fils.002



Livro do desassossego ldod 4

... e do alto da majestade de todos os sonhos, ajudante de guarda-livros na cidade de Lisboa.

Mas o contraste não me esmaga — liberta‑me; e a ironia que há nele é sangue meu. O que devera humilhar-me é a minha bandeira, que desfraldo; e o riso com que deveria rir de mim, é um clarim com que saúdo e gero uma alvorada em que me faço.

A glória nocturna de ser grande não sendo nada! A majestade sombria de esplendor desconhecido... E sinto, de repente, o sublime do monge no ermo, do eremita no retiro, inteirado da substância do Cristo nas pedras e nas cavernas do afastamento do mundo.
Le livre de l'intranquillité ldod 4

...et de la hauteur de la majesté de tous les songes, aide-comptable de la ville de Lisbonne.

Mais un tel contraste ne m'accable pas — il me libère ; et l'ironie qu'il contient est mon sang. Ce qui devrait m'humilier est l'étendard que je déploie , et le rire avec lequel je devrais rire de moi est un clairon avec lequel je salue et engendre une aubade en laquelle je m'invente.

Être grand sans être rien, gloire nocturne ! Sombre majesté d'une splendeur inconnue...Et soudain j'éprouve le sublime du moine dans son désert, de l'ermite dans sa retraite, découvrant la substance du Christ dans les pierres et les grottes de son éloignement du monde.





Livro do desassossego ldod 5

Tenho diante de mim as duas páginas grandes do livro pesado; ergo da sua inclinação na carteira velha, com os olhos cansados, uma alma mais cansada do que os olhos. Para além do nada que isto representa, o armazém, até à Rua dos Douradores, enfileira as prateleiras regulares, os empregados regulares, a ordem humana e o sossego do vulgar. Na vidraça há o ruído do diverso, e o ruído diverso é vulgar, como o sossego que está ao pé das prateleiras.

Baixo olhos novos sobre as duas páginas brancas, em que os meus números cuidadosos puseram resultados da sociedade. E, com um sorriso que guardo para meu, lembro que a vida, que tem estas páginas com nomes de fazendas e dinheiro, com os seus brancos, e os seus traços à régua e de letra, inclui também os grandes navegadores, os grandes santos, os poetas de todas as eras, todos eles sem escrita, a vasta prole expulsa dos que fazem a valia do mundo.

No próprio registo de um tecido que não sei o que seja se me abrem as portas do Indo e de Samarcanda, e a poesia da Pérsia, que não é de um lugar nem de outro, faz das suas quadras, desrimadas no terceiro verso, um apoio longínquo para o meu desassossego. Mas não me en- gano, escrevo, somo, e a escrita segue, feita normalmente por um empregado deste escritório.
Le livre de l'intranquillité ldod 5

J'ai devant moi les deux grandes pages d'un lourd registre ; je relève de son inclinaison sur le vieux pupitre, avec des yeux fatigués, une âme encore plus fatiguée que mes yeux. Par delà le néant que cela représente, le magasin aligne, jusqu'à la rue des Douradores, ses éta- lages réguliers, ses employés réguliers, l'ordre humain et le calme ordinaire. Il y a un bruit différent derrière les vitrines, et ce bruit différent est ordinaire, comme est ordinaire le calme aux pieds des étals.

Je baisse des yeux neufs sur les deux pages blanches, où mes chiffres appliqués ont inscrit les résultats de l'entreprise. Et avec un sourire que je garde pour moi, me vient à l'esprit que la vie, dont ces pages font partie, avec leurs noms d'affaire et sommes d'argent, avec leurs espaces, lignes et écritures tracées à la règle, inclus aussi les grands navigateurs, les saints hommes et les poètes de toutes les époques, tous sans aucune inscription, vaste descendance expulsée de ceux qui font la valeur du monde.

La couverture elle-même du registre dont j'ignore la nature, m'ouvre les portes de l'Inde et de Samarcande ; et la poésie de la Perse, qui n'est d'aucun pays, fait de ses quatrains, sans rime au troisième vers, un soutien lointain pour mon intran- quillité. Mais sans me tromper, j'écris, j'additionne, et les écritures s'enchainent, tracées normalement par un employé aux écritures.

Mélopée des villes... (L do D. 3-1)


Mélopée des villes, des chanteurs de rues

Des automobiles et des trains surgis ici, en mon âme, et là-bas aussi bien — Quelle différence cela fait-il l'en-dedans et l'au-dehors — l'essentielle inexistence en moi et hors de moi des choses

L'univers ne tient-il pas tout entier dans l'étroite lucarne de tes yeux, dans le coquillage océanique de tes oreilles

(pulpe et graine sous la dent, fraîche salive des nuits, fumée du vent qui froue dans les fossés)
Sens-tu

Le rythme d'encre au bout de tes doigts

Le rythme accordé de l'être avec le monde, sans avan- ce ni retrait, s'en allant d'un même pas

Le son d'un triangle parfait

Pedro Alves
Largo do Duque de Cadaval - Rossio
(Lisbonne 2018)

Grand Cahier.632.Alentour de Soares.Trois fils.01



Livro do desassossego LdoD 3

Amo, pelas tardes demoradas de Verão, o sossego da cidade baixa, e sobretudo aquele sossego que o contraste acentua na parte que o dia mergulha em mais bulício. A Rua do Arsenal, a Rua da Alfândega, o prolongamento das ruas tristes que se alastram para leste desde que a da Alfândega cessa, toda a linha separada dos cais quedos tudo isso me conforta de tristeza, se me insiro, por essas tardes, na solidão do seu conjunto. Vivo uma era anterior àquela em que vivo; gozo de sentir-me coevo de Cesário Verde, e tenho em mim, não outros versos como os dele, mas a substância igual à dos versos que foram dele. Por ali arrasto, até haver noite, uma sensação de vida parecida com a dessas ruas. De dia elas são cheias de um bulício que não quer dizer nada; de noite são cheias de uma falta de bulício que não quer dizer nada. Eu de dia sou nulo, e de noite sou eu. Não há diferença entre mim e as ruas para o lado da Alfândega, salvo elas serem ruas e eu ser alma, o que pode ser que nada valha, ante o que é a essência das coisas. Há um destino igual, porque é abstracto, para os homens e para as coisas — uma designação igualmente indiferente na álgebra do mistério.

Mas há mais alguma coisa... Nessas horas lentas e vazias, sobe-me da alma à mente uma tristeza de todo o ser, a amargura de tudo ser ao mesmo tempo uma sensação minha e uma coisa externa, que não está em meu poder alterar. Ah, quantas vezes os meus próprios sonhos se me erguem em coisas, não para me substituirem a realidade, mas para se me confessarem seus pares em eu os não querer, em me surgirem de fora, como o eléctrico que dá a volta na curva extrema da rua, ou a voz do apregoador nocturno, de não sei que coisa, que se destaca, toada árabe, como um repuxo súbito, da monotonia do entardecer!
Le livre de l'intranquillité LdoD 3

J'aime, par les longues soirées d’Été, le calme de la ville basse, et par dessus tout, redoublé par contraste, le calme de ces quartiers qui, le jour plonge dans le plus grand des vacarmes. La rue de l'Arsenal, la rue de l'Alfândega, le prolongement des rues tristes qui s'étirent vers l'est au bout de l'Alfândega, le tranquille alignement des quais, tout cela réconforte ma tristesse, si je m'engage et rejoins par ces soirées leur solitude.Je vis alors dans une ère antérieure à celle où je vis et me réjouis de me sentir le contemporain de Cesàrio Verde, et j'ai en moi, non des vers semblables aux siens, mais la substance même de ceux qu'il fit. Et je traine jusqu'à la nuit, avec une sensation de vie pareille à celle de ces rues. Le jour, elles sont remplies d'un vacarme qui ne veut rien dire ; le jour elles sont remplies d'une absence de vacarme qui ne veut rien dire non plus. Le jour, je suis nul, la nuit je suis moi. Il n'y a pas de différence entre moi et les rues du côté de l'Alfândega, sauf qu'elles sont rues, et que je suis âme. et cette différence peut-être ne vaut rien devant ce qu'est l'essence des choses. Hommes et choses ont un égal destin, car il est abstrait – une désignation également indifférente dans l'algèbre du mystère.

Mais il y a autre chose... Au cours de ces heures lentes et vides, me vient à l'esprit montant de l'âme, une tristesse de tout l'être, l'amertume d'être tout en même temps, une sensation mienne et une chose externe, qu'il n'est pas en mon pouvoir de modifier. Ah, que de fois mes propres rêves se sont-ils ainsi dressés, choses devant moi, non pour se substituer à ma réalité, mais pour m'avouer leur ressemblance avec elle ; et moi, les refusant, de moi ils surgissaient vers le dehors, comme ce tramway qui s'éloigne au bout de la rue, ou la voix nocturne du crieur public annonçant, je ne sais quoi, qui se démarque, mélopée arabe, soudainement jaillie dans la monotonie du crépuscule. 

J’espérais...


J’espérais une ligne qui ne s’arrête pas à droite de la page mais se jette au-delà, franchissant d’un bond les marges, léger bloc de souffle poursuivant son trait dans toutes les directions.

« En tous sens, des virgules, des boucles, des crochets, des accents, dirait-on, à toute hauteur, à tout niveau ; déconcertants buis- sons d'accents. »

Henri Michaux


Grand Cahier.475.Refonds.001.D'une motion.00

On the road again


"Track, curios occasions Gifts souvenirs and EXXON"

Je poussais devant moi chevauchant par les collines de genêts,
aux reflets de nuages pâlis – noire,
la bête à museau blasonné de blanc, mon troupeau de vaches noires et blanches –

Prim'Holstein
Ô cow-boy attentif à la rôde de Charmey

La route est infinie autant que les falaises rouges qui la bordent

Fernand Léger
La vache et la chaise
(1959)

Grand Cahier.460.Parallèle 37.039.Éparses.04

Concours


Dans ce couloir de terre battue où je passais
il y avait foule,

une chaleur une poussière, des éclats de voix des souffles, et le désordre des sabots. Je commandai un cornet de frites

à ce braillard vendeur, sans jamais n’y rien comprendre – de ses proférations. Mais
ce fut une joie (cavalier) de l’a-
dresser ainsi

Sur les gradins de l'arène emportés par l’atmosphère, des spectateurs habillés en cow-boys, debout me bouscu- lèrent.

À leur choix, il fallait que j’applaudisse
– Truqué, dis-je !

Ah ! les chevaux blancs sur des kilomètres de
sable Ouistreham

Henri Matisse
Le cow boy
(1947)

Grand Cahier.449.Parallèle 37.039.Éparses.03

Choisir


Vous demandiez embarrassé
vous vouliez, j’en suis sûr, des mœurs
des coutumes tout savoir

(avec les uns ou avec les autres – les hommes rester les femmes suivre – il fallut que je choisisse !

entre aller sur Union Square – ses boutiques clin- quantes, ou lire assis – locality in rocking-chair les titres d’un journal, je balançai)

Mais néanmoins je préférai
l’allure et la fête verbale
de vos charmantes comédies

Fernand Léger
Femme devant le miroir
(1920)
Homme dans la ville
(1919)


Grand Cahier.448.Parallèle 37.039.Éparses.02

Cervo-jello


J'irai jusqu'au bout me disais-je

tremblotant vert
ou bien rouge indigo
J’avalerai

tout

mais j’aime mieux
Le spumante léger
d'un blanc d'Aunis

À l'hypocrite... jell-O sho('t)

Robert Rauschenberg
Creek
(1964)

Grand Cahier.445.Parallèle 37.039.Éparses.01

Maintenant,


toujours ailleurs
et Sans nous,
le temps s’éparpille et
s’altère
parmi les grands
espaces

Avec nous,
étant donné l’auteur
vous n’avez pas le choix des armes
car c’est à force de mourir
qu’il nous arrive d’exister

Il ne vous reste d’autre
espoir
qu’en réchapper
par cœur

Paul Klee
« Marionnettes »
(1930)


Grand Cahier.427.Parallèle 37.039.Éparses.00

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte