Immanence


À l'intérieur du dehors
il y a un monde

où tu existes,
un autre
où tu n'existes pas
d'autres, où tu n'existes pas encore
et d'autres
où tu n'existeras

jamais,
entre l’immense et l'infime

avec un pied
collé au barreau
de l'échelle et notre tête prise de
vertiges perclus d'étoiles / devant
tant d'univers
nous nous sommes perdu

mais notre corps, lui est libre
et suit sa route
ici
toujours ailleurs
puisque tout
change

La mort n’est rien

Paul Cézanne
Le grand bois
(vers 1912)

Grand Cahier.785.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 05

Courbet


Comment tu désos-
ses ce
corps /

prosodique du réel,

dis-nous
par ces courbes
montre-nous

où se trouve l'origine

Tu ne fais semble-t-il que poser côte à côte ces lames ces lambeaux de chairs ce fourré d’où nous sommes venus

mais tu ne voulais (non le réel) plutôt savoir pour pouvoir, n’imiter ne copier mais puiser

dans les constellations des autres, indépendant et raisonné le sentiment unitaire
de toi-même

tu ne voulais (oublieux du regard) plutôt rendre visible / quoi
le monde d’où tu viens ? Cette émotion première que nous avons tous en commun

Gustave Courbet
L'homme à la pipe
(1848-1849)

Grand Cahier.784.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 04

Temps de jauge


Sous
une variété différentielle
de formes,

ce qui résiste
est le muscle du réel,

l’amour résiste-t-il
sous celui
des aventures,

les mots d’une vie
(dont la symétrie est si belle)

résistent-ils
au recollement
des cartes, et

« l’absente de tous bouquets »
à l’ajout d’une fleur –

la mort,
une
et

sans
Yan Bernard Dyl
Légende cruelle
(1938)

Grand Cahier.783.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 03

Syllabes


Le verbe se formule
entre les deux oreilles

l'une et l'autre lui donnent
ajustant la mesure

tout son équilibre
à l'écoute de la langue,

elle qui
des siècles du fond
de la caverne

articule ce qu'il voit, aime
et dont il jouit

Un nouveau regard
s’anime (alors) et sur soi

se replie

ouvre et libère
à l’intérieur une motion

d’un trait,
complète et dit
le verbe d’une chose –
d’un mot

Jean Fautrier
La Jolie Fille
(1944)

... Donner à jouir à l'esprit humain.

Non pas seulement donné à voir, donné à jouir au sens de la vue (de la vue de l'esprit), non ! donné à jouir à ce sens qui se place dans l'arrière-gorge : à égale distance de la bouche (de la langue) et des oreilles. Et qui est le sens de la formulation, du Verbe.

Ce qui sort de là a plus d'autorité que tout au monde : de là sortent la Loi et les Prophètes. Ce sens qui jouit plus encore quand on lit que quand on écoute (mais aussi quand on écoute), quand on récite (ou déclame), quand-on-pense-et-qu'on-l'écrit.

Le regard-de-telle-sorte-qu'on-le-parle

Francis Ponge - Sidi-Madani
My creativ method (1947-1948)

Grand Cahier.782.Refonds.010.Syllabes.00

Atocha


On dit / qu'elles
végètent les plantes / On dit
les rails nous emportent

Mais sous la verrière
les plantes s’insinuent, aspirant une eau, creusant la terre avec lenteur, elles

gobent une essence divine

intensifiant ainsi la masse de leur corps, mousse luxu- riante qui ronge parfois ses propres os,
se nourrissant des madriers d’une ancienne voie,

sous la verrière, abandonnée

On dit / que les
rails suivent leur pente
et ne dévie pas de leur action

Elles seules / dit-on
seraient un déplacement à l’avancée
des parallèles,

seul principe véritable du mouvement Où mènent-elles, sans se rejoindre à l’infini
Sam Szafran
Feuillages
(1986-1989)

Grand Cahier.781.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias.01

Coup de bêche


Le soleil est mon sang Toute une page qui s’écrit à lumière

constante / calée contre
l’infranchissable   ouvrant
ses perspectives

l’œil alors entre en jeu et le monde s’anime au grand jour

car l’effet de masse ou l’effet
de corps puisqu’il nous faut un corps
pour ne pas être dispersé

dans la lumière, est une rotation
quantique fusionnant
les deux (sur) faces du réel

autour de son axe trifide Tel est, non le don mais l’accueil

du coup de bêche
Jean-François Millet
L'homme à la houe
(1860-1862)

Grand Cahier.780.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 01

Galileo


Galilée qui aimait et suivait les leçons d’Étienne La Boet nous dit que les esprits serviles

sont d’une bassesse inouïe / se rendant volontairement esclaves / Irrémédiablement enchaînés par les opinions d’une volonté étrangère

Ils prennent pour oracle une idole de bois et à peu de frais s’imaginent

que de là seul – on doit attendre des réponses, qu’il faut craindre, adorer, vénérer
Galilée
Phases de la lune qu'il dessina
(en 1616)

Grand Cahier.779.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures 31

Kepler


Kepler nous disait que les
orbites célestes sont
en courbure et quantité

si diverses qu’il faut bien
qu’une droite les oblige
à se libérer du centre

C’est vrai mais lumière et vie

ne sont-elles pas aussi
cet adroit gauchissement,
cette inflexion-réflexion

qui de même les fascine
Nadia Skali
Kepler
(Maroc, 2020)

Grand Cahier.778.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures 30

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte