L'oiseleur


Un signe d'encre, oiseleur
dénote l'infini
Ton pas s'en va dans l'ombre du feuillage
L'épouvante comme
un trait qui chante, aigu et noir
traverse tout le siècle
Le soleil est une cage de poussière
oiseleur, un feu de la mémoire
sur les talons du chemin
Charles Lapicque
Portraits II
l'oiseleur (1962)

Grand Cahier.030.Refonds.006.Haut et Bas.00

Cheval de cœur


Le pré, la mesure, le simple échange
Ou les propos qu'un homme tient
– Le vert est tendre –

Pour une femme si légère auprès de lui,

Le pré semé de boutons d'or
Sous les pas sans regrets foulés,
De pâquerettes qui vous disent
La variété du sentiment,
De trèfles aux courbes parfaites,

Le trèfle de la langue aux justes inflexions,

Ceci, les propos de l'amour,
Une femme qui rit et qui penche la tête,

Le pré, les ruades aussi,
Sont les pavanes du printemps

Vassily Kandinsky
Couple à cheval
(1907)

Grand Cahier.196.Refonds.005.Printemps, cheval.05

Fuir


Pour quelle raison se fiait-il à ces marques ? Jaunes, tracées à flanc de montagne de loin en loin sur le tronc d'un chêne. Le chemin qu'il s'obstinait à suivre s'avérait improbable. Lorsqu'il atteindrait la ligne des crêtes, pourrait-il trouver dans la paroi rocheuse un passage, une brèche lui donnant accès à l'autre côté ?
Il en doutait
Mais il continuait d'avancer, glissant sur la terre grasse, les feuilles mortes, la pierraille affleurant

Il ne voulait pas voir sur sa droite la grande horloge comtoise qui battait les minutes, ni, jeté sur les hauteurs, les grammes du soleil

Je ne crois pas qu'il fuyait, d'ailleurs peut-on fuir ! Le monde est étroit, instantanément atteignable aussi vaste soit-il et peuplé

Ce n'était pas là son premier départ. Il y avait eu d'autres parcours. Il connaissait bien ce pays, il y possédait quelques maigres arpents de bois dans une géographie complexe de ravins et de pâtures. Il se souvenait, comme en pointillé sur une carte, d'avoir gravi cette colline, enjambé ces barbelés, puis contourné le plateau d'en face pour redescendre par les combes, jusqu'au village demeuré in- visible ; quelques masures abandonnées, une route impra- ticable qui se fondait en un sentier de ronces, un semis de graviers

Il n'oubliait pas – proche, étrange, au détour d'un bosquet alors qu'il longeait un ruisseau frais sous le couvert – l'œil de biais d'un cheval blanc

Paul Gauguin
Cheval blanc
(1898)

Grand Cahier.337.Refonds.004.Printemps, cheval.04

Météore


Avant que d'entrer tout de go par la fenêtre avec ces yeux de loutre vive, tes toques du vent, tes fourrures, laisse ! que je tourne la tête trop soudain
Le temps

Je te salue, sort incertain du soir qui sombre. La boîte a roulé du monde empli d'un bruit d'os

L'aurai-je aimé l'éblouissante eau bleue du ciel, solide sur les toits sonnant comme bille qui bondit, et tant, qu'aux pavois de la fête je te hisserai
Météore !

Albrecht Dürer
Melencolia I
(1514)

Grand Cahier.261.Refonds.003.Ighizan.12

Grand chien noir


S'il traversait chaque jour les grands herbages de la ville, c'est pour se rendre à son travail
... Ou bien venait y voir les déboulées de liberté d'un grand chien noir

Un voile persistait depuis des années devant ces yeux. Il s'étonnait : toutes ces masses plombées du ciel qui passaient, combien de fois passeraient-elles encore ?

Il arrivait aussi que cela s'anime autrement, comme une déchirure, avec des gouffres de vent. La foule alors se dispersait dans le saccage. Une boule blanche énorme s'en allait rebondir jusqu'au bord de la piste

Certains après-midi, il pouvait suivre au loin, crinière noir ployant sur l'encolure, les courses lissées d'un sulky emportait par le feu d'un pur-sang

L'hiver, l'eau glacée débordait les digues et s'endormait là pour un temps. Le médaillon du lac reflétait calme tout l'espace. L'air se figeait dans le bleu-gris. Il allait falloir attendre

Et puis il y aurait le retour du plus inespéré. Une même fuite verticale. Un toit par milliers de cerfs-volants. Happé vers le haut, par le vent, dans la plus belle exubérance des couleurs

Raoul Dufy
Le champ de courses, Ascot
(1937)

Grand Cahier.338.Refonds.004.Printemps, cheval.03

Vers l'intérieur


Je ne l'ai jamais vu cette station de gare, reliée droite au monde par une voie unique, traversant les chaumes pourris de pluie des terres du nord‑ouest

Je n'ai pourtant pas oublié le vert assourdissant de la colline, avec une herbe grasse au sortir de la nuit – une herbe – avec le trèfle que j’aime dedans

… Les abords étaient encombrés de troncs équarris, couverts d'un tapis de sciure qui sent fort …

J'ai marché vers le bourg, incertain dans les âges. J'ai remonté la rue. Il y avait là des hommes portant sur l'épaule de grandes houes. De nombreux détails me disaient quelque chose :

L'épanchement des saules, en or et blanc, le parsemé des pâquerettes, une lessive aux couleurs intenses sur un fond d'herbe mouillée. Dans une grange, l'odeur des cornes brûlées, une sellerie où l'on teignait les cuirs

Et vers les collines, de lourds chevaux de plomb, des chevaux noirs tirant vers le bas le paysage, chacun hennissant comme un contre‑point – avec une herbe à la note profonde, absorbés par ce même trèfle

Franz Marc
Pferde in Landschaft - Chevaux dans le paysage
(~1911)

Grand Cahier.158.Refonds.004.Printemps, cheval.02

Tuerie de shôgun



Bashô dans ses voyages, dignes d'un Grand Tour, avait jugé suffisamment raffiné son cheval qui urine et n'avait pas dédaigné lui écrire un haïku :

Tiques poux et puces,
À l’octroi pisse un cheval
Nuit à mon chevet

René Sieffert ne signifie pas l'endroit et traduit à minima ainsi :

Les puces et les poux
et le cheval qui urine
près de mon chevet

Nicolas Bouvier, autre voyageur plus explicite, fournit le lieu et le sens mais en dehors du texte et dit, Shitomae – barrière du pisseur :

Puces et poux mordait
La nuit j’entendais le cheval
Pisser auprès de mon chevet

Ce ramené dans la langue des noms célèbres apparaît bien impropre et pour nous, contraire par excès de pro- saïsme. Il convient d'y préférer la ramenée de l’histoire, Mais que pouvons-nous comprendre du nom cité de l'octroi – si nous ignorons la légende :

Aussi offrons un Requiem pour le petit frère qui sou- lagea sa vessie en cet endroit pourchassé par les guerriers de Yoshitsune

Katsushika Hokusai
Portrait de Matsuo Bashō
(~1830-1944)


Grand Cahier.486.Refonds.004.Printemps, cheval.01

Intensité


3.
Aspiré par le dehors

je descends la roche des Rames
que la bruyère
recouvre, traverse la rivière et,

saisi par l'inutile énervement du jeu,
les bras battants, me précipite
sous les hêtres d'un versant troué.

Combien de secondes
va‑t‑il falloir attendre
avant le ploc dans le gouffre sans fond ?

Je tire au pistolet de poing,
incohérentes et mortelles
trois balles qui sifflent dans l'air.

L'une d'entre elles
abat dans un éclat de lumière
un triste pluvier. Bourre

de plumes que l'eau de la cascade emporte

Roberto Matta
Fragment de Watchman, What of the Night ?
(1968)

Grand Cahier.054.Refonds.004.Intensité.03

Intensité


2.
On plie le corps contre un bois de charpente.
On blesse le cœur qui cogne trop vite.
La peau va s'érafler. Une écharde,
un peu de sang va pénétrer dans la poussière.
La bouche se ferme et s’ouvre, on halète.
C'est à se mordre la langue

La guerre va s'aggraver malgré les larmes

Les faims et les soifs,
elles vont grossir, elles vont enfler encore.
Les ballons couleur de soleil vont éclater,
vont se crever.
Qu'il rie, ou qu'il acclame,
qu'il mette à sac tous les édits !

La barre du jardin a versé où l'ortie foisonne

Roberto Matta
The Unthinkable
(1957)

Grand Cahier.053.Refonds.004.Intensité.02

Intensité


1.
Je me souviens que nous allions,
l’un à côté de l’autre nous cacher vers les hauts, dans la touffeur des combles.

Brûlante venait la soif,
comme les griffes du Tigre sur une peau tendue, comme une poussière
d'Egypte dans les rayons du sel

L'ascenseur tirait à l'infini les corps patients ; je me souviens que nous mourrions,

que la faim nous prenait aux claires-voies du désir. Chairs tuméfiées sur les parpaings du temps

Roberto Matta
S'unir par les plaisirs
(1982)

Grand Cahier.052.Refonds.004.Intensité.01

L'offrande n'a pas de fin...


L'offrande n'a pas de fin, elle abrite en elle une pulpe divine

Voici des attiers, des bibaciers, des goyaviers qui pous- sent à hauteur de l'amandier en plein vent

Ces fruits verts de la grosseur d'une poire sont des plants d'Amérique, on les sert comme les figues, en hors-d'œuvre, on les offre au dessert, non pour les manger salés mais pour en faire une pâte crémeuse, la mêlant de sucre et de jus de citron galet

Que doit-on préférer la crème de la zatte ou l’avocat ? Une datte de Saint-Paul, ou bonne et lourde une mangue de la partie du vent ?

Les yeux sont une pulpe candide au supplice

Paul Gauguin
Nature morte avec des mangues
(1893)

Grand Cahier.142.Refonds.003.Ighizan.12

Barque étoilée


Une rivière de fleurs secrètes coule dans sa main
Dans son cœur qui bat
Le monde se tait. Il traverse la ville
Ses yeux rougis ont vu le jour
Sonnant, contre le talus peuplé de visages morts
Ses deux sœurs, soleil et nuit, l'accompagnent
O douloureuse pierre !
Ce que l'une détruit, l'autre le sauve
Là-bas veille un tendre amour
Il s'arrête devant la porte, la maison de verre
S'inclinant
Il trace dans le chemin une ligne et le mot
Phénix
Comme il franchissait d'un pas
Lointaine, une chambre bleue fut prise de flammes

Odilon Redon
La barque rouge
(1905)

Grand Cahier.137.Refonds.003.Ighizan.11


C'est une fin du jour...


C'est une fin du jour. L'ombre de l'ami s'éloigne. Tu restes, visage blême sur le seuil gelé de la porte

Ce sont tristesse et larme d'or comme pointe une étoile. Éternité, la nuit revient. Tu tournes le pas, la porte au jardin calme se ferme
Dans la maison nocturne la vitre a fleuri. Qui s'ap-proche ? Toutes les boiseries craquent, les planchers vernis

Sur le carreau du poêle en faïence blanc ourlé de bleu le corps se tasse. La marche brûlante et le froid qui pénètre les chambres font trembler jusqu'aux os

Anselm Kiefer
Der Universalien-Streit
(2004)

Grand Cahier.136.Refonds.003.Ighizan.10

Sous des ciels froids et bleus...


Sous des ciels froids et bleus par les chemins de chaque jour, un homme à la marche cassée comme une marionnette allait sans trop savoir

Voulait-il fuir,
sentait-il à l'intérieur
une inquiétude,

s'évader d'une douleur
par la poussée de quelque excès ?

Homme grimpé sur son échafaudage d'os, que ton reflet se brise ! Corps de chiffons qui se déchire en ses éclats de glace

Au bout du fil une pensée, un fond de musique peut-être

Paul Klee
Angelus Novus
(1920)

Grand Cahier.329.Refonds.003.Ighizan.09

Grenier blanc


Le toit, sa pente double tournée, (est-ce un torse, une barque dormante au puits du ciel ?) le toit s'adosse à la colline, grenier blanc

Renversé dans le jour dans les profondeurs de l’azur dans les cercles alentour entr’ouverts, il repose avec l'ardoise de ses mots

De sa bouche lentement s'exhale un souffle

Une musique l’environne, une musique l’emporte, c’est une eau ressurgi du côté de la source. Il est ailleurs, il écoute. Le temps mesuré va remplir tout l'espace

Il a vu – comme un défi lancé aux lois de la pesanteur et de l'optique, des étages de livres sous le verre, des mondes sans y croire, des fragments de paroles étrangères – il a vu de ses yeux des éclats de lumière traverser la distance, se refléter dans une forêt de lierre et de lilas

Le clavier des couleurs sur la toile est plus nuancé, fait plus danser l'âme que l'air

Tapis de rouges tissé où se pose le pas, laine des margelles de pierre, feuillets de mille nuits

Il cache son visage au creux d'épais coussins. Le jour par la lucarne décline avec lenteur
Geer van Velde
Composition
(1956)

Grand Cahier.168.Refonds.003.Ighizan.08

Silhouette


Tu marchais depuis longtemps sous le feuillage, des boues fagnardes collées à tes souliers. Ighizan. Le sol gelé se délitait de tous côtés – sanglantes zébrures de glace, inventions de signes sans comprendre – ce n'était plus qu’un ciel de grisaille. Chaque rideau de branches, de ronces était une souffrance, raies de flammes dans ta chair

Mais tu marchais, peut-être hésitant revenant parfois sur tes pas mais tu marchais

Tes yeux peu à peu s'habituèrent à l'ombre ; ton corps se fit indifférent au froid moussu, à l'humidité qui imprégnait tes vêtements ; ton sang devint plus vif

Enfin arriva le jour où

Toi, bête sombre couverte de lichens, de larves et de toute cette moisissure, toi la bête pouilleuse, tu vis briller la harpe des hauts arbres

Le chant des oiseaux fut un autre chant, aux notes stridentes, aux gouttes de lumière

Tu entras dans la chaleur, dans cette blancheur qui mit un essaim d'abeilles dans ta tête

Ta tête sonnante du jour

Claude Monet
Peupliers sur les rives de l'Ept
(1891)

Grand Cahier.129.Refonds.003.Ighizan.07

Dès qu'il eut ouvert les yeux


Dès qu'il eut ouvert les yeux, Ighizan au cœur d'hélian- the se sentit abandonné. Il s'arrêta sur le seuil, refusa le cours des jours, ne voulut pas donner suite à sa vie. Seul au monde, plus aucun mot dès lors ne sortit de sa bouche

Et pourquoi donc alors – critique et physiologue – avoir aimé si fortement ?

Les étoiles tombèrent, figues vertes, ou gouttes d’or sous les rafales du vent. Le ciel se déroula, dans la rue, les ruisseaux charrièrent une eau de glace. La flamme bleue de son esprit fut ardente douleur au long des murs gris de la ville

Chacun de ses pas foulait d'étranges fleurs, les parfums vieux, des sons lointains naissant, le monde se nomma

Près des toits calmes qui verdirent, parut, battante l'aile et solitaire, la forme rouge d'un corbeau. Son cri âpre creva les airs légers où rien ne bouge

Monnaies d’Éphèse
6ème siècle av. JC

Grand Cahier.161.Refonds.003.Ighizan.06

Une fois


Une fois, tu perdis l'équilibre – Ighizan. Tu perdis ton oreille, rien pour te retenir, rien ni personne. Tu t'exposas au pire

Une fois
le ciel se déchira. Tu voulus t’enfuir, oublier – courir jusqu’à perdre le souffle, après les haies jusqu’au bout, à cet arbre isolé

Tu levas les yeux Ighizan et, de la douleur ce que tu vis ce fut, la parfaite figure

Le métal argenté d'une aile se déploya, les miroirs de son vol sur les champs dévastés. Comme un feu d'herbes piétinées, effacé d’un seul coup par une salve trop violente

Une fenêtre s'ouvrit au jour
Et déclina…

Son cri est un cri d'astres morts

Tu l'écoutes dans les jardins perdus de mai, sur les sentiers qui sont des rêves bleus dans l'âme


Grand Cahier.151.Refonds.003.Ighizan.05

Ighizan en ces lieux...


Ighizan en ces lieux songe.
Il pose un genou,
son corps se délasse,
au point noué d'un tapis de Tunis.

Une musique tourne, fait la roue,
s'y mêle une tristesse et le désir
qui va, qui s'agrandit.
Sa tête d'aube libère
une envolée de merles blancs

Dans le grenier, parmi
les feuillets de pluie, les feuillets
de soleil, roi vêtu d’encre et de papier
chaque jour, Ighizan resonge.

Nul ne sait jusqu'où il s'en ira,
nul ne sait s'il franchira.
Grossi de menaces,
tout le ciel se prépare.
Un fin cheveu noir borne sa tombe

Encre de Victor Hugo
Voilures
(1862)

Grand Cahier.108.Refonds.003.Ighizan.04

Il court...


Il court –
il court au travers des champs
d’herbes mauvaises,
remués de vents et de soleils d'après‑midi –
hurlements de cristal, rayures
dans toute l'étendue
du bleu

Ighizan souffre,
Ighizan pleure au pied de l'arbre.
Sa fuite est improbable,
vers où pourrait-il fuir ?
Il pleure.
Les cercles du ciel
doucement s'engrènent

– Passe la tête et vois
le très grand vide,
animent les astres,
détache une pomme Ighizan.
Aussi longtemps qu'il le faudra, ouvre
une blancheur.
Géomètre puisque tu sais,
aux environs du cœur, donne-nous
l'exacte mesure

Camille Flammarion
D'après la gravure de L'atmosphère, météorologie populaire
(1888)

Grand Cahier.109.Refonds.003.Ighizan.03

Le bois de sa tête...


Le bois de sa tête, après des siècles, penche. Casque de biais, cuirasse faussée, fils dormants. L'épée tombe des mains, la rondache inutile. Clouée, les bras ballants, toute de cuivre, la marionnette sicilienne, comme déhanché sca- rabée dans le jour vert

Des ruines d'Agrigente, l'un sur l'autre versés, deux cha- piteaux mêlent à l'acanthe un fouillis de lierre. Une sauge rutile. A propos de légende, la lucarne s'enflamme

Jusqu’à disparaître pour nos yeux lisons les pages d’histoires et de féeries, le toit sera le dernier carré d'om- bres. Sommeil sur des coussins de laine, rouges et bleus de mille nuits

Pupi-cavalieri siciliennes
(XIX siècle)

Grand Cahier.269.Refonds.003.Ighizan.02

Chien rouge


Chien qui se mord, fauve qui grogne, folie tournante que le poil d'une idée raidit, touffes de pensées que la rage reborde

Je plains ta vie restreinte à son grillage de rosiers

Chien mordre
Chien d'avril perdu
Chien réel dans ses fientes
Chien qui happe et qui se blesse, chien
Sans issue

Ton maître dit qu'il t'aime, qu'il te laisse croupir là pour ton bien. D'ailleurs cela suffit n'est-ce pas, où irais‑tu courir, vers quels espaces libres de la cour ?

Tourne, ton maître te nourrit, tourne, ton maître t’apaise, d’un peu de sa parole, des lippées de ses franches. Il t'aime, dit-il. Il t'aime...
Franz Marc
Der rote Hund
(1911)

Grand Cahier.110.Refonds.003.Ighizan.01

Le buffet est en pièces


Récapitulons
Un. J'ai laqué de noir chaque battant, rectifié le pied, du Modern'Style vers l'Art Déco (rajouté quelques chinoiseries et clos avec un socle de même ombre)

Deux. Hors la vitrine, j'ai bazardé les beubelets pour y loger en maints volumes tout le savoir sous la fenêtre

Trois. Et droite enfin, se dresse la glace auprès du masque « il capitano »

Avril ? mais c'est Pâques, fête des morts. Voyez le beau temps ! Alfredo Kraus à la radio chante l'astro belle alors que le soleil frappe sottement les pierres de la bâtisse. On se souvient

Là posés sur l'étagère (j'ouvre les portes) sont quelques feuillets, une becquée d'ors, un relief de souris et puis cette peau d'écorché par trop sèche. Allons, allons, il faut virer cela dorénavant et verser une charretée de fruits confits, dattes, cerises, raisins de Californie ; de bonbons, berlingots bariolés dits goût de rose, mandarine et pré vert tendre ou, si l'on veut, de billes bigarrées

Paul Klee
Über ein Motiv aus Hammamet
August Macke
Landschaft mit hellen Bäumen
(1914)

Grand Cahier.222.Refonds.002.Hortense.11

Il y a toujours quelque part...


Il y a toujours quelque part

dans le fond d'un jardin, les grandes marches du perron, une rampe de cuivre. On dirait les préparatifs

autrefois d'une fête abandonnée depuis longtemps.

Ce ne peut être qu'une nuit
d'été. La lumière – filtre
au-dessous de la porte,
descend doucement vers les ifs.

On parle :

si l'on parle c'est sans comprendre.
Il y a bien d'autres bruits sous
les pierres et dans les branches. L'air
fraîchit et s'ouvre sur le vide

immense des étoiles. Avec un froissement

léger de robe, un pas vif a monté chaque degré. Lors- que une main s’est posé sur la rampe

Paul Klee
Villa R - La maison au bord du chemin
(1919)

Grand Cahier.033.Refonds.002.Hortense.10

Les commencements


Il aimait à se promener sous les préaux
ou dans les rues étroites,
la tête lège,

à voir le défilé des façades sobres et fortes bâties voici deux siècles entiers
alors que le ciel parfaitement bleu nous parlait encore,
avec leurs combles mansardés,
les larges corniches,
les œils-de-bœuf d'où le regard se perd,

s’en aller aux endroits délaissés,
sur la place nue entourée de tilleuls effrayer le dortoir des étourneaux,

debout dès le petit matin pour entendre la fontaine
puis joyeux
frapper portes et volets

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire (2013)

Grand Cahier.220.Refonds.002.Hortense.09

Plus rien ne viendra


Déserte la cour la nuit
la neige tassée – des pas
dans la neige et les rires enfuis.

Seul un silence,
une lanterne qui veille,
qui déblaie un coin de nuit.

Les murs sont

gelés, la barrière est démise.
Il n'y a pas de vent dans la haie
mais les feuilles frémissent.

Le chat,

le poil hérissé par le froid,
d'un bond franchit la cour

et du rebord,

regarde à travers la vitre
la maison noire et vide
Gino Severini
Le chat noir
(1911)

Grand Cahier.124.Refonds.002.Hortense.08

Conte


Le fils de la ferme voisine a coupé au travers du pré, a franchi le chemin bourbeux. Il a descendu, trois heures son- naient au village, sous la basse frondaison des pommiers : des fruits trop mûrs éclatèrent dans l'ombre. Son pas est lourd et ses bottes sont vertes. La maison contournée, il est entré dans la salle commune, a salué l'homme qui l'attend les coudes sur la table puis s'est assis, a bu le cidre offert

« Allez donc jouer dans le grenier, les enfants ! » dit l'hom- me qui se penche. La fenêtre s'ouvre sur le petit jardin, ses bords semés de pensées sont aussi chargés de couleurs que les ciels du bocage. Mais dans cet après-midi d'été l'univers est rond, les marches brûlent et les boules de marbre lustré à l'extrémité de la rampe en cuivre du perron reflètent tout un jeu d'éclats d'or et de courbes. « Allez ! » dit-il encore

Pour accéder au grenier il faut grimper l'escalier accolé au mur d'ouest (la pierre est humide et moussue), éviter le rebord branlant du palier d'où se découvre la route qui mène au bourg, enfouie sous deux épaisses haies, pousser une porte mal ajustée

Un reste de récolte, un vieux fusil enveloppé dans sa toile huilée, des habits passés de mode, divers objets et bibelots brisés dont l'usage s'est perdu, tout ceci, un trésor pour des yeux, dans la pénombre et la poussière, donne l'occasion d'infinies distractions

On a oublié ce qui se trame en bas. Le soleil fait la roue, les jeux côtoient les rêves. Ils ne s'interrompront que bien plus tard et pour un bref instant, un choc sourd, un long gémis- sement. On est sans pouvoir sur les choses qui passent. Demain, on trouvera la hache à la même place, la niche sera vide, la chaîne détendue et l'eau du seau aura taché les herbes du fossé
Olivia Rolde
Life Zone
(2019)


Grand Cahier.177.Refonds.002.Hortense.07

Ils sont partis...


Ils sont partis le repas terminé au plus fort instant du jour avec des rires joyeux et les paroles vives que prête le vin, l'imminence d'un départ pour une fête où se retrou- veront les amis de longue date, en disant qu'il ne fallait pas s'inquiéter et que la nuit ne sera pas tombée que déjà ils seront de retour

Ils ont dit mais la terre a tourné, mais l'horloge a sonné. Dix heures qu'elle a sonnées. Et la colère et l'inquiétude ont recouvert son cœur

La nuit est venue dans sa froideur de reine, jusqu'au bord de la fenêtre, irrésistible et lente comme une eau. Est-ce une bouche ? Toute clarté n'est pourtant pas absente. Le ciel passe avec un balancement de seigle, sous le vent d'ouest

Les voix aimées ? il y songe sûrement, et peut-être même, auprès de la barrière, les entend-il déjà. Cela va s'animer. Pourquoi en douterait-il ? Ah ! Ouvrir la porte, voir le rayon se poser sur l'allée et, courir, oublier la peur qui gagne, la pièce jaune sous l'ampoule et tous les bruits amplifiés qui venaient du plafond

Guillaume Le Baube, Olivia Rolde
Territoires
(2013)

Grand Cahier.212.Refonds.002.Hortense.06

Chute du ciel


Du bout de la ruelle, à l'aplomb des rochers, la maison carrée de l'enfance nous fait signe. Le vent du large sentant le sel a soufflé. Que toute pierre est grise, et quel étroit jeune homme ! avec autour son petit jardin de guingois. Des fourmis jaunes innombrables tourbillonnent. La mauvaise herbe va-t-elle à nouveau chanter ? Avril, les bouquets d'as- tres, nos chemises bleues. L'escalier se raidit qui descend vers la plage. Ce n'est plus qu'une barre où la nuit met le coude, où les lointains s'effacent.

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.219.Refonds.002.Hortense.05

Grand règne


Plus personne ne vivra à cette extrémité de la maison. On a cloué les volets. La collection d'insectes, la table nue, les photos de familles sont époussetées avec méthode. Un homme est mort. Étroit, l'escalier monte à l'étage dans l'ombre. On trouve comme avant de hauts lits de chêne sur rails et des édredons moelleux, nous n'y dormirons plus.

La lumière se rattrape à la terrasse, contre les murs blanchis. La grille verte surplombe une route de boue, un village net ou le chemin de fer.

Garçons et filles, le soir venant, s'asseyaient sur le rebord. Le figuier disparaissait au bout du champ, les hirondelles bientôt ne passaient plus. Chaque vie devenait si proche que les voix se taisaient.

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.215.Refonds.002.Hortense.04

L'irrémédiable


De la cave luisante jusqu'aux lattes poussiéreuses du grenier, du jardin envahi par les taupes à la margelle du puits où, effrayé, curieux, hésite un enfant, il ne reste rien.

Le cerisier vieux sous la tempête, le soir, lâcha ses fruits. Un cerf‑volant s'accrocha dans les branches et le panier fut rouge. Joyeux, il rapporta le tout.

Ailleurs on construit des huttes de roseaux, on étend un linge usé, on fait son pain recuire. La route qui vraiment ne veut pas s'arrêter se perd droite aux champs.

Guillaume Le Baube - Olivia Rolde
Territoire
(2013)

Grand Cahier.214.Refonds.002.Hortense.03

Les vies diverses du talus


Prenez la route noire en sortant du village, vous verrez, vous entendrez peut-être, au jardin haut perché, la femme en sarrau bleu. A ses lèvres s'accroche une verrerie d'oi- seaux fins, d'oiseaux multicolores, des oiseaux d'opérettes. Jeune, elle sourit au bel été mais il lui faut courber l'échine. L'air est sec et le travail pénible. Sarclage des chiendents, binage vont former pour aujourd'hui son lot de pauvreté. Si parfois elle relève la tête, c'est pour voir son enfant, sa vie si chère, assis dans l'escalier ou dans le creux des herbes longues. Il joue, il découvre, il ne sent pas les heures qui passent. Il y a tant à découvrir, tant à déloger des fissures du muret.

Theodoros Stamos
Stèle du monde
(1948)

Grand Cahier.213.Refonds.002.Hortense.02

13ème sonnet


Voller Apfel, Birne und Banane,
Stachelbeere ... Alles dieses spricht
Tod und Leben in den Mund ... Ich ahne ...
Lest es einem Kind vom Angesicht,

wenn es sie erschmeckt. Dies kommt von weit.
Wird euch langsam namenlos im Munde ?
Wo sonst Worte waren fließen Funde,
aus dem Fruchtfleisch überrascht befreit.

Wagt zu sagen, was ihr Apfel nennt.
Diese Süße, die sich erst verdichtet,
um, im Schmecken leise aufgerichtet,

klar zu werden, wach und transparent,
doppeldeutig, sonnig, erdig, hiesig — :
O Erfahrung, Fühlung, Freude — riesig !

Paul Cezanne
Pommes, poires, raisins
(~1879)

Pomme entière, banane et poire,
Groseille… Tout cela dit mort
Et vie dans ta bouche… On dirait…
Lisez-le dans les yeux d’un enfant

Qui les goûte. Venu de loin cela va-t-il
Ineffable lentement fondre en bouche ?
Là où étaient des mots s’écoulent des vestiges
Libérés par surprise de la pulpe des fruits.

Osez dire ce que vous appelez pomme.
Ce sucré, qui d’abord se condense pour,
Au sein du goût se dresser doucement,

Y devenir clair, vif et transparent,
Ambiguë, ensoleillé, terrestre, d’ici – :
Ô savoir, toucher, plaisir –, Immensité !

Rainer Maria Rilke - Sonnets à Orphée - 1.13

*
Tout questionnement de l'homme
engageant son être ultime
comme sa situation dans le monde
s'enracine dans ses premières expériences

(Maurice Blanchot)

Grand Cahier.NNN.Refonds.002.Hortense.00

D'un premier jardin
craquant
d'eaux vertes


Le terreau noir et de graisse, grouillant d'insectes à cuirasse d'or : marionnettes qui combattent dans l'éther, pinces, rostres fouillant la mort, gorgé du lait vert et des humeurs jaunâtres – le terreau tassé, marqué des pas de qui prend soin parmi les larges feuilles assoiffées, les rhubarbes qui font claquer des lèvres, les choux montés non point encore en graine, les chicorées diverses – le terreau, l'enfant y creuse une tombe pour le chaton qu'il vient de tuer, puis retourne à ses jeux de soleil vu sur l'aile sublime d'une belle-dame, à ses courses qui jamais n'auront franchi le front blanc des troènes

Olivia Rolde - Zone refuge
(2017-2018)

Grand Cahier.157.Refonds.002.Hortense.01

Entre vaud et valais


De soigneuses plantations
de petites oranges vertes
et de fermes abricots,
tout leur être à n'être pas encore,
vives
enserrés dans la chaleur

J'ai soif et ne peux boire
qu'une eau de chaude réglisse
au fil de routes poussiéreuses,
je marche vers la plus extrême des fatigues

Franc-bord, alpes bernoises,
suivant le cours d'une calme rivière,
j'avise une grotte – à l'entrée
je paye mon écot,
le ticket poinçonné, j'admire

une fontaine figée, j'évite
une méduse de craie, j'enjambe
instable une rambarde –

Touche l'eau
Plat poisson nu sans yeux sous les spots

Paul Klee
Magie des poissons
(1925)

Grand Cahier.297.Refonds.010.Syllabes.08

Déroulé


Chemin, l’écheveau du chemin se dévide vers la gauche, inaperçu parmi la poudre des rochers, des écailles anguleuses hérissées de touffes de pins sauvages, une forme peut-être et vague un rêve de dragon dans la brume

De biais l'emprunte un homme que suit le plus petit des hommes son portefaix

Au détour d'une paroi de papier (elle s’évanouit de blancheur, la tête fière) la quille d'un village surgit dans le clairsemé des baumes, le désordre des nuées

Est-ce un casque, des bois râcheux de guerrier qui s'avancent, des toits peints de sang courbés comme des sabres ?

Terrés de frayeurs dans leur nid de chaumes et de branches, les hommes disparaissent, ne se voient plus ; rien ne se voit plus que la peur

Les buissons crissent d'aragnes. Le pinceau a tracé dans le ciel déchiqueté d'orages, tout un jeu de plans effondrés involontaires, de plis dans l'air, d'œils‑de‑kami, de froissements

Sous les arbres noircis qui l'ombragent, le chemin, c'est aussi parfois la fraîcheur du ruisseau, le lait d'un serpent dans les anfractuosités de la terre, un enfant, un vieillard aux longues manches traversant le pont de pierres

C’est une rampe qui s'incline, un rideau qui coulisse et qui s'ouvre, une autre vue, des branches qui percent à même la roche fleurie. Le damier des joncs envahissant l'espace des eaux plates

Jusqu'aux mâts détourés, jusqu’à ces quelques pavillons frais badigeonnés ; les hommes s'affairent, marchandent sous l'auvent ; une barque se perd dans les vapeurs du lac

Huang Gongwang
Habiter dans les monts Fuchun
(Yuan, 1347-1350)

Grand Cahier.123.HŌEIDŌ.Refonds.001.D'une motion.11

Les portefaix se lassent
et leurs bras abandonnent les fardeaux
balots de jour ficelés dans de mauvaises toiles à matelas
Les quais s'étirent
et ce sont de longues dalles de hantise
pavés-fantômes
dont chaque aspérité est le souvenir d'un os

Michel Leiris
Savannah, Haut mal (1943)

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte