Courbet


Comment tu désos-
ses ce
corps /

prosodique du réel,

dis-nous
par ces courbes
montre-nous

où se trouve l'origine

Tu ne fais semble-t-il que poser côte à côte ces lames ces lambeaux de chairs ce fourré d’où nous sommes venus

mais tu ne voulais (non le réel) plutôt savoir pour pouvoir, n’imiter ne copier mais puiser

dans les constellations des autres, indépendant et raisonné le sentiment unitaire
de toi-même

tu ne voulais (oublieux du regard) plutôt rendre visible / quoi
le monde d’où tu viens ? Cette émotion première que nous avons tous en commun

Gustave Courbet
L'homme à la pipe
(1848-1849)

Grand Cahier.784.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 04

Temps de jauge


Sous
une variété différentielle
de formes,

ce qui résiste
est le muscle du réel,

l’amour résiste-t-il
sous celui
des aventures,

les mots d’une vie
(dont la symétrie est si belle)

résistent-ils
au recollement
des cartes, et

« l’absente de tous bouquets »
à l’ajout d’une fleur –

la mort,
une
et

sans
Yan Bernard Dyl
Légende cruelle
(1938)

Grand Cahier.783.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 03

Syllabes


Le verbe se formule
entre les deux oreilles

l'une et l'autre lui donnent
ajustant la mesure

tout son équilibre
à l'écoute de la langue,

elle qui
des siècles du fond
de la caverne

articule ce qu'il voit, aime
et dont il jouit

Un nouveau regard
s’anime (alors) et sur soi

se replie

ouvre et libère
à l’intérieur une motion

d’un trait,
complète et dit
le verbe d’une chose –
d’un mot

Jean Fautrier
La Jolie Fille
(1944)

... Donner à jouir à l'esprit humain.

Non pas seulement donné à voir, donné à jouir au sens de la vue (de la vue de l'esprit), non ! donné à jouir à ce sens qui se place dans l'arrière-gorge : à égale distance de la bouche (de la langue) et des oreilles. Et qui est le sens de la formulation, du Verbe.

Ce qui sort de là a plus d'autorité que tout au monde : de là sortent la Loi et les Prophètes. Ce sens qui jouit plus encore quand on lit que quand on écoute (mais aussi quand on écoute), quand on récite (ou déclame), quand-on-pense-et-qu'on-l'écrit.

Le regard-de-telle-sorte-qu'on-le-parle

Francis Ponge - Sidi-Madani
My creativ method (1947-1948)

Grand Cahier.782.Refonds.010.Syllabes.00

Atocha


On dit / qu'elles
végètent les plantes / On dit
les rails nous emportent

Mais sous la verrière
les plantes s’insinuent, aspirant une eau, creusant la terre avec lenteur, elles

gobent une essence divine

intensifiant ainsi la masse de leur corps, mousse luxu- riante qui ronge parfois ses propres os,
se nourrissant des madriers d’une ancienne voie,

sous la verrière, abandonnée

On dit / que les
rails suivent leur pente
et ne dévie pas de leur action

Elles seules / dit-on
seraient un déplacement à l’avancée
des parallèles,

seul principe véritable du mouvement Où mènent-elles, sans se rejoindre à l’infini
Sam Szafran
Feuillages
(1986-1989)

Grand Cahier.781.Intérieurs Extérieur Voix.046.Vivarias.01

Coup de bêche


Le soleil est mon sang Toute une page qui s’écrit à lumière

constante / calée contre
l’infranchissable   ouvrant
ses perspectives

l’œil alors entre en jeu et le monde s’anime au grand jour

car l’effet de masse ou l’effet
de corps puisqu’il nous faut un corps
pour ne pas être dispersé

dans la lumière, est une rotation
quantique fusionnant
les deux (sur) faces du réel

autour de son axe trifide Tel est, non le don mais l’accueil

du coup de bêche
Jean-François Millet
L'homme à la houe
(1860-1862)

Grand Cahier.780.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Vivarias 01

Galileo


Galilée qui aimait et suivait les leçons d’Étienne La Boet nous dit que les esprits serviles

sont d’une bassesse inouïe / se rendant volontairement esclaves / Irrémédiablement enchaînés par les opinions d’une volonté étrangère

Ils prennent pour oracle une idole de bois et à peu de frais s’imaginent

que de là seul – on doit attendre des réponses, qu’il faut craindre, adorer, vénérer
Galilée
Phases de la lune qu'il dessina
(en 1616)

Grand Cahier.779.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures 31

Kepler


Kepler nous disait que les
orbites célestes sont
en courbure et quantité

si diverses qu’il faut bien
qu’une droite les oblige
à se libérer du centre

C’est vrai mais lumière et vie

ne sont-elles pas aussi
cet adroit gauchissement,
cette inflexion-réflexion

qui de même les fascine
Nadia Skali
Kepler
(Maroc, 2020)

Grand Cahier.778.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures 30

Promesse


Je t’écoute et
j’entends ton passé
exister, tout autant
que j’existe,

m’entraînant vers des futurs

Car la terre
est remplie de ciel
Il n’y a pas de nid pour le
mensonge

Personne n’est jamais
perdue
tout est vérité,
tout est chemin
Joan Miró
Page 47 de « Parler seul » de Tristan Tzara
(1948-1950)

Grand Cahier.777.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.29

La vie,


on la bouscule
de tous côtés elle s’en fout

elle en nous qui demeure
si droite dans ses bottes

mourir c’est disparaître
après la courbe de la route

la mort est si banale

et nous n’aurons laissé

qu’une poussière allant
rompu d’effrois gelé en elle

rien que des monceaux des brisées
pour un gibier d’azur
Simon Peeterz, dit Verelst
Nature morte avec perdrix et martin pêcheur
(1663-1717)

Grand Cahier.776.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.28

Minkowski


Où que je sois, quel que soit mon lieu,
mon présent

n’est accessible à personne, l’éloignement
nous fait toujours plongé dans le passé des autres, le futur n’existe encore
nulle
part, mais les autres l'atteignent
avant nous puisqu'il nous faudra y revenir

Cependant nous savons tous qu’il y a autant d’actuel ailleurs que chez-soi, il faudra donc s’y rendre,
bien que cet actuel

(à ce moment-là)
soit un infini inaccessible
et que le futur de cet ailleurs actuel n’existe pas encore,
lui non plus

Le tout en un seul bloc
Mais nous tombons – ensemble et sans fin dans le temps, ici et ailleurs, plus ou moins vite – et nous nous efforçons vers un futur inextinguible
Piero della Francesca
La flagellation du Christ
(~1450)

Grand Cahier.775.Extérieur Voix.046.Demeures 27

Existence


Toutes les choses
(dans la portée
de leur lumière)
sont intriquées

notre âme aussi,
dans sa lumière

mais nous, jamais
nous ne pourrons
les démêler,

briser le mur
infranchissable,

nous qui voulons,
rayon parti
en réchapper
Frédéric Letrun
Intrication quantique, version 2
(2017)

Grand Cahier.774.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.26

Rhizome


Elle est là
Qui me regarde, en face
Et ses yeux sont
Vides
  me voit-elle
seulement

L’immense existe-t-il sans l’infime

Il a fallu tout ce temps
Pour le parcourir
Et la lumière a décroché
Lui qui grandit

Le temps n’a pas suivi
Le temps se creuse, alors elle
S'étire et me regarde
Sans me voir

Le jour existe-t-il sans la nuit

Mon pousse gauche
Me fait mal
Jusqu’aux racines
Moine
  j'ai tant appuyé
sur sa face

qu'elle en est déformé
Duclou
Depuis toujours
(2019)

Grand Cahier.773.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.25

Ici,
prend fin


une vie,
grande plage déserte
 où émerge

trois ou qua
tre rochers de granit
 Keremma

disent-ils
lorsqu’ils disent son nom
 une cendre

au creux d’un
poing serré, dispersée
 un village

une blan
cheur immémoriale et
 quelques dunes

une gran
de plage que je nomme
 Keredith

et d’avel
vras, une ty nouvelle
 an Aot
Et de grand vent, une maison
nouvelle sur la grève
(1954 - 2023)

Grand Cahier.772.Dispersion.019.Baumes et regrets.17

Pie voleuse


Ébloui, trompé par
les éclats d’un miroir

auteur ou lecteur ou Narcisse
qui voudrais-tu voler ?

Réinvente plutôt
invente ton reflet !

C’est un monde qui s’ouvre alors
car si tout est possible

rien n’est réel encore / ça tourne autour dans quelle / mesure / jusqu’à quel point

Cendre épuisée, un peu encore au fond du gouffre ou qui bientôt s’évasera au temps courbé

Lumière inaccessible au loin
perdue toujours

Pie voleuse dis-moi
si l’aube t’appartient
Odilon Redon
Nuit et jour
(1908-1911)

Grand Cahier.771.Intérieurs Extérieur Voix.046.Demeures.24

.·.


Le temps n’est qu’un
Moment – est une cause
Perdue qui se répète

À l’infini – mais quand
Allez-vous le comprendre
Est l’aléa quantique

Et puce qui vous pique
Chose infime qui saute
Manquant d'être (jamais)

L'infini tourne en rond
« Tant de temps à chercher
Me voici déconfit »

dit l’homme
enfin
qui meurt
Josef Koudelka
Citadelle d'Amman, temple d'Hercule
(2012)

Grand Cahier.770.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.23

dieu d’un homme...


 (Brod und Wein)

dieu d’un homme,

pourquoi ne plus venir
apposer ta marque sur le front
de celui-là, y
creuser ta niche,
empreindre cette vie singulière
que l'on découvre
au fil du temps

en tout lieu tu l'as cherché
n’as rien trouvé, qui ?
n’as pas voulu

on dit qu’il est trop tard
la fin est proche si
« voulant je veulx » que mon si haut...
désir s'étende,
comment crois-tu
que tout va s’évanouir
une autre façon est-elle encore

possible, peut-elle à sa façon
apporter une plus libre et forte cohésion
à ce qui est humain
écrire et re-signer, mémorer
chacune des étapes
au hasard de la route écrire
ce qui n'est pas, ce

qui est tien le dire
c'est retracer le rêve
Pablo Picasso
Paysage aux deux figures
(1908)

Grand Cahier.769.Intérieurs, Extérieur Voix.Demeures.22

Courbes du temps


pour Agnès, H. F. &

j’ai ralenti de vivre, de toi
je me suis éloigné
car je n'ai pas su dire ou prêter attention
et j'ai voulu savoir

loin de vous tous
quel serait mon futur

je suis parti, il fallait que je parte pour que le temps se courbe
et qu’au tournant
je vois le monde sans retour

et si j’ai eu ma chance
et connu mon bonheur

– mes amis sans rancune,
et à toi non plus
toi, à qui j’avais tant voulu donner
et que j’ai perdue
– je n’ai rien pu dire

sur la route improbable
Ulysse est égaré

jamais ne reviendra
attendu de personne
disparue dans les brumes
Ithaque se dissipe
Vassily Kandinsky
Courbe dominante
(1936)

Grand Cahier.768.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.21

Tenir


Ces longues laisses d’algues poursuivies lorsque l’eau de l’océan se retire
où m’ont-elles conduit ?

L’étendue de la plage maintenant, songe et
patiente

(dis-moi) sargasse
qu’attends-tu de cette houle, de ces vagues

quel retour du lointain
qui va te submerger, comment peux-tu rester dans cette vase, plantée à espérer que l’eau revienne
et que tout se relève

Piquet là / planté
mais il est trop tard

Face au
reflux,
n’est mal
château

qui
tienne
Henri Rivière (1864-1951)
Estampe N° 5 L'écume après la vague
1892 (Tréboul - Bretagne)

Grand Cahier.767.Cahier bleu-vert.014.Perditions.15

Les fleurs du moment


Abeilles de fer
aiguilles d’argent
vous garnissez
vos ruches du miel
des fleurs de sang vert,

nourrices de retour
épuisées par le sang jaune

Libellules de fer
et de mort, planant
quadrige d’ailes
au sang noir dévastant
la fleur des eaux

Cervelles de cuivre
et de silice, parfaits triangles

de symétrie aux reflets
du miroir numérique,
fleurs d’étincelles, sang glacé
des temps sans musique
des sentiments

vous êtes une même nature
animale-humaine
Odilon Redon
Fleur de sang
(1895)

Grand Cahier.766.Intérieurs, Extérieur Voix.046.Demeures.20

Tanière


Cet univers, ce
maintenant insaisissable qui contient
des milliards de temps
et d’espaces

n'est qu'un petit endroit qui s'agite,
un petit endroit neuronale
dans ta cervelle
où dehors et dedans
s’entremêlent :

rouille et cendre

Et ce n'est que rarement
que tu fréquentes ces circuits,
trop occupé par l'atelier de ton corps
par la courbe des chemins
qu'il emprunte,

par les rencontres éphémères,
ces autres corps
qui le distraient,
le nourrissent
et parfois l'égarent

Mais dis-toi bien qu'un jour
ce petit réduit si vaste
sera ta tombe

Fu Baoshi de Xinyu (1904-1965)
Le rêveur (~1942.1945)
La royauté est passée en un clin d'oeil,
comment situer l’espace infini
Cheng Sui

Grand Cahier.765.Les jardins sont un langage.038.l'Harmonie.06

Articles les plus consultés


à M.C.



Entre les ronceraies du coteau
Et les cils de la rivière
Ce pommier d’une écorce rude
Où s’attache un gui
Voilà notre vie pleine et nos joies
Ces fruits blancs appendus
Pour une année qui s’achève
Voilà sur le seuil des récoltes
Notre longue patience
Et lié ce vœu
Sous le linteau de la porte