Promesse


Je t’écoute et
j’entends ton passé
exister, tout autant
que j’existe,

m’entraînant vers des futurs

Car la terre
est remplie de ciel
Il n’y a pas de nid pour le
mensonge

Personne n’est jamais
perdue
tout est vérité,
tout est chemin
Joan Miró
Page 47 de « Parler seul » de Tristan Tzara
(1948-1950)

Grand Cahier.777.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.29

La vie,


on la bouscule
de tous côtés elle s’en fout

elle en nous qui demeure
si droite dans ses bottes

mourir c’est disparaître
après la courbe de la route

la mort est si banale

et nous n’aurons laissé

qu’une poussière allant
rompu d’effrois gelé en elle

rien que des monceaux des brisées
pour un gibier d’azur
Simon Peeterz, dit Verelst
Nature morte avec perdrix et martin pêcheur
(1663-1717)

Grand Cahier.776.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.28

Minkowski


Où que je sois, quel que soit mon lieu,
mon présent

n’est accessible à personne, l’éloignement
nous fait toujours plongé dans le passé des autres, le futur n’existe encore
nulle
part, mais les autres l'atteignent
avant nous puisqu'il nous faudra y revenir

Cependant nous savons tous qu’il y a autant d’actuel ailleurs que chez-soi, il faudra donc s’y rendre,
bien que cet actuel

(à ce moment-là)
soit un infini inaccessible
et que le futur de cet ailleurs actuel n’existe pas encore,
lui non plus

Le tout en un seul bloc
Mais nous tombons – ensemble et sans fin dans le temps, ici et ailleurs, plus ou moins vite – et nous nous efforçons vers un futur inextinguible
Piero della Francesca
La flagellation du Christ
(~1450)

Grand Cahier.775.Extérieur Voix.046.Demeures 27

Existence


Toutes les choses
(dans la portée
de leur lumière)
sont intriquées

notre âme aussi,
dans sa lumière

mais nous, jamais
nous ne pourrons
les démêler,

briser le mur
infranchissable,

nous qui voulons,
rayon parti
en réchapper
Frédéric Letrun
Intrication quantique, version 2
(2017)

Grand Cahier.774.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.26

Rhizome


Elle est là
Qui me regarde, en face
Et ses yeux sont
Vides
  me voit-elle
seulement

L’immense existe-t-il sans l’infime

Il a fallu tout ce temps
Pour le parcourir
Et la lumière a décroché
Lui qui grandit

Le temps n’a pas suivi
Le temps se creuse, alors elle
S'étire et me regarde
Sans me voir

Le jour existe-t-il sans la nuit

Mon pousse gauche
Me fait mal
Jusqu’aux racines
Moine
  j'ai tant appuyé
sur sa face

qu'elle en est déformé
Duclou
Depuis toujours
(2019)

Grand Cahier.773.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.25

Ici,
prend fin


une vie,
grande plage déserte
 où émerge

trois ou qua
tre rochers de granit
 Keremma

disent-ils
lorsqu’ils disent son nom
 une cendre

au creux d’un
poing serré, dispersée
 un village

une blan
cheur immémoriale et
 quelques dunes

une gran
de plage que je nomme
 Keredith

et d’avel
vras, une ty nouvelle
 an Aot
Et de grand vent, une maison
nouvelle sur la grève
(1954 - 2023)

Grand Cahier.772.Dispersion.019.Baumes et regrets.17

Pie voleuse


Ébloui, trompé par
les éclats d’un miroir

auteur ou lecteur ou Narcisse
qui voudrais-tu voler ?

Réinvente plutôt
invente ton reflet !

C’est un monde qui s’ouvre alors
car si tout est possible

rien n’est réel encore / ça tourne autour dans quelle / mesure / jusqu’à quel point

Cendre épuisée, un peu encore au fond du gouffre ou qui bientôt s’évasera au temps courbé

Lumière inaccessible au loin
perdue toujours

Pie voleuse dis-moi
si l’aube t’appartient
Odilon Redon
Nuit et jour
(1908-1911)

Grand Cahier.771.Intérieurs Extérieur Voix.046.Demeures.24

.·.


Le temps n’est qu’un
Moment – est une cause
Perdue qui se répète

À l’infini – mais quand
Allez-vous le comprendre
Est l’aléa quantique

Et puce qui vous pique
Chose infime qui saute
Manquant d'être (jamais)

L'infini tourne en rond
« Tant de temps à chercher
Me voici déconfit »

dit l’homme
enfin
qui meurt
Josef Koudelka
Citadelle d'Amman, temple d'Hercule
(2012)

Grand Cahier.770.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.23

dieu d’un homme...


 (Brod und Wein)

dieu d’un homme,

pourquoi ne plus venir
apposer ta marque sur le front
de celui-là, y
creuser ta niche,
empreindre cette vie singulière
que l'on découvre
au fil du temps

en tout lieu tu l'as cherché
n’as rien trouvé, qui ?
n’as pas voulu

on dit qu’il est trop tard
la fin est proche si
« voulant je veulx » que mon si haut...
désir s'étende,
comment crois-tu
que tout va s’évanouir
une autre façon est-elle encore

possible, peut-elle à sa façon
apporter une plus libre et forte cohésion
à ce qui est humain
écrire et re-signer, mémorer
chacune des étapes
au hasard de la route écrire
ce qui n'est pas, ce

qui est tien le dire
c'est retracer le rêve
Pablo Picasso
Paysage aux deux figures
(1908)

Grand Cahier.769.Intérieurs, Extérieur Voix.Demeures.22

Courbes du temps


pour Agnès, H. F. &

j’ai ralenti de vivre, de toi
je me suis éloigné
car je n'ai pas su dire ou prêter attention
et j'ai voulu savoir

loin de vous tous
quel serait mon futur

je suis parti, il fallait que je parte pour que le temps se courbe
et qu’au tournant
je vois le monde sans retour

et si j’ai eu ma chance
et connu mon bonheur

– mes amis sans rancune,
et à toi non plus
toi, à qui j’avais tant voulu donner
et que j’ai perdue
– je n’ai rien pu dire

sur la route improbable
Ulysse est égaré

jamais ne reviendra
attendu de personne
disparue dans les brumes
Ithaque se dissipe
Vassily Kandinsky
Courbe dominante
(1936)

Grand Cahier.768.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.21

Tenir


Ces longues laisses d’algues poursuivies lorsque l’eau de l’océan se retire
où m’ont-elles conduit ?

L’étendue de la plage maintenant, songe et
patiente

(dis-moi) sargasse
qu’attends-tu de cette houle, de ces vagues

quel retour du lointain
qui va te submerger, comment peux-tu rester dans cette vase, plantée à espérer que l’eau revienne
et que tout se relève

Piquet là / planté
mais il est trop tard

Face au
reflux,
n’est mal
château

qui
tienne
Henri Rivière (1864-1951)
Estampe N° 5 L'écume après la vague
1892 (Tréboul - Bretagne)

Grand Cahier.767.Cahier bleu-vert.014.Perditions.15

Les fleurs du moment


Abeilles de fer
aiguilles d’argent
vous garnissez
vos ruches du miel
des fleurs de sang vert,

nourrices de retour
épuisées par le sang jaune

Libellules de fer
et de mort, planant
quadrige d’ailes
au sang noir dévastant
la fleur des eaux

Cervelles de cuivre
et de silice, parfaits triangles

de symétrie aux reflets
du miroir numérique,
fleurs d’étincelles, sang glacé
des temps sans musique
des sentiments

vous êtes une même nature
animale-humaine
Odilon Redon
Fleur de sang
(1895)

Grand Cahier.766.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.20

Tanière


Cet univers, ce
maintenant insaisissable qui contient
des milliards de temps
et d’espaces

n'est qu'un petit endroit qui s'agite,
un petit endroit neuronale
dans ta cervelle
où dehors et dedans
s’entremêlent :

rouille et cendre

Et ce n'est que rarement
que tu fréquentes ces circuits,
trop occupé par l'atelier de ton corps
par la courbe des chemins
qu'il emprunte,

par les rencontres éphémères,
ces autres corps
qui le distraient,
le nourrissent
et parfois l'égarent

Mais dis-toi bien qu'un jour
ce petit réduit si vaste
sera ta tombe

Fu Baoshi de Xinyu (1904-1965)
Le rêveur (~1942.1945)
La royauté est passée en un clin d'oeil,
comment situer l’espace infini
Cheng Sui

Grand Cahier.765.Les jardins sont un langage.038.l'Harmonie.06

Arrêt sur image


La vie bouge
aimant elle ingurgite
le mouvement qu'elle inventa
une fois pour toutes,

et lorsqu'elle
se fige

en moi, assis sur ce banc
au bord de cette blancheur, froide et matinale
où rien n'est différé

qu'y a-t-il à voir au dehors ? si ce n'est
mon temps de vivre

ai-je peur
de ce silence, de cet exécrable
espace désolé terre

gaste où d'entre les choses la justice
ne se rend plus

et que les images ne sont plus
comme au cinéma
l'une après l'autre substituées – si grand est leur nombre à chaque instant
Paul Cézanne
Homme assis
(1905/1906)

Grand Cahier.764.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.18


Le désir


est un phénix au
nom rouge ou palmier

ou doigt de lumière

paume d’une main
fertile
  alliance
victorieuse donnant
miel et vin

chimères
et poussière
du pain s’entourant
d’une douceur
de lait

le désir
est frondaison ou-
verte au soleil
ou fermée

sur sa nuit
d'une profondeur
immémoriale
Katsushika Hokusai
Phénix fixant les huit directions
(1818)

Grand Cahier.763.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.17

Le buisson


Cette échappée, était
impossible
incertaine et sans marque sans
appui je le savais

il eut été
préférable de suivre la courbe
et ses plis nombreux

qui conduisent
à l’infini mais blessé j'ai pris

(car il n’est d’autre vérité que le hasard –
aucune traces d'un itinéraire, il n’y a que des cairns – et rien ne se dit ou peut-être qu'ils se disent
ici et là différemment)

j'ai pris,
décidé et j'ai franchi d’un pas a-
percevant une clarté
le buisson de cette impasse
Jacob Isaacksz van Ruisdael
Le Buisson
(1649/1650)

Grand Cahier.762.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.16

Le plus petit morceau


qui soit
ne peut-il être jamais seul –

de rien ne se détache
unique et innombrable
unique et chargé de la toute

puissance de son être / dans une lumière
qu'il ne peut voir
unique point virtuellement chargé de tous les autres

s'il était seul
il ne serait en aucun lieu en aucun temps
s'il était seul et sans mesure

quel espace occuperait-il
occuperait-il tout l'espace

mais de quel espace s'agit-il ? S'agite-t-il, où puise-t-il son énergie, ce petit morceau d'une quelconque matière,

dans quelle lumière
et comment ferait-il
il y a en lui

la distance d'une étoile, d'un Soleil
au Centaure

et qu’est-ce donc
qui s’alterne puisqu’il est seul
Hans Hartung
T1982-U1
(1982)

Grand Cahier.761.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.15

Parturition


De ces obstructions,
de ces embarras

que dire
devant cette débauche de viscères
nu,

couvert d'urines,
(edere) qui vient d'être édité
du sexe de sa mère

qui le projette
mais qu'est-ce à dire :
recevoir, mettre au jour ?

Symptôme isolé maintenant

qui se dresse   encore
fébrile sur ses pattes
et souillé

petit animal jeté là dans la vie
pour y mourir
tu ne sais rien du jour

Réel étonné
à jamais flottant
illocalisé
Stanley William Hayter
Parturition
(1939)

Grand Cahier.760.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.14

Cheval


Et du cheval conserve l'adelphie
non la bêtise

  (qui n’est qu’humaine)

observe les autres
avec son oeil qui tourne de côté

mais conserve pur (c'est-à-dire, fait briller de ses crins) et le jour et la nuit

ensemble et sans mélange, alterne

« Le bleu, le Bleu monta...
Le Fin, le Pointu siffla...
...ce n'est que toi qui t'es déplacé. »

« Saut blanc après saut blanc.
et après ce saut blanc encore un saut blanc. »

dompte sa fougue,

qu'il ne fuit pas !
Et que la vie

devienne
Wassily Kandinsky
Cheval 'Der Blaue Reiter'
Les marches, trad russe Catherine Perrel
(1911)

Grand Cahier.759.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.13

Taureau


Souviens-toi du
taureau,
monade sans fenêtres

différance
obstruction

tête baissée
sabots et cornes

à l'encontre de l'intrus
ou de quiconque aurait cherché
à l'empêcher

– d'être libre
enfin
au-delà de la barrière

souviens-toi
de son souffle créateur
Pablo Picasso
Nature morte avec tête de taureau, livre et palette
(26.11.1938)

Grand Cahier.758.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.12

Choix


Cette route bien tracée
route désertique et droite
dos courbé où l'on s'échine
ces machines, évite-les

– mécaniques inhumaines
simulacres et plastiques
envahissent tout l'espace

D'un pas, préfère à côté
la ronce et les fleurs des bois

Aux champs, répand la semence
la floraison de folie

Sa naissance irréparable
et qui grandit et qui pousse
envahit tout, et délivre

emportée par un torrent
à la force irrépressible,
fétu dont le nom se perd
déposé dans les gravats
Franz Marc
Petite composition III
(1913-1914)

Grand Cahier.757.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.11

Chimères


Haut et fort
en ce temps-là brillaient
le soleil et la beauté

était première
Tu vivais dans l'ignorance

fasciné par une sorcellerie
de cornes
de cris et de becs d'oiseaux

un enchevêtrement de tubes organiques
des corps d'animaux-chimères
qui te ressemblaient

(Comment s'assemblerait ta vie ?)

comment allait-elle
s'assembler cette structure, à tous
commune, héraldique

Purs symboles
dont je pressentais les noms
et les filiations

au sein de cette ferme au cœur
de la nature
Gustave Moreau
La Chimère
(1867)

Grand Cahier.756.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.09

Incendiaire


La terre est verte et le ciel
est bleu

J'avance à grands pas
lourd est mon chemin de terre

Qu'y a-t-il au-dessous du temps
creusant notre destin

épuisant nos étoiles

Le monde dort encore
me suis-je réveillé trop tôt ?

Peut-être
que le champ brûle
je demeure en un lieu
incertain

Tous les champs brûlent
et nos cœurs saignent

Qui a allumé l'incendie
qui va l'éteindre

Il faut avancer toujours plus loin
c'est inéluctable

La terre est grise et le ciel
est noir

maintenant
Giuseppe Arcimboldo
Feuer / Feu
(1566)

Grand Cahier.755.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.08

Cosmos II


Tu t'adornes, embellissant ta nature
ton royaume en a-t-il vraiment besoin

la vie est là qui s'affirme et suffit
jeu de symétries, inégal équilibre

l'ordonnance est parfaite

Mais le temps inexorable où tu te maintiens
est une force indomptable qui use

et ton chemin se courbe et t'oblige

malgré l'écart
malgré le saut de côté
mais le creux du buisson
le passage

l'espoir et la merveille
Cette vie animale

à peine sortie du jardin
à peine sortie du lit des douleurs

auprès de la cloison gris-bleu des morts
Paul Cézanne
Le chemin du Mas Jolie à Château noir
(1900-1902)

Grand Cahier.754.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.07

Cosmos I


Sur le miroir de Singh, pavé d'images
des êtres composites se recroisent
Chacun à son échelle et son niveau
bien assorti s'accouple, dissemblable

Main tendu vers le reflet d'un tissu
alliant le kitch et les métaux précieux
Objets et corps mêlés du quotidien,
laideur ou beauté encombre ou attire

Cette accumulation de mauvais goûts
comme un tableau des séries policières,
t'incite à rechercher dans ce fouillis
un ornement réfléchi de mesures
Raghubir Singh
Miroirs d'une boutique de rue d'Haora, Bengale
(1991)

Grand Cahier.753.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.06

Le vieil homme


on dit que le temps suit sa ligne
imperturbable

mais c'est faux

on dit que le monde, ou la vie
l'air – l'eau – la terre et le feu des choses
suivent leur pente la seule
possible car elles
sont dans l'ignorance

mais c'est faux

le temps se dissipe et s'évapore
ne laissant que souvenirs dans la tête d'un vieil homme qui, troublé, résiste

lui-même retraçant
le chemin et ses aîtres, le chemin tant de fois
parcouru, poursuivi d'une étoile

et qui, peu à peu voit – tout
qui s'enfonce tout
qui s'efface
Jean-Honoré Fragonard
Un Philosophe lisant
(1768-1770)

Grand Cahier.752.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.05

Pirouette


Ces choses freinées là dans l'espace
on les voit,
floues d'abord
puis lentement plus précises

c'est un monde familier
et chargé d'inconnus qui s'anime

et ces choses,
on aimerait pouvoir les poursuivre
en n'ayant pour d'autre guide
que l'axiome du vivre

Elles qui se montrent,
et se cachent tout autant,
autour de quoi tournent-elles
continûment

et ce
quel que soit leur état
paisibles ou furieuses / ou contraintes

On les regarde
parfois on les attrape et les serre
très fort – pour exprimer leur nom peut-être

jusqu'à leur mort
František Kupka
Autour d'un point
(1920-1930)

Grand Cahier.751.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.04

Limite


Le cours de la parole
déchire
les temps épuise les eaux
efface les haies

laisse des lambeaux
accrochés au réel
et te renvoie

vers une ferme
assise auprès d'une fermette

séparées par un chemin
coudé

menant à l'inconnu
où circule des machines –

limite poreuse d'un
grammée
buissonnant de feuilles
ne pesant rien

que tu franchis alors
avec bonheur
Chaïm Soutine
Paysage avec personnages
(1918)

Grand Cahier.750.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.03

Rêves


Toutes les nuits, – s'empreignent dans la cire et puis s'animent –

bruits de vie, simagrées
de lettres insensées
enchaînements déchaînements de calembours
ou simulacres
ou fantômes libidineux

qui font des poses prenant corps
précipité de la mémoire
concrétion, condensation au fond du puits du cœur

joie pathétique ou angoisse – cris
bondissant sous les voûtes du portique

ni dedans ni dehors
au plus près du temps
Florence Dussuyer
Marie-Lou, endormie
(2015)

Grand Cahier.749.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.02

Demeures


Demain j'irai vers ma demeure
dernière

Bâties, elles le furent
de livres, et de rencontres, ou presque / de cette partie vivante des corps, elles le furent / d'écorces et de mémoires, à l'exception de la première

qui n'a pas de souvenirs
      (les mots du souvenir)
rien que des rêves, et des cris
ou de simples images sans mot ni paroles
livre de pages non encore écrites

emplies d'une vie animale, d'une vie liquide végétale aérienne et fleurie
– sèves sangs sueurs spermes

corps se touchant qui s'engendrent

Mais la dernière
   page ma dernière
      demeure elle, sera blanche
Pablo Picasso
Bacchanales d'après le Triomphe de Pan de Poussin
(1944)

Grand Cahier.748.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.01

Joie


Chaque heure,
la rendre maintenant
suprême

qui fait de nous
bien plus

que cette agrégation
d'atomes,

ce que nous sommes
en vérité –
la somme unie

non résumée non située
de l'indéchiffrable
attirail

de notre corps
que même la voix ne
peut dire

Elle qui bâtit
chaque jour
son tissu de coups d'aile
Stela Barreto
Criações poéticas XXV
(2018)

Grand Cahier.747.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.36

Au temps, aimer


Les mots que l'on pourrait dire
voilent, en vérité et ne retiennent

que l'objet du désir

tout cela qui tourne autour de toi
et qui flambe

mais si ta présence est aussi forte
rien n'arrive rien ne ressort

de ce point, semble-t-il de ce corps

qui m'attire et me rejette
qui me fascine,

quel dehors
À quoi tient ta force d'être ici ?

toi, rien n'est vide tout est plein
moi, tout est vide et rien n'est plein

un tour encore et l'on s'en va
Christian Bonnefoi
Collage de papiers teintés
(2000)

Grand Cahier.746.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.35

Clairière


C'est une lente lumière
qui venue peu à peu

sort de l'oubli éclaire
des lambeaux du passé

rajeunissant les morts
dépliant toutes choses
réveillant le chaos

Elle est nue
mais son visage s'efface
et ton regard se voile
Paul Cézanne
Clairière
(1895)

Grand Cahier.745.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.34

Trois yeux


Le monde est dans ma tête
ma tête est dans le monde
nous avons trois yeux dans la tête
l'un qui ravit l'autre qui laisse

Aussi pour plaire, on évite
on alterne
(à chacun sa manière et sa moitié du geste)
on retarde l'échange

et si la rencontre se fait par
maints détours
l'esquive des regards
est fructueuse – il y parait alors
jaillissant hors de son lieu,
la é de l'éloge
et le don de quelques fruits

Mais le troisième qui fixe
un point de mort

qui ne veut lâcher prise
qui ne voit dans sa visée
qu'un reflet (au miroir de lui-même)
visée trop sûre
visée trop forte

n'aboutit qu'
au démon au fantôme de pierre
Paul Klee
Garten-Plan
(1922)

Grand Cahier.744.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.33

Étoile, peut-être


une étoile est tombée, dis-tu
c'était en août

depuis tu revendiques
l'impersonnel

dis-moi, le ciel est-il encore
peuplé d'étoiles

tellement sec et dégagé
rien qui s'annonce
plus de traces
ni trace d'une trace
    plus de pistes
tout est blanc
tout est phosphore
tout est missile

tout dans l'empire est désannonce / ordres irrationnels / insatiables invectives

et toi, B. qui t'arrêtas d'écrire, pourquoi réécris-tu, avan- çant, pas à pas – y mettant de la tête

sans attendre la vue
ou la venue de l'oiseau,
tu avances dé
sauvage, créateur sensuré

les conditions de l'apparaître
est-il trop tard, est-ce la fin...

si courtes,
les trajectoires
Felix Vallotton
Coucher de soleil
(1913)

Grand Cahier.743.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.32

Poésie


L'effraie soudain,

frayant,

sursoit à l'appel
diffère au dehors

puis

juste pour un œil
s'implique à contre-jour
une nuit peut être
rejette sa dépouille
se moque du sarcasme
rattrape son retard
dit qu'il est

(encor) temps

triangule son Noether
et d'un pôle
à l'autre meurt
pour renaître différant

Abderrahmane Ould Mohand
Portrait de l'Oiseau-Qui-N'Existe-Pas,
sur un poème de Claude Aveline
(1950, 1996)

Grand Cahier.742.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.31

Traversée


Rebord de ma fenêtre / embouteillée
de tant d'accidents verts / toujours vivants

de tant d'événements / passés qui là
se tiennent immobiles / prêts à bondir

sur la proie que je suis

Yeux rayons bleus
fascinants qui régnaient

– je vous demande grâce

Si je fus pour un temps
– imperator, inutile et oisif

jamais je n'ai voulu
arracher son butin

au monde : voyageur

traversant les âges,
impénitent et sans but

André Lhote
La fenêtre à meneaux à Mermande
(1940)

Grand Cahier.741.Dispersion.019.Baumes et regrets.01

Amie


qui arrive en ton royaume
y découvre la part du rêve

l'ivresse où mes yeux
s'accordent aux tiens

y reçoit quand il s'éloigne
le don d'une force nouvelle

tournée vers des futurs

nous nous sommes racontés
sans plus de fard

nous

qui avons résidé longtemps
et pourchassé ensemble

Dora Maar (1907-1997)
Série n°115
Seconde moitié du XXème siècle

Grand Cahier.740.Dispersion.019.Baumes et regrets.12

Détachement


Sans que j'y prête attention
du présent excède l'apparaître

comme un nuage dans le rien du bleu

non, le bleu qui se retire
caché par le nuage / mais le nuage

qui se détache du rien
du bleu

dans l'air du matin (vif)
sans que l'on y prête attention

ou de l'absence alors ... avec lenteur,
dans la levée progressive et tardive du soir

comme un tremblement de nébuleuse
comme Andromède

au clignement incertain
sur les gouffres du canyon
Joan Miró
Photo : Ceci est la couleur de mes rêves
(1925)

Grand Cahier.739.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.30

Choix


ce qui est ni vivant ni mort, prend trop d'ampleur
aujourd'hui

et qu'est-ce donc ?

ce virtuel, cet artifice, et l'évitement du dehors son pil- lage incessant, machinal

comment y remédier, des-
serrer le corset ? Où trouver son devoir d'être – si ce n'est dans le graphe du vivre

avec pour chacun son point de témoignage, sa coupure éthique, son refus tranchant, son éclat nocturne et incertain, clair de nuit, tant de nuits et d'oublis

mais, pie voleuse / échapper ainsi à l'ign-
orante cruauté
Jean-Paul Mousseau
Sur le plan des deux axes
(1951)

Grand Cahier.738.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.29

Arrêt sur image


tôt
en ce matin mérité de fraîcheur, je suis
retourné devant le grand
cercle

aux carillons suspendus dans le vent

Micas rouges
et noirs, gris et blancs tracés de lettres illisibles,
qui se balançaient, oscillant
pour personne

– les mots l'emportent-ils
sur les images qui s'estompent,
et disparaissent
quel récit se cache condensé

en cet instant fatidique au cœur d'icelles –

image conséquente,
que nous dit ta « prosopopée »
qui brille ou s'assombrit,
schéma de ton âme / vérité ou théâtre
Sonia Delaunay
Autoportrait
(1916)

Grand Cahier.737.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.28

Démarcation


Je ne suis pas ce figuier-lyre
mais le suis
dans sa lumière

Beau chien blanc
magnifique animal assoiffé
qui lape la rivière devant soi

Poisson qui sort de son monde gobe
une mouche, et retourne

un lézard apparaît
sur la pierre
au soleil

Tous les trois
sont liés, en rapport agglutinés
les uns aux autres

Mais aucun des trois n'est seul
devant les autres

Comment voir / la signature
des choses
sans la fausser, sans y mettre son cancel

Comment les laisser être
puisque c'est nous (qui les voyons
dans leur lumière)
et seulement

Joan Miró
La naissance du monde
(1925)

Grand Cahier.736.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.27

Plain-chant


Je ne suis pas, ni le veut / ce figuier-lyre
qui veille
sous la lumière

Je ne suis pas cet animal qui dort
au fond de sa tanière

et qui ne sort de ses tuyaux
que pour survivre (et que pour tuer)
retournant y dormir une fois rassasié,

mais d'autre qu'y a-t-il
à faire
lorsqu'on est apaisé,
que le jour nous assomme

Sort-il véritablement quand je dis qu'il sort. Qui ren- contre-t-il, qui pourrait-il rencontrer
lui qui n'est jamais seul,
toujours pris dans son réseau de nerfs

Comment pourrait-il voir
ce qui, venu d'ailleurs précipite
en un point

et prend son temps pour exister

Obscure, aveuglante énergie de la source
et qui trouve / appuyée
à la rambarde / son lieu et sa tonalité

Cela résonne alors à chaque étage et parcourt la cage d'escalier qui l'entoure

Comment pourrait-il jouer le jeu
en sachant qu'il va perdre
La main guidonienne
UPenn, Ms. Codex 1248, f. 122r

Grand Cahier.735.Intérieurs, Extérieur Voix.046.D aurait dit.26

Imaginateurs


Nous sommes tous ancrés dans ce monde, ancrés à proximité les-uns-des-autres, sans pouvoir nous détacher, tous nous voulons nous échapper,

tous apparemment libres nous détonnons mais,

l'imaginateur ne vous déplaise est à l'arrêt, et s'échap- per à toute vitesse n'est que broutilles !

qui donc choisit le monde ?
le monde qui est là et qui en est la somme
il n'est pas ancré, lui
si ce n'est sur le fond,
   déchiré
du néant

nom d'oiseau agrippée à la roche / bernacle à cinq valves / oie bernache aux doigts coupés, chum invasive / crabe orangé qui menace / douloureux poisson qui claque et qui se tord / pris par le métal ou par la poche d'eau

méfiance on vous prend si vous pêchez on vous pêche

mais les filets sont apaisés, et pour un temps la barque est pleine (la petite barque chargée qui, de tout son poids, oscille)

toute cette exubérance, elle va partir à la décharge, et sans fin, le cycle recommence : ancrage et des-ancrage des roches, désencrage des lettres, fin de la trace

J.M.W. Turner
La Plage de Calais, à marée basse,
des poissardes récoltant des appâts
(1840)

Grand Cahier.734.Intérieurs, Extérieur Voix.004.D aurait dit.25

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à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte